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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Jacques Martin, auteur classique

Mort il y a deux ans le 21 janvier, le père d’Alix peut être fier de sa progéniture. Ses albums se lisent plus que jamais. Dernier hommage d’une série à retrouver dans la catégorie Bande dessinée de ce blog.

Jacques Martin

La page dernière de couverture des albums d’Alix est un symbole du destin. La colonne de calcaire qui s’élève en son milieu est l’arbre du monde, comme Alix est de solide souche gauloise figurée par le calcaire blond, et de culture gréco-romaine par sa taille élancée et ses cannelures en échos à la musculature élégante du jeune homme. C’est la civilisation qui donne à Alix ce port fier et souple, solide et hardi, à distance de l’excès des gladiateurs et de la banalité sèche des travailleurs. Autour de la colonne grimpe un rosier sauvage comme plus tard sur les tombes d’Héloïse et d’Abélard, rouge et frais comme l’amour. Il symbolise Enak, le petit ami, sa fidélité naïve malgré sa faiblesse, son amour pudique et jaloux, sa ténacité. Autour s’étend la mer, Mare nostrum, lac civilisé, cœur du monde romain et centre du monde connu. Dès qu’on s’en éloigne, la barbarie surgit : le désert, les sauvages, les cruels, les tyrans. Le navire est là, à voiles et à rames, symbole de l’ingéniosité des hommes et de leur industrie. Même lorsque les éléments sont défavorables, l’esquif avance, mû par la force des hommes.

Tous les pères successifs d’Alix meurent : Astorix de chagrin, Toraya au combat, Graccus du cœur… Comme Jacques Martin, Alix est orphelin. Délaissé par un père lieutenant, brillant aviateur de l’escadrille des Cigognes durant la Première guerre mondiale mais tué en autogyre quand son fils avait 11 ans, le gamin Jacques fut mis en pension à l’âge des premiers émois. L’esclavage parthe d’Alix est l’analogue de la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où l’adolescent Martin Jacques a été placé. Il y a été « éduqué », quêtant sans cesse un modèle paternel.

Alix adoptera comme père spirituel César, le consul républicain qui incarne la vertu romaine, souvenir de ses versions latines. Il n’aura de cesse de se vouloir figure paternelle à son tour, cherchant sans cesse à défendre d’autres orphelins plus jeunes. Enak, Héraklion, Kora, Sabina, Herkios, Zozinos, Marah, sont tous des chiens perdus sans collier, solitaires, abandonnés, avides de reconnaissance et d’amour, dont Alix couvre les épaules de son bras protecteur. Toraya, sauveur d’Alix dès le premier album, vend la mèche : « comment ne pas éprouver une grande pitié pour un enfant perdu ? » (‘Alix l’intrépide’ p.17).

Alix est le prénom Alice au masculin, d’origine germanique. Le garçon pourrait être alsacien, comme son créateur Jacques, né à Strasbourg. Il ne vient pas de Gaule centrale puisque Vercingétorix, empli de démesure, n’est pas son modèle (‘Vercingétorix’). Le tempérament national gaulois divise : anarchique, archaïque, paysan. Il a produit, selon Jacques Martin, la honteuse défaite française de 1940 qui va l’emmener au STO et l’obliger à dessiner pour Messerschmitt. Si l’éducation d’Alix enfant s’est faite en Gaule comme fils de chef, pareil au petit Jacques, il ne devient adulte qu’à Rome, pays urbain, civilisé, discipliné. Alix n’évoque ni ne recherche son vrai père, peut-être parce que les chefs sont trop pris pour élever leurs enfants ? Le propre père de Jacques Martin l’a abandonné à la pension, à ces ‘romains’ qui enseignaient le latin.

Au sortir de la guerre de 1939-45, la civilisation est américaine. Roosevelt en est le héros. La menace raciale a été vaincue (l’Allemagne nazie) mais pas la menace totalitaire du despotisme asiatique (l’URSS). C’est pourquoi Jacques-Alix combattra sans relâche les tyrans : les cléricaux adeptes de la pureté du sang dans ‘Le prince du Nil’, l’empire absolutiste dans ‘L’empereur de Chine’, les dictateurs et autres conducators dans ‘Iorix le grand’, ‘Vercingétorix’ ou Le démon du Pharos, les religieux sectaires dans ‘Le tombeau étrusque ‘, ‘La tiare d’Oribal’ ou ‘La proie du volcan’.

Jacques Martin dessine avec détails et minutie les corps et les paysages, mais surtout les villes. Il reflète un ordre du monde voulu par les dieux : de riches plaines ensoleillées, des cités organisées, rationnellement aménagées. Apollon le véridique, dieu d’Alix, règne sur la raison lucide et la morale généreuse ; il cantonne Artémis la chasseresse à l’arc, déesse d’Enak, aux domaines vierges, extérieurs à la civilisation urbaine. César le républicain, aidé d’Athéna, déesse de la loi raisonnable et de la cité, pacifie l’univers barbare et réprime les passions romaines débridées.

Discipline et justice civilisent, tel est le message de ces années pré-68 aux adolescents lecteurs du ‘Journal de Tintin’. Vanik le dit, cousin d’Alix à qui César a attribué un gouvernement en Gaule : « Des maisons confortables ont remplacé nos pauvres huttes et la prospérité succède à la misère. Non, je ne veux pas que la barbarie revienne en Gaule. » On a reproché à Jacques Martin ce dessin trop académique, qui comporte des erreurs ou des inventions archéologiques – mais peu importe, ce qui compte est le symbole.

La beauté morale se révèle dans les corps maîtrisés : Alix, Enak, Héraklion, Herkion, Zozinos ont l’architecture harmonieuse et la vigueur de l’ossature. La laideur morale s’illustre par l’excès : Iorix, Qââ, Vercingétorix, Maia, Archeloüs, et Sulcius – le double d’Alix plus narcissique, plus musclé et plus cruel dans ‘Roma, Roma’.

Souvent le rajout, le baroque du dessin, sont une façon d’illustrer la démesure, qu’elle soit de la nature, des États ou des hommes.

Les excès de parures de la forêt vierge, des forteresses cachées ou des villes nouvelles, des costumes ou de la musculature, sont une preuve physique, visible, de l’exubérance non maîtrisée qui peut déboucher sur des cataclysmes (invasion de serpents, tremblements de terre, foudre), industriels (rupture de barrage, effet de pile dans ‘Le dieu sauvage’, explosion de ‘L’île maudite’ et du ‘Spectre de Carthage’) ou moraux (Arbacès, Iorix, Vercingétorix, Sulcius…). A l’inverse, les héros sont sereins, équilibrés, harmonieux. Leurs corps sains incarnent des esprits sains et des cœurs forts où l’amitié, la générosité et la sociabilité se révèlent.

Leur quête le montre, selon l’analyse structurale de Greimas : le Destinateur (Apollon, Athéna, César) pousse le Sujet (Alix flanqué de son petit prince Enak) dans l’Épreuve (les aventures) contre l’Opposant (Arbacès, Pompée, tyrans, marchands, méchants) pour conquérir l’Objet (liberté, raison, civilisation, ordre dans la cité, vertus de l’âme). Le courage va nu, comme l’âme droite et la raison qui tranche. Les torses nus des garçons sont là pour rappeler que l’énergie vient de l’intérieur et pas des carapaces qu’on se met pour faire accroire. Ainsi, point besoin de déguisements de ménade et satyre comme dans Roma Roma pour que l’amour existe entre Alix et Enak – l’amour mais pas le désir sexuel brut singé sur scène, plutôt le désir sublimé par l’affection. Les marchands n’ont aucun scrupule, les barbares sont atteints de démesure, les tyrans sont cruels – seul l’homme républicain (grec ou romain), esprit sain dans un corps sain, va presque nu parce qu’il n’a rien à cacher.

Atteint de macula, Jacques Martin n’a pas pu dessiner Alix et Enak jusqu’au bout. Ses collaborateurs ont été inégaux : Rafael Morales est maladroit avec les corps, le tandem Ferry/Weber meilleur mais Christophe Simon surtout garde la pureté du trait et la grâce des jeunes corps mieux que les autres.

Jacques Martin s’est éteint à 88 ans le 21 janvier 2010. Marié, deux enfants, il laisse plusieurs petits-enfants mais ses vrais fils sont Alix, son double, et Enak, son fils adopté.

Albums que Jacques Martin a écrit et dessiné seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

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Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après ‘La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

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Nicolas Bouvier par François Laut

Nicolas Bouvier était Genevois, né en 1929. Il est mort en 1998 à 69 ans, laissant deux fils, des photos et quelques livres. Il était voyageur, lui qui se voyait voyant. Étouffant dans la ville calviniste enserrée entre lac et montagnes, sous le couvercle six mois l’an des nuages qui stagnent sur le Léman, il s’est voulu nomade, poète et voyeur-écrivain. Ses références étaient Arthur Rimbaud pour la vision, Henri Michaux pour l’acuité des mots et Louis-Ferdinand Céline pour le style.

Mais il était lui-même. Il a été élevé dans le milieu aisé des intellectuels suisses, préservé de la guerre et aimé au collège d’un plus grand de 13 ans depuis qu’il en avait 11. Cet ami particulier lui est resté pour la vie. Thierry Vernet est devenu peintre et Nicolas Bouvier écrivain. Tous deux se sont mariés et ont accompli leur œuvre. Frères siamois, ils sont morts tous deux d’un cancer, à cinq ans d’intervalle. Mais ils avaient accomplis « le voyage », cette initiation à la vie que tout être doit avoir. C’était en 1953, durant seize mois de Genève à Ceylan, dans une minuscule mécanique Fiat Topolino. Bouvier en tirera ‘L’usage du monde’, des années plus tard, qui fera sa réputation.

Lorsque Thierry s’arrête pour épouser la femme de sa vie, Nicolas poursuit en 1955 jusqu’au Japon. Il en ramènera ‘Chroniques japonaises’ qui me l’ont fait connaître. C’était il y a des années, à la fin de cette décennie 1980 où « le voyage » commençait en France à prendre des couleurs. Le tourisme vivait son essor démocratique pour le meilleur et pour le pire. Il entraînait avec lui l’exigence d’un périple plus vrai. Jacques Lacarrière l’avait prévu ‘Chemin faisant’, puis Barret & Gurgand en pérégrinant tout seuls à pied de Vézelay à Compostelle. Nicolas Bouvier commençait à peine d’être reconnu. Refusé par Gallimard, comme jadis Proust et Céline, car comme eux trop décalé de l’air du temps, il s’éditera à compte d’auteur avant qu’une maison suisse le publie. Gallimard ne se rattrapera qu’en 2004 avec la publication des ‘Œuvres’ en collection Quarto.

Nicolas distillait simplement ce sentiment du monde qui emplit du bonheur d’exister. Une émotion océanique, immédiate comme un satori. Le vrai voyageur sort de lui-même, il est voyeur et voyant. Il pratique l’usage fraternel du monde, une vie émue qu’il aspire à transmettre. Écrire, ce n’est pas se raconter soi en voyage, mais dire ce qu’on voit des autres et les choses comme elles sont. Effacer son moi pour garder l’œil ouvert à ce qui survient, cœur sensible et intelligence en éveil, pour trouver ces moments d’harmonie absolue avec le monde où tout n’est qu’au présent. Tel est le zen, ce pourquoi Nicolas Bouvier a tant aimé le Japon.

Je suis de la génération de ses fils et je reconnais en lui un art du voyage tel qu’il me convient, à la Montaigne, son philosophe de prédilection. Se transporter dans le monde sorti du sentiment de supériorité du Blanc, de la croyance au Progrès venu d’Europe, de la naïveté d’être les professeurs du monde en marche. Sauf que Nicolas Bouvier voulait s’y perdre, dans le voyage. Il était volontiers dépressif, sombrant dans l’alcool une fois l’âge venu. Il était trop sensible, ayant besoin à demeure d’un compagnon ou d’une compagne, longtemps castré enfant par une mère régentant tout.

Mais que serait l’œuvre sans la souffrance qui fait chanter ? Sur ses propres enfants qu’il observe, Thomas et Manuel, il écrit. 1974, ils ont 10 et 12 ans, un maître d’hôtel en Roumanie prépare sa phrase en français pour lui dire qu’il a deux garçons ravissants. « Ils entrent sur la pointe des pieds dans ce que notre vie a de grave, de douloureux aussi. » 1979, ils sont adolescents, 14 et 16 ans : « Ils sont exquis de fraîcheur, d’égoïsme, de confiance. J’essaie de leur rendre ce qu’ils me donnent. Je crois qu’ils sont heureux » p.247. Cette densité d’écriture fait son charme d’éternel voyageur qui ne s’étale ni sur lui-même ni sur l’exotisme. Ce qui compte est la curiosité qu’on a – et le besoin de ce qu’on voit. Nicolas Bouvier a aimé la vie, son copain Thierry, sa femme Éliane, ses fils Thomas et Manuel ; il a aimé le monde et les gens qui s’y trouvent plus que les paysages, l’accord entre humains et nature étant le meilleur.

Vivre, regarder et sentir, écrire ces instants brefs et complets qui donnent l’accord avec le cosmos et les autres. Nicolas Bouvier est ainsi décrit par un voyageur qu’il accompagne en groupe : « un homme ouvert, au savoir naturel et sans ostentation, dépourvu de tout sens hiérarchique, avec une âme d’enfant souvent loufoque, sans cesse rebelle, joueuse : toujours prêt à contourner le discours officiel… » p.264. Nicolas, ou le portrait d’un frère.

Cela n’est possible que dans un monde ouvert car il note, en 1974, dans le pays des Ceausescu : « Fatigue et grand coup de cafard totalitaire. Sentiment typique des démocraties populaires que la vie est une grande école mal foutue » p.238. Les progressistes parlent volontiers de l’aliénation capitaliste mais ne disent jamais rien de l’aliénation socialiste, cette école perpétuelle où le parti vous corrige toujours en maître, vous faisant la morale sur ce qu’il faut faire pour votre bien collectif.

Nicolas Bouvier n’est plus et j’aime bien cette biographie honnête où François Laut, agrégé d’histoire né en 1953 et romancier ayant vécu un temps au Japon, reste au plus prêt des faits sur ce voyant marginal qu’il a rencontré plusieurs fois. A la mort de sa grand-mère, « Nicolas Bouvier explique à sa mère que la mort ne change pas le cours des affections ; que ceux que nous avons violemment aimés nous habitent et nous parlent ; que la mort les éloigne sans les détruire ; qu’il faut seulement faire un effort pour les rejoindre » p.36. François Laut a composé son tombeau, à lire en apéritif aux œuvres éblouissantes du maître.

François Laut, Nicolas Bouvier l’œil qui écrit, 2008, Petite bibliothèque Payot, 2010, 350 pages, €8.55

Nicolas Bouvier, Œuvres, 2004, Gallimard Quarto, €32.30

Nicolas Bouvier, L’usage du monde, Petite bibliothèque Payot, 2001, 418 pages, €9.97

Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises, Petite bibliothèque Payot, 2001, 227 pages, €8.55

Sur François Laut

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Albert Camus, Les Justes

Au sortir des actions de Résistance, durant le clivage pro et anti-stalinien de guerre froide, alors que commencent les événements d’Algérie et deux ans après ‘Les mains sales’ de Sartre, Camus écrit une tragédie en cinq actes sur le terrorisme. Les Justes sont ceux qui se mettent au-dessus des lois et de la simple humanité pour revendiquer les Idées pures. Ils se prennent pour Dieu, récusant le présent forcément imparfait pour l’avenir toujours radieux. Ils sont du côté de Platon et du Bien, flottant au-dessus des hommes, les incitant à sortir de la caverne terrestre pour accéder à la lumière absolue, éternelle.

Camus s’inspire de faits réels et de personnages ayant existé. « En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédé et suivi font le sujet des ‘Justes’ », écrit-il dans sa prière d’insérer. Lui admirait ces hommes et ces femmes épris d’absolu. Il opposait leur idéalisme en actes à ce qui est devenu la bureaucratie socialiste, ce « système confortable » de la terreur où les commanditaires ne se salissent plus les mains, bien à l’abri derrière des décrets anonymes.

Tout le tragique de ce monde réside entre l’exigence de justice et l’inhumanité des moyens pour y parvenir. Est-ce que tuer des enfants fait avancer la justice humaine ? Faut-il accepter d’en tuer deux pour que des milliers connaissent une vie meilleure ? Lancer la bombe contre un Principe inacceptable n’a-t-il pas pour conséquence de massacrer un être vivant réel qui n’incarne pas forcément le mal absolu ? S’habituer à tuer, sans état d’âme, n’ôte-t-il pas l’humanité en nous ? Ce sont toutes ces questions que Camus remue. Elles restent actuelles, le fanatisme islamiste n’a fait que remplacer le socialisme révolutionnaire.

L’auteur s’efforce de dépasser l’émotion devant l’horreur. Certes, le terroriste Kalialyev s’abstient de lancer sa bombe parce que la calèche du grand-duc emporte aussi deux enfants, ses neveux. Cet épisode s’est d’ailleurs passé tel quel dans la réalité historique : les socialistes de 1905 avaient encore une conscience, celle que Lénine et ses affidés staliniens vont piétiner une génération plus tard. Mais Kalialyev lance sa bombe quelque jours après et tue le grand-duc seul. L’objet de la pièce est de montrer que tout n’est pas permis et que l’action elle-même a des limites.

Camus oppose ainsi les nihilistes et les révolutionnaires :

  • Les nihilistes sont réactifs, haineux, solitaires emplis de ressentiment, intransigeants parce qu’ils ne sont pas purs dans leur volonté de changer le monde : ils n’aiment ni leurs semblables, ni l’amour… Ils se mettent en retrait de l’humanité qu’ils méprisent. Stepan est leur porte-parole. Pour lui, « la bombe seule est révolutionnaire » (I).
  • Les révolutionnaires sont amoureux, veulent être aimés de tous, ils désirent le monde meilleur et acceptent de se salir les mains ou de faire sacrifice de leur amour terrestre, de leur vie même, si cela peut faire avancer la conscience de l’injustice. Kalialyev est leur symbole. Il aime Dora mais refuse cet égarement au nom de la Cause. Pour lui, il s’agit de « la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie » (I). Donc « tuer des enfants est contraire à l’honneur » parce qu’une révolution authentique ne peut oublier l’honneur d’être un homme, « la dernière richesse du pauvre » (II).

Stepan : « Je n’aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie ». Camus dira plus tard, à propos du terrorisme en Algérie, qu’il préfère sa mère à la justice. Le monde des Idées n’est pas le sien, trop abstrait, trop fumeux, permettant de justifier n’importe quoi. Il lui préfère le monde des hommes, ici-bas et imparfait, qu’il faut patiemment réformer plutôt que de se croire Dieu, le pouvoir de mort de la bombe à la main. Il décrit parfaitement l’engrenage qui va de l’idéalisme pour la justice à la réalité d’une Organisation inhumaine qui pense à la place de ses citoyens, leur imposant son pouvoir absolu.

Le dialogue entre Dora (porte-parole de Camus) et Stepan (qui ressemble à Sartre) est édifiant :

  • « Dora – Ouvre les yeux et comprends que l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes.
  • Stepan – Je n’ai pas assez de cœur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera.
  • Dora – Ce jour-là, la révolution sera haïe de l’humanité entière.
  • Stepan – Qu’importe si nous l’aimons assez fort pour l’imposer à l’humanité entière et la sauver d’elle-même et de son esclavage.
  • Dora – Et si l’humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? Faudra-t-il le frapper aussi ?
  • Stepan – Oui, s’il le faut, et jusqu’à ce qu’il comprenne. » (II)

Toutes les dérives des régimes révolutionnaires sont contenues dans ce simple dialogue. Pour les socialistes (hier les robespierristes, aujourd’hui les islamistes et les mélenchonnistes), le peuple est aveuglé. Seuls les révolutionnaires professionnels qui se mettent en retrait des réactions humaines peuvent leur faire prendre conscience par des actes choquants. Puis les guider, malgré eux, vers ce qui est bon pour eux. Croient-ils. Car il s’agit de croyance : obéir dispense de penser par soi-même, obéir aux ordres ne rend pas responsable de ses actes – c’est pas moi c’est l’Organisation. Dora : « C’est facile, c’est tellement plus facile de mourir de ces contradictions que de les vivre » (V) !

Évidemment, chez les socialistes révolutionnaires nous sommes loin de toute démocratie, loin de l’humanisme, loin de toute humanité même – malgré les grands mots :

  • Les enfants sont quantité négligeable, seule compte la Cause.
  • Ce que veulent les citoyens est quantité négligeable, seule compte l’Organisation du parti.
  • La conscience humaine est quantité négligeable, seule compte l’obéissance.

Cela fait de bons petits soldats du socialisme, sans état d’âme, parfait rouages inhumains de la Machine – celle qui remplace Dieu sur cette terre. Au nom du Bien… « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police » (IV).

Si la violence est parfois inévitable, montre Camus, elle est toujours injustifiable. Elle doit donc rester à chaque fois l’exception. Ses limites sont et seront toujours – pour nous Occidentaux – l’honneur de mériter le nom d’humain.

Albert Camus, Les Justes, 1950, Gallimard Folio théâtre, €4.37

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Natalité tahitienne

Enfin je me mets devant mon papier pour écrire quelques lignes. Depuis mon retour au fenua, mon stylo n’a pas servi et se languit. Je suis atteinte de fiu. Il n’existe aucun médicament pour soigner le fiu. Il faut seulement attendre qu’il aille contaminer une autre colonie.

Le papa de mon amie V. était un original. Après avoir tourné plusieurs films à Hollywood, de retour au fenua il fonda une famille. Il alla déclarer  en mairie la naissance de ses enfants et la secrétaire de mairie (institutrice de son état) eut quelques surprises mais elle connaissait le phénomène :

  • Le premier enfant, il le prénomma E (OUI en tahitien !) il était donc le bienvenu celui nanti du prénom le plus court qui soit.
  • Le second enfant fut déclaré sous le prénom AITA (NON en tahitien !). La maîtresse d’école l’a elle-même modifié en AIDA. C’est dire si cette arrivée (verdie) d’un nouveau-né était malvenue !
  • Le troisième devait porter le prénom de NOATU (PEU IMPORTE en tahitien). La secrétaire de mairie a refusé. Trop, c’est trop, ce sera ISABELLE. Réponse du papa : peu importe.

Au 1er janvier 2011, 270 000 personnes résident en Polynésie française, soit une augmentation de 1,1% par rapport à 2010. 4 579 naissances, 1 261 décès, l’accroissement naturel est de 3 318 personnes. L’espérance de vie à la naissance atteint 73,2  ans pour les hommes et 78,3 ans pour les femmes, soit une moyenne de 75,6 ans pour les résidents de Polynésie française (à comparer avec la France métropolitaine : hommes 78,1 ans et femmes 84,8 ans). Globalement la durée de vie moyenne augmente régulièrement de 4,4 mois par an sur les 10 dernières années. La mortalité infantile reste globalement stable.

1 330 mariages ont été célébrés à Tahiti en 2010 soit 100 de plus qu’en 2009. Le mariage intervient de plus en plus tard dans la vie des couples. En 2009, les femmes se marient à 33 ans en moyenne et les hommes à 37 ans, contre respectivement 31 et 35 ans en 1999 (en métropole, l’âge au premier mariage continue d’augmenter et atteint 29,8 ans pour les femmes et 31,7 ans pour les hommes). En 2010, 4 579 bébés sont nés en Polynésie française.

La fécondité globale se stabilise autour de 2,1 à 2,2 enfants par femme (2.01 en France métro). L’âge moyen à l’accouchement continue d’augmenter. Il est de 27,5 ans en 2010 contre 27 ans en 2000 et 26 ans en 1990 (30 ans en France métro).

Faites des enfants, pas la guerre : sauf que durant la guerre 1939/45 dans le Pacifique sud, les Américains auraient engendré entre 2000 et 3000 enfants. Aux Cook, 56 enfants sont connus, à Bora Bora 132 enfants ont été recensés. Pas de chiffres pour les Salomon et les Nouvelles-Hébrides. Conclusion hâtive de la sagesse popu : on peut faire la guerre et aussi des enfants !

Comment sécher une réunion de famille ? Le tonton de V. (82 ans) n’avait nulle envie d’assister à l’une d’elle. Prévenu depuis plusieurs semaines afin de régler des affaires de terre, il a téléphoné le matin pour avertir qu’il ne pourrait venir car… il avait perdu la clé du portail. Il était donc incapable de sortir sa voiture.

Volontiers farceur, il était garçon d’honneur d’un ami lors du mariage  arrangé de ce dernier. Tout se déroula pour le mieux à la mairie, à l’église. Il tenait son rôle très au sérieux. A la fin du dîner, on chercha la mariée : disparue. Le garçon d’honneur fut lui aussi déclaré absent… Tonton avait enlevé la mariée le soir des noces ! Les deux tourtereaux s’étaient éclipsés, cachés dans un fare ami… Ils vécurent longtemps ensemble, eurent des enfants (huit) et ne régularisèrent que très tardivement.

Portez-vous bien, nana.

Hiata de Tahiti

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Juste avant la rentrée

Paris revit après les vacances d’été. Les touristes se font plus rares, les provinciaux surtout qui finissent leurs congés à la capitale pour donner un peu de culture aux enfants.

Les Parisiens revenus, ils attendent la rentrée. Si l’on voit peu les ados, entre eux chez les uns ou les autres ou dans les clubs de tennis, les enfants en primaire et les éphèbes en lycée ressortent dans les rues et les parcs.

Ils jouent, ils lisent, ils se roulent dans les parcs avec leur cousine ou leur petite copine.

Ils donnent aussi à manger aux oiseaux. Cette façon de faire est désormais à la mode. Ce ne sont plus les vieilles dames ni les clochards célestes qui pensent aux êtres ailés, mais les enfants. Les profs insistent tellement sur la planète, les petites bêtes et l’harmonie avec la Nature que les voilà tourneboulés.

Mais que les piafs ébouriffés viennent leur manger dans la main – et pas du pain, de la brioche ! – cela les conforte dans l’idée qu’ils sont au sommet de la création, maîtres du monde selon le plan divin, paternalistes avec les animaux.

Il y aurait plutôt à penser le monde contemporain et à protéger les espèces en voie de disparition, mais… Justement, les petits blonds sont en régression et le photographe doit arpenter des kilomètres pour en découvrir un vrai.

La mode est plutôt au tee-shirt à col tunisien pour le melting pot multiculturel.

Les filles à longs cheveux s’instruisent dans Cosmopolitan.

Vêtues légèrement et poitrine bien moulée. La rentrée va engoncer tout ce petit monde dans les moules de la convenance et des règlements. Faites profiter vos yeux, la jeunesse n’est jamais si belle que juste après l’été !

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Thorgal 15, Le maître des montagnes

L’histoire de Thorgal n’est pas linéaire, ni dans le même univers connu. Elle déborde dans le passé, les territoires ignorés et même le monde des dieux. Après l’enfance de Thorgal, rappelée dans l’album Aaricia, voici un paradoxe du temps. Car le temps n’est pas une droite mais une courbe, allant jusqu’au cercle selon certaines théories : le serpent qui se mord la queue.

C’est ainsi que Thorgal, dont l’épouse attend son second enfant, cherche à se frayer un chemin sur la côte pour revenir en bateau. Aaricia souhaite en effet quitter sa solitude pour accoucher parmi les siens. Mais Thorgal n’est pas un homme ordinaire. Venu des étoiles, adopté par les vikings, il est de l’entre deux. Par hasard au présent, souvent dans le passé ou l’avenir.

Il s’avance dans la neige épaisse alors qu’un son de cor fait tomber une avalanche devant lui. Un jeune homme en skis se fait prendre. Devant contourner l’énorme obstacle avec son cheval, il remet au lendemain et avise une cabane où passer la nuit. Un adolescent s’y est réfugié, évadé du seigneur des montagnes qui l’avait pris enfant comme esclave. Là commence l’aventure.

Personne n’est ce qu’il paraît, ni l’esclave en fuite, ni le mort en avalanche, ni le seigneur des montagnes. Ils ne sont qu’une suite de paradoxes générés par le temps qui bégaie. Thorgal se retrouve en effet projeté dans une prairie verte en plein été, où une jeune fille élève des moutons. Elle vit dans la cabane depuis dix ans, solide et presque neuve, et n’a jamais entendu parler de seigneur des montagnes. En revanche, elle connaît la bague de pierre verte que Thorgal a trouvée la veille au soir, sous la neige. C’est un serpent qui se mord la queue et elle appartenait à son grand père.

L’esclave adolescent tombe amoureux de la fille, qui lui préfère Thorgal, tandis que celui-ci invoque sa Aaricia. Le conflit va entraîner les protagonistes à effectuer des sauts de temps, entre présent et passé, pour débrouiller l’histoire. Et la fin n’est pas en reste qui laisse entrevoir ce qu’on n’attendait pas.

Leçon : on ne joue pas avec le temps. La relativité montre aux hommes que l’univers est bien plus compliqué que leur petit esprit le pense. Mais le temps est l’affaire des dieux – laissons-le à ceux qui sont capables de le chevaucher.

Un peu compliqué pour les jeunes enfants, malgré le dessin très filmique et les héros beaux comme des dieux. Plutôt pour les 12 ans et plus, d’autant que la fille rousse Vlana a des seins bien pommés au balcon, de quoi rendre jalouse les filles et attiser les garçons de cet âge.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 15, Le maître des montagnes, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
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Hommage à Jean Marie Gustave Le Clézio

Né français à Nice en 1940, anglais par son père, breton par sa mère dont la famille a émigré à l’île Maurice au 18ème siècle, éduqué dès 7 ans au Nigeria où papa est médecin de brousse, il suit des études supérieures dans l’anglaise Bristol, il fait son service militaire en Thaïlande et vit en partie au Mexique après avoir beaucoup erré. Jean Marie Gustave Le Clézio est un écrivain du monde ; il écrit en français mais n’appartient pas à la littérature française.

Le «beau style » ne l’intéresse pas, lui qui écrit avec 3000 mots denses. La comédie sociale ne l’intéresse pas, lui qui préfère les sauvages et les enfants. L’ironie des bons mots et la satire des mœurs ne l’intéresse pas, lui qui fait face à la nature, aux éléments, à tout ce qu’il y a de brut sur la terre.

Sensible, nomade et libertaire sont peut-être les trois caractéristiques qui sont les siennes. Elles sont les miennes aussi, ce pourquoi je me suis toujours senti proche de lui. Il n’aime pas les classifications qui figent, les administrations qui rendent anonymes, les frontières qui contraignent. Il est « enfant du monde » comme cette collection des éditions Nathan des années 1960 (animée par Dominique Darbois), rêvant d’ailleurs et d’humanité que j’aimais tant, enfant.

Sensible, sensitif, il se laisse envahir par les éléments, la lumière, le froid, le vent, la mer. Cela va jusqu’à la sensualité qui est harmonie avec l’entour. Jon, adonaissant islandais, se roule tout nu sur la mousse couverte de rosée dans l’une des nouvelles de Mondo. Jon ne fait plus qu’un avec la terre travaillée de laves souterraines, avec le ciel incommensurable au-dessus. A un point tel qu’il va sortir du temps et de l’espace pour rencontrer le génie du lieu, un petit garçon amical qui aime la musique. Et la nuit fut un rêve, une parenthèse entre les jours. La sensibilité, ce sont aussi les autres. Mondo, dans une autre nouvelle, est justement ce petit gars au teint cuivré et aux yeux obliques qui vient de nulle parte et ne sait pas lire, errant sur les quais de Nice, aidant les maraîchers, les bateleurs et les pêcheurs, demandant à qui lui plaît : « Voulez-vous m’adopter ? ».

Mais c’est là que la bureaucratie, la paperasserie et tous ces écrans que les sociétés mettent entre les relations humaines empêchent Mondo de s’installer quelque part. Il est le nomade par excellence, tout comme l’auteur, qui rêve en voyant partir les cargos vers une lointaine Afrique aux existences fabuleuses. Jean Marie Gustave, adulte, ira chercher auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible envers les mystères du monde (Le rêve mexicain, Trois villes). Il dira le désert (Désert), cette étendue vide et stérile, terre élémentaire, nue, domaine de tous les possibles immatériels : la relation humaine, la poésie. Il chantera l’enfermement des îles en Mélanésie (Raga), la tradition, les légendes. Ou la quête du trésor passé, au-delà des mers et du temps présent (Voyage à Rodrigues). Toujours l’ailleurs…

Tel est le fond libertaire de l’écrivain, marqué par son époque, sa famille, son éducation tout entière. Éternel voyageur, il se cherche. Explorant son enfance par les contes qu’il envoyait aux cousines, dès 7 ans ; racontant sa mère ; allant à la recherche du trésor du grand-père ; traquant cette soif de l’or des explorateurs occidentaux. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement comme « maître et possesseur de la nature ». Lui veut l’harmonie, ce pourquoi le désert est pour lui liberté et les filles du tiers-monde des initiatrices à la sagesse immémoriale (Onishta). Il croit tous les actes sans origines et tous les acteurs sans conscience.

Il rejoint ainsi la pensée tragique, cet absurde de Camus qui l’a inspiré pour Le Procès-Verbal. Sa conscience flottante s’apparente au zen et au contemplatif des Indiens mexicains ; il s’agit de se fondre dans le grand Tout, avec une attention aigue à tout ce qui survient, êtres et choses. La noblesse et la liberté ne sont pas pour lui dans la possession mais dans l’harmonie.

Cette assonance, Jean Marie Gustave la recherche par la parole. Il se veut un conteur depuis tout enfant. Ce pourquoi les mots doivent rester bruts, et les phrases ne pas séduire par leur apparence. Au-delà du langage, tout est signe. Dire ce qui est, précisément, pour bien se faire comprendre avec les mots de base, telle est cette « médecine » de l’âme que l’écrivain propose aux lecteurs d’aujourd’hui. Le roman comme remède pour guérir des interrogations existentielles : lisez Le Clézio, écrivain sans frontières, par hasard en français.

A l’heure où la rationalité scientiste vacille sur les marchés financiers, où la prédation industrielle est remise en cause par le climat, où le démocratisme droidelomiste apparaît comme un néo-colonialisme pour les pays émergents – Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel 2008 comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare.

Œuvres :

  • Le Procès-verbal, 1963
  • Le Déluge, 1966
  • Terra amata, 1967
  • L’Extase matérielle, 1967
  • Le Livre des fuites, 1969
  • La Guerre, 1970
  • Les Géants, 1973
  • Voyages de l’autre côté, 1975
  • Les Prophéties de Chilam Balam, 1976
  • L’Inconnu sur la terre, 1978
  • Mondo et autres histoires, Gallimard, 1978
  • Vers les icebergs (essai sur Henri Michaux), 1978
  • Désert, 1980
  • Trois Villes saintes, 1980
  • La Ronde et autres faits divers, 1982
  • Le Rêve mexicain, Gallimard, 1982
  • Le Chercheur d’or, 1985
  • Voyage à Rodrigues, 1986
  • Printemps et autres saisons, 1989
  • Onitsha, 1991
  • Étoile errante, 1992
  • Diego et Frida, 1993
  • La Quarantaine, 1995
  • Poisson d’or, 1996
  • La fête chantée, 1997
  • Hasard suivi de Angoli Mala, 1999
  • Fantômes dans la rue, 2000
  • Coeur brûle et autres romances, 2000
  • Révolutions, 2003,
  • L’Africain . 2004
  • Ourania, 2006,
  • Raga approche du continent invisible, 2006
  • Ballaciner, 2007
  • Ritournelle de la faim, 2008

Une belle biographie sur une page perso

Une bio-bibliographie comprenant des articles

L’Association des lecteurs de JMG Le Clézio

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Ellis Peters et frère Cadfael

Ellis Peters était une vieille anglaise envoûtée par la vie bénédictine des monastères. Cette période troublée du 12ème siècle vit s’affronter, des décennies durant, la fille d’un roi prétendant au trône et son cousin couronné. Ellis y trouvait une résonance particulière à sa propre existence, née juste avant une guerre mondiale pour y exercer, adulte, son devoir durant une autre. Jamais mariée, elle aimait les enfants, mais surtout les adolescents qui basculent en quelques mois à l’âge d’homme, ou les adolescentes qui savent brusquement ce qu’elles veulent faire de leur vie quand elles ont rencontré « leur » amour.

Cette mutation de maturité a fait l’objet de toute son attention dans les 21 livres qu’elle a consacré à son héros, Cadfael (prononcer Kadval, à la galloise). Son moine a vécu cinquante années dans le siècle, s’est croisé, a eu un fils sans le savoir en Orient, et s’est retiré, l’âge venu, dans la clôture de Shrewsbury afin d’y trouver une règle, une famille, et le sens de tous les tourments terrestres.

Bien entendu, le monde se rappelle sans cesse à son souvenir, Cadfael est presque plus souvent en-dehors de la clôture que dedans. A cause de l’intérêt qu’il porte à tous ses frères humains. Apothicaire autodidacte, vaguement chirurgien pour avoir été soldat, il plante médicinal et transforme les herbes en sirops, vulnéraires, pastilles et onguents qu’il concocte à chaque saison propice, en prévision des mauvais jours. Il découvre et connaît le shérif du comté, Hugh, favorise son mariage avec la femme la plus obstinée et la plus belle du lot, avant de devenir le parrain de leur fils. Dès qu’un jeune est en difficulté, (garçon ou fille de 12 ou 20 ans) Cadfael lui offre une épaule secourable. Attentif, indulgent, ayant un sens aigu du devoir, il sait juger des êtres et leur fournir ce coup de pouce qui les aide à basculer du bon côté, au bon moment. Lire la série est un bain de jouvence, de droiture et d’humaine espérance.

Il est préférable de commencer par le premier, Trafic de reliques, publié en 1977, et de lire les romans dans l’ordre, car les personnages s’y retrouvent et il est fait souvent allusion aux épisodes précédents. Le dernier tome, Frère Cadfael fait pénitence, fut écrit à 81 ans en 1994. Edith Pargeter, dite « Ellis Peters » de son nom de romancière, donne là son testament. Elle est décédée un an plus tard, en octobre 1995, avant cet hiver dont elle se remparait dans ses romans.

Peut-être est-ce son meilleur livre, ou peut-être suis-je personnellement plus sensible à son fil – il a en tout cas un grand poids humain. Les thèmes en sont les rapports père/fils, les fidélités du siècle et l’hérédité du sang, le modèle qu’on se voulait et la réalité des ans. Yves et Olivier qui lui servit de père en son adolescence, Cadfael et Olivier son fils ignoré qui a choisi à 14 ans le modèle paternel légendé par sa mère, Philippe le fils cadet du comte de Gloucester qui passe à l’ennemi, las de tant d’années perdues pour l’Angleterre, Jovetta et son fils assassiné qu’elle venge, et jusqu’à Cadfael qui négocie avec le père abbé de son abbaye la possibilité d’aller sauver des âmes – tous ces rapports sont des rapports filiaux.

Ils portent, avec eux, le legs d’Ellis Peters : « Chacun fait ce qu’il doit faire et assume les conséquences. En définitive, les choses sont simples. » (p.304) Le père assume le fils, quels que soient les actes de ce fils, simplement parce qu’il est sien. Et le fils demeure en dette vis-à-vis de son père, éternellement et à jamais, pour avoir été désiré et élevé. Les dirigeants, surtout à l’époque médiévale, étaient des « pères » pour leurs sujets. Et Philippe, droit, intransigeant, qui a trahi sa reine parce qu’excédé de la guerre civile qui dure, de le montrer : « Toute conclusion qui laissera les hommes vivre, labourer leurs champs, emprunter des routes sûres et faire prospérer leur commerce en sécurité doit être préférée, sans égards pour les droits et triomphes des monarques. » (p.229)

Le portrait qui est fait de Mathilde, prétendante au trône, fauteuse de guerre, et dont le fils deviendra le roi d’Angleterre Henri II, a des échos singuliers dans notre actualité politique : « La Dame des Anglais était belle, brave (…) Tous les candides jeunes gens de sa suite étaient un peu amoureux d’elle ; ils la voulaient parfaite et se détournaient indignés, lorsqu’il apparaissait manifestement qu’elle n’était pas une sainte, sachant fort bien, au tréfonds de leur cœur douloureux, combien elle était arrogante et vindicative. Ils étaient condamnés à souffrir. » (p.60)

La série des 21 romans policiers médiévaux de Frère Cadfael est parue aux éditions 10/18 dans la collection « Grands détectives », €6.65 le volume

Trafic de reliques

Frère Cadfael fait pénitence

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Les îles du troisième sexe

A Papeete, les ‘rae rae’ (dire réré) ou encore les ‘mahu’ (dire mahou) sont des travestis. La taille, la voix, la corpulence et surtout la démarche permettent de les repérer. Selon une légende, on éduquait en fille le troisième enfant de la famille, qu’il soit physiquement fille ou garçon. Auparavant cela se passait bien, jusqu’au jour où l’homophobie est apparue (avec le puritanisme chrétien). Aujourd’hui, ils/elles se battent pour faire reconnaître leurs droits de personnes, comme partout dans les pays occidentaux. Dans la vie de tous les jours, le mot ‘mahu’ désigne les efféminés, les travestis, tandis que les ‘rae rae’ sont plutôt ceux/celles qui se prostituent. Le quartier ? Pont de l’Est et Commerce à Papeete.

Les ‘mahu’ sont souvent d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, etc. Ils vivent en couple avec un tane (un homme, un vrai), ils ont souvent un enfant ‘faamu’ (adopté) et vivent sans complexes. Ils ne sont pas opérés mais restent physiquement masculins. Les Occidentaux, à leur arrivée dans les îles, découvrirent que l’adoption était très répandue. Il s’agissait d’un don, non d’un abandon. L’enfant se partageait entre sa famille d’origine et sa famille adoptive (comme les fils des vassaux confiés à un seigneur féodal). L’enfant ‘faamu’ (qui signifie « faire manger ») était considéré comme membre à part entière de la famille. Il avait les mêmes droits que ses frères et sœurs adoptifs, en particulier sur le patrimoine familial (là, grosse différence avec nos seigneurs féodaux !). Cette adoption plénière aujourd’hui se heurte à l’absence d’actes légaux conformes au droit civil applicable en Polynésie. Mais la pratique subsiste. Hier, sur les annonces affichées dans le petit centre commercial, j’ai lu : « maman popaa, deux enfants, cherche à adopter un enfant faamu, merci de téléphoner au numéro… »

Mahu, voici la définition trouvée dans le « Dictionnaire illustré de la Polynésie » : homme travesti qui, dans l’ancienne société tahitienne, vivait à la manière des femmes et en leur compagnie. Certains étaient homosexuels mais ce n’était pas une caractéristique essentielle, contrairement aux ‘rae rae’ modernes. D’après les observations faites par les premiers navigateurs, les ‘mahu’ existaient à l’époque des Grandes Découvertes. Il ressort donc que le phénomène ‘mahu’ ne s’inscrit pas dans le cadre d’une décadence générale mais est (était ?) au contraire une institution sociale ancienne et bien réglée. L’explication sociologique la plus plausible de cette coutume pourrait être formulée de la manière suivante : il s’agit d’une « image négative ». Ces images sont aussi courantes dans certaines sociétés que les « images positives » exaltées aujourd’hui par les médias telles que les héros de la guerre ou du sport, les vedettes de film ou les célébrités de la politique. En d’autres mots, les ‘mahu’ étaient autrefois des antihéros qui montraient à la jeunesse le chemin qu’il ne fallait pas emprunter (comme les hilotes ivres montrés aux très jeunes Spartiates). On ne doit pas cependant en conclure que les ‘mahu’ étaient des parias. Ils étaient toujours bien traités et très recherchés comme domestiques à cause de leurs connaissances parfaites des travaux féminins, la force mâle en plus… Il existait des ‘mahu’ dans les autres îles de la Polynésie, en plus de Tahiti ; le terme qui les désigne varie d’un lieu à l’autre.

Les ‘rae rae’ ont une vie beaucoup plus difficile. Ils sont plus « déguisés » qu’habillés en femmes et reconnaissables aisément : talons de 20 cm de haut et démarche provocante. Ils usent et abusent d’alcool et des drogues, se shootent aux hormones. Pour avoir l’argent nécessaire, ils se prostituent le plus souvent. Ils peuvent être opérés, ou pas selon leurs moyens et leur désir. Ils ont souvent des problèmes psychologiques, écartelés entre deux genres et mal vus par la société, vivant aux limites de la légalité.

Mes Polynésiens de m’affirmer : « bien sûr, ce n’est pas la faute de ces enfants mais c’est parce que leurs parents regardaient des films porno pendant la grossesse de la mère, qu’ils sont devenus ‘mahu’ ou ‘rae rae’ ! » No comment : l’éducation sexuelle est bien pauvre en Polynésie… Les familles sont ignorantes et l’école se garde bien de sortir de la neutralité scientiste qui réduit le baiser au vol des abeilles et l’acte sexuel à la pollinisation.

Hiata de Tahiti

Note d’Argoul :

Dans toute civilisation court le mythe de l’Androgyne. La division du monde en deux sexes apparait trop restreinte. Le pouvoir de créer un humain est une puissance que les hommes jalousent. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles, en jouant le rôle de conteurs, de danseurs et de bouffons, et en ayant des relations sexuelles consenties avec des adolescents mâles dès la puberté. Les Arioï peuvent se frotter le ventre avec qui ils veulent mais ils n´ont pas le droit d´enfanter.

La théorie de l’« image négative » me paraît être liée aux catégories du Bien-et-du-Mal apportées par les missionnaires, donc pas très « traditionnelle ».

En revanche, le choix du « troisième enfant » pour être éduqué en fille pourrait fort bien avoir eu une fonction démographique. Les îles ne sont pas extensibles et la place comme la nourriture ne s’y multiplient pas au gré des naissances. L’encouragement à l’homosexualité – ou à l’a-sexualité – est une coutume culturelle attestée ailleurs, qui permet de réguler les naissances. Notre élite de l’ancienne France ne destinait-elle pas le troisième fils à entrer dans les Ordres ou à se faire curé ? Une autre hypothèse, toujours démographique, laisse entendre que les tribus protégeaient ainsi quelques hommes des guerres incessantes et des sacrifices humains qui décimaient les mâles.

Il va de soi que ces coutumes sociales équilibrées se sont trouvées bouleversées par l’irruption de l’idéologie chrétienne dans les îles, tout comme par les libertés acquises grâce à la modernité (contrôle des naissances, choix volontaire du plaisir sans conséquences, images médiatiques pro-hétéro ou focalisées sur l’argent). Le mal-être contemporain des « déviants » est dû à l’inutilité sociale d’une coutume devenue désuète. Ce mal-être engendre des comportements affectifs de compensation et d’oubli tels qu’alcool et drogue. Le coût de tels substituts conduit à la prostitution, donc au mépris social. On tourne en rond. Seule une nouvelle tolérance par la société de comportements sexuels différents de l’hétérosexualité ‘biblique’ obligatoire rompra le cercle vicieux. Gauguin a peint « Le sorcier d’Hiva Oa » en 1902, qui pourrait bien figurer un prêtre ‘mahu’.

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Louis-Ferdinand Céline, Nord

L’histoire romancée suit la mémoire, pas l’ordre chronologique. Nord se situe donc avant ‘D’un château l’autre’ dans l’existence Destouches, avant Sigmaringen (écrit cette fois sans le ‘e’ de Sieg). Le roman commence parmi les aristos décadents français en fuite à Baden-Baden en 1944 ; il se poursuit par un passage à Berlin sous les bombes alliées ; il se termine par le hameau de Zornhof (nom inventé) à une centaine de kilomètres au nord de la capitale du Reich. Nous sommes à l’automne 1944 et rien ne va plus pour l’Allemagne qui recule partout. Un attentat contre Hitler vient d’échouer. Dans le petit monde campagnard des villageois non mobilisés, d’objecteurs allemands, de prisonniers russes, de putes exilées de Berlin et de gitans, sous la houlette de hobereaux à particule, fermentent les passions. Passions de race, de classe, d’idéologie. Céline y est à son affaire. Il n’aime rien tant qu’observer en entomologiste la bassesse humaine en milieu fermé, avec la guerre aérienne comme tragédie.

L’auteur tresse comme l’osier. Il croise l’événement historique aux souvenirs amplifiés et déformés, ce qui survient et ce qui dérive dans sa pensée. Il raconte, invente, reprend. « Le mieux je crois, imaginez une tapisserie, haut, bas, travers, tous les sujets à la fois et toutes les couleurs… tous les motifs !… tout sens dessus dessous !… prétendre vous les présenter à plat, debouts ou couchés, serait mentir… la vérité : plus aucun ordre en rien du tout à partir de cet attentat [contre Hitler]… » p.318.

La débâcle de fin 44 dans le tremblement continu des Forteresses maîtresses du ciel a quelque chose d’un crépuscule des dieux. Pendant ce temps cosmique, les petites haines humaines recuisent, sans répit, dans la réalité terrestre. Autoritarisme rigide, frasques sexuelles, esclavage par le maître, vanité de vaincre, bouillonnent et éruptent dans le chaos. L’histoire se double d’une quasi intrigue policière où le village cherche à tout prix à accuser du meurtre des trois hobereaux haïssables les trois Français, parfaits décalques des haines et boucs émissaires propice à fusion retrouvée dans la débâcle. Ferdine, Lili et La Vigue (pour Louis-Ferdinand, sa femme Lucette et l’acteur Le Vigan) sont prévenus par des Français requis (hostiles au Reich et pas collabos). Le trio doit se montrer constamment aux côtés des autorités et sous les yeux du village durant la nuit des meurtres, de peur qu’on leur fasse un sort expéditif. Ce pourquoi ils trimballent partout en sac Bébert le greffe, le gros chat familier.

Les personnages, issus du réels mais réinventés par Céline, sont hauts en couleur. Céline les enprouste par la mémoire, les rabelaise par la gouaille, les santantonise par l’argot. Style matamore, héneaurme, épopée. Plus Malaparte que Flaubert, au fond, précurseur de San Antonio. Le Rittmeister, 80 ans, joue et fesse les petites filles polonaises aux robes légères et toujours pieds nus. Marie-Thérèse von Leiden aimerait bien du sexe, elle dont le mari est amputé des deux jambes. Kracht, vieux sergent de police, est raide et bon garçon comme un Teuton de caricature. Le médecin général SS Haas a la rondeur du pouvoir, le bras long et jouit de l’existence comme elle vient, tant qu’elle dure. Le pasteur est taré, les gitanes séductrices et rusées, les villageois hostiles aux étrangers. Pas facile de « collaborer » avec des xénophobes au nom de la xénophobie !

Des procès après guerre montreront combien Céline a joué avec les vraies personnes pour en faire des caricatures de tragédie, chargées en hystérie. Même Le Vigan est déformé en fol en Christ. Et le chat Bébert déclenche à lui tout seul la flak de Berlin en allant batifoler dans le parc SS (p.377). Mais qu’est-ce que « la vérité » ? L’énormité confortée par la toute-puissante Opinion ? L’époque élevait les « foâmmes » et rabaissait les « mômes ». Céline, lui, remet sur ses pieds l’ordre naturel : la beauté est dans le naturel môme, pas « dans les grands Illustrés de la Beauté » où « les femmes sont déjà plus regardables.. ; je veux dire vétérinairement, à la façon saine et honnête dont sont jugés poulaines, lévriers, cockers, faisanes… ». Il objecte lui-même, allons, « les femmes ne sont pas que corps !… goujat ! elles sont ‘compagnes’ ! et leurs habits, charmes et atours ? à votre bonne santé ! si vous avez le goût du suicide, charmes et babil, trois heures par jour, vous pendre vous fera un drôle de bien !… haut ! court !… soit dit sans méchante intention ! ou vous passerez toute votre vieillesse à en vouloir à votre quéquette de vous avoir fait perdre tant d’années à pirouetter, piaffer… faire le beau, sur vos pattes arrières, sur un pied, l’autre, qu’on vous fasse l’aumône d’un sourire » p.478.

Beaucoup moins haché et éructant que les précédents, ce roman renoue avec le style du ‘Voyage’, mieux maîtrisé pour cibler l’émotion. La vérité sourd des mots par les décalages de vocabulaire, le parler cru, les trois points, les bruitages. « Je vous mène, je vous fais voir ». Et l’on suit. Le lecteur interpellé souvent, ramené au présent célinien des années 1950 puis remporté fin 1944 par le fil solfatare de la mémoire, est emporté par le torrent. ‘Nord’ se lit très bien.

La pression de la guerre met à nu les instincts : la peur venue du ciel, l’obsession de la bouffe, l’avidité sexuelle (que Céline appelle « l’instinct braguette »), les fantasmes pour l’enfance. Si le vieux hobereau attouche et sadise les petites filles, Céline admire plutôt les « enfants sauvages ». Ce sont les petits Russes prisonniers avec leurs parents à Zornhof. Ils courent pieds nus dans la première neige en portant des briques aux adultes, se bousculent, se battent, roulent en haillons défaits dans la boue, se relèvent en riant malgré les bombes. Il y a une capacité à jouer de l’enfance, à se refaire dans toutes les situations, qui séduit la vitalité de Céline. Dans chaque roman, il revient inlassablement sur « les mômes ».

Et ce ne sont pas les petits hitlériens blonds sportifs adulés de la Collaboration, qu’il aime. Ceux-là sont décrits au contraire comme agressifs et groupés, le pire de la foule ignare et lyncheuse. Une bande de 12-14 ans a cru voir en Céline et ses compagnons dans le métro de Berlin ces fameux « parachutistes » de la Propaganda parce qu’ils portaient des canadiennes. Ces hordes cracheuses de haine et griffeuses, réagissant comme des chiens de Pavlov aux images ancrées par la publicité nazie, ne peuvent être chassées que par de grands SS adultes, ce qui arrive heureusement. L’ordre hiérarchique règne. Céline fait de ces bandes d’enfance l’embrigadement politique par excellence, l’Opinion toute pure, fanatique et bornée, parfaite exécutante. Céline : « anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions ! » p.394. Ce qui lui sera évidemment reproché par les groupistes, tant par les pronazis que par les zhéros-grands-résistants de la dernière heure. Comme le Tartre (Sartre).

L’enfance est l’âge d’innocence où l’existence est anarchiste et tout instinct. Avec elle on peut s’entendre. « Quand elle a fini d’être môme, l’humanité tourne funèbre, le film y change rien (…) là, dans les étendues à Zornhof, à travers patates, ça s’amusait énormément, marmaille nu-pieds… à coup de navets ! à coup de carottes ! filles contre garçons !… plus tard quand on a des chaussures, on a peur de les abimer… le bel âge on regarde à rien, pflac ! une beigne et une autre !… » p.410. Il écrit comme on cause, Céline, avec des onomatopées comics qui imagent le bruit. Lui le popu, né à Paname, n’a jamais été à l’aise en société. Car la société début de siècle est hiérarchique, figée en castes. Il faut être « né », hobereau ou bourgeois, le populo n’a qu’à obéir et subir sans rien dire. « Le vrai rideau de fer c’est entre riches et les miteux… Les questions d’idées sont vétilles entre égales fortunes… » p.417.

Louis-Ferdinand Céline, Nord, 1960, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Nord, Folio 1976, 625 pages, €8.45

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Céline et les bons trucs pour vivre en société

Dans son premier roman, Céline donne sa philosophie de l’existence. Il a déjà 38 ans et acquis une expérience humaine au travers des écoles, de l’apprentissage, de l’armée, de l’arrière, des colonies, de l’Amérique et de la banlieue parisienne. Le peuple, dont il sort, n’est armé que de sa débrouille, il n’a pas fait d’études et n’a pas l’usage familial de la bonne société. Donc il observe, il note, il retient ce qui marche.

Par exemple le culot. Quand on ne sait pas, on affirme. L’énergie développée en société entraîne les autres et vous voilà reconnu, suivi. « Pour qu’on vous croye raisonnable, rien de tel que de posséder un sacré culot. Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c’est la majorité qui décrète de ce qui est fou et de ce qui ne l’est pas » p.61.

Pour bien s’entendre avec les autres, il faut savoir se taire et écouter. Ce n’est pas gueuler plus fort ni montrer qu’on a la plus grosse qui compte, mais faire parler et acquiescer. « Ce qu’il faut au fond pour obtenir une sorte de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct » p.122.

Aimer est dangereux, on ne sait pas où on met les pieds. « Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas » p.242. Ainsi Bébert, le môme de sept ans qui mourra comme le gamin de Camus dans ‘La peste’, absurde. Céline donnera le nom à son chat, douze ans plus tard, pour en perpétuer le souvenir.

Se faire aimer n’est pas difficile au fond, il suffit de se montrer vulnérable et bien gentil. Les femmes n’y résistent pas, mais (c’est moins connu) les patrons non plus. « Un patron se trouve toujours un peu rassuré par l’ignominie de son personnel. L’esclave doit être coûte que coûte un peu et même beaucoup méprisable. Un ensemble de petites tares chroniques morales et physiques justifie le sort qui l’accable. La terre tourne mieux ainsi puisque chacun se trouve dessus à sa place méritée » p.428.

Pour régner, deux méthodes de la « civilisation ». Il y a la classique et la moderne. « A Topo en somme, tout minuscule que fut l’endroit, il y avait quand même place pour deux systèmes de civilisation, celle du lieutenant Grappa, plutôt à la romaine, qui fouettait le soumis pour en extraire simplement le tribut, (…) et puis le système Alcide proprement dit, plus compliqué, dans lequel se discernait déjà les signes du second stade civilisateur, la naissance dans chaque tirailleur d’un client, combinaison commercialo-militaire en somme, beaucoup plus moderne, plus hypocrite, la nôtre » p.156.

Quelqu’un vous impressionne ? Vous êtes tétanisé devant lui, bredouillant et incapable de penser ? Ôtez donc les oripeaux du prestige social pour voir l’homme nu. C’est ce que font les ados de nos jours en se prenant en plus simple appareil au bout de leur téléphone portable et s’exhiber sur leur fesses-book. Il fallait y penser, Céline était un précurseur ! « Et puis je me l’imaginais, pour m’amuser, tout nu devant son autel [le curé]… C’est ainsi qu’il faut s’habituer à transposer dès le premier abord les hommes qui viennent vous rendre visite, on les comprend bien plus vite après ça, on discerne tout de suite dans n’importe quel personnage sa réalité d’énorme et d’avide asticot. C’est un bon truc d’imagination. Son sale prestige se dissipe, s’évapore. Tout nu, il ne reste plus devant vous en somme qu’une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s’évertue à bafouiller futilement dans un genre ou un autre » p.336.

Les passions sont comme les orages, aveugles et sourds. Pour remettre les idées en place, rien de tel qu’un choc. « Depuis toujours l’envie me prenait de claquer une tête ainsi possédée par la colère pour voir comment elles tournent les têtes en colère dans ces cas-là. Ça ou un beau chèque, c’est ce qu’il faut pour voir d’un seul coup virer d’un bond toutes les passions qui sont à louvoyer dans une tête » p.470. On aura noté que la violence n’est pas seulement physique : agir sur les bas instincts de la possession et de l’avarice – par « un beau chèque » – fonctionne tout aussi bien. La carotte plutôt que le bâton, mais les deux méthodes ont le même résultat de ramener à la raison.

Il est malin, Céline, comme le peuple n’est pas fort il est malin. Ce pourquoi le ‘Voyage’ est comme ‘l’Odyssée’ avec un rusé Ulysse en quête de sens.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre

Article cité dans le blog Exigence : littérature.

A 64 ans, Céline a trouvé son style. Tout aussi populaire que dans ‘Voyage au bout de la nuit’, aussi éructant que dans ‘Mort à crédit’ – mais construit, élaboré, trituré. Ce ne sont que phrases inachevées, points de suspensions, ruptures de logique. Exprès. Les manuscrits et moutures successives montrent que Céline a volontairement déconstruit la phrase initiale pour faire comme les peintres de son siècle : éliminer le sujet au profit de l’expression.

D’un château l’autre conte l’épopée de Céline médecin des pauvres, de sa femme Lili la danseuse et de l’énorme chat Bébert (une bête initialement à l’acteur Robert Le Vigan). Cela dans le Siegmaringen de la fin 1944. L’Allemagne nazie y a regroupé Pétain, Laval et les principaux chantres de la collaboration en France, dans l’espoir d’en faire une pépinière d’un éventuel renouveau après la victoire. Il y a là près de deux mille personnes, que Céline réduit à 1142 par une fausse précision qui fait vrai. C’est qu’il n’est pas historien mais écrivain, son livre n’est pas un récit mais une légende.

Il est comme ça, Céline, il utilise la mémoire de ce qui lui est arrivé ou ce à quoi il a plus ou moins participé, pour élaborer du racontable, une alchimie à la Proust qui lui fait reconstruire les faits pour la légende. Son leitmotiv : « il s’est passé des choses… je vais vous raconter… » Les trois points (ironie maçonnique ?) remplacent la virgule (trop tordue, orientale, « juive » ?). Le mouvement du conte agite l’imagination pour la faire enfler par la langue. Céline embellit, transpose, gouaille. Il n’a pas fait la moitié de ce qu’il dit, mais il a fait beaucoup de choses qu’il ne dit pas. Ce qui compte est « l’atmosphère » : l’établir, la rendre, la faire vraie. Ce pourquoi il digresse, il s’introduit dans l’histoire avec ses râleries, ses réflexions, ses états d’âme. Il décrit, portraiture et invente. « J’ai toujours trouvé indécent rien que le mot : écrire !… prétentiard, narcisse, ‘m’as-tu-lu’… c’est donc bien la raison de la gêne… » p.92.

Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la vie romancée ou le roman vrai. ‘D’un château l’autre’, resserré à 297 pages Pléiade, est une réussite. Le lecteur est transposé dans la pâtisserie baroque des Hohenzollern, introduit dans le chaos de la défaite allemande, parmi les haines recuites des collabos en déroute parqués là. Céline et sa petite famille ne sont restés que de novembre 1944 à mars 1945 ; il a obtenu par la suite un visa pour le Danemark, faute d’avoir pu passer en Suisse. Mais de ces quatre mois, il en fait dix, étant partout, contant tout, multipliant les rencontres et les personnages. Même qu’il a été nommé par Laval Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon. Il a peu vu Pétain, qu’il n’aimait pas et qui, vieillard maniaque, se tenait sur sa réserve. Mais il a vu Laval, Brinon, Marion, Bonnard, Bichelonne. Il n’ira pas rendre les honneurs à ce dernier, mort durant une opération dans le nord de l’Allemagne, malgré ce qu’il raconte. Mais il reconstitue l’épopée par les journaux et les témoins.

Il ajoute sa touche Céline, ces mômes réfugiés de Königsberg, « de vrais mômes sauvages », qu’il fait piller les cartons de vivres de la Croix-Rouge puis dépouiller les ministres français de leurs pardessus et vestons pour en couvrir leurs chemises en loques. Céline a une tendresse rude pour les mômes, depuis le Bébert du ‘Voyage’, crevé de typhoïde sans qu’il ait rien pu faire et dont il a donné le nom au matou « gros comme un petit agneau » selon un témoin. Ce Bébert, c’est son gamin, griffu, pas commode et nature, redoutable chasseur de rat mais doué de sensibilité envers les gens et de véritable affection. Les mômes de Königsberg, ce sont les jeunes prénazis, élevés à la dure mais vigoureux, débrouillards et beaux. Bien plus admirables que les crevards parisiens du passage Choiseul, « élevés au gaz », et qu’on allait faire « respirer » à grands coups de torgnoles sur le bateau-mouche ‘Pont-Royal-Suresnes’. Comme le fut Céline. « C’était l’éducation d’alors !… beignes, coups de pied au cul… maintenant c’est énorme évolué… l’enfant est ‘complexe et mimi’… » p.59. Pour l’anarchiste Louis-Ferdinand, mieux valent les garçons sauvages que les intellos endives, ces mômes libres dont William Burroughs, Américain de la ‘beat generation’ fera un livre post-68.

Ces enfants naturels ne sont pas comme les bonnes femmes, ces mégères civilisées qui font l’opinion publique : « Vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » p.4. Ni comme ces écrivains qui se croient : « ces gens de lettres sont terribles ! si affligés de moimoiisme !… » p.17. D’ailleurs la société les encourage, ces « plus vaselinés de la Planète ». « Vous avez qu’avoir vu Mauriac, en habit, s’incliner, charnière, tout prêt, ravi, consentant, sur sa petite plate-forme… il se gênait en rien !… jusqu’à la glotte !… ‘oh qu’il est beau, gros, votre Nobel !’ » p.34. Mauriac est assaisonné en quatre mots redoutables : « pissotières mutines et confessionnaux ! », Sartre en deux efficaces : « Trissotin Tartre » p.49, et Elsa Triolet la coco en un diminutif mimi : Triolette. Pour Céline, « c’est le ‘Voyage’ qui m’a fait tout le tort… mes pires haineux acharnés sont venus du ‘Voyage’… (…) encore je me serais appelé Vlazine… Vlazine Progrogrof… je serais né à Tarnopol-sur-Don, j’aurais le Nobel depuis belle ! mais moi d’ici, pas même séphardim !… on ne sait où me foutre !… m’effacer mieux !… honte de honte… » p.51.

C’est ça la Vrounze, celle à Gaugaule. Céline adore torturer les mots pour dire en un seul le sens de plusieurs. Gogol qui a la gaule, de Gaulle chef de Gaule, la Vrounze aux Vrounzais ! Malheur aux fâchistes, mélange de fâcherie et de fascisme. Mais « Je voudrais bien voir un peu Louis XIV avec un ‘assuré social’ !… il verrait si l’État c’est lui !… » p.56. L’Hitler, il aime pas, Céline : « l’Hitler, semi-tout, mage du Brandebourg, bâtard de César, hémi-peintre, hémi-brichanteau, crédule con marle, semi-pédé, et gaffeur comme !… » p.175. Le racisme ? Quelle blague : on encense Saint Louis et pas Louis-Ferdinand, alors que le saint a fait pire qu’un ou deux pamphlets : « Saint Louis, la vache !… pour lui qu’on expie ! je dis !… lui le brutal ! le tortureur !… lui qu’a été béatifié, tenez-vous ! qu’il a fait baptiser, forcés, un bon million d’Israéliens !… dans notre cher midi de notre chère France ! pire qu’Adolf, le mec !… » p.107. Car il faut se faire une raison, science, vérité, justice, tout ça c’est de la foutaise : « L’Opinion a toujours raison, surtout si elle est bien conne… » p.109. D’où le bon sens issu de l’expérience : « le visage qu’il faut avoir dans les États vraiment sérieux… l’expression de jamais plus penser !… jamais plus rien !… ‘Même si vous ne dites rien, ça se voit !… habituez-vous à rien penser !’ » p.140.

Seuls les mômes sont vrais car ils sont nature. Biologie d’abord, la force de l’instinct vital, comme les bêtes. Céline y croit. Après la ruine parlementaire des la première puis de la seconde guerre mondiale, cette lâcheté d’écoles à beignes et d’élevage au gaz, on le comprend. Il a choisi le mauvais camp, mais les autres, les vainqueurs, se sont empressés d’aduler la dictature vitaliste alternative : jeunes pionniers, gardes rouges, avenir radieux. On ne peut pas reprocher à Céline d’aimer la santé, les corps vigoureux et la vie. On ne peut lui reprocher que son délire littéraire antisémite. Mais cela apparaît très peu dans ce roman : il gardait ça pour les pamphlets.

Un peu dur d’y entrer mais on aime, la langue vit, le télescopage des mots est souvent cocasse. C’est héneaurme !

Louis-Ferdinand Céline, Romans II, D’un château l’autre – Nord – Rigodon, Gallimard Pléiade 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, 1957, Folio, €7.41

William Burroughs, Les garçons sauvages, 10-18 2003, 250 pages, €7.03

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Filles et garçons au Japon

Nul doute que la société japonaise change : je l’ai vu en 15 ans. Il suffit de revoir par exemple le film d’Ozu, « Le goût du saké » qui date de 1962, pour constater que ce changement n’est pas nouveau mais constant, avec le monde.

Le film montre un Japon de la fin des années cinquante, défait militairement, devenu productiviste et consommateur. La jeunesse ne rêvait alors que d’individualisme, d’appareils ménagers et de clubs de golf. Les traditions se perdaient et les vieux maîtres n’étaient plus reconnus ni récompensés dans leur vieillesse. Les familles éclataient déjà. Chacun tendait à vivre seul – hantise des hommes japonais dont toute l’éducation a été à l’inverse : maternés durant leur enfance, servis dans l’entreprise comme au bar, servis chez eux par leur femme et leur fille mineure, au pouvoir dans la société. Or, le modernisme, dès 1962, faisait que leurs secrétaires les quittaient pour se marier, leurs filles aussi : rien n’allait plus… Ozu est un bon sociologue.

Le visiteur constate le changement en observant garçons et filles dans leur comportement aujourd’hui. A Nara, Horyu ji, ce sont des centaines de collégiens des deux sexes, de quatrième et troisième selon nos classifications, qui envahissent les allées. Ils sont divisés par classes numérotées de 1 à 4 matérialisées par des panneaux portés par des accompagnatrices. Toujours l’appartenance au groupe, ainsi proclamée. Mais les filles sont mêlées aux garçons sur un pied d’égalité, pas comme dans le film d’Ozu un demi-siècle avant.

Les traditions des années cinquante subsistent, mais la jeunesse joue avec. Si le pantalon noir des garçons ne peut avoir pour seule fantaisie que d’être parfois « taille basse », à la mode, la chemise blanche se porte sous toutes ses formes : avec ou sans tee-shirt, avec ou sans cravate, le col ouvert d’un bouton discret ou débraillé jusqu’à quatre.

Un gavroche à visière a la chemise sortie du pantalon. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité à l’intérieur des uniformes. Aujourd’hui, les normes officielles sont relâchées et le « déviant » est accepté officiellement (ce qui veut dire par le gouvernement et par les professeurs, sous la pression de la société). Mais dans certaines limites : pas question de cheveux jaunes ou de téléphones portables, ni de chaînes au cou à l’école, ni le droit de porter autre chose que les éléments indispensables de l’uniforme, chemise blanche et pantalon noir ou jupette pour les filles. La cravate, en revanche, n’est pas exigée.

Elle l’est même tellement peu que le boutonnage de la chemise des garçons est laissé à l’appréciation du climat et des hormones.  Ou de la mode américaine du décolleté pour laisser admirer son teint de pêche et sa peau de bébé. Les Asiatiques sont à l’aise dans cette norme de l’éphèbe : bronzé naturellement et sans poils. Le stoïcisme d’être peu vêtu dans le frais ou sous la pluie est apprécié au Japon, trait culturel de « virilité ». Le Franciscain portugais Luis Frois, qui a vécu plus de 30 ans dans le pays au XVIe siècle, constatait déjà que les enfants « d’Europe sont élevés avec beaucoup de câlins et de douceur, de la bonne nourriture et de bons vêtements ; ceux du Japon à moitié nus et presque privés de tendresse et d’attentions » (Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993).

Les filles sont toujours habillées de façon plus stricte, plus « tenues » par une société qui reste machiste, mais elles aiment aussi « souffrir » et « transpirer » comme les garçons, selon les valeurs de discipline japonaise. Midori, la petite amie du héros de « La ballade de l’impossible » de l’écrivain Haruki Murakami (1987), explique pourquoi elle a eu le tableau d’honneur à l’école : « justement parce que je détestais cette école à en mourir. C’est pour cela que je n’ai jamais manqué. Je ne voulais pas m’avouer vaincue. Je me suis dit que ce serait la fin si j’abandonnais. » (p.97) Serrer les dents, voilà du stoïcisme moins physique que rester en chemise sous la pluie, mais non moins révélateur d’un trait de la personnalité japonaise, valable pour les deux sexes. Ce qui n’empêche pas les filles d’avoir des gestes que les garçons n’auront jamais, même les mignons efféminés. La conscience des limites existe ici plus qu’ailleurs.

Aujourd’hui, les jupettes plissées noires des collégiennes ne tolèrent aucune fantaisie, le corsage blanc ne dégage pas le cou mais reste noué par un lacet. Elles portent de grosses chaussettes dont le noir tente d’amincir leurs mollets arqués peu esthétiques. Ces jambes arquées, que les garçons n’ont pas, seraient dues à la position assise, socialement seule acceptable pour les filles : à genoux. Les garçons peuvent s’asseoir en tailleur, le sexe toujours protégé de short ou pantalon – pas les filles, dont la jupe reste ouverte. D’où cette déformation des jambes.

Sorties de l’âge ingrat, nettement plus sévère au Japon pour les filles que pour les garçons (c’est l’inverse en Angleterre), les jeunes femmes peuvent être très belles,. Vers 17 ou 18 ans elles arborent le corps souple d’une liane et les traits fins. d’une miniature d’ivoire Elles sont souvent séduisantes dans leur façon de parler et de s’intéresser à vous, comme la jeune aubergiste de Dorogawa qui a flirté quelques minutes avec chacun des mâles du voyage – ou presque.

Ozu, Le goût du saké, DVD

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (1987), Points Seuil

Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993

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Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre

Ruth Benedict, écrit « Le chrysanthème et le sabre » en 1947 sur une commande des forces d’occupation américaines au Japon. Elle ne connaît pas le japonais, n’est jamais allée au Japon et se contente d’écumer les bibliothèques pour lire les auteurs occidentaux sur le pays du soleil levant, d’interroger des immigrés japonais aux États-Unis et des prisonniers de guerre. Tout cela en une année seulement.

Le tour de force est que, si son étude date aujourd’hui un peu en raison du développement et de l’ouverture au monde du Japon, son ideal-type de la mentalité japonaise est assez éclairant. Il ne s’agit pas de dégager une « essence » ethnique du Japon mais de repérer les inerties culturelles dues à l’histoire de ce peuple îlien. Il est étonnant que les Français aient attendu 40 ans pour traduire ce livre fondamental. Cela qui marque l’étroitesse d’esprit et la croyance confortable en sa supériorité de la génération française d’après-guerre, inadaptée aux changements rapides du monde contemporain.

J’ai noté quelques formules qui manifestent la qualité de l’analyse. Pour Ruth Benedict, « les Japonais trouvent du réconfort dans un mode de vie planifié et codifié à l’avance, où la pire menace est l’imprévu ». (p.36) « La confiance des Japonais dans la hiérarchie est la base de leur conception des rapports d’homme à homme, ainsi que de l’individu à l’Etat » (p.49) « Au Japon, les prérogatives attachées à la génération, au sexe et à l’âge sont considérables. Mais ceux qui en jouissent les exercent en responsables plutôt qu’en autocrates. » (p.59)

« La vertu, au Japon, dépend de la reconnaissance de sa propre place dans le grand réseau de dettes mutuelles, réseau qui englobe à la fois ancêtres et contemporains. » (p.93) « Bien qu’au départ toute âme soit resplendissante de vertu comme resplendit une épée neuve, elle se ternit néanmoins si son brillant n’est pas maintenu en permanence. Cette « rouille de la personne », pour reprendre leur expression, est aussi néfaste qu’elle l’est sur une lame. Un homme doit apporter à sa personne le même soin qu’il apporterait à son épée. Mais le brillant et l’éclat de son âme sont encore là, même recouverts de rouille, et il suffit de polir cette âme à nouveau » (p.179) C’est une jolie formule, venue tout droit du bouddhisme. Nul n’est “mauvais” en lui-même car il recèle une étincelle du divin. Mais c’est à lui de mettre au jour ce trésor intérieur, de faire briller son éclat par son apprentissage et sa discipline. «

Pour les Japonais, l’idée que la recherche du bonheur est un but digne de ce nom dans l’existence est une doctrine surprenante et immorale. « A leurs yeux, le bonheur est une détente à laquelle on s’abandonne quand on le peut ; mais lui conférer la dignité d’une chose à partir de quoi l’État et la famille doivent être jugés, c’est tout à fait inconcevable. » (p.173) « Les Occidentaux sont gens à considérer comme un signe de force la révolte contre les conventions et la saisie du bonheur en dépit des obstacles. Mais les forts, selon le verdict japonais, sont ceux qui ne tiennent pas compte du bonheur personnel et remplissent leurs obligations. La force de caractère, pour eux, se montre dans l’obéissance aux règles, non dans la révolte. » (p.187)

« Le Japon, avec un amour vital du fini qui fait penser aux anciens Grecs, comprend les techniques du yoga comme un exercice de perfectionnement personnel, un moyen par lequel un homme peut acquérir cette « excellence » qui ne laisse pas subsister l’épaisseur d’un cheveu entre l’individu et son acte. C’est un exercice d’efficacité. Un exercice de stricte dépendance de soi. La récompense se trouve ici et maintenant car elle met à même d’affronter n’importe quelle situation avec l’exacte dépense d’effort nécessaire, ni trop ni trop peu, et assure le contrôle de l’esprit naturellement capricieux en sorte que ni menace extérieure, ni remous intérieurs, ne puissent débusquer l’individu de lui-même. » (p.216) « Quand une voie débouche sur une impasse, on y renonce comme à une cause perdue parce qu’au Japon on n’apprend pas à persévérer dans les causes perdues » (p.269).

Son chapitre sur l’éducation des enfants et celui où elle énumère complaisamment les différentes sortes de « devoirs » sont ceux qui ont le plus vieillis. La société japonaise a évolué en un demi-siècle comme toutes les sociétés en développement accéléré du monde dit “post-moderne” : les traditions rigides s’assouplissent et certaines se trouvent remises en cause. Reste qu’on peut encore parler d’obligations passives reçues de l’Empereur, des parents, des maîtres et des patrons, le “on”, et d’obligations de contreparties envers les autres ou envers soi-même (ce qui est l’honneur), le “giri”. Mais ce « patriotisme » au pays et à la lignée, cette reconnaissance envers les maîtres, cette dette sociale envers ceux qui vous donnent quelque chose, ces devoirs de respecter les convenances et de maîtriser ses émotions, tout cela s’est modernisé, se rapprochant un peu plus des mœurs occidentales. Simplement peut-on dire que le carcan social est plus rigide au Japon.

Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre, Picquier Poche, 1998, 350 pages

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’, déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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Antoine Piazza, Les ronces

D’origine italienne, instituteur, Antoine Piazza travaille désormais à Sète. Lorsqu’il a débuté, il rêvait du village, de la fonction hussard noir IIIème République où l’instituteur était un notable de campagne. Non pour entrer dans la hiérarchie sociale mais pour dégrossir les sauvageons des ruisseaux et des pacages, jouer le rôle de transmetteur du savoir moderne. Il est allé ainsi se terrer dans un village du sud-ouest dans les années 1980, où il a contribué à maintenir une école durant sept ans.

Malgré l’intitulé « roman », ce livre est une suite de portraits liés par son histoire personnelle. Il n’a pas d’intrigue, ni le fil même d’une existence. Il ressemble plutôt à une juxtaposition de « rédactions » où les portraits des hommes comptent pour beaucoup. C’est dire son style décalé, ce pourquoi l’auteur n’a pu se faire publier par les éditeurs nationaux. Il noircit des cahiers d’écoliers, comme il le raconte, mais ne sait pas captiver par une histoire. Il a peine à inventer. En revanche, il excelle dans la description des gens qui l’entourent.

Il y a le maire, fils et petit-fils de paysans du coin, qui veut garder jalousement sa fonction pour exister. Il y a le couple méritant qui a eu peine à bâtir sa maison et, croulant sous les remboursements de crédit, sombre dans la dépendance à la famille. Il y a ce vieux qui s’isole, cultivant des terres sans maîtres haut dans la montagne, vivant seul dans une cabane de rondins, le fusil à portée de la main contre tous les emmerdeurs, y compris le garde forestier. Il y a les hippies qui vivent de l’air du temps en se laissant manipuler par le plus retors d’entre eux et surtout leurs enfants « débraillés et superbes ». Ces gamins permettent à l’école de survivre et le maire comme l’académie ferment les yeux. Histoires de terre, de chasse, de chiens, de cerises. Histoires de sexe, de mariage, d’études, de retour au pays.

Il est étonnant de constater combien une certaine France des campagnes pouvait rester archaïque encore sous Mitterrand. Ce sud-ouest de hameaux d’altitude vivait comme avant 1914. Le plus haut niveau intellectuel était de réussir le certificat d’études. Drame lorsqu’il a été supprimé par les technocrates de Paris ! La réussite sociale se mesurait aux hectares de terre. Le seul emploi non paysan était de servir la commune comme sapeur pompier ou dans les services techniques à la merci du clientélisme du maire. Le seul loisir était de lire le journal régional – et la presse a perdu de nombreux lecteurs par une grève imbécile qui a fait s’éteindre l’habitude même de lire dans la campagne. La télé abrutissait, trop intello ou trop paillettes. Le curé était inexistant en ces terres païennes. L’instituteur était vu comme l’œil de l’État, dont on se méfiait un peu, qui ne serait jamais du village même si l’on avait vu naître et grandir sa mignonne petite fille.

Les ronces du titre sont celles de l’ignorance, des instincts et des superstitions, qui engluent les mentalités dans la tradition. D’où l’émergence politique de ce courant conservateur de ‘Chasse, pêche, nature et traditions’, né sous Mitterrand en même temps qu’a ressurgi le Front national. C’est toute une France rurale qui « résiste » à la modernité, au progrès, au monde. Il y a une certaine nostalgie de gauche chez l’auteur pour ce petit peuple paysan. Une certaine idée de sa mission laïque et républicaine aussi, dans la meilleure tradition des Lumières. C’était tout un univers, il y a trente ans seulement. Il a aujourd’hui disparu avec ses cultivateurs, ses hippies et ses instituteurs. On « n’institue » plus aucun savoir aujourd’hui : on « professe » la bonne parole dans les écoles.

Antoine Piazza, Les ronces, 2006, éditions du Rouergue repris en poche Babel en 2008, 213 pages, €7.12

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Le Clézio, Mondo et autres histoires

Ces huit nouvelles ont pour épigraphe une citation de Sindbad le marin, voyageur persan. Elles mettent en scène le plus souvent des garçons, parfois des filles, mais le voyage et l’espace sont plutôt « apanage of boys ». La seule fille qui le tente, Lullaby, se voit soupçonner d’avoir fugué… pour un garçon ! Le fil conducteur ressasse les thèmes favoris à Le Clézio : la « vérité » du regard d’enfance, l’appréhension sensuelle du monde, l’accord de soi-même avec la nature… Tous ces thèmes sonnent furieusement années 1970 ; ils reviennent en écho nostalgique pour la génération des 50 ans au pouvoir, d’où le Nobel. D’où aussi le succès d’un Raphaël qui chante la liberté, la différence, « parce que je n’ai plus de chemise ». J’aime bien Raphaël et Le Clézio me rappelle ces années 1970 où j’avais 15 ans. L’enfance était alors un thème neuf. 1968 avait balayé la condescendance des vieux pour ces anges amateurs de contes ou ces monstres à discipliner dans les pensions. Françoise Dolto déclarait que « l’enfant est une personne » ; Le Clézio explorait l’enfance comme univers à soi.

Tous les jeunes garçons du recueil sont un peu lui, ou son double enchanté. Il est Mondo, le gitan solitaire qui erre dans Nice et se baigne aux aurores, ayant ensuite un mot gentil pour chacun, aidant ceux qui l’acceptent. Et « quand il y avait quelqu’un qui lui plaisait, il l’arrêtait et lui demandait tout simplement : ‘est-ce que vous voulez m’adopter ?’ » p.11.

Il est le double mâle de Lullaby, la petite fille dont la mère est malade et le père au loin, qui décide un jour de ne pas aller au collège. Parce que les murs, le grillage et les platanes lépreux dépriment l’envie d’espace et de soleil (rien n’a changé dans les cages au mammouth).

Il est Jon le sensuel Islandais attiré par la lumière du 21 juin, au sommet de la plus haute montagne : « Elle brûlait et pénétrait les pores comme un liquide chaud, elle imprégnait ses habits et ses cheveux. Soudain il eut envie de se mettre nu. (…) Il se roula sur le sol humide, en frottant ses jambes et ses bras dans la mousse » p.126.

Il est Juba, petit bouvier d’Egypte qui fait tourner les bœufs pour monter l’eau dans les champs. La roue d’eau répète la roue du soleil dans le ciel, la roue du passé et du futur, dans un accord profond entre le réel et le rêve, le chant et le champ, le bouvier d’ici et le roi imaginaire de la ville de Yol.

Il est Daniel, pensionnaire étiolé qui s’enfuit de la cage pour aller voir la mer, ivre de la découvrir sans cesse mouvante, miroitante, enchantée, criant d’enthousiasme et partant en courant comme le gamin des ‘Quatre-cents coups’, le film mythique de François Truffaut.

Il est le Martin adulte du royaume légendaire d’Hazaran qui, tel le joueur de flûte de Hamelin, raconte des histoires aux enfants pour les guider vers d’autres lieux à sa suite.

Il est Petite-Croix, fillette aveugle du Nouveau Mexique qui se demande « qu’est-ce que le bleu ? » pour seulement le sentir sans l’avoir jamais vu. Elle ne peut qu’‘écouter’ la lumière, se forgeant des histoires, toute à ses sensations.

Il est surtout Gaspar, « un jeune garçon vêtu comme les gens de la ville », chaussures de toile et veste de lin, visage rougi et nez qui pèle. Il suit quatre jeunes bergers de 6 à 14 ans quelque part dans le sud du Maroc. Avec eux, il s’initie aux mystères de la nature, des astres et des bêtes. Il chasse le lièvre, l’oiseau et le serpent, il bâtit une hutte de roseaux, il rassemble et trait les chèvres, il écoute les signes du bouc et des chiens sauvages, il contemple les dessins des astres dans le ciel clouté des nuits sahariennes. Ce nez qui pèle est le signe de sa mue, comme la peau du lézard. Il passe deux mois peut-être, « perdu » hors civilisation, pieds nus et chemise déchirée (Le Clézio adore ces détails concrets qui mettent en contact le corps avec le ‘vrai’ de la nature). Puis tout a une fin ; lors d’une tempête de sable, il se retrouve via une route qui le ramène à la civilisation. Mais il est ‘born again’, nouveau Gaspard Hauser (film) né à nouveau dans le sable du désert et l’eau lustrale du marais.

Le tropisme Le Clézio est la lumière, comme pour Nietzsche et Camus : « C’était pour elle que Mondo avait tout de suite donné ce nom à la maison, la Maison de la Lumière d’Or. La lumière du soleil de la fin d’après-midi avait une couleur très douce et calme, une couleur chaude comme les feuilles d’automne ou comme le sable, qui vous baignait et vous enivrait » p.43.

Pour Lullaby, « le soleil brûlait son visage. Les rayons de lumière sortaient d’elle par ses doigts, par ses yeux, sa bouche, ses cheveux, ils rejoignaient les éclats des rochers et de la mer (…) La lumière continuait à entrer, jusqu’au fond des organes, jusqu’à l’intérieur des os, et elle vivait à la même température que l’air, comme les lézards » p.98.

Jon, « c’était peut-être cette lumière du mois de juin qui l’avait conduit jusqu’à la montagne » p.124. Là où il rencontre l’enfant-lumière qui a quitté les villes pour retrouver la vitalité du monde, l’Enfant de Nietzsche, la dernière des trois métamorphoses de Zarathoustra.

Juba : « Il regarde le ciel, du côté de l’est, et devine que le jour va bientôt apparaître. Il sent l’arrivée de la lumière au fond de son corps, et la terre aussi le sait, la terre labourée des champs et la terre poussiéreuse entre les buissons d’épines et les troncs des acacias. C’est comme une inquiétude, comme un doute qui vient à travers ciel, parcourt l’eau lente du fleuve, et se propage au ras de la terre » p.150.

Daniel, « Celui qui n’avait jamais vu la mer » est rendu ivre par la lumière : « La lumière était partout à la fois, si proche qu’il sentait sur son visage le passage des rayons durcis, ou bien très loin, pareille à l’étincelle froide des planètes. C’est à cause d’elle que Daniel courait en zigzag à travers la plaine des rochers. La lumière l’avait rendu libre et fou, et il bondissait comme elle, sans voir » p.182.

Gaspar le découvre comme il découvre la nature : « C’était le soleil surtout qui était cause de ce qui se passait ici. Il était au centre du ciel blanc, et sous lui tournaient les bêtes dans leur nuage de poussière » p.259.

‘Mondo et autres histoires’ est probablement le livre que je préfère de l’écrivain Le Clézio. Il se situe à la limite du réel et du surréel, de la nature et de l’humain. Il réenchante le monde sans en appeler aux dieux, d’un simple ici et maintenant qui s’appelle ailleurs le zen. Observer, se laisser envahir, suivre le mouvement et les choses telles qu’elles viennent, se sentir « au milieu du ciel », voilà un destin. « La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. Il montait d’un seul effort, tout son corps montait, sans s’arrêter, vers le sommet de la montagne » p.130.

La métaphore humaine, l’accord de l’être avec l’univers.

Le Clézio, Mondo et autres histoires, 1978, Folio, 310 pages

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Brice Pelman, Attention les fauves

Article repris dans Medium4You.

Pierre Ponsard a toujours eu peur des enfants. C’est pourquoi peut-être il a pris le pseudonyme de Brice Pelman pour dire du mal d’eux dans des romans policiers populaires. Courts, secs, aux caractères tranchés, ses romans se lisent d’un trait, entre deux trains. Ce sont des romans de gare. Il en a écrit au moins 63 en quelques quarante ans. Ce Niçois né à Casablanca est considéré comme une star du polar des années 1970.

Il met en scène des personnages de caricature, ancrés dans leur statut « éternel » de la France d’alors. Un pays qui n’a pas bougé depuis l’origine de la République, peut-être. Il y a le gendarme qui roule les rrr et aspire à son pastis bien frais du soir ; la grenouille de bénitier au doux nom de Josepha qui surveille tous ses voisins et les racole pour l’église ; l’instituteur en blouse grise et aux mains de craie qui aime les enfants qui lui sont confiés tout en étant sévère sur l’accord des participes ; le riche entrepreneur qui s’est fait tout seul, sanguin et brute ; l’épouse frigide qui a toujours « la migraine » quand il s’agit de faire la chose ; la mère veuve, qui traduit des romans pour Paris, et que le petit monde de province juge « indigne » et aux « idées avancées ». Et puis il y a les enfants.

Ce sont deux onze ans, garçon et fille, faux jumeaux. Ils sont dans leur monde et ce qu’ils ne veulent surtout pas, c’est aller en pension. La nostalgie des ‘Choristes’ ne tient pas face à la réalité des collèges fermés gardés par de vieilles filles confites en religion – les « vrais » collèges de la réalité des années 1970. Les enfants sont capables de tout, croit l’auteur, surtout après 1968 où ils se sont « émancipés », dit-on. Face d’ange et âme de démon. Ou plutôt d’indifférence, comme la société d’alors figée en statuts et en représentations, qui ne voit que l’apparence.

Tout le roman est donc fondé sur l’apparence. Du voisin venu parler de la départementale au faux amour qui devient viol meurtrier, de la découverte par les enfants du corps étranglé jusqu’à leur décision de ne rien dire à personne, de l’angine inventée de la mère à son départ en voyage, des adultes menés en bateau ou dans un puits. La respectabilité craque, chacun se révèle tel qu’il est : des mains d’étrangleur, une obstination de vieille bique, la haine de tante qui croit avoir des droits, l’homme pressé polytechnicien qui se débarrasse des enfants en les appelant ses « anges ».

Les caractères sont sommaires, l’écriture basique, la construction au fil de la plume. Ces enfants sont-ils de vrais enfants ? Leur absence de sentiments et leur jeu de rôle apparaît bien fabriqué, mais qui sait… Son public d’auteur est primaire et il le sait, son succès d’époque vient de là. Il est oublié aujourd’hui. Fallait-il le rééditer ? La collection ‘Noir rétro’ est faite pour ça, qui reprend les succès de ‘Fleuve noir’. Mais Brice Pelman écrit en série comme sortent les autos des chaînes ou les appartements de béton de ces années là. Nous replongeons dans une France archaïque, celle des fameuses Trente glorieuses tant regrettées, dit-on. Et nous ne sommes finalement pas mécontents d’avoir évolué…

Reste que l’on ne s’ennuie pas à lire cette courte série qui ne dépasse guère les 180 pages imprimées gros. L’impression de lire un roman d’adolescent : de l’action, presqu’aucune description, pas de psychologie sauf à la serpe et une intrigue intrigante. Pour les nostalgiques qui voudraient savoir ce qu’étaient la France et les Français il y a trente ans seulement.

Brice Pelman, Attention les fauves, 1981, Noir rétro Fleuve noir Plon, 2010, 180 pages, €8.55

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Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

 

Voici une belle histoire qui se lit sans difficultés et captive suffisamment pour ne jamais ennuyer. Elle a tous les ingrédients de la culture mondialisée qui plaît à tout le monde. C’est le récit imaginé d’une rédemption (phénomène très fort dans la culture américaine comme dans l’ensemble de la chrétienté) après un grave péché d’enfant. Cela dans un pays dont on parle aux actualités (l’Afghanistan) et où le Bien (libertés, féminisme, compassion) se distingue sans lunettes du Mal (contraintes, machisme, cruauté). Ajoutez des personnages bien typés et touchants, quelques scènes de menaces, de massacres ou de pédophilie, et vous aurez le piment nécessaire. Secouez bien, racontez en style direct sans trop de descriptions ou d’états d’âme, et vous aurez un « film écrit » – une histoire sentimentale qui se lit très bien.

Malgré notre ironie, ne boudons pas notre plaisir. Les conteurs sont rares et les bons sentiments qui triomphent rassurent, c’est utile. Le livre est, comme souvent, meilleur que le film qui en a été tiré. Mais la lecture demande un moment de silence, un effort d’attention et un goût pour s’isoler qui deviennent de plus en plus rares dans la société branchée en permanence et excitée par chaque nouveauté qui passe. Ceux qui ne lisent pas pourront voir le film. Ceux qui connaissent un peu les paysages et les gens d’Afghanistan et du Pakistan préféreront le livre, où leur mémoire et imagination prendront leur ampleur.

Deux enfants vivent sous le même toit afghan dans les années 1970, avant le coup d’état communiste, avant l’invasion soviétique suivie de talibanisation. Ils ont un an d’écart mais l’aîné est le fils du patron, un riche commerçant kabouli, le second est le fils de son domestique. Les deux petits s’aiment comme des frères, jouent toujours ensembles et se lisent des histoires ; ils se protègent l’un l’autre. Jusqu’à ce que la jalousie pousse l’aîné à délaisser le cadet, allant jusqu’à ne pas intervenir alors qu’il se fait tabasser et violer par des gamins un peu plus grands. Le regret d’être lâche tourne l’amour déçu en accusation de vol et l’entente explose. Là intervient l’histoire avec l’arrivée des talibans.

Ceux-ci sont rigoristes, machistes et violents. Ils ne supportent pas que quiconque pense autrement qu’eux et ne baisse pas les yeux à leur approche. Ils bastonnent les femmes insuffisamment voilées ou qui élèvent la voix ; ils tapent sur les supporters des matchs de foot qui manifestent trop vivement leur enthousiasme ; ils interdisent les cerfs-volants, pourtant l’orgueil des pères et le bonheur des garçons. Comme dans tous les régimes totalitaires, les psychopathes et la racaille deviennent hommes de main des chefs : ils peuvent se faire craindre et violer quiconque leur plaît à loisir – et ne s’en privent pas. Une grosse ficelle romanesques est que le mollah chef de la milice de Kaboul soit justement le tortionnaire des petits jadis. Il est énorme qu’il soit à moitié allemand et aime les biographies d’Hitler : le romancier avait-il besoin de forcer ainsi le trait ?

Je ne vous raconterai pas la fin, ni le meilleur. Disons que le jeune Amir, après avoir laissé violer puis accuser de vol son compagnon d’enfance, découvre un secret de famille et qu’il fera tout pour sauver le fils de cet ami perdu, abandonné dans l’Afghanistan en guerre. Cela malgré sa lâcheté, les convenances sociales racistes afghanes et les redoutables lois d’immigration américaines qui s’appliquent même aux enfants orphelins ! C’est beau, haletant, on pleure à certains moments, on glorifie l’Amérique, ses mœurs et ses libertés – en bref, happy end ! Un bon livre pour Noël, alors que les petits jouent alentour.

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul (The Kite Runner), 2003, 10/18 2006, 406 pages, 8.17€

Film de Marc Forster, Les cerfs-volants de Kaboul, DVD 2008 en français, 8.99€

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Thorgal, de la Magicienne trahie à la Bataille d’Asgard

J’étais déjà adulte lorsqu’est parue en 1980 la première aventure de Thorgal le Scalde (le poète en norrois). Il est Viking, fils d’Aegir, et naît dans le Journal de Tintin. Dessiné par Rosinski et scénarisé par Van Hamme, il se situe loin dans le temps, vers l’an mille, et loin dans l’espace, le nord de la Norvège. La mer y est glacée et la côte rocheuse surmontée de forêts isolées où courent en bande les loups. L’époque et le lieu sont propices à la magie, l’obscurité donne du mystère à tout ce qui existe.

Douze ans après 1968 et son hédonisme facile qui encourageait la transhumance vers les suds (Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Népal, Inde, Bali), la jeunesse en herbe aspirait à autre chose de plus rude où l’aventure signifiait encore quelque chose. La Norvège viking était le lieu rêvé et Thorgal le héros humain auquel s’identifier.

La première scène le voit enchaîné, torse nu, par le père macho et brutal de sa fiancée Aaricia, au rocher des sacrifices. La neige tombe et la marée monte. Thorgal va mourir par l’eau et le froid, lui qui rêvait d’amour à deux. Nul ne sait d’où il vient, pas même lui, ce pourquoi il se dit fils de la mer, où règne le géant Aegir. Il veut vivre et la passion gronde en lui, désir et colère mêlés. Ce vouloir-vivre plaît aux dieux, notamment à Odin, chef suprême de la mythologie viking, que le jeune homme invoque. Surgit alors une fille aux cheveux roux qui n’a qu’un œil, comme Odin lui-même. Elle le délivre à condition qu’il lui obéisse durant une année entière.

Elle aussi veut se venger de Gandalf le Fou, roi des Vikings du nord. Thorgal sera son héros. Il dérobera pour elle les instruments de la vengeance et ira défier la brute en son fief. Tout ne tournera pas comme la fille le voudrait, et l’on apprend qu’elle est magicienne. Mais Thorgal n’en a cure. Un cœur chevaleresque met encore en émoi les petits garçons en 1980 ; je suis moins sûr que ce soit le cas de nos jours, malgré Harry Potter. « Assez de sang ! » crie le héros à la magicienne et à Gandalf. « Je n’ai que faire de vos haines et de vos avidités de rois. Moi, Thorgal le Scalde, Thorgal le Bâtard, j’ai soif maintenant d’amour et de paix. » C’est bien dit !

Et il est vrai que les albums suivants montreront un Thorgal marié à Aaricia, qui lui donne deux enfants, un fils blond prénommé Jolan et une fille brune appelée Louve, qu’il chérira et élèvera avec tendresse. Le héros n’est pas seulement guerrier mais constitue autour de lui une petite communauté. La famille reste une valeur lorsqu’elle est liée par l’affection. Le respect est dû aux adultes lorsque ceux-ci protègent, élèvent et donnent l’exemple. Il fallait bien ce refuge idéal à la génération qui fit mai 68 et dont les enfants étaient nés en même temps que ceux de Thorgal… L’interdit d’interdire ne tient pas face à la réalité d’élever concrètement des petits dans le monde tel qu’il est.

Cette histoire m’a accompagné jeune adulte jusqu’à aujourd’hui. Le dessin a changé récemment, donnant moins dans la ligne claire et plus dans le lyrisme peint. J’aime moins, mais le récit garde sa magie, dont le ciment est cet amour de vivre fidèle à l’amour filial, si puissant dans les personnages depuis le premier album. Thorgal est épris de liberté et de justice, en vrai viking. Si je n’ai ni son origine ni son existence, il est mon autoportrait héroïque.

Le tout dernier album conte les aventures parallèles du père et du fils. L’adulte cherche son tout dernier rejeton, Aniel aux curieux pouvoirs, enlevé par des hommes en rouge qui l’emportent en bateau sur les fleuves de l’est. L’adolescent vit sa quête magique et se retrouve à la tête d’une armée de chiffon pour rapporter une pomme d’éternité dans le jardin des dieux. La magie se fait plus forte qu’en 1980, question d’époque. Peut-être est-cela que le coloriste manifeste en chargeant les encres. Les émois sexuels se mêlent aux combats courageaux, question d’époque encore qui voit Harry Potter baiser enfin sa copine dans le 7ème film. Dans le dernier album de Thorgal, ‘La bataille d’Asgard’, Jolan se fait dépuceler par une déesse blonde. Il a dans les quatorze ou quinze ans et la femme est toute de tendresse. Le dessin très pudique, a soin de ne jamais montrer les attributs sexuels, pas même les tétons du garçon ! On est loin du dessin viril de Jacques Martin dans Alix et plus proche des usages des mangas japonais dont c’est la caractéristique. Mais la scène est belle, intermède émouvant entre deux batailles de titans.

A chacun sa quête : Thorgal aspire à une vie paisible, tout comme Jolan veut devenir un homme. Mais le monde n’est pas ainsi fait. Il est plein de bruit et de fureur, comme si les dieux voulaient mettre les meilleurs éléments à l’épreuve avant de les admettre dans le demi-monde des héros.

Faites lire Thorgal aux jeunes garçons. Leur imagination en sera excitée par la magie des lieux, leurs passions seront remuées par la rudesse des aventures et la force des sentiments ; quant à leurs sens, ils seront émoustillés par l’eau glacée sur la peau nue, les combats virils à l’épée, la beauté bien dessinée des femmes. Ce qui n’est pas si mal, avouons-le, pour une histoire d’enfants.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 1, La magicienne trahie, 1980, éditions du Lombard, 48 pages 10.40€

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions du Lombard, 48 pages, 11.35€   

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Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Région des glaciers d’Islande

La nuit est chaude, à quatre dans la même pièce. Le petit-déjeuner a lieu une demi-heure plus tôt que d’habitude car le guide voulait avoir du temps pour lui. Le beurre se dit smörk (smeuhrk !) et nous appelons le yaourt le surmilk. L’un du groupe raconte ce matin des anecdotes de médecin du travail comme cette femme, enceinte de sept mois et qui ne s’en était pas aperçu, ni son médecin remplaçant, d’ailleurs. Il est en verve, le café est plus fort. Comme hier matin, je remplis le livre d’or du gîte.

Nous partons en bus pour Hveravellir, des solfatares très touristiques. Le paysage est lunaire, minéral, tout de lave poreuse. Le ciel est bas et déploie toutes ses nuances de gris. C’est dans ce genre de paysage, plus au centre, juste au-dessus du glacier Vatnajökull et tout près du lac Askja, que les astronautes américains Neil Armstrong et Buzz Aldrin sont venus s’entraîner avant d’être envoyés sur la lune en 1969.

On y trouve plusieurs refuges et un terrain de camping, avec WC et cabines payants pour se changer, avant d’aller se baigner dans les solfatares (300 KR). L’eau soufrée sort à 90° mais est tout de suite tempérée par l’apport d’eau froide dans le bassin de bain. Il n’y a guère de monde ce matin. Il y a du vent et il pleut… Il y en a beaucoup plus l’après-midi, où le vent est plus faible et où luit un rayon de soleil. Un geyser d’eau soufrée fait comme un volcan.

Nous randonnons quelques heures parmi les rochers lunaires entre lesquels poussent une végétation rase. L’Achemilla est ainsi nommée parce que ses feuilles retiennent la rosée. Les alchimistes croyaient en les vertus de cette eau du ciel. Les chimistes ne croyaient que ce qu’ils vérifiaient. Ils ont voulu examiner de quelles vertus une telle eau pouvait être qualifiée et, pour cela, ont fait s’évaporer le liquide pour étudier les qualités du résidu. Ils n’ont justement trouvé aucun reste dans cette eau pure.

Une hutte traditionnelle au toit de tourbe s’élève non loin des solfatares. Sa construction fait appel au bois mais, dans la tradition, aucun bois n’était nécessaire. La tourbe coupée en larges plaques suffisait, disposée transversalement sur plusieurs couches. Le bois était et reste très rare sur l’île, seul le bois flotté venu de Sibérie par les courants marins est récupérable mais trop précieux. Le procédé stengur superpose de longues et minces plaques de tourbe ; le klömruhnaus, utilisé jusque dans les années 1950, superpose des sections de tourbe en alternant l’horizontale, l’oblique, et l’horizontale oblique inversée. Les mouvements des murs en cas de séisme sont ainsi compensés.

Nous marchons deux heures vers une crête. La pluie se met de la partie. Un creux s’ouvre, aux deux cheminées restantes comme des doigts, ce sont des dykes. Nous pique-niquons à l’abri du vent contre une paroi verticale de lave.

Nous sommes entre le glacier d’Hofsjökull et le glacier Langjökull. La légende veut qu’un beau jeune homme fût voleur. Il avait piqué des fromages à une vieille un peu sorcière, qui lui a jeté un sort lorsqu’elle s’en est aperçue. Le jeune homme était condamné à toujours voler. Honte de la famille, il ne pouvait s’en empêcher. Au bout, de quelques années, sa parenté à bout alla trouver la sorcière pour qu’elle lève le sort, jugeant qu’il avait été assez puni. Mais on ne peut lever un tel sort, la seule chose possible est de jeter un autre sort pour adoucir la peine. Le sort jeté alors est que le jeune homme volera toujours, mais qu’il ne sera jamais pris. La région des glaciers a toujours été propice aux hors-la-loi. Le Eiriksjökull est un glacier qui a été ainsi nommé du nom d’Erik, un bandit fameux qui a perdu ses jambes en bataillant contre des fermiers sur le glacier même, jusqu’à ce qu’il parvienne à s’enfuir.

Nous revenons à pied au parking par le même chemin qu’à l’aller. La pluie s’arrête, mais le vent demeure. Ce sont les effets du glacier dont on aperçoit les langues grises au loin. Nous prenons un bain dans le bassin chaud où se déversent les sources, après nous être changés dans le bus. L’endroit est très encombré de parents et de gosses qui adorent être à poil alors qu’il fait 8° dehors. Surtout à cause du vent, d’ailleurs. Dans l’eau, il fait 40°.

Après 45 mn de piste mal entretenue, nous arrivons au camp où tout le monde va, près d’une rivière glaciaire. De petits bungalows au toit très pointu et un terrain de camping font gîte. Beaucoup de Français et d’Allemands occupent le terrain. Je retrouve un jeune couple de Français vu dans l’avion, qui fait le circuit depuis le sud, mais n’ira pas dans les fjords du nord-ouest d’où nous venons faute de temps. Ils ont habité un an la Norvège et les oiseaux sur les falaises, ils connaissent. Ils partent d’ailleurs mardi pour Oslo avant de regagner la France. La Norvège est un peu leur seconde patrie, à ce que me dit le garçon, un blond dans la vingtaine qui fume trop.

Un camion tchèque haut sur roues s’arrête devant les commodités juste pour faire de l’eau. Une plantureuse matrone d’Europe centrale en sort, flanquée de deux gamins de 10 et 8 ans hardis et joyeux. Leur spectacle a de quoi vous rendre heureux pour la soirée. Je fais ma seconde vaisselle monstre, avec deux autres, à l’eau froide. Les tortellinis bolognaise collent un peu, mais les bananes cuites à la cassonade sans graisse sont plus faciles à nettoyer.

Un bungalow d’Islandais bourrés fait la fête fort avant dans la nuit. Nous sommes samedi soir, jour de cuite traditionnelle. Ils se sont approvisionnés en alcool dans les magasins d’État, seuls habilités à vendre ce poison avec de fortes taxes. Mais cela ne dissuade guère les obstinés de la boisson ! Dans le ciel dégagé, un magnifique coucher de soleil dans les rouges a lieu vers 22h30, avant qu’il ne se relève avant 4h.

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