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Communisme et crise de foi

Comme Thierry Wolton publie bientôt le troisième tome de sa monumentale Histoire mondiale du communisme en pointant cette fois les complices, après les bourreaux et les victimes, la revue L’Histoire se fend d’un numéro consacré presque exclusivement aux communistes.

Il faut en effet distinguer le système – totalitaire, policier, exécrable – et ses croyants – idéalistes, naïfs et généreux. C’est du moins le message subliminal de ce dossier, les historiens aujourd’hui arrivés ayant flirté dangereusement avec la doctrine totalitaire dans leurs années de jeunesse. Rares sont les François Furet à avoir analysé ce pourquoi. Mais ne boudons pas notre plaisir : comprendre vaut bien quelques reniements.

Ce qui ressort de ces multiples portraits de ceux qui se firent capter par l’étoile communiste est la foi.

Foi chrétienne ou juive, vite transférée vers l’Avenir radieux. C’est Edgar Morin qui évoque une « espérance de salut dans la rédemption collective » p.54 ; c’est André Gide qui dit sa fascination, « ce qui m’amène au communisme, ce n’est pas Marx, c’est l’Évangile » p.34 ; c’est Pierre Pascal, catholique bourgeois sorti de Normale Sup qui s’est converti à l’URSS : « il est heureux, il a vu Dieu : Karl Marx lui a parlé », le décrit Albert Londres en 1920 p.36 ; c’est Raymond Lefebvre, bourgeois protestant, qui adhère au communisme par la souffrance de la Grande guerre et l’idéal du pacifisme p.38 ; c’est Manès Sperber, juif de Galice, pour qui l’attente de la Révolution est la suite naturelle de celle du Messie ; ce sont Louis Althusser et Roger Garaudy, militants chrétiens, qui voient dans le Parti une moderne Église.

Il y a d’autres voies de conversion : celle d’Aragon, intellectuel bourgeois surréaliste (ce qui fait beaucoup de défauts pour les prolétaires à la tête du PCF…) – mais surtout bâtard du Préfet de police de Paris, avide de retrouver une famille, une fraternité, la reconnaissance du Père – d’où cette ode à Staline dans Hourra l’Oural en 1934 ; celle de Georges Friedmann, scientifique qui percevait l’URSS comme un État savant, vecteur du progrès contre l’obscurantisme bourgeois (« bourgeois » était l’injure suprême de l’époque, on ne disait pas encore « ultralibéral »), celle de Paul Langevin et Henri Wallon ; celle de Maurice Thorez, « Fils du peuple » (titre de son « auto » biographie écrite par Jean Fréville en 1937), à qui le Parti a permis l’ascenseur social ; celle de la Résistance, comme Edgar Morin, Lise Ricol-London, Annie Besse épouse Kriegel, Pierre George ; celle des anticolonialistes Aimé Césaire, Ho Chi Minh, Jean Dresch ; celle des intellos, passés par les khâgnes où la rébellion en serre de cet âge étudiant se focalisait sur la religion communiste – tellement antibourgeoise – ce fut le cas pour Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Michel Foucault, Mona Ozouf, Paul Veyne, Maurice Agulhon…

Tous regardaient au-delà du présent vers l’avenir, au-delà du réel vers l’utopie, au-delà de la complexité vers le simplisme. Marx avait prophétisé l’Histoire en marche, le progrès inéluctable de l’Homme engendré par la lutte des classes, dont la finale serait prolétaire. Le Parti (avec majuscule) était l’Église (avec majuscule), voulu ainsi par Staline (ex-séminariste), qui révérait l’organisation hiérarchique et pyramidale catholique et l’avait prise pour modèle. L’URSS était la Terre promise, le paradis en marche, l’endroit où le catéchisme devenait réalité – ce fameux « socialisme réel » dont on a mesuré, depuis, tous les travers.

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Il faut comprendre cette foi pour comprendre combien notre époque – depuis Mitterrand – apparaît grise et triste.

Le socialisme rose n’a rien à voir avec le feu immense et rouge. Le socialisme non « réel » se veut réformiste, tout en gardant une phraséologie révolutionnaire. Sans cesse dans le grand écart : il ne peut que décevoir ceux qui aimeraient croire, qui ont BESOIN de croire. D’où la conversion de certains à l’écologisme, cette nouvelle foi dont le credo commence par l’Apocalypse.

Contrairement à la prophétie de l’intellectuel barbu, le communisme n’était pas l’avenir de l’humanité : trop de rigidité, d’inquisition, d’exclusion. Une doctrine figée comme un Coran, une politique soupçonneuse sans cesse à épier « la ligne », les pogroms successifs de « bourgeois », « d’intellectuels », de « traîtres », de « juifs », de « déviants »… Où sont l’émancipation tant vantée, la liberté retrouvée, l’harmonie de l’homme avec SA nature et avec LA nature, la fraternité universelle ? Le « socialisme réel » de l’ex-URSS, de la Chine de Mao, du Cambodge de Pol Pot, du Cuba des frères Castro, de la Corée nordiste des dictateurs paranoïaques qui y sévissent depuis plus d’un demi-siècle sont des repoussoirs, des repaires de Satan – pas des jardins de délices où coulent le lait et le miel (et où attendent, soumis, les vierges et les éphèbes).

L’avenir est à inventer – mais bien loin de la foi !

Toute croyance venue d’en-haut ou de l’intérieur, d’une révélation divine ou de l’esprit humain enfiévré, est une illusion qui enferme. Pour libérer l’humanité de ses chaînes, pour libérer chacun de ses déterminismes subis, ni Bible, ni Évangile, ni Coran, ni Manifeste, ni Livre rouge – mais le patient et humble travail de chaque jour : prendre les choses à la base, une à une, en fonction du possible.

Toute foi est un poison qui empêche de penser, qui fait agir en masse sans réfléchir, qui juge et exclut – voire massacre – sans état d’âme parce que la foule le fait et que le parti l’a dit. Le communisme a été une leçon de plus, après le christianisme et le judaïsme, des méfaits de la religion – quelle qu’elle soit. L’islamisme, cet islam dévoyé, prend à son tour le chemin de la rigidité, de l’inquisition, de l’exclusion. L’humain est-il capable d’apprendre un jour ?

Revue L’Histoire, n°417, novembre 2015, €6.40 en kiosque ou sur Amazon
http://www.histoire.presse.fr

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan

le roy ladurie montaillou village occitan

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois et je viens de le relire pour une randonnée en pays Sabarthès. Il explore les registres d’inquisition de l’évêque de Pamiers Jacques Fournier, juriste et enquêteur méticuleux qui deviendra pape en 1334 sous le nom de Benoît XII. Il n’hésitera pas à faire arrêter une année toute la population du village au-dessus de 12 ans ! L’Église, à cette époque, était totalitaire : qui ne pensait pas comme elle était suppôt du Diable. Montaillou est un village fermier des pré-Pyrénées ariégeoises, vers 1300 m d’altitude. L’isolement, la vie très communautaire, les frasques des curés catholiques, font se tourner volontiers les habitants vers le catharisme 50 ans après la chute de Montségur. Le catharisme est un christianisme populaire, de bon sens, régénéré des origines sur l’exemple des apôtres mêmes. L’Église catholique le déclare « hérésie » par un coup de force moral, afin de disqualifier ces idées qui ne passent pas par ses clercs et pour punir ceux qui ne payent pas l’impôt d’agnelage.

Ce gros pavé d’ethnographie historique pourrait être indigeste, mais à la fois le registre très près de la vie quotidienne des habitants et le style de l’auteur imagé et un brin démagogique, en font un bon ouvrage de chevet lisible par tous. Surtout à l’époque de sa parution, avant Internet et à quatre chaînes de télé seulement, où les gens un peu cultivés avaient pléthore de temps.

Deux parties dans ce monument : l’écologie puis l’archéologie de Montaillou.

La première analyse la façon de vivre : la maison et le berger. L’existence s’étend entre la domus (maisonnée au sens large, familial et domestique) et la cabane (l’élevage et la transhumance des moutons sur les hauts pâturages). Pour être passé dans la région récemment, cela n’a guère changé, l’électricité en plus.

La seconde partie creuse les mentalités, le sexe, les stratégies de mariage, l’éducation par les aînés, les parents et le village, les réseaux culturels liés au fait de savoir lire, les lieux de rencontres que sont la taverne et la messe, le sentiment de la nature et du destin, la pratique religieuse entre la Vierge et tous les saints, les prêches des bonshommes, la pauvreté et le travail, le folklore et le sentiment d’au-delà.

En 1975, il y a 40 ans, ces thèmes ont rencontré la mentalité française. Le livre s’était déjà vendu à 129 000 exemplaires fin 1978 et se trouve aujourd’hui traduit en 21 langues. L’émission littéraire Apostrophes de Bernard Pivot le 15 septembre 1978 n’y est pas pour rien, Le Roy Ladurie ayant été invité par François Mitterrand lui-même, pas encore président. Mais cet engouement « de gauche » pour Montaillou prouve la nostalgie – paradoxale pour des « progressistes » – de cette France rurale et communautaire du « bon vieux temps » qui était en train de disparaître – et que Mitterrand accélérera malgré son affiche électorale sur « la force tranquille » sur fond de clocher campagnard.

C’était la grande époque du chèvre chaud-salade, des sabots suédois et des poutres apparentes, la mode des petit-bourgeois urbains issus de paysans, pour la plupart fonctionnaires, qui se découvraient un sentiment de classe et qui ont voté avec optimisme à gauche dans les années 1975-1985. Emmanuel Le Roy Ladurie, en 1975, se met à leur portée : il parle comme eux, avec ces tics d’époque que sont « au niveau de » et l’usage dans le vent d’une pléthore de mots américains devenus ridicules aujourd’hui dans la conversation : fifty-fifty, revival, challenger, meeting… Il n’hésite pas, lui historien universitaire, à causer familier, voire cru : « A cousine du second degré, enfonce-lui tout », écrit-il plusieurs fois (dont p.437) pour dire les limites de la prohibition de l’inceste au village.

Montaillou excitant : il parle sexe et entraide, féminisme et sodomie, révolte morale contre les puissants du Nord (le roi de France) et de Rome (le pape corrompu). La fornication simple n’était pas un péché à condition que les deux y trouvent plaisir, l’homosexualité (péché des villes et des intellos) n’est pas plus grave (p.243), l’amitié se gradue entre frères, amis et compères (p.183). Un petit air de mai 68, déjà, semblait régner au village.

Montaillou occit tant : l’auteur évoque cette Occitanie opprimée comme une colonie, ces croyants égalitaires cathares réprimés, emprisonnés, brûlés, ce qui parle aux gens de gauche volontiers pro-FLN, pro-palestiniens et anticapitalistes. Par ses oppositions entre domus et cabane, mâle et femelle, adulte et jeune, lettré et analphabète, il caresse le schéma en noir et blanc d’époque, gauche contre droite, à l’œuvre dans les petits esprits. Courant souterrain de la mentalité française des années 1970 imbibée du marxisme simplifié par Staline qui interprète l’histoire avec ses œillères idéologiques, croyant « comprendre » ce qui au fond n’a rien à voir.

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Commençait déjà le stade sans mémoire où le « patrimoine » était d’autant valorisé que chaque génération se croyait la première, après 1968, pour inventer le monde nouveau. Le registre de Jacques Fournier conte une époque sans lettrés où l’histoire populaire est à plat, sans mémoire, le grand-père appartenant déjà pour ses petits-enfants à « un temps mythologique« . L’auteur note que ce temps rencontre le nôtre (en 1975), l’inculture et le zapping de la génération toujours neuve ignorant à dessein passé et traditions, sauf pour y sacrifier en chœur dans ce collectif obligé par les politiciens qui tentent de faire croire périodiquement qu’ils représentent la France. « En notre époque de message télévisuel et de massage télé-auditif, tous deux abolisseurs des logiques livresques, les procédés de l’histoire immédiate, du suspense, de l’énigme policière et du nouveau roman retrouvent sans effort les vieilles et simplistes méthodes qu’employaient en 1320, avant la ‘Galaxie Gutenberg’, les narrations du berger, vierge d’imprimerie et même d’écriture » p.430. L’avènement des petit-bourgeois socialistes, désormais installés et vieillissants, n’a fait qu’accentuer ce travers – dont on mesure aujourd’hui les méfaits, de l’école qui n’enseigne plus au terrorisme issu du manque de sens et de la dépravation bobo des mœurs.

Le Roy Ladurie, qui avait à se faire pardonner des parents collabos sous Vichy (dont un ministre), cite Nietzsche à contresens et même Céline (ce que l’histoire de Montaillou ne demandait pas), tout en érigeant autour de cette audace un mur de politiquement correct d’époque devenu risible à la relecture. Mais c’est qu’il fallait « se positionner », montrer clairement (même dans un ouvrage qui se voulait scientifique) de qui on « faisait le jeu ».

La lecture de Montaillou aujourd’hui reste agacée de ces scories idéologiques qui gâchent l’expression. Mais la plongée dans la vie quotidienne à la fin du moyen-âge d’un village de bergers reste un grand moment de l’histoire nationale. Elle montre l’existence ancestrale des petites gens, l’oppression des puissances intellectuelles et politiques sur le bas peuple, la trahison des clercs et les dénonciations anonymes, les liens transfrontières qui se nouaient déjà par vagabondages, commerce et transhumance tout autour du bassin méditerranéen. Une sorte d’éternité moderne, si l’on ose cet oxymore… À déguster par petites doses, les 28 chapitres fournissent ample matière à plaisir et réflexion.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan de 1294 à 1324, 1975, Folio histoire 2008, 640 pages, €11.90
Format PDF €11.99
Format ePub €10.99

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Pas d’égalité sans frontières

La visée démocratique est d’assurer à chaque citoyen l’égalité en dignité et en droits, l’égalité des chances et les filets de solidarité en cas d’accidents de la vie. L’exercice de ces droits exige la cohésion sociale nécessaire pour que chacun contribue en fonction de ses moyens, en étant d’accord sur le vivre ensemble.

Tout cela ne peut se réaliser que dans le cadre de frontières définies, territoriales et de civilisation.

gamins aventure

Il ne s’agit pas d’ériger des barbelés (comme aujourd’hui en Hongrie et en Israël, hier en Europe avec le rideau de fer), ni même de revenir au souverainisme gaullien (traditionnellement nationaliste) de la génération passée. Les valeurs de démocratie parlementaire, majoritaires en Europe, ne doivent pas être bradées au non de « l’urgence » ou des « circonstances ». Devant les drames syriens ou libyens, l’Europe doit rester terre d’accueil – et offrir une hospitalité digne (même si elle est définie comme temporaire) aux demandeurs du droit d’asile. Mais confondre immigration de peuplement et immigration sous peine de mort est une imposture des politiciens. Ils doivent avoir le courage de dire à leurs peuples qu’accueillir les vies menacées n’est pas la même chose qu’accueillir « sans frontières » la misère du monde. A ce titre, l’allemande stricte Angela Merkel apparaît plus dans le ton des Lumières que le falot hésitant François Hollande, dont on se demande s’il incarne les « valeurs de la république » ou si ce ne sont, pour lui, que des mots. Il est vrai que le gauchisme des tribuns populistes ou des féministes arrivistes, et jusqu’aux frondeurs de son propre parti, lui font manifestement peur. La multiplication des « il faut que nous puissions… il faut que nous puissions… » dans son discours d’hier montre combien il pose de préalables, conscients et inconscients, à toute action.

Cette « gêne » des politiciens, particulièrement français, tient à ce qu’ils récusent « l’identité » nationale au profit d’un universalisme aussi vague que creux. Et lorsque les politiciens ne savent plus ce que signifie « être français » (sinon résider en France, d’après certains bobos de gauche…), le peuple de France ne veut pas voir « diluer » sa manière de vivre et ses mœurs dans un melting pot sans but ni queue, ni tête. Les Français sont accueillants à la misère du monde (voyez toutes les associations d’aide aux migrants) ; ils refusent cependant qu’on leur impose (par lâcheté) d’accepter que les miséreux viennent imposer leur foi et leurs façons. cela se comprend. La France, comme l’Europe, ne peut être accueillante aux menacés pour leur vie QUE si elle est sûre d’elle-même, de ses valeurs et de sa civilisation. Pour cela, il lui faut un espace, délimité par des frontières, et une charte du « vivre ensemble » commune à laquelle tous les postulants à s’installer soient soumis. C’est le rôle du politique que de définir le territoire, les règles, et de les faire respecter : où sont donc ces pleutres au moment où les enfants se noient à leurs portes ? Ne rien faire est pire que décider car, au moins, le peuple sent qu’il a des décideurs et pas des couards à sa tête.

Les enfants devraient être heureux de vivre (voir ci-dessus), pas mourir pour rien (voir ci-dessous).

enfant syrien noye

Plus généralement, dans un monde qui se globalise et qui devient plus dangereux, les petites nations fermées sur elles-mêmes sont amenées à disparaître. Je crois en l’Union européenne qui harmonise le droit et fait discuter entre eux les pays voisins, comme en la Banque centrale européenne qui assure la liquidité au grand ensemble monétaire, tout en surveillant les risques financiers du système international. Même si l’affaire grecque a été mal gérée, revenir au « franc » et aux petites querelles d’ego entre politiciens avides de dépenser sans compter pour leurs clientèles me paraît dépassé. Ce serait une régression, un renferment sur soi, avec barrières protectionnistes et montée de haine pour tous les hors frontières (pour ceux qui étaient là, rappelez-vous les années 50…)

Mais en contrepartie, la tentation des fonctionnaires européens de niveler les cultures au profit d’un politiquement correct neutre, où la diversité des projets politiques et la diversité des approches paralyse la décision, me paraît tout aussi une impasse. Les palinodies du Conseil européen sur l’accueil des migrants en est un exemple, le faux « débat » sur la Grèce également : si les Grecs veulent rester dans l’euro, ils doivent obéir aux règles définies en commun et acceptées précédemment par leurs gouvernements ; s’ils veulent sortir, ils le votent et l’on aménage leur repli. Un peu de clarté serait nécessaire aux citoyens.

La convergence du droit est utile à l’Europe, la convergence des cultures non. C’est la diversité qui fait la concurrence économique (selon les règles pour le bien-être des citoyens), et la diversité encore qui fait l’originalité culturelle du continent. Les exemples de la Chine et de la Russie, unifiées sous un empire centralisateur, montrent que le progrès humain avance mieux dans les ensembles de liberté que dans les ensembles autoritaires en termes de curiosité scientifique, de création culturelle, d’innovations techniques, d’entreprises. La Cour européenne des droits de l’homme et sa définition neutre, par exemple, de « la religion » montre combien ses jugements peuvent être biaisés, incompréhensibles et inefficaces. Car le neutre nie le particulier. Qu’y a-t-il de commun entre le christianisme, dont le modèle est le Christ pacifique tendant l’autre joue et rendant à César son dû, et l’islam, dont le modèle est le croyant guerrier qui veut convertir la terre entière à la loi unique (charia) et se bat même contre ses propres démons (djihad) ? Regarder chaque religion en face, c’est reconnaître en l’autre sa différence, donc le respecter – tout en pointant bien les règles communes que tous les citoyens en Europe doivent eux aussi respecter, comme partout ailleurs.

La France est paralysée parce qu’elle a abandonné beaucoup à l’Europe, mais l’Europe est paralysée parce que nul politicien national ne veut se mettre dans la peau d’un citoyen européen. Parce qu’il n’existe qu’en creux : vous ne comprenez ce qu’est « être européen » qu’uniquement lorsque vous allez vivre ailleurs qu’en Europe…

L’Union européenne doit avoir des frontières sûres et reconnues : à l’est, au sud (le nord étant pour les ours et l’ouest pour les requins). Le flou entretenu sur les frontières au nom de l’intégration sans limites est dommageable pour l’identité de civilisation européenne (identité qui n’est en rien une « essence » figée, mais qui évolue à son rythme et par la volonté de ses membres – pas sous la contrainte extérieure). D’où les partis nationalistes qui ressurgissent ça et là, un peu partout, et qui montent en France même.

Car la France socialiste a peine à incarner une identité nationale dans cet ensemble flou européen. L’universalisme, la mission civilisatrice, la culture littéraire existent ; mais c’est une identité du passé. Que dire d’universaliste aujourd’hui, sinon des banalités de bonnes intentions jamais suivies d’effets concrets, ou avouer une soumission plus ou moins forte aux empires alentours (l’argent américain ou qatari, la brutalité russe, la croyance islamiste) ? L’Éducation « nationale » veut délaisser l’histoire « nationale » pour en souligner dès le collège ses péchés (esclavage, colonialisme, collaboration, capitalisme) – sans présenter de modèles positifs auxquels s’identifier, à cet âge de quête. L’histoire est-elle notre avenir ? Si François Hollande l’affirme du bout des lèvres, dans un discours convenu en juin au Panthéon écrit probablement par un technocrate, ce n’est qu’un mot creux comme le socialisme sorti de l’ENA en produit à la chaîne. Dans le concret, ce « mouvement » qu’il appelle semble sans but. Consiste-t-il à s’adapter au plus fort dans le monde – comme le montre la loi sur le Renseignement ? Où au vent de la mode chère aux bobos qui forment le fond électoral du PS, prônant une vague multiculture furieusement teintée américaine ?

France Vidal de la Blache

L’écart est moins désormais entre la gauche et la droite qu’entre les nomades globalisés hors sol et les sédentaires solidaires nationaux. Reste, au milieu, l’Europe – mais elle ne fait pas rêver, trop tiraillée, trop honteuse, sans objectif clair.

Les grandes idées en soi sont des moulins à vent. Il ne s’agit pas de céder la morale au cynisme des intérêts, mais d’élaborer une morale pratique. Entre deux légitimités, la politique doit adapter les moyens possibles. Il faut désormais sauvegarder la sociabilité au détriment de l’hospitalité car, comme le disait Michel Rocard, nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde – même si nous devons en prendre notre part. Les conditions d’un bon accueil est de préserver la cohérence de la société. Ce qui exige le rejet de ceux qui refusent de suivre les règles, qu’elles soient de mœurs, économiques ou religieuses. Pour qu’il y ait vie commune, il faut le désirer ; qui n’en a pas envie n’a pas sa place – ce qui est valable aussi bien pour la Grèce que pour l’islam salafiste.

A l’époque où la modernité agite non seulement la France et l’Europe, mais plus encore les grandes masses aux frontières que sont la Russie et les pays musulmans, la « république moderne » chère à Hollande (reprise à Brossolette et Mendès-France) reste à construire. Lui n’a pas même commencé. Au lieu de mots creux et des yakas de tribune, établir des frontières distinctes pour dire qui est citoyen et quels sont des droits, quels sont ceux qui sont accueillis au titre du droit d’asile, faire respecter la loi sans faiblesse contre les autres, les hors-la-loi (salafistes, UberPop) ou les non-citoyens illégaux (imams interdits de territoires et qui sont revenus prêcher dans les mosquées – comme l’avoue Nathalie Goulard, député). Les repères d’identité française dont parle Patrick Weill dans son récent livre – égalité, langue, mémoire, laïcité par le droit – doivent être appris, compris et acceptés par tous ceux qui aspirent à vivre en France. L’assimilation, dit Patrick Weill, est le fait d’être traité de façon similaire. L’égalité en droits n’est possible que s’il existe un consensus minimum sur cette culture du droit.

L’éternelle « synthèse » du personnage actuellement à la tête de l’État comme s’il était à la tête d’un parti est non seulement fadasse, mais inefficace : elle entretient l’insécurité sociale, culturelle et militaire.

Il n’y a pas d’égalité sans frontières définies : qui est citoyen ou accueilli, avec quels droits, sur quel territoire.

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Loquénolé

Sur la route de la côte inaugurée en août 1922, entre Morlaix et Carantec, est le petit village de Loquénolé. Il est tout mignon avec sa place centrale où s’ouvre l’église en premier, mais aussi un arbre de la Liberté datant de la révolution, la Mairie, le café-bazar-épicerie, une crêperie.

arbre de la liberte loquenole

Face à l’église, mais pour se la concilier, l’arbre de la Liberté fut érigé le 30 nivôse, an II de la République (soit dimanche 19 janvier 1794) par Claude Geoffroy, maire montagnard. Il est dit que « les citoyens et citoyennes ont dansé autour de l’Arbre de la Liberté jusqu’à la nuit ».

tresor eglise loquenole

Il y a aujourd’hui 826 habitants, soit près de quatre fois plus qu’en 1792, sous la protection de saint Guénolé dont un buste en argent orne le reliquaire de l’église qui porte son nom. Un camp retranché romain puis un monastère se sont établis non loin de là, dans ce petit paradis semi maritime.

eglise loquenole

L’église saint Guénolé date du 11ème siècle mais a été reconstruite au 17 ème et rénovée à grands frais ces toutes dernières années. Son clocher est daté 1681.

choeur eglise loquenole

Elle est bien jolie, étroite donc mignonne à voir, mais ne présente rien de remarquable, plutôt massive de construction.

tapisserie eglise loquenole

Sa tapisserie naïve, présentant un christianisme idéal, reflète l’époque militante de la foi des années 1950.

christ loquenole

Son grand crucifix, qui fait face à l’entrée sur le bas-côté, a l’austérité sulpicienne du siècle sombre 19ème.

baptistere loquenole

L’élégant baptistère, enserré en cellule comme une salle de bain, éclaire de bleuté les débuts du bébé en chrétienté.

Un ange guerrier surgit au-dessus de l’autel, pointe en avant, comme un dieu priapique païen – mais pour pourfendre le Malin. Il donne une note de gaieté au chœur somme toute assez banal.

ange guerrier loquenole

Elle apparaît toute de contraste, Saint-Guénolé de Loquénolé, oscillant entre l’austérité catholique et les débordements chrétiens, entre macération angoissée par la mort et pure joie terrestre.

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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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L’islam est-il soluble dans la démocratie ?

Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam. Que l’on examine ensuite si le second est soluble dans la première.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il “universel” ? est-il “idéal” ? est-il “avancé” ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait sa voix. Était-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une “capacité juridique” restreinte (”ester en justice”, témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

islam expansion carte

2/ Islam :

Évoquons maintenant la religion musulmane. Pas plus que le christianisme elle n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même, sans parler des variantes marocaines, égyptiennes, turques…

De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète car il est la Parole de Dieu soufflée par l’archange Djibril (Gabriel) à l’oreille d’un prophète illettré qui n’a rien écrit, mais transmis oralement à plusieurs disciples – avant que le calife Othman (vers 650) convie des lettrés à ordonner tout ce qui se disait, en éliminant tout ce qui ne semblait pas cohérent. Le Message a pu être ainsi de nombreuses fois déformé, tronqué, dévié.

Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché » et veulent revenir aux mœurs et comportements des compagnons du Prophète (salaf). Le fait nouveau est que le wahhabisme, issu d’une Arabie saoudite riche des revenus du pétrole, a envahi la planète islam en se posant comme seul détenteur de la vraie religion. Phénomène classique de pouvoir, afin de s’imposer géopolitiquement dans la région sunnite (et contre l’Iran chiite tout proche et bien plus puissant) lorsqu’on est un très petit pays face aux masses musulmanes alentour.

C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du djihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam » en soi. Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants. Le salafisme (issu du wahhabisme en plus sectaire) veut imposer sa loi à tous en menaçant tous les musulmans réformistes ou modernistes dont la parole est muselée. Comme les SA sous Herr Hitler, les braillards les plus frustes font du chantage aux nuancés et aux modérés. Comme le révèle Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France dans le numéro de janvier 2015 de la revue Le Débat, « quant aux djihadistes venant d’Europe et des États-Unis, leur niveau de connaissance de l’islam, c’est ‘l’islam pour les nuls’. Ils n’y connaissent strictement rien ! »

islam religion et democratie

En politique, les croyants vont être attentifs à ce que leur régime politique soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes ou les socialistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au 19ème siècle – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement, le mariage gai ou la procréation pour autrui. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’État et chef de l’Église – qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans classiques, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

charia condamne

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Maroc, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas sous toutes les croyances qui se veulent totales (exemple feue l’URSS, ou encore la Chine cléricale du parti communiste aujourd’hui…). La théocratie est parfois la seule façon de faire l’unité de pays écartelés entre rivalités tribales (aujourd’hui Arabie saoudite et Jordanie, hier Iran et Afghanistan).

L’autre façon est la dictature militaire (Égypte, Irak, Syrie, Pakistan un temps, Turquie parfois, Algérie évidemment). C’est peu compatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’ selon notre modèle, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres croyances totales : c’était l’idée du monastère de Cluny dans le monde catholique que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Église, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance contre les païens. C’était aussi l’idée des Jacobins sous Robespierre de décréter le fusionnel de ‘la patrie en danger’ – tous les opposants étant des ‘traîtres’. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou de la Corée du nord des ‘partitocraties’ où les commissaires politiques étaient, comme les imams ou les curés, seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ».

Dans ce type de régime évidemment ‘non-démocratique’, tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer – voire à pendre ou crucifier en public pour l’édification des foules (les grands procès staliniens étaient de ce type, après la guillotine Robespierre). Daech n’a rien inventé : il ne fait que récupérer cette façon de faire de la propagande en impressionnant les foules.

charia supporters

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste, les Attali, Besson, Bocquel, Kouchner et même Védrine ont pris une « odeur de souffre » lorsqu’ils ont dit que ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat contre ‘le chef’…

Non, la démocratie n’est pas donnée en naissant : elle est une lutte constante pour équilibrer les pouvoirs et rendre libre l’expression. La démocratie se gagne, et la facilité, le laisser-aller, l’hédonisme en politique sont les autres noms de la lâcheté. S’il y a viol des foules, elles sont souvent consentantes… Seule la raison – mixte d’intelligence et de courage critique – permet d’assurer les libertés par l’égalité en droits de tous. C’est pourquoi si l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie, il doit se prendre en main pour l’assurer en son propre sein. Les catholiques ont bien réussi à repousser la tentation théocratique (la Fronde), la tentation hiérarchique conservatrice (1789) et la tentation moraliste (loi de 1905) : pourquoi les musulmans n’en feraient-ils pas autant, dans les pays qui leurs permettent cette liberté comme la France ?

charia veut quoi

Ce qui compte est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Dans un régime politique, seule l’organisation de l’État peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision. En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans médiatiques, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien…

Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soit rigide et méfiante n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier. C’est en revanche aux autres courants de l’islam de NE PAS accepter l’intolérance menaçante des salafistes et wahhabites.

islam et moralite

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion militaire, la Reconquista catholique en Espagne, le reflux arabe lors des croisades, les défaites de Lépante (1571) et sous les murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers qui les défendaient, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance. Moins de commerce signifie moins de fonds et moins de contacts, donc moins de pouvoir et moins de prosélytisme.

musulmans en europe

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néoconservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans : les daechistes sont des fascistes.

Mais cette vue de combat, si elle est appliquée sans distinction à tout l’islam, sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États (Irak de Bush, Afghanistan et Yémen d’Obama, Syrie de Hollande). C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement ou l’exclusion sociale qui induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat anti-mécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néoconservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme – mais rien retenu de ses échecs…

C’est pourquoi les ‘printemps arabes’ ont ouvert une fenêtre : la société civile se prenait enfin en mains, contre les  théocrates et les militaires; les musulmans pouvaient être démocrates. Las ! La maturité ne se décrète pas : les masses arabes sont bien peu éduquées encore, et les femmes trop peu émancipées des codes machistes, pour adopter des mœurs adultes en politique. La peur du chaos et la crainte de la modernité choquant les traditions ont fait élire parfois massivement les partis islamistes, plus ou moins virulents.

Seule la Tunisie aujourd’hui, et partiellement la Turquie et le Pakistan, répondent aux critères du choix démocratique. La Libye est un chaos, comme l’Irak et le Yémen, bientôt l’Afghanistan, l’Algérie reste tenue par les militaires comme l’Égypte et surtout la Syrie.

terrorisme non justifie en islam

3/ Solubibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Église et de l’État fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’État, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan dont l’État s’est pourtant fondé contre l’Inde sur la seule religion musulmane. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006 (pour prendre exprès des chiffres avant Charlie), selon le Pew Research Center ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, l’éducation des femmes, l’état de développement, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc.

Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, d’élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans ont porté une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des États qu’ils ont dirigés si longtemps depuis la fin de la colonisation. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot – et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit et une mentalité laïque, avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparés de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières, de parti, ou les pouvoirs militaires de nombreux États musulmans ont réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans ou les Chinois – ou encore les profiteurs sexuels (DSK), fiscaux (Cahuzac) ou clientélistes (la réserve parlementaire) du parti socialiste. Par exemple – puisqu’il est au pouvoir et peut tout changer, et qu’il adore donner des leçons de vertu à tous… en se gardant de purifier ses pratiques.

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. La religion musulmane n’est pas moins soluble dans la démocratie que le catholicisme ou l’orthodoxie. En revanche, le salafisme daechiste est une secte mortifère, à combattre par tous les moyens, jusqu’en nos banlieues. Il ne faut baisser culotte devant personne, ni devant les injonctions de croyants en folie, ni devant les États qui flirtent dangereusement avec les voyous (Arabie saoudite, Émirats, Irak, Yémen, Pakistan, Turquie…). Notre démocratie doit être défendue dans son équilibre entre droit des minorités et exigences de la majorité. C’est la définition même de ‘la laïcité’ que cette neutralité entre les croyances, toutes étant libres d’expression, aucune n’ayant l’hégémonie légale.

Créer l’unité dans la diversité n’est probablement pas ce que la France jacobine a su réussir, mais le Royaume-uni communautariste ou l’Allemagne multiculti non plus. Car c’est la dose qui fait le poison : trop d’intégristes d’une quelconque croyance et l’équilibre national est rompu. Lorsque les mœurs civiles de discrétion prosélyte et de bienveillance pour la différence ne suffisent plus, c’est à l’État, dans chaque pays, de faire respecter l’équilibre en imposant la loi égale pour tous. Ce n’est que par cette égalité formelle que la liberté réelle peut exister et se maintenir. C’est valable en politique (par exemple sur le voile provocateur qui cache le visage), comme en économie (où le libéralisme n’est pas le laisser-faire). L’État arbitre débat des règles avec un large panel d’opinion, puis les fait approuver par la procédure démocratique ; il doit ensuite les faire respecter sans laxisme – car c’est trop souvent les passe-droits ou les excuses qui empêchent la loi d’être respectée, donc le principe même de l’égalité légale pour tous.

Reste la minorité très croyante qui ne se sent pas bien dans un pays laïc ouvert à la diversité des expressions et au relatif des points de vue. L’on peut concevoir que le puriste puisse être choqué sans arrêt dans sa vie quotidienne lorsque sa foi et ses mœurs sont agressés par la liberté ambiante. A lui de créer des communautés fermées (comme les phalanstères début XXe ou les communautés hippies des années 70) ou de partir vivre dans les pays qui appliquent sa foi sans licence (comme hier certains choisissaient l’URSS ou Cuba). Si cette phrase vous choque, posez-vous la question : vous sentiriez-vous à l’aise de vivre le restant de votre vie renfermé sur votre étroite famille et vos amis, comme vous expatriés, dans un État strictement musulman qui prohibe tout loisir, voile les femmes et interdit même les garçons, rend haram musique, alcool, films – jusqu’aux cerfs-volants de Kaboul – où la police religieuse surveille tous vos faits et gestes, et où l’éducation publique est presqu’exclusivement consacrée au Livre saint ? Mais il semble que quitter la France ne soit le cas que d’une infime minorité de Musulmans en France : dans les 2000 sur environ 8 millions, n’est-ce pas ?

musulmans vus par europeens 2014

Pour aller plus loin :

Le Coran, traduction de D. Masson, Pléiade 1216 pages. Sur le jihad II 190-191, III 169, IX 29, IX 111
Mohammad-Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins 2007
John Tolan, La guerre sainte, l’islam et la croisade, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 10 pages
Olivier Roy, Enquête sur le nouveau jihad, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 6 pages
Patrick Haenni, L’islam de marché, l’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005, 110 pages
Gilles Kepel, Fitna, guerre au cœur de l’islam, 2004, Folio 2007
G. Martinez-Gros, Religion et politique, de Mahomet à Ben Laden, in L’Histoire n°281, novembre 2003, 8 pages
Bernard Lewis, L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard Le Débat, 2002, 229 pages
Marc Ferro, Le choc de l’islam, Odile Jacob, 2002, 268 pages
Film de François Dupeyrron, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, avec Omar Sharif et le jeune Pierre Boulanger, TF1 Video 2004
Pew Research Center : The World’s Muslims: Religion, Politics and Society, April 2013
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Anne Perry, Une question de justice

anne perry une question de justice
Un peu décevant, ce roman victorien. Ceux qui suivent Monk, commissaire de la brigade fluviale londonienne, depuis ses débuts, aimeront le voir évoluer dans cette enquête (qui n’est pas la sienne), mais les nouveaux lecteurs ne seront pas emportés. L’essentiel de l’intrigue tourne en effet autour des tortures de conscience, un feu d’artifice de scrupules et de choix cornéliens. Nous sommes dans le christianisme de salon, préoccupé non d’action mais de Morale. C’est plutôt ennuyeux.

D’autant que l’auteur n’avance qu’à grands coups de questions successives, sans jamais apporter de réponses. Ce « procédé » (un peu trop systématique), est peut-être fait pour tenir en haleine et ouvrir des pistes dont une seule sera la bonne, mais c’est répétitif et un peu lourd.

Reste l’enquête, car il y a enquête. Monk n’en est pas chargé, puisque le drame a lieu hors de sa juridiction fluviale. Mais il « aide » les policiers du coin qui lui doivent des services. C’est un peu tiré par les cheveux, aussi son épouse, Hester, vient à la rescousse via une bénévole de sa clinique dont le père a été escroqué et avec l’aide de Squeaky son comptable ex-véreux. D’enquêtes parallèles en pression des événements, tout ce petit monde va se retrouver au tribunal.

Car Oliver Rathbone, désormais juge, voit le procès qu’il arbitre partir en eau de boudin. Nous sommes dans le système anglais où le juge n’enquête pas mais se contente de faire respecter le droit entre les parties. Or l’escroc, un pasteur marié et onctueux, féru d’attirer des fonds pour les distribuer libéralement aux « bonnes œuvres » dans le monde, est en passe de sortir la tête haute d’une accusation de fraude prouvée par l’épluchage soigneux de sa comptabilité. Comme c’est un jury populaire qui décide s’il est coupable ou non coupable, le « concours de beauté » que se livre accusation et défense sont une véritable bataille où l’enjeu est « la réputation ». Celle de Taft, ecclésiastique impérieux, égoïste et méprisant – contre celle des humbles qu’il a persuadé par son éloquence de donner au-dessus de leurs moyens. Là encore, ce comportement de don excessif est un peu tiré par les cheveux…

Mais Rathbone n’a qu’une arme pour rééquilibrer la balance, qu’il voit pencher dans les derniers jours en faveur de l’escroc sous couvert de religion : donner à l’avocat de la défense une preuve que le principal témoin en faveur de Taft est lui-même douteux. Cette pièce est une photographie, issue d’un legs de son beau-père, pendu dans une affaire précédente. Elle montre le témoin de moralité Drew sodomiser un petit garçon maigre et nu de sept ans. Ce scandale absolu à l’ère victorienne le fait se rétracter, mais quelqu’un va dénoncer Rathbone et lui, juge, va être arrêté pour « entrave à la justice ». D’autant que l’on retrouve au matin Taft tué d’une balle dans la tête, le pistolet à la main, et sa femme et ses filles étranglées à leur domicile. Le juge est-il responsable de la mort des quatre ?

Au lieu de confier la photo à quelqu’un d’autre pour la remettre aux parties, Rathbone va ratiociner des jours sur l’utiliser ou pas, puis se précipiter la veille au soir du dernier jour pour la confier lui-même à l’avocat de la défense… Encore une invraisemblance d’un avocat qu’on avait connu plus avisé.

Découvrir qui l’a dénoncé sera une belle surprise, sauf pour Scuff, bientôt 13 ans, le gamin des rues recueilli depuis deux ans désormais par Hester et Monk. Mais ce malin qui sait y faire a beau enquêter et découvrir, jamais l’auteur ne lui rend grâce devant les « vrais » adultes. Une autre incohérence du livre.

Le début est intéressant, le finale en beauté, mais la partie centrale patine, se perdant en questions innombrables et masturbation chrétienne de la conscience coupable : comment faire coller le Bien du monde éternel avec les tristes compromis de la réalité de ce monde-ci – un peu lourd. Même les scénettes moralistes entre la « mère » Hester et le « fils » Scuff sont cousues de fil blanc. Le gamin (quasi ado quand même) aurait une terreur blanche de n’être plus aimé s’il faisait « quelque chose » – comme Rathbone, déchu par la justice qui l’honorait hier. C’est un peu gros, même à l’ère Victoria, même pour un orphelin des rues, même pour un lecteur bienveillant…

Anne Perry, Une question de justice (Blind Justice), 2013, 10-18 2013, 403 pages, €8.40
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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

maxime chattam le 5e regne
La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie, ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié là son premier roman. L’édition Pocket en est une réédition, après son succès sur les tueurs en série. « Le 5ème règne » a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans « Ça » comme de l’Allemand Michael Ende dans « L’Histoire sans fin » publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans « L’histoire sans fin » ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents du « 5ème règne ».

atreyu noah hathaway 12 ans

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis, propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, “tétons fendus dans la longueur” et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais salutaire catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 520 pages, €7.70

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Muriel Jolivet, Homo Japonicus

muriel jolivet homo japonicus
Cette « socio-analyse » est fondée sur une soixantaine d’interviews de japonais hommes et femmes par une femme qui a vécu près de 30 ans dans le pays. Le développement économique et les restructurations aidant, les valeurs se recentrent, selon les témoignages recueillis durant plusieurs années, sur le développement personnel et la vie de famille.

Mais Jolivet montre bien que la génération qui a construit le Japon actuel s’est sacrifiée : heures supplémentaires gratuites, faibles contacts avec l’épouse, aucune influence sur les enfants, « il n’y a plus guère que leur chien qui ait plaisir à les voir rentrer »… (p.145) Le travail effectué par devoir n’a pas mieux protégé dans la crise des années 1990, ni permis des revenus plus élevés. Les pères n’ont pas eu le temps de l’être, ni l’incitation sociale, maladroits avec leurs enfants, salariés prisonniers de « ce qui se fait » dans leur entreprise, leur vie de couple à l’abandon. Les jeunes, livrés à eux-mêmes et sans modèle paternel attrayant, se cherchent dans la provocation ou le conformisme, s’isolent dans l’Internet (otaku), partent (pour quelques-uns) à l’étranger.

La phobie scolaire (62 228 cas en 1996 selon le ministère de l’Éducation japonais) devient apathie pour les études ou dégoût du travail. La mère investit tout sur son fils, engendrant inceste affectif et comportement de “mama’s boy” – ce qui entraîne à l’école le bizutage du garçon ainsi différent (ijime), et plus tard l’impuissance sexuelle, le garçon étant « castré » par une mère possessive. Le désir d’enfant recule car « nulle femme n’égalera ma mère » et « je ne voudrais pas que mes enfants aient un père comme j’en ai eu un, charmant à l’extérieur, tyrannique chez lui ».

Les devoirs sociaux régressent car il n’y a plus rien en contrepartie, « pas de tradition d’aide sociale » et à Kobe, après le tremblement de terre, « une hiérarchie dans le malheur » (p.544), « comme si le pays essayait de se débarrasser des victimes » (p.553).

Les jeunes générations d’aujourd’hui esquivent les contraintes en surfant sur la conjoncture qui exige un emploi plus flexible, une ouverture plus grande à l’étranger et un nomadisme requis par la modernité.

groupe de jeunes japonais

Car il ne faut pas croire que l’individu n’existe pas, au Japon : en témoigne le zen, voie individuelle vers le salut – dans la tradition collective cependant, et sous la férule d’un Maître. Mais le Japon ne connaît pas l’individu abstrait du christianisme, relayé par les Lumières, devenu de nos jours narcissique, égoïste, antisocial, hanté par la résistance au « pouvoir ». Les enfants des baby-boomers nés entre 1971 et 1975 ont au Japon des revenus financiers moins élevés que leurs parents, ils deviennent beaucoup plus individualistes parce que voulant avant tout assouvir leurs besoins matériels.

L’individu japonais est le produit d’équilibres provisoires, un processus défini par la société et son époque. L’individu est alors un élément infime du Tout en constante évolution et non pas comme chez nous un fils intangible de Dieu.

salaryman japon

En témoigne ce film d’Akira Kurosawa, “Vivre”, sorti en 1952. M. Watanabe est un chef de bureau confit en routine depuis 30 ans. Brusquement atteint par un cancer, il découvre la liberté de vivre et d’agir selon ses convictions. Il use alors de tout son poids bureaucratique pour faire aboutir un projet de parc pour enfants qu’une délégation de quartier s’efforçait de faire aboutir depuis des années. L’individu peut donc agir dans la société japonaise : par son exemple, il arrive à convaincre et à entraîner les autres. Watanabe ne joue pas en solo mais joue des services bureaucratiques les uns contre les autres, un groupe légitime (les mères de famille) contre un autre (la bureaucratie).

Les collégiens sont eux aussi poussés à prendre des responsabilités personnelles, mais au sein d’un groupe et devant lui. Ils n’ont pas à donner leur avis à part de tous les autres, en toute indépendance. Car l’action juste est le bien de l’équipe dans laquelle on est inséré. Chacun est responsable et personnellement comptable de ses actes devant elle. Il s’agit de bien faire, d’être le meilleur pour faire honneur à son groupe puis, à travers lui, à l’école et au pays tout entier. Cela rappelle la morale de la meute scoute de mes années de Louveteau, et se sent dans les contacts avec les écoliers japonais « obligés » par l’institution scolaire à aborder à trois ou quatre les étrangers pour exercer leur anglais.

Il faut savoir que notre conversion à l’égalitarisme aux apparences américaines ne date en France que de l’après-68. Influencée majoritairement par le ciné et les séries télévisées. Elle est plus dans les discours « corrects » que dans les faits concrets car chaque nouveau riche veut « paraître » – et son discours égalitaire cède vite le pas au narcissisme du rôle.

Regarder le Japon avec les yeux du sociologue, même si les interviews commencent à dater dans un pays qui bouge très vite, est une façon de se dépayser. Ce livre très intéressant permet de mieux se connaître tout en abordant les Japonais de façon plus indulgente, plus naturelle.

Muriel Jolivet, Homo Japonicus, 2000, Picquier Poche 2002, 650 pages, €29.50 (édition épuisée, en occasion).

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William Faulkner, Parabole

william faulkner parabole
Seul roman qui se situe hors du Mississippi natal et qu’il a mis 11 ans à écrire, A Fable (titre américain) est une allégorie évangéliste avec quelques enflures rhétoriques. Il a du souffle mais des longueurs. Le trou noir central, maelström qui entraîne l’humanité malgré elle, aurait du être la guerre mais Faulkner choisit comme point central un avatar creux du Sauveur, idée mal incarnée qui semble flotter ici ou là. Parabole apparaît comme une grande ambition – mais épuisée.

Nous sommes en mai 1918 sur le front français ; la victoire hésite et les Allemands sont encore vigoureux. C’est alors que la lassitude des poilus, après 4 ans de tranchées, se manifeste par la mutinerie silencieuse de tout un régiment : 3000 hommes qui refusent tout simplement de sortir des trous aux ordres, après le barrage d’artillerie. Tout le système conventionnel de l’armée s’écroule d’un coup et le général qui les commande se voit contraint de demander qu’on les fusille. Tous. Ce qui ne se fera pas ; on ne fusillera que le bouc émissaire et on « suicidera » le général en prison pour qu’il ait l’air d’avoir été tué à l’ennemi. Il sera enterré avec les honneurs et muni d’une décoration supplémentaire : le système est sauf.

Mais pourquoi ce refus collectif ? Parce qu’un groupe de 13 hommes mené par un caporal va de popote en popote pour porter la bonne nouvelle. Que la paix vaut mieux que la guerre, que ceux qui décident ne sont pas ceux qui se font tuer – on n’en sait guère plus, Faulkner semble bien embarrassé d’expliquer comment les gens peuvent être convaincus d’être plus pacifistes universalistes que patriotes. Il préfère le symbole, la lourde allégorie biblique, qu’il illustre avec une croix chrétienne en tête de tout chapitre – comme dans un missel.

Le lecteur n’échappera pas à Judas (Polchev) ni au triple reniement de Pierre (Bouc) avant la Tentation sur la montagne (par le généralissime français qui est son père ignoré) et la Passion qui le fait crucifier au poteau pour être fusillé (avec deux larrons), couronné de barbelés lorsqu’il chute. Il est recueilli par trois femmes dont deux sont prénommées Marya et Marthe (évidemment), et enterré sous un hêtre dont les racines forment grotte. Il « disparaît » le troisième jour lors d’un duel d’artillerie… Cette enflure qui démarque lourdement les Évangiles est un peu pénible à suivre, hors des États-Unis dévots et avec un demi-siècle de recul.

Cette « allégorie de la conscience morale » – comme Faulkner le défendait – a quelques traits d’humour qui sauvent le propos : le cadavre du caporal Stefan (dont ne connait le prénom qu’à la toute fin, Étienne, premier martyr chrétien) deviendra celui du « soldat inconnu » sous la flamme de l’Arc de Triomphe à Paris, tandis que passe le cortège du généralissime mort. Le Sauveur et le Boucher, chacun dans sa bulle, étendus là pour l’édification des foules…

Plus que le christianisme, c’est au fond le vieux stoïcisme aristocratique du Sud que met en scène l’auteur, une maçonnerie pas très franche, mais de façon contournée et pesante, allant jusqu’à inclure un chapitre américain de passion pour un cheval. Il faut accepter l’homme tel qu’il est, bon et mauvais, mais porter tout son poids sur les institutions. La caste militaire, bras exécutif du complexe militaro-industriel, fonctionne comme une Église pour la domination du monde : « toute notre petite espèce répudiée et sans patrie sur cette terre, qui non seulement n’appartient plus à l’humanité mais plus même à la terre, puisque nous avons été obligés de recourir à ce dernier coup de dés abject et désespéré [le tir de barrage en plein sur les soldats qui fraternisent de part et d’autre des barbelés] pour y conserver notre dernière position précaire et désespérée » p.994. Ce clergé militaire actionne l’idéalisme pour faire rêver d’aventures et de gloire les jeunes, comme ce pitoyable et infantile Levine, sous-lieutenant d’aviation incorporé les derniers mois de la guerre (comme l’auteur), qui se suicide dans les chiottes du terrain d’aviation parce que la guerre s’arrête.

Au spectacle de la guerre civile européenne 14-18 est opposée la grande liberté américaine, dans un chapitre incongru transporté au Mississippi : « L’affirmation d’un credo, d’une croyance, la déclaration d’une foi immortelle, la revendication d’un irréductible mode de vie ; la haute et puissante voix de l’Amérique elle-même, issue du grondement en marche vers l’ouest de ce continent gigantesque et meurtri mais indomptablement vierge, où rien, sauf le ciel immense ignorant de la morale, ne limitait ce qu’un homme pouvait essayer de faire et où le ciel même n’opposait point de limite à sa réussite et à l’adulation de son semblable » p.826. A cette liberté « élue » s’oppose, selon les badernes bardées de décorations, le choix de fraterniser qui est de la subversion. Choisir la paix est une guerre contre ses chefs, préférer la vie est une insulte au drapeau.

Publié en 1954, cette contestation littéraire du prix Nobel 1949 de littérature anticipe la contestation à la guerre du Vietnam des années 1960. Il démontre aussi, une fois de plus, l’absurdité des « commémorations » de la guerre de 14-18 et leur récupération par des politiciens trop avides de popularité – faute de savoir agir dans le présent.

William Faulkner, Parabole (A Fable), 1954, Folio 1997, 640 pages, €10.60
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50

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Michel Pastoureau et Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne

L’animal fabuleux fait rêver. Cinq siècles avant notre ère, le médecin grec Ctésias écrit dans son Histoire de l’Inde un monokeros (unicorne). C’est une sorte d’âne sauvage plus grand qu’un cheval, au pelage entièrement blanc sauf la tête, pourpre, et une corne d’une coudée pointue et tricolore blanc-noir-rouge. Cette corne phallique est bien sûr vitale : aphrodisiaque, fertile, antipoison. La licorne antique est née, même si Aristote doute de son existence.

La Bible cite un animal cornu, mais rien dans le contexte ne permet de préciser s’il s’agit d’une licorne. Ce sont les exégètes qui vont forcer l’interprétation pour récupérer le savoir antique et l’incorporer au christianisme. La licorne plutôt mâle à l’origine, farouche, rapide, guerrière, se féminise avec les Chrétiens, symbolisant Jésus attiré par la Vierge, alléché par « l’odeur de virginité » (?). La trop gentille bête s’endormant sur son sein, permet aux chasseurs (les Juifs, hérétiques et autres partisans du Malin) de la tuer ou de lui passer licol – pour récupérer son épée génésique.

pastoureau delahaye les secrets de la licorne

Personne n’a jamais vu de licorne, mais peu importe. Le Moyen-âge est symbolique et ne s’embarrasse pas de science : tout lui est allégorie pour parler et reparler de la Croyance seule et unique. La Renaissance doute un peu mais, révérence aux Anciens, se contente de répéter la compilation des textes antiques. Les Lumières exigeront des preuves mais il faudra attendre le début du 19ème siècle (eh oui !) pour que la « corne de licorne » soit prouvée comme étant de narval et que l’animal composite disparaisse des faunes encyclopédiques…

Oui, le savoir scientifique est un savoir récent ; non, il n’est pas naturel à l’esprit humain mais un effort de neutralité, de méthode et de hauteur. De nos jours même, la plupart des gens préfèrent croire aux on-dit et aux complots plutôt qu’aux preuves scientifiques. L’éducation sélectionne certes sur les maths, mais détachés de toute application, donc de tout concret !

Ce pourquoi la licorne fait toujours recette, et pas seulement parmi les poètes ou les écrivains (Haruki Murakami entre autres). Les ésotéristes, les brownistes (le Dan Brown du Da Vinci Code), les gnostiques, tantriques et autres magiciens avides de potions à la Harry Potter s’en donnent à cœur joie. C’est le mérite de cet ouvrage sérieux, bien documenté, écrit par deux spécialistes de la symbolique médiévale, de remettre les choses à leur place.

Animal fabuleux de l’antiquité, la licorne est reprise dans les bestiaires médiévaux, devient relique dans les églises et emblème héraldique, symbole d’amour courtois, avant de culminer vers 1500 dans les tapisseries de Dame à la licorne, visibles à Paris (au musée de Cluny) et à New York (Cloisters Collection), avant que le mythe ne décline jusqu’aux peintres symbolistes.

Un beau livre richement illustré et savamment documenté qui ravira tous ceux qui habitent proches de la tapisserie millefleurs sur fond rouge de la Dame, ou qui s’intéressent à l’amour courtois.

Michel Pastoureau & Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne, 2013, éditions Réunion des Musées nationaux, 144 pages, €27.55

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Clément Rosset, Le monde et ses remèdes

clement rosset le monde et ses remedes reedition 2000

Il y a 50 ans, dans l’indifférence générale toute acquise à la morale sartrienne et à l’engagement à gauche pour les pires dictatures du siècle, paraissait un petit ouvrage sur l’autre versant de la philosophie : non pas celui de l’Être ni de la Morale, mais celui des phénomènes et du tragique. Sartre est aujourd’hui un cuistre oublié (et dire que j’ai cru un temps à son sophisme de « liberté » !) ; Rosset revit, éminemment actuel et d’une langue limpide.

« Notre principal dessein ici sera de comprendre en profondeur le ressort caché des différentes démarches morales, en dégageant ce qui nous en paraît le fondement le plus éclairant: l’incapacité où elles sont, même sur le plan purement intellectuel, de réussir à penser le donné » (Avant-propos). Démystifier moralisme et romantisme, ces plaies de toute croyance, y compris laïque, surtout en France et particulièrement à gauche. Le « donné » est ce qui est, les événements échappant à toute raison, à toute causalité. Le monde est la totalité des faits, non des choses, avait coutume de dire Wittgenstein, philosophe logicien. Les faits sont ce qui survient, au hasard et nécessaire, mais sans raison et sans but.

Deux parties dans cette démonstration : la tragédie du réel et la tentation morale. Dans cette dernière, la plus importante, l’angoisse du monde muet à laquelle répond l’interprétation morale, puis les philtres d’oubli que sont la liberté, la sincérité objective, le désapprentissage du réel, le divertissement (au sens de Pascal) et le sacrilège (de mettre en cause cette illusion morale). Suit une brève note sur le romantisme, dans laquelle il est montré combien le temps qui fuit, la brume floue des paysages et le chatoiement des passions engendrent une angoisse du temps, appelant les mondes clos de fixité que sont l’enfance, la thébaïde, l’île déserte, la forêt antique et ainsi de suite.

Le réel est – la réalité sans cause est tragique. « Ce qui condamne la liberté humaine n’est pas une nécessité qui viendrait nous contraindre suivant un schéma déterministe, à la façon dont s’enchaînent les phénomènes naturels (…) mais la seule nécessité de ce qui est, de ce que nous sommes, de cette existence antérieure à toute causalité et tout déterminisme » p.19. Clément Rosset va dans la littérature, cet inépuisable réservoir de caractères humains, pour démontrer ce donné sans illusion : Phèdre, Pons, Bardamu, Scapin, Tartuffe, Orgon, Hamlet.

La passion, chez Phèdre, est « la tragédie de l’enchaînement et du destin aveugle » qui « nous renvoie directement à l’intuition du donné sans raisons et, par là-même, à l’intuition générale de l’être » p.28. Chez Balzac, « si Mme Cibot est méchante, c’est seulement pour Pons, lequel Pons est un ingrat, du point de vue de Mme Cibot (…) Il n’y a pas de méchanceté qui tienne, ni aucune ‘qualité’, ni aucun défaut. Toute représentation ‘morale’ est ainsi ruinée : le monde est trop grand, le dynamisme illogique des passions humaines emporte tout. Le point de vue moral est passion lui-même : il revient en somme à porter à l’absolu une vision particulière (…) Il est la croyance en un point de repère fixe » p.32.

Les moralistes veulent reconstruire le monde à leur gré, en voilant de pudique illusion ce qui a produit réellement la crise. « Une ville est-elle rasée par un bombardement, l’homme moral en dénonce l’injustice » p.42. Sans se poser la question des faits : où ? quand ? comment ? pourquoi ? que peut-on faire concrètement ? « S’il est une vertu réelle, ce serait le courage propre à la lucidité. Encore ce courage n’est-il pas une vertu morale, mais bien plutôt une sorte de ‘grâce’, puisqu’il participe lui aussi du donné déjà, étant un fait de caractère sur lequel il serait vain d’épiloguer » p.43.

La morale est une démission face à la réalité et un refus du principe même d’existence au profit d’un monde d’illusion, confortable et sectaire, mais faux. « Le sentiment moral originaire est une angoisse devant le donné » p.50. Le silence du monde réclame d’urgence la glose pour « expliquer » l’inexplicable. Le moraliste ne peut simplement observer, laisser être les faits ; il lui faut en donner le sens, en trouver les causes, les relier à une grande construction de l’univers et du destin. « Nul doute que soit bien caractéristique de l’attitude morale cette étrange faculté à s’indigner, cette aptitude à être scandalisé, cette sorte de refus normatif en présence de tel événement ou de telle situation » p.56. Ce que l’on ne voudrait pas, on le refuse, comme si l’insignifiant individu avait pleins pouvoirs sur le monde et ses lois physiques. « Il est très caractéristique du sentiment de scandale que l’action scandaleuse soit comme une injure personnelle faite à ceux qui s’indignent » p.57. Ils n’ont pas encore admis que des événements soient.

D’où « cette étrange démarche, caractéristique de la morale, je veux dire ce droit qu’elle s’attribue en vertu duquel elle s’estime fondée à nier n’importe quoi, quelles que soient sa réalité et son existence, dès le moment que cette réalité ne lui ‘satisfait’ pas l’esprit » p.62. La perception morale de l’être humain considère non pas l’être qu’il est mais l’obscur ‘projet’ qui lui donnerait un sens (fils de Dieu, membre du peuple élu, vecteur de l’Histoire, hériter de la Résistance, sauveur de l’humanité…). Nietzsche, cité par Rosset : « faire du fait un effet, et de cet effet un être ». L’indignez-vous récent en est l’illustration.

« De ce souci de tout ‘signifier’ procède cette habitude qui consiste à ramener systématiquement les êtres et les idées qui vous échappent à des catégories connues » p.64 : salauds pour Sartre, étiquette de droite pour les socialistes bobos, sionistes pour les gauchistes victimaires. « Tout ce qui sort du schéma tant intellectuel que moral dans le cadre duquel ils ‘comprennent’ (…) l’existence est nul, non avenu, de mauvaise foi, inspiré par des intérêts économiques, égoïstes ou subversifs » p.69. Ainsi Tartuffe ramène-t-il toutes les interrogations à la gloire de Dieu. Après Marx, Nietzsche et Freud, comment peut-on croire aux grands sentiments ? La sublimation, le transfert, la bonne conscience font des dupes. « Tartuffe est comme un sosie qui hante toutes les ‘bonnes consciences’ » p.75, les vertueux, les indignés démagogues. « L’important n’étant pas que les scandales cessent, mais que les bons sentiments demeurent » p.141.

L’oubli du vrai trop blessant est le ressort de toutes les croyances. « Cette révolte première devant le donné est donc un instinct commun à toutes les formes de moralisme, que ce soit celui de Caton, de Cicéron, du christianisme, du libéralisme, de l’existentialisme, le d’Islam ou de Bouddha – si nous en oublions pardonnez-nous » p.90. La morale est de mettre un rempart de mots et de concepts entre la pensée et le réel, refus de voir les gens tout nu et les faits tels qu’ils sont, d’accepter la situation pour faire avec.

Ainsi la liberté : « il s’agit, coûte que coûte, de maintenir la distance entre le soi et le donné » p.96. Malgré le flou des diverses conceptions de la liberté, il s’agit d’un « besoin affectif », toujours « compromis entre ce qui est et ce qu’on voudrait voir être » p.96. D’où « le verbalisme frivole » d’un Sartre par exemple, qui n’hésite pas à jargonner pour enfumer le lecteur qu’il est nécessaire « d’être l’être qui est comme être dont l’être est en question dans son être » (L’Être et le néant p.642, cité p.99).

Ainsi la sincérité, l’équité, l’objectivité, mythes qui coïncident « le plus souvent avec une complaisance inconsciente pour la veulerie et le mensonge » p.102. Exemple ce prof qui remonte les notes des cancres et rabaisse celles des bons par souci de « justice » ! Il s’agit de se laver de la faute originelle de juger et, surtout, de refuser la moindre responsabilité dans l’inégalité des candidats. « Cette démission intervient sur un double plan : refus d’assumer, d’une part, les inévitables risques d’erreur propres à tous les examens, lesquels sont injustes par définition et par nécessité – refus d’assumer, d’autre part, les différences de savoir entre des candidats qui du point de vue moral sont tous égaux » p.104.

Duperie et mensonge qui servent la bonne conscience, pas la « justice » ni même « l’honnêteté » intellectuelle. « Car au fond le souci d’honnêteté ne se traduit pas par un regard lucide sur ce qui est, mais exprime tout au contraire une certaine manière de regarder qui finit par devenir indifférente à ce qu’elle voit » p.104. L’égalité est artificielle, assurée par le regard non pas neutre ni objectif, mais indifférencié. « Puisqu’on ne pouvait faire que les choses qu’on voit soient identiques, on a mis au point une certaine manière identique de voir les choses » p.104. L’idée juste de relativité s’égare dans le dogme de l’équivalence : tout vaut tout (et réciproquement).

clement rosset le monde et ses remedes

Ainsi est-il enjoint par les moralistes de désapprendre le réel : « Face à une réalité quelconque [l’attitude morale] cherchera toujours on ne sait quel droit, quel mérite, quelle responsabilité, au lieu de s’en remettre au fait lui-même, et d’en répondre » p.116. Désapprendre le réel est avant tout désapprendre la souffrance : au lieu d’apprendre à encaisser les coups durs, « la morale enseigne à les renvoyer à un expéditeur » p.129 : bouc émissaire, démon ou même sa propre culpabilité. Tout malheur veut une cause et Rousseau en est la pitoyable caricature (p.131). Rousseau qui a inspiré bien plus que Montesquieu ou Diderot notre Révolution française, la tirant du côté de l’envie, du complot et de la fusionnelle volonté générale (traduite par quelques-uns et exécutée par un nombre encore plus restreint) – pour notre malheur politique.

« Résumons le mécanisme de l’appréhension du réel pour l’homme moral : pour commencer, il rejette l’être en bloc, puis refabrique un monde ordonné selon ses vues, entièrement privé de contacts avec la réalité, mais peu lui importe ; car c’est là qu’il entend vivre, là et non ailleurs » p.120. Que l’on pense aux sectes islamistes ou au parti socialiste, il s’agit toujours de nier le vrai monde au profit d’un monde repeint de moralisme, où tout est jugé selon les valeurs de la secte qui veut imposer aux autres ses fantasmes comme ses névroses. « Au fond, dit Clément Rosset, je leur reproche avant tout d’ignorer, sous couleurs de préoccupations morales, la responsabilité la plus difficile mais aussi la plus indispensable, savoir la prise en charge de ce qui est et de ce qu’on est » 135.

Un grand petit livre. A lire parce qu’inactuel – donc en plein dans notre actualité !

Clément Rosset, Le monde et ses remèdes, 1964, PUF, 169 pages, réédition 2000, €15.50

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Être un bon Européen ?

Chacun peut l’être par conviction politique, foi humaniste ou simple intérêt bien compris dans un monde globalisé où seuls comptent désormais les grands ensembles. Mais je voudrais donner ici une autre idée de l’adhésion à l’Europe : celle d’esprit libre.

C’est Friedrich Nietzsche il y a plus d’un siècle, dans son époque de nationalités et revendications identitaires batailleuses, qui prenait de la hauteur pour ne pas rester lié à une patrie. Les différences superficielles entre nations européennes masquent pour lui une unité culturelle. Les fermentations des haines nationales ne sont pas la solution pour vivre plus ou mieux – au contraire. Le nationalisme est une démence de la passion, que la raison délirante transformera au siècle suivant en camps pour tous les métèques, les koulaks, les barbares, les « rats ».

doisneau ouvriers empoignent seins

Nietzsche en appelle à la survenue d’hommes supérieurs, au-dessus de ces bas instincts, de ces passions folles, de cette raison en dérive. La volonté doit accoucher des valeurs, donc de la culture. Le « bon européen » selon Nietzsche est donc « sans patrie ». Il peut être d’un terroir et s’exprimer en une langue sans s’y enfermer : c’est au contraire par les voyages, les curiosités de lectures et de rencontres, par l’apprentissage d’autres langues, donc d’autres façons de penser, qu’émergera la conscience supérieure. En premier lieu européenne.

Peut-être un jour aura-t-on une conscience galactique, ou multi-univers, mais commençons par le commencement. C’est l’erreur des intellos français, trop théoriciens, que de grimper tout de suite aux rideaux en poussant l’abstraction. Victor Hugo en appelait à la « conscience universelle », probable effet de son christianisme mal digéré. Mais vouloir l’universel revient concrètement à ne rien vouloir du tout. L’excès engendre l’impuissance, et pas seulement dans la conscience. Agiter l’universel ou le cosmopolite, c’est surtout ne rien faire ici et maintenant – tout en se donnant bonne conscience dans « l’au-delà » de l’avenir. Ce qui veut dire jamais, à notre échelle humaine, attitude que Nietzsche rapproche du « nihilisme ».

Le « bon Européen » est un ideal-type, un modèle vers lequel on doit tendre, plus facile à suivre que le très vague « universel » (qui n’est qu’une projection de la conscience occidentale sans en avoir conscience). Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche fait du « bon Européen » celui qui possède « un art et une faculté d’adaptation maximalisés » §242. Lorsque l’on sait que la « faculté d’adaptation » est la définition de l’intelligence (différente de « la raison »), le lecteur voit jusqu’où pourrait aller la notion « d’homme supérieur » – bien loin de la musculation à la Poutine ou de la cruauté exclusive des nazis. Nietzsche n’hésitait pas à parler de « névrose nationale » pour l’obsession nationaliste de son pays, l’Allemagne – en son temps, sous Bismarck. Il lui préfère à l’époque la culture française, plus ouverte sur le monde, à la conscience plus large malgré sa dérive vers l’abstraction sans chair de « l’universel ».

L’Europe culturelle de Nietzsche ne s’arrête pas aux frontières, elle englobe une vision du monde commune, essaimée en Amérique et en Océanie, « une somme de jugements de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang », Le Gai savoir §380. Cette culture vient des Grecs antiques, relayée par les Romains puis par le christianisme des Pères de l’Église, avant de rebondir au 15ème siècle avec la Renaissance de la pensée, l’essor scientifique et les grandes découvertes géographiques.

« La science » est elle-même une croyance, mais sa méthode est peut-être la seule qui permette d’observer le monde avec le moins d’a priori possible : par le débat, la critique et la correction successive. L’exigence de transparence sur l’agora politique incite à la rationalité intellectuelle, donc à la recherche de « la vérité », notion relative et ideal-typique elle aussi, mais qui conduit au savoir scientifique sans cesse en progrès. « L’Europe va maintenant jusqu’où s’étend la foi en la science », dit Nietzsche (Fragments posthumes, HTH II, 33, 9).

Tout n’est pas bon dans cette culture européenne, pense Nietzsche, mais quand même : si ce n’est elle, laquelle ? Celle à créer sans doute, mais seulement avec le temps.

Car la quête de « la vérité » engendre cette dichotomie de vision entre vrai et faux, donc bien et mal, donc égoïsme et altruisme. Il « faudrait » (injonction culturelle) choisir le vrai, le bien, l’altruisme – en soi – comme Platon le prônait, et après lui le Christ. Alors que l’être humain réel est irrémédiablement mêlé, sa conscience comme chacun de ses actes pris sans cesse dans un champ de forces entre raison et pulsions, passions et volonté. La faculté d’intelligence est ce délicat équilibre entre ces forces contradictoires mais toujours présentes et utiles.

  • Car que serait la raison sans passion ? – en politique une technocratie robotisée.
  • Que serait la volonté sans raison ? – une dictature totalitaire.
  • Que seraient les pulsions sans raison ? – un univers à la Sade, où tout est permis au nom de la jouissance égoïste.
  • Que seraient les passions sans la volonté ? – une anarchie de mouvements sans ordre ni sens…

Le scepticisme est justement la valeur qui caractérise les « bons Européens » selon Nietzsche. Ce pourquoi il révère Montaigne plus que Descartes.

Rien de conservateur, donc, dans cet appel à la culture européenne. Plutôt la continuation d’un mouvement commencé avec les Grecs vers le savoir et le débat, vers l’amélioration de la conscience humaine. Car les Européens d’aujourd’hui sont les « héritiers du dépassement de soi le plus long et le plus audacieux de l’Europe » (Le Gai savoir §357).

  • Renoncez au troupeau – pensez par vous-même !
  • Renoncez à la vérité absolue – adhérez au « gai » savoir qui multiplie les interprétations et laisse ouvertes les portes !
  • Ayez la volonté de vivre plus intensément, d’exister plus, d’être meilleur – en sublimant pulsions, passions et raison dans l’intelligence des choses et la volonté des actes !

Certes, voter pour des députés nationaux de seconde zone, recalés par leur parti dans cette voie de garage qu’est le « Machin européen » vu de l’énarchie parisienne centrée sur le Pouvoir autour du Président, paraît bien faible, vu des hauteurs de Nietzsche. La faute aux minables socialistes et aux étriqués de droite.

Mais il faut bien commencer par un bout… Avant l’univers, la terre ; avant la terre, l’Europe – seul grand ensemble susceptible de participer à cet « universel » dont rêvent les bonnes consciences à bonne excuse. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). S’ils ne vont pas voter pour l’Europe, ces bobos qui vantent « l’universel » en incantations rituelles, ils ne risquent pas de voter pour le monde ! Beau prétexte à surtout ne rien faire, tout en se pavanant en Bisounours, content de soi. « Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne », Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2.

Boboterie qui incite le populaire à voter contre ces « élites » dévoyées, pour des populistes aigris et étroits d’esprit. Le contraire du « bon Européen » dont Nietzsche a montré l’attrait…

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Un article excellent de Pierre Verluise, docteur ès Science politique, sur la France dans l’Union européenne.

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Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être

frederic cuillerier desroches agylus
Agylus était un guerrier franc né en 535. Sa vaillance au combat lui fit donner par le roi un domaine en bord de Loire, à quelques lieues en aval d’Orléans. De chef de guerre il se fit maître de domaine jusqu’au mitan de sa vie où, terrassé par une force alors qu’il poursuivait un esclave en fuite, il se convertit au christianisme.

  • Certes, l’époque était préparée à quitter le monde batailleur pour le monde spirituel ;
  • certes, la lassitude de combattre et de tuer était forte pour qui voyait s’éloigner la jeunesse ;
  • certes, bâtir la paix était devenait aussi exaltante que piller du butin, dans un pays fécond, au bord d’un fleuve apaisant, sous un climat tempéré.

Mais l’auteur, bien qu’entouré de livres d’histoire cités en bibliographie, garde la candeur du premier degré lorsqu’il s’agit des sources de la légende chrétienne.

saint ay carte de situation

Ce ne sont que révélations, forces miraculeuses et guérisons par l’Esprit. C’est joliment conté mais pas très historique. Il tire aussi la chronologie pour servir son propos, puisque Francion, ancêtre mythique des Francs en descendant d’Énée, n’est mentionné que vers 660 dans l’Historia francorum de Frédégaire… soit un bon siècle plus tard. La légende orale pouvait couver, mais il y a quand même un écart de quatre générations pour qu’Agylus – gamin vers 545 – l’entende déjà comme surgie toute armée des bibliothèques monastiques que ces païens de Francs ne devaient pas vraiment fréquenter…OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Frédéric Cuillerier-Desroches est depuis 30 ans maire de Saint-Ay après une carrière de juriste. Sa langue coule bien, malgré une faute d’inattention p.133 : un homme du VIe siècle ne peut être « en hayon », ce qui est réservé aux automobiles du XXe siècle ; tout au plus peut-il être en haillons s’il est pauvre. Le récit, conté par son fidèle ami Marsius resté païen jusqu’à la fin (mais il doute), est enlevé, il intéressera bien au-delà de la paroisse. Il évoque ce monde mal connu de la fin de l’empire romain d’Occident, juste avant le haut moyen-âge. Les peuplades migrantes venues du nord et de l’est commencent à s’établir ; elles changent de mœurs et de façons de vivre. La religion est une façon de s’assimiler au seul ordre qui règne encore après la faillite de Rome – l’Église – et de dominer les simples par l’esprit autant que par l’épée.

« J’ai renoncé aux habits de lumière, déclare Agylus à son ami, aux fêtes de gloire, aux richesses terrestres parce que j’ai préféré l’être au paraître, parce que mon paraître était le fruit de la violence, de la terreur que je semais sur mon chemin, de la souffrance et non de la joie des autres. Maintenant, j’essaie de donner à ceux qui m’entourent et qui viennent à moi un peu de mieux vivre, de mieux être, une part de ce bonheur sur terre, auquel ils ont droit » p.151 Pas sûr que « le droit » soit dans les mœurs du temps, au-delà de la force de l’épée ou de la mitre, mais l’intention y est.

C’est un beau livre d’histoire locale et un roman édifiant sur la paix et la concorde.

Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être, 2013, éditions Baudelaire, 210 pages, €15.68

Site de la ville

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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De l’Islam et de la politique

Dji souligne que le fondamentalisme n’est pas la religion populaire en Égypte. Il est vrai que les affrontements dits « confessionnels » sont souvent l’extension de conflits de voisinage ou de rivalités sociales (médecins et pharmaciens sont souvent coptes et non musulmans). Mais cette remarque rejoint ma réflexion sur l’islam et le développement. La diffusion de l’enseignement occidental par les missionnaires et leurs écoles a accru l’écart culturel entre les coptes, plus urbanisés, mieux engagés dans des activités économiques et intellectuelles – et les musulmans plus campagnards, en grande majorité analphabètes, se contentant d’entendre réciter le Coran. Pourtant, l’islam est un héritage commun de tous les Égyptiens ; on dit ici que « les coptes sont des musulmans qui vont à l’église le dimanche. » La vraie question, comme souvent, n’est pas confessionnelle mais politique.

bord du nil

Si les chrétiens ne menacent pas le pouvoir en place, ce n’est pas le cas des islamistes (ou musulmans intégristes), qui représentent la seule opposition au régime. La violence participe du jeu politique, elle justifie le pouvoir actuel et nie l’absence de représentation populaire. Si le parti unique a perdu sous Sadate son monopole juridique, il n’a pas abandonné ses autres privilèges, il verrouille l’accès au système. Un courant politique ne peut accéder au Parlement qu’après un filtrage du Tribunal des partis. Ce n’est qu’ensuite qu’il ira devant les électeurs. Les Frères musulmans n’ont pas d’habilitation – ce pour quoi ils remporteront la majorité lors des premières élections ouvertes à tous après la chute de Moubarak. Jusque là, moins de la moitié des électeurs vont voter puisque, de toute façon, cela ne change rien. Le Parti Démocratique national, au pouvoir depuis 1970, est de moins en moins légitime. D’où la démagogie dont a fait preuve le gouvernement envers les islamistes « modérés » pour s’assurer de leur bienveillance : on interdit des livres, on propose une loi exigeant des femmes l’autorisation de leur mari pour acquérir un passeport, on condamne pénalement les écrits athées, on arrête des Bahaïs sous prétexte « d’hérésie »…

felouque au bord du nil

Dji s’empresse d’éduquer nos esprits « déformés par la propagande médiatique occidentale » (dit-il) : « le foulard, ici, n’est pas un signe de militantisme religieux ; il sert surtout à protéger les cheveux longs de la poussière. » Dont acte. Mais il pourra faire tous ses efforts, nous ne pourrons pas croire que l’islam est une religion adaptée au siècle qui commence. Toutes les croyances ont eu leur phase d’intégrisme et de bêtise bornée, mais l’islam est encore en plein dedans : il suffit de voir comment les femmes musulmanes doivent s’habiller selon le rigorisme des pays.

femmes comment s habiller musulmane

L’Inquisition, la croisade, l’iconoclasme, la conversion forcée, le puritanisme – le christianisme a connu tout cela, la Révolution française et la soviétique aussi, sans parler de l’époque Mao… Mais on pouvait croire que l’humanité avait appris.

gamin musulman egypte

Las ! Il n’est est rien. La bêtise reste aussi universelle que l’amour : les talibans afghans ont détruit au canon les grands Bouddhas de Bamyan qui avaient défié les siècles. Au nom d’un Islam que l’on ne peut décidément pas trouver utile en politique pour le XXIème siècle – ou pour l’épanouissement de l’homme, tout simplement. L’islam aujourd’hui, version littérale, répond toujours à la définition que donnait Jacob Burckhardt du christianisme médiéval : « un tissu de foi et de préjugés, d’ignorance et d’illusions ».

nil au couchant

Nous nous couchons alors qu’il est à peine 21 heures. Chaque groupe est sur sa felouque. Le large pont a été couvert de matelas et entouré d’une bâche qui fait tente. La nuit est limpide, cloutée d’étoiles comme un voile transparent, de couleur inconnue sous nos climats.

La peur d’avoir froid cette nuit a fait trop s’habiller les inhabitués de l’aventure. Momie emmaillotée de bandelettes dans mon drap « sarcophage », j’ai reposé nu sur le Nil d’un sommeil immémorial, à la garde des étoiles qui sont les pharaons devenus dieux. Symboles. Notre barque est la dernière levée car la longueur du sommeil est une fonction de l’âge : dormir est un signe de jeunesse !

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Bouddhisme

Le bouddhisme est la seule grande religion dont le fondateur ne se proclame ni fils, ni prophète, ni envoyé d’un dieu – et qui rejette même l’idée d’un Dieu suprême comme sans « signification » pour l’homme. Car Bouddha est un homme.

Siddharta Gautama est né prince, en avril ou mai 558 avant notre ère à Lumbini, dans le Népal du sud, dans la tribu des Sakyas, et mort en novembre 478 à l’âge de 80 ans de dysenterie et de fièvres à Kushinagar dans le nord de l’Inde actuelle. Bouddha venait d’une famille noble et il eut, à 29 ans, un fils : Rahula (prononcer Raoula). Vivant fastueusement sa jeunesse de golden prince, ses yeux se sont dessillés en rencontrant la misère, la maladie, la mort, dans cet ordre. Il quitte alors son milieu, son statut et son luxe, pour trouver la voie vers la vérité de l’homme. Il suit les yogis et les ascètes durant de longues années, mais leur quête conduit à une impasse. Il entre alors en lui-même et médite sur le sens du monde, jusqu’à le recevoir par lui-même : il devient Bouddha, l’Éveillé. Désormais, il sera tout naturellement guide et maître spirituel – puisqu’on interroge sa sérénité – pour délivrer les hommes de l’erreur.

bouddha ceylan

La réalité est que le monde est continuellement créé par les actes, bons ou mauvais, des hommes. Il faut donc se pénétrer des quatre vérités :
1 – tout est souffrance car tout passe (la vie, la santé, l’amour, le désir)
2 – l’origine de la souffrance est le désir, qui allume l’illusion
3 – la délivrance est dans l’abolition des appétits
4 – la voie pour y parvenir est la discipline du milieu juste : ni hédonisme, ni ascétisme, mais l’existence, ici et maintenant, selon la voie droite.

Le chemin vise à se « détacher », c’est-à-dire à discipliner le corps, à maîtriser les désirs, à aiguiser l’intelligence. Cela afin de devenir « ouvert », disponible, dans cet état où, selon Heidegger, on « laisse être les choses », où « le poète est le berger de l’être ». L’exercice, l’entraînement et la tempérance donnent la santé au corps, la discipline mentale est faite d’attention, de concentration et d’ouverture (les exercices yogiques y aident, tout comme les arts martiaux japonais, mais ils ne sont pas un but en eux-mêmes). Le tout engendrera une conduite « morale » (c’est-à-dire à propos, juste et équilibrée, pas venue d’ailleurs, mais de l’homme lui-même en relation avec ce et ceux qui l’entourent).

eveil bouddhiste troisieme oeil nepal

Pour l’esprit, l’usure de l’ego illusoire, la modestie et l’exercice de la lucidité déchireront craintes folles, espérances vaines, concepts rigides, feront voir « le vrai », et apporteront la paix de l’âme. Dès lors, la conscience grandira, part de cette conscience subtile du monde, préexistante aux corps matériels. L’intérêt pour ce monde-ci et la compassion pour les êtres engendreront sagesse et générosité. Car le sentiment d’interdépendance universelle et la conscience que rien ne dure, sauf nos actes qui ont des conséquences à l’infini, feront « bien » agir. Le bien est défini comme ce qui œuvre en faveur de l’intérêt général des hommes et des êtres vivants, comme de l’intérêt supérieur du cosmos. La sagesse est l’intelligence d’une situation. Il faut se faire confiance, se laisser être, c’est-à-dire demeurer ouvert et adaptable, réfléchi. Attitude « intelligente » au sens premier, celle qui définit qui l’on est, où l’on est, dans le présent.

La discipline mentale est une voie d’expérience, longue et non transmissible en mots : il faut s’y exercer pour la comprendre. La transmutation de la conscience survient par les exercices de concentration, de méditation, de recueillement, éclairés étape par étape par l’expérience d’un guide. La concentration (samadhi) permet de fixer la pensée sur certains objets ou notions, afin d’obtenir l’unification de la conscience et la suppression des pensées parasites. On peut s’asseoir en lotus sur un coussin, comme les méditants zen, ou tout nu dans la neige, comme les ascètes tibétains – on peut aussi, comme nous le faisons, s’asseoir la plume à la main et dérouler sa pensée par écrit.

La méditation (jhana) vise au détachement du désir et de l’intellect obsessionnel. L’esprit, lorsqu’il s’active tout seul, tourne à vide, il divise la réalité en concepts abstraits, en délires fantasmatiques, alors qu’il lui faudrait servir d’outil à la sérénité. L’esprit ne sert que par l’unification de la pensée et le détachement – tant de la joie que de la douleur.

La pleine conscience permet d’atteindre un état de pureté absolue : « l’indifférence » de la pensée éveillée. Non pas un retrait du monde, ni un nihilisme de tout ce qui fait l’homme, mais une libération. Car font écran, chez le commun des hommes, leurs sens, leurs émotions, leur intellect. Ils sont submergés d’avidité ou de désirs, hargneux ou amoureux, raisonneurs ou technocrates. Ils ne sont pas prêts à l’expérience qui est de s’ouvrir et de se donner à ce qui vient, pas prêts à voir les situations telles qu’elles sont par-delà « attrait » ou « choc », « confirmation de ce qu’on pensait » ou « infirmation », « bien » et « mal ».

Cela est plus difficile aux adultes que nous sommes, sans préparation. Les enfants parviennent assez bien à vivre dans l’instant, mais manquent de capacités intellectuelles pour dominer leurs instincts et leurs émotions afin d’acquérir la sagesse que recèle leur être spirituel. Le recueillement adulte (samapatti) peut survenir devant de grands paysages, ou à l’écoute de certaines musiques ; il vide la pensée de ses contenus volages, pour la concentrer successivement sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la conscience, sur l’abolition de la dualité absurde « ni conscience, ni inconscience », enfin sur l’arrêt volontaire de toute perception et de toute idée, pour ne se faire qu’écoute, attention au monde, sans interférence. Cet état est très rare, et donc précieux, car alors le corps, le cœur, l’esprit, la nature, ne font qu’un. C’est une extase, un sentiment océanique d’identité avec tout ce qui existe – le nirvana indien, le satori japonais, la fusion mystique, la plénitude humaniste.

bouddhisme carte de diffusion

Pour le zen japonais, branche du bouddhisme de laquelle je suis plus proche, il s’agit de se confondre avec ce qu’on fait, dans le seul présent, hic et nunc  – ici et maintenant. « Quand je bois, je bois, quand je dors, je dors », disait un maître zen. Nulle volonté d’imprimer sa marque héroïque sur le réel, mais plutôt intention de détecter la propension des choses, de se mettre en état de réception pour saisir spontanément la situation qui se présente (c’est tout l’art du judo). Dans chaque situation, rechercher le mouvement interne, la potentialité en devenir (c’est tout l’art de la dialectique). Se laisser porter pour utiliser le moment propice selon sa volonté, mais avec le minimum d’énergie (c’est tout l’art de la stratégie). Le sage est comme de l’eau : la pesanteur est sa volonté constante, tenace, profitant de la moindre faille. Ce n’est pas une démission de l’agir, mais un moindre effort très efficace. Point de grimaces de souffrance héroïque (théâtrales, épuisantes, inopérantes), mais le calme en tension de qui attend le bon moment pour se saisir du mouvement des choses.

Le sort des batailles, on l’apprend en combattant dans les dojos, n’est pas décidé seulement par le courage et l’ardeur, mais surtout par l’ouverture sans préjugé à la situation, à la lucidité qui voit cru, à la souplesse qui permet de saisir l’instant, utilisant les circonstances en développement, l’ordre interne qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le détachement n’est pas refus du monde ou paresse de la volonté, il est le jeu du réel, comble d’efficacité de l’acte puisqu’ouverture inépuisable à toute disposition spontanée. « L’homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir, mais il faut qu’il s’en rende compte », disait Vivekananda.

L’idéal à atteindre est l’affranchissement des contraintes du monde et de l’apparence du temps. Toute situation conditionnée peut être dépassée car le « soi » est une illusion, et « l’imago », un obstacle (les psychologues le disent). Par exemple, Argoul est le produit de gènes qui viennent de loin, d’une éducation qui ne se résume pas à celle que lui ont donnée ses parents, mais inclut l’école, les amis, la famille, les innombrables livres qu’il a lus, les paysages et les gens rencontrés, et ainsi de suite. Argoul n’est donc pas identifiable à un « soi » essentiel et figé de toute éternité, il est un « agrégat » sans cesse mouvant, un être plus vaste que la résultante de tous ses conditionnements, chaque jour un peu semblable mais chaque jour un peu différent. Non pas « très » différent, mais suffisamment pour que le « soi » ne soit réellement qu’un voile qui masque sa vérité. « Rien n’est plus difficile, songes-y, que d’être toujours le même homme », disait Sénèque dans ses Épîtres.

Ce « soi » apparent, mouvant, a une relative liberté qui lui permet de suivre la voie de l’Éveil. Il ne s’agit que de retrouver la capacité primordiale en nous. Il se dégagera alors de l’anarchie égoïste et vaine des désirs, ce petit ego qui exige et parade, pour conquérir la liberté de la conscience. Elle lui montrera que tout est vain, que rien n’est permanent, et que notre infime parcelle d’état conscient fait partie d’un grand tout qui est le monde. Dès lors, notre esprit étant calmé (les désirs étant pris pour ce qu’ils sont, des illusions, les émotions canalisées et maîtrisées pour servir, la claire lucidité de l’intelligence pouvant alors s’exercer pleinement), notre conduite sera l’ouverture, la générosité, la communication, la compassion, le respect du monde, la conscience intelligente des situations telles qu’elles se déroulent, cela dans la joie d’être en rythme avec les énergies de la vie. En bref l’harmonie recherchée par la vie bonne des philosophes antiques, la fin de l’aliénation par le retour à a véritable nature humaine des marxistes, l’accord de l’être avec l’existence qu’il mène de Camus.

Le Christianisme considère que l’homme a été créé par Dieu en lui donnant le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne, qui traitait l’homme de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané de l’humain pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. C’est pourquoi l’actuel Dalaï Lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances. Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Le Bouddhisme verrait plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré, qui me fait considérer que le Bouddhisme conduit à une conscience humaine plus haute, en l’absence de foi en un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte son sort tel qu’il est, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut (le karma). L’homme ne s’illusionne pas sur le monde ou sur l’avenir (l’espérance), il agit dans le présent, afin d’acquérir une conscience et une liberté plus fortes.

L’homme ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (mais qu’est le « soi » ?), tout cela avec une certaine condescendance, une sorte de retrait – mais il « compatit » parce qu’il se met dans le courant du réel, qu’il est touché par les maux d’autrui, humains, bêtes, plantes et même la nature en sa globalité. Il les ressent, comprend la souffrance dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres êtres. La compassion est alors ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père », et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime. Le devoir moral n’est pas la sagesse personnelle qui permet de comprendre.

« La religion d’un grand nombre est faite d’émotions, de sentimentalité, voilà pourquoi elle s’use si vite. Que voulez-vous attendre d’une religion, produit d’un esprit névrosé, vague poésie, dernier asile où se réfugie une âme tremblante, éperdue, en quête de consolation ? » écrivait si justement Alexandra David-Néel, cette grande dame adepte du bouddhisme. Au lieu d’attendre la fin de cette « vallée de larmes » et d’espérer des félicités éternelles dans un au-delà hypothétique, le Bouddhisme prône d’observer délibérément les souffrances d’aujourd’hui (lucidité), de les analyser (intelligence) et de les penser (sagesse) pour les dépasser (éveil). A mesure que décroît l’orgueil du « soi » (ce soi qui n’est que construction fantasmée), l’influence de l’illusion décroît et augmente le respect d’autrui et du monde. Telle est la liberté de la conscience éveillée. Pour le zen, la religion n’est pas un Dieu personnalisé (hypertrophie du « soi » illusoire), mais rien d’autre que la conscience de l’infini, à chaque instant de la vie. Être simplement ce qu’on est, dans le monde, dans la vie. Briller comme la lune, d’une sagesse sans ego, la folle sagesse de qui laisse couler la vie autour de lui et à travers lui, pour être pleinement dans son courant.

bouddhistes carte repartition

Bien sûr, je n’ai pas la prétention, en cette courte note, d’embrasser la diversité des écoles ni même des grandes doctrines du Bouddhisme. Non seulement existent le Petit et le Grand Véhicule, mais aussi le Tantrisme tibétain et le Zen japonais. Certaines écoles sont tentées par le renoncement au monde, d’autres par l’homme dans le monde. Comme en toute religion, la mystique et la morale se partagent les disciples. Le Bouddhisme est la pensée religieuse le mieux en phase avec le monde tel qu’il va, me semble-t-il. Il n’est pas un « nihilisme », comme le disait Victor Cousin en projetant ses hantises d’Européen du pénultième siècle. Le Bouddhisme analyse, depuis deux millénaires, l’évanescence de l’identité personnelle, le rapport de chaque humain au temps, à l’espace qui l’entoure et aux autres hommes, l’ancrage historique des principes moraux qui ne viennent pas d’une autre planète mais sont élaborés par les hommes pour gérer la société des hommes.

Notre « éveil », s’il devait toucher le plus grand nombre, bouleverserait sans aucun doute notre société telle que nous la connaissons ; peut-être cela viendra-t-il, l’écologie scientifique et la conscience du tout terrestre en prennent le chemin, le clonage et les manipulations génétiques aussi, remettant en question le « soi ». Malheureusement pas l’écologie politique, marigot en France d’arrivismes frustrés et de gauchisme déçu. L’humanisme occidental tel qu’il nous a été transmis est appelé à se transformer au contact des peuples nombreux et en développement accéléré, qui pensent autrement de nous. La dernière « décolonisation » ne fait que commencer. Pour le plus grand bien de la planète et des êtres vivants.

Pour approfondir :

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Anatole France, Pierre Nozière

Pour se délasser de son Histoire contemporaine emportée par l’Affaire, qu’il publie en même temps, Anatole France classe divers textes parus entre 1884 et 1887 en un recueil sous le signe d’un double de lui-même : Pierre Nozière. C’était l’usage en ce temps-là, et il n’a pas disparu. Il y conte en trois parties des scènes d’enfance, des pensées en marge de Plutarque, et des promenades en Picardie, Normandie et Bretagne. C’est agréable, excellemment écrit, avec la simplicité des « dictées » d’enfance. Anatole France a inspiré Philippe Delerm dans ses textes courts et ciblés – mais France a la fluidité en plus et le guindé en moins.

Car rien de meilleur en français que la langue d’Anatole France. La simplicité fait passer l’érudition, le rythme les élans poétiques, l’enchaînement la complexité des récits. France est moderne : direct, accessible, précis.

En sa partie enfance, l’auteur reprend des histoires déjà contées dans Le livre de mon ami, avec quelques ajouts. La nostalgie nimbe d’une ombre de poésie ces petites choses intimes ressenties par sa personnalité enfant : l’imagination, la compassion, la honte. L’âge mûr le fait s’intéresser surtout aux gens : le marchand de lunettes sur les quais de Paris, Madame Mathias sa gouvernante, l’écrivain public, les deux tailleurs (de pierre), Madame Planchonnet, et d’autres encore.

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En sa partie pensées, l’auteur a quelques mots bien sentis sur les cuistres – ceux qui sévissent encore, surtout dans l’enseignement. « Je tiens pour un malheur public qu’il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la langue vivante : quel contresens ! Notre langue, c’est notre mère et notre nourrice, il faut boire à même » p.556. Lorsque l’on constate combien – après 7 ans de langue « vivante » ! – nos bacheliers savent à peine ânonner l’anglais, on comprend pourquoi il serait plus utile de les immerger dans le bain plutôt que de leur faire apprendre par cœur des règles de grammaire livresque. Mais la pédanterie prof est sans limites, ils croient se hausser du col en pratiquant l’abstraction ; ils ne fabriquent que des crétins qui sont la risée du monde et que sanctionnent sans pitié les tests PISA.

En sa partie voyages, l’auteur explore la province, sa profondeur historique inscrite dans le paysage et dans les coutumes encore marquées des habitants (avant que la guerre de 14 puis la télé nivellent tout cela). Le christianisme encore païen le ravit ; il voit toujours les nymphes dans les sources et les faunes dans les bois, surtout lorsqu’une jeunesse conduisant ses moutons surgit au coin d’un fourré, ou une chapelle moussue d’un bosquet. C’est pittoresque, coloré, bienveillant.

L’unité du livre réside en la personnalité de l’auteur : enfant, penseur ou promeneur, il est bien lui-même à chaque instant. Curieux, sceptique, historien, il goûte de tous ses sens avant de se prendre de passions qu’il dompte et raisonne. Il aime le patrimoine, les légendes et traditions ; mais il les voit avec le recul de la science et de la république, sans superstition. Inlassablement les générations recommencent, elles renaissent toujours. Pourquoi donc le présent serait-il plus important ? C’est là le charme France – celui d’un caractère qu’on aimerait accoler au pays, le meilleur produit des Lumières.

Anatole France, Pierre Nozière, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €7.09

Le reste du tome 3 des Œuvres en Pléiade ne mérite pas qu’on le lise aujourd’hui, aussi, je n’en parlerai pas. Sous l’invocation de Clio est une suite de contes historiques à la manière romantique, sans le souffle hélas, avec la vision faussée du temps sur les Gaulois. Crainquebille est un conte lourdement moral sur les préjugés de la justice. Histoire comique est une bluette entre cocotte, amant et spectre assez « fin de siècle ». Sur la pierre blanche, son « utopie socialiste » 1903 composée de bouts d’articles remaniés et contredits, est triste à mourir, une bavasserie d’intello (à son époque on aurait dit un dialogue entre érudits)… Rien qui vaille d’être lu encore, sauf pour les amateurs de la prose Anatole France. Car c’est toujours admirablement écrit

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Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

Nietzsche Par dela le bien et le mal

Zarathoustra voulait séduire, Par-delà veut attaquer, il s’agit d’un livre de combat contre l’esprit moderne (à fin XIXème) : la morale kantienne, la politique hégélienne, l’esprit plébéien, la foi scientiste. Nietzsche y est excessif, il démontre au marteau. Il s’agissait d’ébranler les certitudes – et avec raison puisque nous vivons encore avec…

Or l’homme est pour Nietzsche un être en devenir. Va-t-il devenir animal de troupeau à droits égaux ou aristocrate créateur de valeurs ? La discipline force à aiguiser ses instincts et à sublimer ses passions qui naissent avec l’exubérance d’une plante tropicale. Il ne faut ni les réprimer ni les haïr, mais les faire servir : procréer, entreprendre, créer. Le livre s’étend en neuf parties, suite de causeries cycliques sur la vérité et l’esprit libre, le phénomène religieux et l’histoire naturelle de la morale, nous les savants et nos vertus, les peuples et l’esprit aristocratique.

La vérité n’existe pas, car « qu’est-ce en nous qui veut trouver la vérité ? » Les philosophes sont les penseurs de leurs préjugés : « Toute grande philosophie jusqu’à ce jour a été la confession de son auteur ». Un jugement peut être faux mais utile s’il permet la vie et améliore l’espèce. Exemple : « les fictions de la logique » qui « ramènent la réalité à la mesure (…), la notion de nombre ». La science physique n’est que l’adaptation à nous-mêmes, à nos capacités de compréhension ; elle n’est pas une explication mais une croyance sur les données des sens. Expérimenter, c’est voir et toucher, donc un sensualisme populaire, une technique démocratique – opposée à la pensée platonicienne conceptuelle, aristocratique. Certaines fonctions grammaticales d’une langue sont des « sortilèges » qui influencent la façon de voir le monde. Les langues ouralo-altaïques développent mal la notion de sujet ; la relation de cause et d’effet leur paraît absurde ; ils mélangent toujours interaction et dialectique. Nietzsche critique donc le ‘libre-arbitre’ des Lumières, tout comme le « serf-arbitre » des conditionnements. Cette « balourdise du mécanisme régnant, qui imagine la cause comme un piston qui pèse et pousse jusqu’au moment où l’effet est obtenu ». La nature n’est pas soumise à des lois mais à des forces. Et « toute force, à chaque instant, va jusqu’au bout de ses conséquences ».

L’esprit libre est celui qui « se cherche instinctivement une forteresse » Chez l’homme moyen, rencontrer le cynique est un bien. « Le cynisme est la seule force dans laquelle les âmes vulgaires touchent à la probité ». Il faut être tout oreille dès qu’on entend parler sans indignation, car « nul ne ment autant que l’homme indigné » (prenez-en leçon, lecteurs du pamphlet à la mode). Vertu de la légèreté, celle du monde antique : « l’élan, le souffle, l’ironie libératrice d’un grand vent salubre qui vivifie toutes choses en les faisant courir ». Exemple Aristophane et Pétrone. Plus près, Machiavel et Stendhal. « Pour être philosophe, dit ce plus récent des grands psychologues, il faut être clair, sec, sans illusion. Un banquier qui fait fortune a une partie des caractères requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. » De quoi remettre pas mal d’intellos sur les rails. Et pas mal de blogueurs aussi : « Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d’accord avec le plus grand nombre. Ce qui est ‘bon’ pour moi n’est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un ‘bien commun’ ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n’a jamais que peu de valeur. »

Le phénomène religieux est préférence pour la servitude : « ce qui a révolté les esclaves chez leurs maîtres et les a soulevé contre eux, ce n’a jamais été leur croyance, mais leur indifférence à toute croyance, leur insouciance mi-souriante mi-stoïque à l’égard du sérieux de la foi. » D’où le délire de pureté pour punir (et se punir) : « En quelque lieu de la terre qu’apparaisse la névrose religieuse, nous la trouvons liée à trois dangereuses prescriptions diététiques : solitude, jeûne et chasteté ». A l’inverse, « ce qui surprend dans la religiosité des anciens Grecs, c’est l’exubérante reconnaissance dont elle déborde ». Vertus de la religion :  « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. Revers de la médaille, christianisme et bouddhisme conservent tous les souffrants, les ratés de la vie. » D’où une détérioration de l’espèce, « le christianisme a empoisonné Éros – il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux ».

exuberance irrationnelle ephebe

La morale est une cristallisation provisoire de sentiments et valeurs. ‘La’ morale passe pour donnée parmi les philosophes, alors qu’elle n’est le plus souvent que celle de leur milieu (Marx reprendra l’idée). « L’essentiel de toute morale, ce qui en fait la valeur inestimable, c’est qu’elle est une longue contrainte » – exemples : le langage en vers pour le poète ou la méthode pour le savant, l’étiquette de cour, les postulats d’Aristote, le long vouloir de l’esprit pour justifier jusque dans le moindre hasard le Dieu chrétien. « Tout cet effort violent, arbitraire, dur, terrible, déraisonnable, s’est avéré comme le moyen d’inculquer à l’esprit européen sa vigueur, sa curiosité sans frein, son agilité ; avouons que du même coup des trésors irremplaçables de force et d’esprit ont été irrémédiablement étouffés et détruits ; car la ‘nature’, ici comme partout, se montre telle qu’elle est, grandiose dans sa prodigalité et son indifférence qui nous révoltent, quelle qu’en soit la noblesse. » Ni bien ni mal, la contrainte est utile, mais dommageable… Aux vertueux de la faire servir.

« Qu’est-ce qu’un homme de science ? C’est d’abord une variété roturière de l’humanité, avec les qualités d’une race roturière, ni autoritaire, ni dominatrice, ni assurée de sa propre opinion ; il a l’assiduité au travail, la docilité de rester dans le rang, la régularité et la médiocrité des aptitudes et des besoins ; il flaire instinctivement ses pareils et sait de quoi ils ont besoin ». Attention à l’objectivité, l’esprit scientifique, l’art pour l’art : « tout cela n’est que paralysie du vouloir et scepticisme généralisé. C’est là, je l’affirme, mon diagnostic de la maladie européenne. » La science est un outil qui doit servir la civilisation humaine, la meilleure et la pire des choses, car RIEN n’est jamais bon ou mauvais ‘en soi’. « Le savant idéal chez qui l’instinct scientifique, après une multitude d’échecs totaux ou partiels, est enfin parvenu à croître et à fleurir, est certainement un des plus précieux instruments qui soient ; mais il faut qu’un plus puissant le manie. Il n’est qu’un instrument… » Car l’homme est un être qui doit évoluer vers un être supérieur : « Notre pitié (…) ne s’adresse pas à la ‘misère sociale’ (…) Notre pitié est d’essence plus haute et voit plus loin ; nous voyons l’homme rapetisser et nous voyons que c’est vous qui le rapetissez. (…) Le bien-être tel que vous l’entendez n’est pas pour nous une fin ; c’est la fin de tout, un état qui rend aussitôt l’homme ridicule et méprisable (…) Cette tension de l’âme dans le malheur, qui lui donne l’énergie, son sursaut devant le grand naufrage, son inventivité, son courage à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter et à l’utiliser, tout ce qui a jamais été donné à l’homme de profondeur, de mystère, de masque, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, par la discipline de la grande douleur ? » Se contraindre pour s’affiner, mieux réussir, pas pour en jouir. Pas question d’être maso, mais de faire un effort pour arriver à quelque chose.

Nos vertus : « une haute intellectualité n’a de valeur que si elle (…) est une synthèse de toutes les qualités attribuées à l’homme ‘simplement moral’, (…) acquises une à une, au prix d’une longue discipline, d’un long exercice, peut-être au cours de chaînes entières de générations ; une haute intellectualité, ajouterai-je, n’est jamais que la forme quintessenciée de la justice et de cette sévérité bienveillante qui se sait chargée de maintenir la hiérarchie dans le monde, entre les choses et non seulement entre les hommes. » Tout ne vaut pas tout. « Si à l’hérédité et à l’éducation s’ajoutent des instincts puissants et intraitables, avec leur virtuosité propre et l’art subtil de se faire la guerre à soi-même, c’est-à-dire l’empire sur soi et l’art de s’abuser soi-même, alors naissent ces hommes prodigieux, insaisissables, insondables, ces hommes énigmatiques, prédestinés à vaincre et à séduire, dont les plus beaux exemples sont Alcibiade et César (j’y ajouterai volontiers Frédéric II de Hohenstaufen, (…) et parmi les artistes peut-être Léonard de Vinci). » Mais dès que la société est bien assise, les vertus utiles que sont « des instincts forts et dangereux comme l’esprit d’aventure », sont calomniés car on les craint.

Parmi les peuples et patries de son époque (1886), Nietzsche distingue deux sortes : « ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands. » La France garde : « au XVIe et au XVIIe siècle, sa force profonde et passionnée, sa noblesse inventive. Mais il nous faut tenir mordicus à cet équitable jugement historique (…) : toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre. » Pourquoi les Français ? Grâce à « leur vieille et très riche culture de moralistes qui fait que l’on trouve en moyenne, même chez les petits romanciers des gazettes, et chez le premier venu des boulevardiers de Paris, une sensibilité et une curiosité psychologique (…) ; si l’on veut chercher l’expression la plus heureuse d’une curiosité et d’une ingéniosité bien française dans ce domaine de frissons délicats, on peut citer Henri Beyle [alias Stendhal], cet homme étonnant, si fort en avance sur son temps »

nietzsche moustaches

Qu’est-ce que l’aristocratie ? « L’ardent désir d’établir des distances à l’intérieur de l’âme même, afin de produire des états de plus en plus élevés, rares, lointains, amples, compréhensifs, en quoi consiste justement l’élévation du type humain, le continuel dépassement de l’homme par lui-même », une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. Quand on dit « élever » un enfant, cela n’a pas d’autre sens que d’en faire autre chose qu’un sauvageon. Pour l’aristocrate, il s’agit de « rester le maître de quatre vertus : courage, lucidité, compréhension et solitude. Car la solitude, chez nous, est une vertu, une sorte de penchant sublime et violent, un besoin de propreté ». Bon = noble tandis qu’ignoble = mauvais. A l’inverse, « l’esclave voit avec défaveur les vertus du puissant (…) Inversement, il met au premier plan et en pleine lumière les qualités qui servent à alléger aux souffrants le fardeau de l’existence ; (…) Une morale d’esclaves est essentiellement une morale de l’utilité. » Pour lui, bon = bête (un bonhomme, un bon coup, un bon coin…).

Notre époque est plébéienne en paroles mais aristocrate en fait. On appelle cela méritocratie, avec raison. Sauf que l’argent et le copinage viennent corrompre la reconnaissance des mérites. Ce qui règne ? « Une répugnante impuissance à se maîtriser, une jalousie sournoise, une lourde façon de se donner toujours raison – trois traits qui de tous temps ont caractérisé le type plébéien ». Et Nietzsche d’ajouter, prémonitoire des histrions qui peuplent nos télés, radios et journaux : « A notre époque très populaire, je veux dire très populacière, ‘éducation’ et ‘culture’ doivent très essentiellement [promouvoir] l’art de faire illusion, de dissimuler ». La pub, le marketing, le storytelling, l’esbroufe, le « bon » coup médiatique. Avec Nietzsche, plus que jamais actuel – résister…

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Henri Albert révisée Jean Lacoste, édition Bouquins, Œuvres t.2, 1993, pp.549-741, €31.83

(citations ici tirées de la traduction Geneviève Bianquis, 10-18, 1970)

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Nietzsche et la science

Dans ‘Le Gai Savoir’, Nietzsche s’intéresse à la science en philosophe. La méthode scientifique est un outil de l’intelligence, elle ne trouve donc pas sa justification en elle-même mais comme une intention : un instinct, une volonté et une morale avant d’être une méthode – irriguant ainsi les trois cerveaux que sont le paléocortex pour les instincts (volonté), le cortex pour les émotions (morale) et le néocortex pour l’intelligence (méthode). La science est ainsi, selon Nietzsche, poussée par la morale et née de la volonté. Elle a émergé dans l’histoire afin de mieux comprendre les desseins de Dieu ou pour améliorer l’homme.

« Dans les derniers siècles on a fait avancer la science :

  • Soit parce que, avec elle et par elle, on espérait le mieux comprendre la bonté et la sagesse de Dieu – le principal motif dans l’âme des grands Anglais (comme Newton),
  • Soit parce que l’on croyait à l’utilité absolue de la connaissance, surtout au lien le plus intime entre la morale, la science et le bonheur – principal motif dans l’âme des grands Français (comme Voltaire),
  • Soit parce que l’on croyait posséder et aimer dans la science quelque chose de désintéressé, d’inoffensif, quelque chose qui se suffit à soi-même, de tout à fait innocent, à quoi les mauvais instincts de l’homme ne participent nullement – le motif principal dans l’âme de Spinoza, qui, en tant que connaissant, se sentait divin :

– Donc pour trois erreurs ! » 37.

science clipart

La science ‘scientiste’ (celle qui se mire en son miroir et trouve sa morale en elle-même) repose donc elle aussi sur une foi : la volonté de vérité. Cette volonté est un élan moral, une croyance que le vrai, c’est « bien ».

« La discipline de l’esprit scientifique ne commencerait-elle pas alors seulement que l’on ne se permet plus de convictions ?… Il en est probablement ainsi. Or, il s’agit encore de savoir si, pour que cette discipline puisse commencer, une conviction n’est pas indispensable, une conviction si impérieuse et si absolue qu’elle force toutes les autres convictions à se sacrifier pour elle. On voit que la science, elle aussi, repose sur une foi, et qu’il ne saurait exister de science « inconditionnée ». La question de savoir si la vérité est nécessaire doit, non seulement avoir reçu d’avance une réponse affirmative, mais l’affirmation doit en être faite de façon à ce que le principe, la foi, la conviction y soient exprimés, que « rien n’est plus nécessaire que la vérité et, par rapport à elle, tout le reste n’a qu’une valeur de deuxième ordre. » – Cette absolue volonté de vérité : qu’est-elle ? Est-ce la volonté de ne pas se laisser tromper ? Est-ce la volonté de ne point tromper soi-même ? (…) « Volonté de vérité » ne signifie point « je ne veux pas me laisser tromper » mais – et il n’y a pas de choix – « je ne veux pas tromper, ni moi-même, ni les autres » : – et nous voici sur le terrain de la morale. (…) On aura déjà compris où je veux en venir, à savoir que c’est encore et toujours sur une croyance métaphysique que repose notre foi en la science. » 344

Nietzsche Gai savoir

Nietzsche, contrairement aux idées reçues, rend ainsi hommage au christianisme, dont la conscience de soi, rendue plus exigeante par la pratique de l’examen, a permis le savoir scientifique. « On voit ce qui a en somme triomphé du Dieu chrétien : c’est la morale chrétienne elle-même, la notion de sincérité appliquée avec une rigueur toujours croissante, c’est la conscience chrétienne aiguisée dans les confessionnaux et qui s’est transformée jusqu’à devenir la conscience scientifique, la propreté intellectuelle à tout prix. » 357

Mais décrire ne fait pas seul la science, tant la réalité est un voile qui cache le vrai sous les apparences et le « nom » qu’on leur donne. Le mot chien ne mord pas, avait coutume de dire William James ; ceci n’est pas une pipe, diront avec raison les Surréalistes d’un tableau. Ce n’est que comme créateurs que nous pouvons détruire, analyse Nietzsche, il nous faut inventer de nouvelles hypothèses pour pouvoir mettre au rancart les anciennes. Ainsi de la relativité qui cantonne la physique de Newton, et de la théorie des cordes qui relativisera peut-être la relativité.

« Il y a une chose qui m’a causé la plus grande difficulté et qui continue de m’en causer sans cesse : me rendre compte qu’il est infiniment plus important de connaître le nom des choses que de savoir ce qu’elles sont. La réputation, le nom, l’aspect, l’importance, la mesure habituelle et le poids d’une chose – à l’origine le plus souvent une erreur, une qualification arbitraire, jetée sur les choses comme un vêtement, et profondément étrangère à leur esprit, même à leur surface – par la croyance que l’on avait en tout cela, par son développement de génération en génération, s’est peu à peu attachée à la chose, s’y est identifié, pour devenir son propre corps ; l’apparence primitive finit presque toujours par devenir l’essence, et fait l’effet d’être l’essence. Quel fou serait celui qui s’imaginerait qu’il suffit d’indiquer cette origine et cette enveloppe nébuleuse de l’illusion pour détruire ce monde considéré comme essentiel, ce monde que l’on dénomme « réalité » ! Ce n’est que comme créateurs que nous pouvons détruire ! – Mais n’oublions pas non plus ceci : il suffit de créer des noms nouveaux, des appréciations et des probabilités nouvelles pour créer peu à peu des « choses » nouvelles. » 58

D’où l’importance morale de l’esprit de contradiction. La science n’avance QUE contre la bonne conscience, l’opinion commune, l’évidence, le politiquement correct. Il faut transgresser pour découvrir – et cette découverte est une création, il s’agit d’une réalité nouvelle ; elle n’existait pas auparavant, elle est une autre façon de voir les mêmes choses, trop habituelles, trop convenue. La science relativiste ne dit-elle pas elle-même que la masse est l’énergie au repos ? C’est tout le sens de la formule d’Einstein, e=mc². La science est savoir en état d’énergie ; le savoir à l’état de masse, c’est le dogme : la Bible, le Coran, le Capital, le Petit livre (rouge ou vert).

einstein e=mc2

« Chacun sait maintenant que c’est un signe de haute civilisation que de savoir supporter la contradiction. Quelques-uns savent même que l’homme supérieur désire et provoque la contradiction pour avoir sur sa propre injustice des indications qui lui étaient demeurées inconnues jusqu’alors. Mais savoir contredire, le sentiment de la bonne conscience dans l’hostilité contre ce qui est habituel, traditionnel et sacré – c’est là, plus que le reste, ce que notre civilisation possède de vraiment grand, de nouveau et de surprenant, c’est le progrès par excellence de l’esprit libéré : qui dont le sait ? » 297

Pour Nietzsche, la science n’est donc ni pure, ni neutre, ni objective (ce que « croit » le scientisme, ce positivisme du 19ème siècle encore tellement présent chez les profs). Elle est un instrument humain, trop humain. Incomparable, certes, pour aborder la vérité – mais une vérité provisoire, sans cesse remise en cause par des hypothèses nouvelles et des regards nouveaux. La science est une volonté, une morale et une méthode :

  • la volonté instinctive, vitale, d’explorer par curiosité, pour soi et pour les autres ;
  • la morale que le vrai est bon à découvrir, utile et bien à la fois, mieux que l’apparence, les convenances ou le mensonge, tous manipulables ;
  • la méthode d’aller avec esprit de contradiction contre les idées reçues, la bonne conscience, les habitudes et le sacré, tout ce qui englue et fige.

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 1887, édition Bouquins t.2, €31.82

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 1887, Folio 1989, 384 pages, €7.69

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Nietzsche pour l’Europe

Frédéric Nietzsche était européen bien plus qu’allemand ; il exécrait tous ces braillards nationalistes ou antisémites, trop peu sûr d’eux-mêmes pour être forts. Le bouc émissaire est toujours le choix des faibles, de ceux dont « le système digestif » est fragile. Mais ce qu’il constate dans Par-delà le bien et le mal (1886) est ambivalent : une humanité positive qui dépasse les étroites nations – mais une humanité trop flexible, démocratique et bavarde, qui pourra aspirer à un tyran. Et il n’avait pas encore entrevu mai 68…

Nietzsche Par dela le bien et le mal

« Les Européens commencent à se ressembler tous ; ils se détachent graduellement des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classe sociales ; ils s’affranchissent de plus en plus de tout milieu défini qui pourrait, au cours des siècles, imprimer aux âmes et aux corps des besoins identiques. Ce qui s’accomplit, c’est donc le lent avènement d’une humanité essentiellement supranationale et nomade, qui physiologiquement présente comme trait distinctif un maximum de don et de puissance d’adaptation. (…)

 » Et d’autre part, dans l’ensemble, ces Européens de l’avenir se présenteront sans doute comme des travailleurs bons à tout, bavards, de volonté débile et extrêmement adaptables, qui auront besoin d’un maître, d’un chef, autant que de leur pain quotidien : la démocratisation de l’Europe tendra donc à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage, mais dans des cas isolés et exceptionnels le type de l’homme fort ne pourra que devenir plus fort, plus prospère et plus riche qu’il ne l’a jamais été, grâce à son éducation libre de préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de ses activités, de ses talents et de ses masques. Ce que je veux dire, c’est que la démocratisation de l’Europe est aussi l’une des causes qui concourent involontairement à former des tyrans, le mot pris dans toutes ses acceptions, même dans la plus spirituelle. » §242 Aristote n’avait pas écrit autre chose en disant que la démocratie glisse volontiers à la démagogie, quand des politiciens agitateurs cyniques manipulent des citoyens ignorants mal éduqués. Et que la démagogie aboutissant à l’anarchie, le retour du bâton arrive très vite avec la tyrannie.

Nietzsche a eu, un demi-siècle avant, la prescience de Mussolini, d’Hitler et de Staline : « Ce siècle est le siècle des masses ; elles sont à plat ventre devant tout ce qui est ‘massif’. Qu’un homme d’État leur construise une nouvelle tour de Babel, un monstrueux empire à la monstrueuse puissance, ils l’appelleront ‘grand’. Qu’importe que nous, plus prudents et plus réservés, nous n’ayons pas encore renoncé à notre vieille croyance que seule la grande pensée fait le grand acte ou la grande cause ! » §241. Nietzsche n’aurait certainement pas adhéré au parti nazi ! Il l’aurait trouvé trop plébéien, trop ‘massif’, sans aucune ‘grande pensée’.

Mais il sentait en Allemagne les prémices d’un désir de dominer. « Parmi les peuples de génie, on distingue ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands » §248.

tuileries Paris

Pourquoi les Allemands ? Parce que trop récents comme nation, trop peu sûr d’eux-mêmes, trop peu de Kultur, au fond. « Peuple fait du plus prodigieux mélange et d’une macédoine de races, peut-être même avec une prépondérance d’éléments pré-aryens, ‘peuple du milieu’ dans toutes les acceptions du terme, les Allemands sont de ce fait plus inconcevables, plus amples, plus contradictoires, plus inconnus, plus déconcertants et même plus effrayants que d’autres peuples ne s’imaginent l’être. »

Il voyait les Russes comme plus ‘barbares’, ce qui est chez lui un compliment : doués d’une plus forte volonté de puissance. Cette endurance primitive a d’ailleurs fait l’essentiel de la victoire contre les armées allemandes pendant et après Stalingrad.

Nietzsche admirait les Juifs, contre la majorité de ses compatriotes… « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de bien, beaucoup de mal, et surtout ceci, qui relève du meilleur et du pire, le grand style en morale, la majesté redoutable des exigences infinies, des symboles infinis, le romantisme sublime des problèmes moraux, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus séduisant, de plus capiteux, de plus exquis dans ces jeux de couleurs et ces séductions dont le reflet embrase aujourd’hui le ciel et notre civilisation européenne (…) Nous qui parmi les spectateurs sommes des artistes et des philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs – de la reconnaissance. » §250

Ce qu’il détestait le plus, comme culture en Europe, était l’anglaise. Moins les individus que l’ambiance, la façon d’être. « L’Anglais, plus sombre, plus sensuel, plus énergique et plus brutal que l’Allemand, le plus vulgaire des deux, est pour cette raison plus pieux que l’Allemand ; c’est pour cela que le christianisme lui est encore plus nécessaire. Pour des narines tant soit peu délicates, ce christianisme anglais conserve un relent bien britannique de spleen et d’ivrognerie, maux contre lequel il est employé comme remède, non sans de bonnes raisons. » Non sans ironie, il ajoute : « Mais ce qui nous offusque chez l’Anglais, même le plus humain, c’est son manque de musique, au propre et au figuré ; il n’y a dans les mouvements de son corps et de son âme ni rythme ni danse, ni même aucun besoin de rythme ou de danse, de ‘musique’. Écoutez-le parler, regardez marcher les plus belles Anglaises (aucun pays n’a de plus belles colombes ni de plus beaux cygnes) – enfin, écoutez-les chanter ! Mais c’est sans doute trop demander… » §252

Dommage, selon lui, que le modèle anglais ait contaminé la France vers le milieu du XVIIIe siècle… « Toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre

Nietzsche plaque a Nice

Nietzsche aimait bien l’Italie mais préférait par-dessus tout la France en Europe.

Pour lui, la civilisation française tenait du nord et du midi, dans un bel équilibre : de la passion latine et de la profondeur germanique, de la clarté romaine et de la sensibilité celte, l’âme et la raison, Apollon et Dionysos peut-être… Sauf qu’au siècle des révolutions, le XIXe, la civilisation française connaissait une éclipse plébéienne. « Aujourd’hui encore, la France est le siège de la civilisation la plus spirituelle et la plus raffinée de l’Europe, et l’école du goût supérieur ; mais cette ‘France du goût’, il faut savoir la découvrir. Ses représentants se tiennent bien cachés ; elle semble ne s’incarner que chez un petit nombre d’individus [par exemple Stendhal, Flaubert, Balzac] (…) Un trait leur est commun à tous ; ils se bouchent les oreilles devant la sottise déchaînée et les criailleries bruyantes des bourgeois démocrates. Ce qui s’agite au premier plan, en effet, c’est la France déchue dans la bêtise et la vulgarité ; récemment encore, aux obsèques de Victor Hugo, elle s’est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et de béate satisfaction de soi. » §254

Et encore plus récemment encore, avec les Royal, Strauss-Kahn, Mélenchon, Trierweiler, Copé et autres footeux ou Hartistes ?…

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées

Pascale dHarmat Nazareth Jesus Christ et les annes cachees

Selon la tradition chrétienne, Jésus de Nazareth a eu 13 ans aujourd’hui – il y a deux mille ans. Mais que se passe-t-il ensuite ? Nous connaissons la fin, nous manquent cependant les années d’adolescence et de jeune adulte. Qui était Jésus ? Pascale d’Harmat a eu la belle idée et le talent de nous plonger très vite au cœur de l’époque et de l’existence traditionnelle en Palestine : « un grand préau protège l’atelier de Joseph et de Jésus lorsqu’ils travaillent à la maison pour fabriquer des outils, des coffres, des portes ; cela sent bon le bois ». Le petit garçon est presque un homme, c’en est émouvant. A « treize ans, il en paraît au moins seize car il est grand et large d’épaules, musclé par les travaux. Ici les charpentiers sont aussi des constructeurs, dans ce pays où la pierre est abondante et le bois rare » p.41.

Certes, les historiens tendent à prouver que le Christ est né entre – 6 et – 4 de notre ère, mais ce qui compte est le message. Ne boudons pas notre plaisir. Car si les Évangiles retenus par l’Église nous racontent Jésus annoncé, puis bébé et enfant, ils s’arrêtent à l’âge de 12 ans, lorsque le gamin éprouve sa toute neuve faculté de raisonner avec l’insatiable curiosité de cet âge devant les rabbins du Temple de Jérusalem. Il inquiète ses parents, qui l’ont perdu quelques heures ; il inquiète certains dogmatiques, qui voient leur pouvoir clérical menacé. Or Jésus « est si doux, si intelligent, si affectueux… » p.33. « Je ne sais pas d’où il tient cette si grande faculté à apprendre, mais il me semble parfois qu’il connaît les textes avant même de les avoir lus » p.38.

Jésus n’est pas encore le Christ car il n’a pas l’âge du choix. Il doit vivre comme les hommes pour choisir de les sauver. C’est en devenant intime avec eux, dans les joies et les peines, les émois du corps et les passions, dans le bonheur et la colère, qu’il saura les guider. Tout le sens du livre est de mettre en relief cette éducation qui fait de l’enfant un homme. Même s’il a déjà 18 ans page 116, on le regrette un peu… « Il croissait en sagesse, en taille, et en grâce », se contente de dire l’Évangile de Luc (2 51–52). Cette grâce, l’auteur réussit à nous la faire partager, non sans une certaine émotion de belle plume. Elle explique : « Je suis une femme, avec une sensibilité de femme et de mère. J’ai la chance d’être chrétienne. (…) Je mêle le vrai et l’imaginaire, l’historique et la fiction, le probable et le possible » p.434.

Pour elle, l’éducation se partage. Les parents ne sont pas seuls à éduquer un enfant. Il y a la société, la famille et les pairs, la fratrie surtout, l’enseignement des maîtres, mais aussi l’ouverture spirituelle. Que celle-ci aille vers un Dieu identifié ou non, d’ailleurs. Je ne suis pas croyant, mais le catholicisme est ma famille, y étant tombé dedans petit. Je reconnais sa grandeur, même si je ne peux adhérer aux pesanteurs d’église ni aux sermons moraux de prêtres qui n’ont jamais choisi d’être ni dans le monde ni hors du monde. Ni pasteurs, ni moines, les prêtres catholiques restent dans l’entre deux, avec les dérives dogmatiques ou sexuelles que l’on connaît… Mais le mot d’éducation, fort galvaudé par les fonctionnaires d’État qui ne font que de l’instruction, prend tout son sens sous la plume de Pascale d’Harmat :

Éducation communautaire : par la mort de Simon le charretier et de Rachel, échoient à Jésus six frères et sœurs, dont les jumeaux Jacques et Thomas et le petit Jean. Par contraste, dans le village Jazouph, le fils du riche, vole car « il enrage continuellement, le bonheur des autres lui est insupportable » p.98 – il a perdu sa mère en venant au monde. Jésus attire à lui les raisonnables et les cœurs purs, les autres le jalousent. L’existence de village est une contrainte qui rend « politique ».

Éducation familiale : « C’est si facile d’être un géniteur, il suffit à l’homme de quelques minutes de plaisir, mais il faut des années d’amour, de patience, d’abnégation pour faire un père » p.306. Jésus a très tôt l’amour des enfants, il y a un véritable message : « Les petits ? Comme toujours, c’est un grand bonheur d’être avec eux. Ah, si tous les adultes savaient garder leur cœur d’enfant, comme le monde serait beau ! » p.148. Les enfants sont spontanés, immédiats, ils aiment d’instinct. Est-ce là cette origine du « bon sauvage » dont Rousseau fera un excès ? Il reste cette propension psychologique au mimétisme : soyez calme et votre interlocuteur se calmera, soyez bienveillant et il vous accueillera, aimez-le ici et maintenant et il vous sera favorable. « Il n’y a pas d’âge pour aimer », dit Jésus p.312. A condition de n’en pas faire cet absolu romantique hors du monde, idéal niais légué par les arrières grand-mères de la piété.

jesus laissez venir a moi les petits enfants

Éducation rabbinique : Un peu d’humour sur la sexualité qui tourmente les jeunes pubères, Pascale d’Harmat est mère de famille et connaît ces choses là. Elle fait dire au rabbin du village : « Si vous évitez de poser les yeux sur le sujet de votre tentation, si vous refusez d’y penser, vous réfugiant dans les écritures saintes, l’activité physique, les bonnes actions, et que vous êtes cependant troublés en votre sommeil, cela n’est pas un péché » p.68. Pas bête, écouter les aînés est utile pour devenir un homme. A condition d’aimer les élèves et disciples, pas de les torturer d’interdits ni de les fouetter. « Les brebis écoutent la voix du bon pasteur, il les appelle chacune par leur nom. Il les conduit et marche à leur tête car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne s’enfuiront loin de lui… » p.90.

Éducation spirituelle : A 17 ans, Jésus à Joseph : « Je ne suis pas venu en ce monde pour former une famille de chair et de sang, mais une famille spirituelle, engendrée par l’Esprit » p.109. Message un peu téléguidé par la suite, mais une élévation de pensée qui veut refonder les relations humaines, ce qui demeure éternellement d’actualité. La « prière » est une méditation pour sortir de soi. « Tous les soirs, après le repas, Jésus s’isole pour prier » p.138. « C’est quoi, prier ? – C’est un élan de l’âme, c’est un cœur à cœur avec Dieu, c’est le silence absolu que l’on fait en son âme pour se mettre à l’écoute » p.364 « vous savez écouter, votre cœur est ouvert à tous, votre esprit curieux ne se contente pas des vieux préceptes mais cherche sans cesse à comprendre » p.416.Car « Dieu parle à tous les hommes, par ses œuvres, chaque jour. Mais les hommes ne l’entendent pas, ne le voient pas, car leur cœur est plein des soucis de ce monde » p.105. D’où l’exigence de prendre du recul, face au ciel, recueilli dans son cœur ou face à la page blanche d’un Journal. L’important est de rester ouvert, esprit libre, cœur attentif et instincts portés aux liens. « Continuez sur ce chemin, mais ne rejetez pas ceux qui marchent par d’autres sentiers. Respectez votre prochain, tout n’est pas aussi simple que vous le pensez, il n’y a pas les fils de lumière d’un côté et les fils des ténèbres d’un autre côté » p.151. Ne pas accepter sans exercer son esprit critique, cette intelligence qui fait l’humanité. « N’est-ce pas à la question, non à la réponse, que l’on juge de l’intelligence et de l’instruction d’un disciple ? » p.169. Même contre les dogmes, la tradition établie ou l’opinion commune. L’important n’est pas de suivre ni d’imposer, l’important est de convaincre. Toute la démocratie naît dans cette démarche qui vient des Grecs et qui a fort influencé la Palestine du 1er siècle avant. « Pour le fou, l’homme sensé représente un grand danger » p.358.

Prière, amour, attention sont peut-être les mots-clés du Message. La beauté du monde et des êtres élève l’âme, le cœur et les instincts. Célébrer la vie mobilise tout le corps, du sexe à l’intelligence en passant par le cœur. Nietzsche n’a pas dit autrement, bien qu’auteur d’un Antéchrist. Il répudiait d’ailleurs plus l’institution cléricale et sa morale dogmatique que le personnage même de Jésus, prophète inspiré.

Ce roman, d’imagination fertilisée par la connaissance théologique et par l’intuition des êtres, est un bonheur de lecture. Croyant ou non, chrétien ou non, vous ne serez pas insensibles à l’épanouissement d’un être d’exception, qui observe plutôt que de juger, qui apaise plutôt que d’agacer, qui élève le débat sans cesse au-dessus des turpitudes immédiates. Lisez ce roman original et très humain, même si vous ne croyez pas.

Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées, préface du père Emmanuel Gougaud, curé de la paroisse de Montesson dans les Yvelines, éditions Claire Fontaine, décembre 2012, 471 pages, €24.25 / SARL éditions Claire Fontaine de Montesson, 6 rue des Petits Champs, 78368, Montesson. SIRET 503 978 702. contact@editions-claire-fontaine.com

Restent quelques scories à corriger, tel l’usage de mots incongrus au 1er siècle : « lyncher » (la loi de Lynch date du Far West…), « OK », « les plus démunis » (qui rappelle la scie politique Royal), ou cette horreur orthographique de « sans tâche » p.142, alors qu’une tache ne prend pas d’accent ! Sans parler des majuscules erratiques : aucune aux noms de peuples comme Juif ou Romain (on écrit les Juifs – nom – mais le peuple juif – adjectif), mais une majuscule aux dieux multiples des Romains (alors qu’on n’en met qu’à Dieu tout seul), ou encore l’excès de majuscules  (JE SUIS) lorsque Jésus dit Je suis ou selon Son nom…

A propos de l’auteur :

Pascale d’Harmat est le pseudonyme d’une femme d’affaires, responsable grands comptes d’une multinationale française. Il est aisé de trouver son vrai nom, mais l’usage du pseudonyme est parfaitement légitime lorsque l’on veut séparer vie professionnelle et vie privée – ce pourquoi je ne m’étendrai pas. Pascale (prénom choisi comme espérance) d’Harmat (allusion à une résistance héroïque ?) a donc vécu dans de nombreux pays, tant en Europe que sur le continent américain, enrichie des cultures rencontrées. Outre les affaires, elle a suivi une formation en théologie pour enseigner aux adolescents et étudiants. Elle a aussi plusieurs enfants, désormais largement adolescents, comme en témoigne ce roman et le reste de son œuvre. Car cette personnalité attachante a aussi publié des contes (1992, Contes de Claire Fontaine), produit une pièce de théâtre (1994, Les Fils du Royaume), et rédigé en 2007 un Dialogue avec Dieu. En tout une quarantaine d’ouvrages dont une dizaine traduits en anglais. L’auteur a été plébiscité lors de sa séance de signature pour Nazareth en avant-première à Montesson : 198 livres vendus en une journée dans la communauté catholique. Elle le mérite amplement.

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Nietzsche et le futur XXème siècle

Frédéric Nietzsche est mort en 1900 mais il a eu l’intuition du XXème siècle bien mieux que Karl Marx. Il critique la victoire des esclaves sur les maîtres depuis le christianisme. Le socialisme, la rébellion des masses dominées qui appellent ‘liberté’ leur propre domination, l’égalitarisme forcené induit par l’utopie démocratique, tout cela lui répugne profondément. Nietzsche est un aristocrate de l’esprit ; il voit dans la discipline et dans l’effort la seule voie pour forger des valeurs. Pour lui, vivre n’est pas passivement exister mais créer, agir, procréer. Tout ce qui vit veut être plus et mieux ; il appelle cet instinct devenu passion et accepté par l’esprit : « volonté de puissance ». Dire ‘oui’ à la vie, c’est vouloir ce qui arrive ici et maintenant – le contraire du ressentiment qui en appelle à l’au-delà ou à l’avenir radieux. Dire ‘oui’, c’est donc être libre, enfant, créateur de valeurs.

Son siècle scientiste et socialiste ne lui semblait pas la meilleure voie pour parvenir à cette acmé de civilisation tel qu’Homère l’avait connu. Loin de la mesure grecque, la démesure du XIXème siècle l’effrayait. Démesure bien présente dans la philosophie totalisante d’un Hegel et d’un Marx qui allait susciter Lénine et Mao, dans l’essor industriel qui déracinait les paysans pour en faire des prolétaires urbains, chez les savants fous de la chimie qui allaient inventer les gaz de la Première guerre mondiale puis le traitement bureaucratique de la question juive, la tuerie mécanique dès la guerre de Sécession amplifiée en 1914 puis atteignant son apogée à Hiroshima et Nagasaki. Démesure niée par la nonchalance « humaniste » des sceptiques.

Pour Nietzsche, toutes les idées sont naturelles, elles ne viennent pas d’un ailleurs moral, du « ciel des idées » de Platon, mais d’un tempérament. Dans Par-delà le bien et le mal, il écrit : « Le scepticisme, en effet, est l’expression la plus intellectuelle d’une disposition physique assez fréquente vulgairement appelée neurasthénie et débilité nerveuse ; il apparaît chaque fois que se produit entre des races ou des classes longtemps séparées les unes des autres un croisement décisif et soudain. Dans la génération nouvelle qui reçoit en quelque sorte par héritage dans son sang des normes et des valeurs diverses, tout est désordre, trouble, velléité ; les facultés supérieures deviennent une entrave, les vertus elles-mêmes s’empêchent mutuellement de croître et de s’affermir. Le corps et l’âme manquent d’équilibre, de centre de gravité, d’aplomb. Mais ce qui chez ces métis s’altère et dégénère le plus profondément, c’est le vouloir ; ils ignorent l’indépendance dans la décision, le plaisir hardi de vouloir ; jusque dans leurs rêves, ils doutent du ‘libre-arbitre’. » Ne hurlez pas au politiquement correct en lisant les termes « race » et « sang » : c’était la façon d’époque de traduire ce qu’on euphémise en « culture » et « éducation ». Lisez plutôt cette vérité que tout mélange induit le doute. Dans les époques de brassage multiculturel, qui reste sûr de soi, sinon les primaires ? Ceux qui se piquent de penser, au contraire, relativisent.

Et c’est bien ce qui nous arrive. La mondialisation induit le politiquement correct. Qui ose encore penser que les Chinois, les Arabes ou les Brésiliens sont différents, donc inassimilables à notre façon de voir les choses ? On parle de respect des cultures avec ce chuchotement hier de mise à l’église. Cela paraît moral. Et ça l’est s’il y a considération de l’un pour l’autre et non pas assimilation dans un melting-pot vaseux. Ce pourquoi il reste encore des États et pas un gouvernement mondial unique. Mais ça ne l’est pas quand l’immigré qui veut vivre en nos pays est tellement mis sur piédestal par l’élite craintive de manquer de « respect » qu’il en vient à imposer ses mœurs sans que la majorité des natifs n’ait plus le droit à la parole. Le scepticisme, cet autre nom du relativisme, est un abandon. Surtout pas de vagues ! Composons, transigeons, ne soyons plus nous-mêmes mais mi-figue mi-raisin…

« Il y a pour cette maladie les plus beaux atours mensongers, et par exemple la plus grande part de ce qu’on étale en vitrine sous le nom d’objectivité, d’esprit scientifique, d’art pour l’art, de connaissance pure et désintéressée ; tout cela n’est que paralysie du vouloir et scepticisme généralisé. C’est là, je l’affirme, mon diagnostic de la maladie européenne. » Sauf que l’objectivité ne sert qu’à l’analyse, pas à la décision. Que l’esprit scientifique permet de disséquer les arguments et de calculer les coûts et les bénéfices, pas à faire une politique. Que l’art est éminemment individuel et que la littérature ne dit rien sur comment gouverner des citoyens concrets. Énoncer dans l’abstrait que toutes les cultures se valent est juste ; mais dans le concret, ici et maintenant, toutes les cultures ne se valent pas pour les citoyens français. Ceux-ci préfèrent la leur, née de l’histoire et acceptée par éducation et habitude. Non qu’ils ne soient pas ouverts à la pizza, au couscous, au big mac ou aux rouleaux de printemps – mais de temps en temps, pas par obligation. Il y a même un « patrimoine de l’immigration » comme l’affirme un récent colloque mais les citoyens français ne veulent pas élire des Grands électeurs comme aux États-Unis, ni être régis par un parti unique comme en Chine, ou par un roi comme en Arabie Saoudite. La mystique républicaine, ça existe – et pas ailleurs !

Or les coutumes différentes auraient tendance à devenir des « droits » : ne pas se baigner en slip, ne pas marcher en ville torse nu, se voiler le visage quand on est femme, ne pas manger de porc à la cantine, ne plus boire d’alcool, etc. Pourquoi ? Parce que la majorité est sceptique, ennuyée des tracas et laisse faire les dirigeants démagogues qui cherchent des voix chez les nouveaux immigrés. Nietzsche l’avait vu : « Plus grave et plus fréquente dans les pays de vieille civilisation, elle disparaît [la volonté] dans la mesure où, sous le vêtement flottant de culture occidentale, le ‘barbare’ revendique encore (ou de nouveau) ses droits. » Ledit barbare n’est pas forcément extra-européen, qu’on en juge :

« C’est donc dans la France d’aujourd’hui, [1886] (…) que le vouloir est le plus faible ». Il est plus fort en Allemagne surtout du nord, plus fort encore « en Angleterre, en Espagne et en Corse ». Mais c’est en Russie « que cette force a été depuis longtemps accumulée et mise en réserve ; c’est là que la volonté, force d’affirmation ou de négation, on ne sait, attend menaçante l’heure de se ‘libérer’. »

Pas mal vu pour un philosophe très peu économiste ! La montée de la Prusse qui allait aboutir aux deux guerres mondiales, la faiblesse de la France qui n’a pu vaincre mais seulement résister en 14 – avec l’aide des Anglais, des Russes et des Américains – en attendant que l’Allemagne se mine, la préservation de l’île Corse dans sa culture jusqu’à nos jours, enfin l’essor formidable de la Russie – tout cela était bien vu ! Et, paradoxalement, c’est bien la Résistance française entre 1941 et 1945, puis le surgissement du général de Gaulle, qui ont régénéré la France bien mal en point. Devenu Président en 1958, de Gaulle a décidé contre les sceptiques, les relativistes, les hésitants : indépendance de l’Algérie, force de frappe, redressement économique. Finie la neurasthénie ! D’ailleurs, depuis lors, la démographie se porte bien en France. Beaucoup moins en Allemagne et en Italie, ces deux vaincus de la guerre.

Et l’URSS a fait l’Europe. L’union n’a pu se créer que parce que le danger de l’Est était menaçant. Nietzsche le souhaitait déjà en 1886, pas nationaliste allemand pour un sou : « Je souhaiterais plutôt (…) une aggravation telle du danger russe que l’Europe eût à se résoudre à devenir elle aussi menaçante, c’est-à-dire à se forger par l’organe d’une nouvelle caste dominante européenne une volonté unique, un long et redoutable vouloir qui pût se fixer des fins à échéance de plusieurs millénaires ; ainsi prendrait fin la comédie qui n’a que trop duré, la division de l’Europe en petits États (…) Le temps de la petite politique est révolu, le prochain siècle déjà amènera la lutte pour la domination universelle, l’obligation de faire une ‘grande politique’ » §208. Ajoutons que l’Union européenne trouve un second souffle, surtout dans la zone euro, avec la crise financière. Depuis 2007, l’Eurozone avance.

C’est toujours le danger qui force les décideurs à prendre enfin des décisions. Même si c’est avec réticence et en traînant les pieds par scrupules de sceptiques !

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Hellénisme et christianisme selon Camus

Dans son diplôme d’études approfondies de philosophie, écrit en 1936 sous le titre ‘Métaphysique chrétienne et néoplatonisme’, Albert Camus tente de comprendre le christianisme au regard des Grecs et d’opérer comme une synthèse de la ‘mentalité’ méditerranéenne.

« C’est ainsi qu’on peut mettre à jour chez les Grecs et les Chrétiens des attitudes devant le monde irréconciliables. Tel qu’il se formule vers les premiers siècles de notre ère, l’hellénisme implique que l’homme peut se suffire et qu’il porte en lui de quoi expliquer l’univers et le destin. Ses temples sont construits à sa mesure. En un certain sens, les Grecs acceptaient une justification sportive et esthétique de l’existence. Le dessin de leurs collines ou la course d’un jeune homme sur une plage leur délivrait tout le secret du monde. Leur évangile disait : notre Royaume est de ce monde. C’est le « Tout ce qui t’accommode, Cosmos, m’accommode », de Marc Aurèle.

Cette conception purement rationnelle de la vie, – le monde peut être tout entier compris – conduit à l’Intellectualisme moral : la vertu est chose qui s’apprend. Sans toujours l’avouer, la philosophie grecque fait du sage un égal de Dieu. Et Dieu n’étant qu’une plus haute science, le surnaturel n’existe pas : tout l’univers se contre autour de l’homme et de son effort. Si donc le mal moral est une ignorance ou une erreur, comment insérer dans cette attitude les notions de Rédemption et de Péché ?

Au reste et dans l’ordre physique, les Grecs croyaient encore à un monde cyclique, éternel et nécessaire, qui ne pouvait s’accommoder d’une création ‘ex nihilo’ et partant d’une fin du monde. »

Pour ma part, ayant été endoctriné chrétien petit, avant de l’être marxiste adolescent, j’ai rejeté toutes ces illusions morales. Je ne crois ni en l’Ailleurs, ni en la Vérité comme absolu inscrit dans le ciel des Idées. Je crois au contraire que ces illusions sont dangereuses pour l’homme d’ici et de maintenant. On massacre toujours pour « obéir à Dieu » ou « créer l’Homme nouveau » et l’on promet toujours de raser gratis… demain. Ce qui m’importera toujours est l’aujourd’hui et mon prochain.

J’ai donc jeté par-dessus bord ces illusions dangereuses.

D’abord parce qu’elles ne permettent pas de vivre au présent mais seulement de récriminer sur ‘ce qui devrait être’ d’un avenir fumeux.

Ensuite parce qu’elles tendent à l’autoritarisme, sinon au totalitarisme, de ceux qui sont persuadés d’avoir raison contre les autres. Ils considèrent les autres hommes, pourtant égaux en dignité, comme des sous-citoyens, des ignorants primaires à l’âme d’enfant, incapables d’être adultes à part entière, aliénés par leur condition où atteints par hérédité de bêtise incurable. C’est malheureusement le lot des curés, des imams et des militants socialistes de vouloir imposer les vérités révélées par Moïse, par Jésus, par Mahomet ou par Marx, au commun des mortels. Dieu nous préserve des ‘missionnaires’ !

Je crois, comme Camus, que « l’homme peut se suffire et qu’il porte en lui de quoi expliquer l’univers et le destin. » Il construit un monde à sa mesure. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse chercher à dominer, à jouer à l’apprenti sorcier, ou à se prendre pour Dieu. Il est certes des choses dans le monde, Othello, qui dépassent toute la philosophie. Il est des mystères, dans l’esprit humain même, que les sages tibétains ou les moines zen découvrent comme le firent certains soufistes musulmans ou mystiques chrétiens. Mais restons dans ce monde-ci puisque nous sommes incapables, sauf présomption ou soif luciférienne de pouvoir, d’en concevoir un autre.

« Le surnaturel n’existe pas » car tout est inclus dans la nature – y compris ce qu’on ne comprend pas. Donc « la vertu est chose qui s’apprend » (alors que la morale, toute extérieure, s’impose), Aristote le disait déjà. La discipline zen comme la voie taoïste, l’éveil bouddhiste ou la simple éducation humaniste, sont des pistes bien plus généreuses que l’obéissance passive aux dogmes des religions du Livre, Marx inclus, soi-disant révélées un jour à de rares clercs qui en conservent les arcanes pour imposer leur pouvoir.

Albert Camus, Métaphysique chrétienne et néoplatonisme, 1936, Pléiade OC t.1 p.1000, €67.45

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Nietzsche succède aux romantiques

Frédéric Nietzsche est un philosophe qui remet les choses à leur place : l’esprit commande à la conscience, mais l’être entier est soumis aux instincts et aux passions. Sa force vitale vient d’eux. Que serait la tête sans le cœur et le ventre ? Nietzsche rééquilibre l’humain, que la Réforme et les Lumières avaient fait dériver vers le seul rationnel. En ce sens, Nietzsche est un successeur des romantiques allemands.

Ceux-ci ont insisté sur l’irrationnel en réaction à la raison absolue des Lumières et au raisonnable de la religion réformée. Ils s’opposent au scepticisme et à l’épicurisme des classes dominantes de leur temps. La vie, le destin, la mort, sont trop « sérieux » pour être laissés à la pensée de cour… On retrouve cela de nos jours chez les socialistes et les écologistes. Autant les grands bourgeois sont volontiers tolérants, épicuriens et sceptiques, autant l’écolo est hanté par les catastrophes climatiques et la mort de la terre, autant le socialiste est obsédé par l’égalité pure et parfaite, ceux qui ont moins que d’autres lui donnant comme des hémorroïdes.

Le romantisme allemand se voulait dans la tradition populaire : mystique de maître Eckhardt, révolte anticatholique, baroque, Sturm und Drang. Goethe opposait au rationalisme le démoniaque : ce que notre raison se refuse à résoudre. Faust est une tentative de chevaucher le tigre pour acquérir la liberté. Rêves, contes de fées, mythologie, chansons populaires, contiennent « l’âme du peuple », son instinct de vie dans les siècles. Les romantiques voulaient un retour à la pureté des origines, de l’enfance, la poésie comme résolution des secrets de la nature par l’image. Pour eux, la séparation entre le sensible et le spirituel est le péché capital. Retour au jardin d’enfance où présent, passé et avenir sont une seule et même réalité. Corps, âme et esprit sont en unité indissoluble, l’être humain doit tendre à une harmonie avec le grand tout.

Les Lumières sont le résultat de la Réforme et ont engendré la Révolution : la lutte contre catholicisme est devenue la lutte contre toute foi en même temps que haine contre la Bible et la pensée judaïque. Repousser la religion (ce qui relie) fait s’attaquer à tout ce qui enthousiasme : le sentiment, l’imagination, la poésie, la morale, l’amour et l’art. La rationalité mécanise le destin, rend raisonnable, prudent, modéré – vieux avant l’âge. Le romantisme est une réaction de jeunesse contre la génération rassise des pères et des vieux. C’est l’inspiration d’Hugo, les correspondances de Baudelaire, le rêve comme seconde vie de Nerval, la poésie de tous les sens de Rimbaud, le rêve de Breton, le futurisme, l’écriture automatique surréaliste, l’interprétation des rêves et le subconscient de Freud, l’an 01 de mai 68…

Dans le même temps, poètes, révolutionnaires et romantiques ont en commun de vouloir réaliser ici-bas le christianisme, l’amour par fusion de tous avec tous, frères au sein de la mère Nature. Ils ont le goût de l’amour et d’être aimés car ils sont faibles devant la vie. Ce pourquoi ils déifient Rousseau, pour eux le premier romantique. Sa Nature est une Mère qui fonde une nouvelle religion des origines. Il revient d’ailleurs aux origines de l’inégalité pour fonder son contrat social.

De tout cela, Nietzsche se méfie. Il est contre les dogmes et les tu-dois romantiques ou révolutionnaires ne sont pas meilleurs que les tu-dois de la morale raisonnable. Ce qui mène les êtres vivants, dit Nietzsche, c’est leur force vitale. Instinct de vie qui est accepté par la conscience humaine et donc « voulu », non plus simple élan vital des plantes ou instinct de reproduction des bêtes mais volonté de puissance. Non par passion de dominer les autres, mais pour épanouir pleinement ses capacités d’être. Ce pourquoi il préfère au pleurard Rousseau le roi Frédéric II de Prusse, éclairé, cynique et railleur, ami de Voltaire. Le souverain considérait la langue allemande « comme juste bonne pour les chevaux » et Nietzsche est bien près de le croire, lui qui se dit non-allemand.

Il prend des lubies romantiques ce qui lui convient, pas plus.

  • Union avec la nature et l’entourage ? Certes, comme des forces qui se reconnaissent et jouissent de s’étendre – pas pour s’y oublier.
  • Communion, mysticisme, interdépendance avec Gaia ? Certainement pas ! La nature n’est pas une volonté mais une indifférence; il n’existe aucune morale « naturelle » autre que celle de tout simplement… vivre. Avec la reconnaissance qu’esprit, passions et instincts sont naturellement liés.
  • Magie, surnaturel, au-delà de la raison humaine ? Au-delà oui, mais sans nier la raison. La magie uniquement comme masque pour l’art ou la politique. Ne pas être dupe : les meilleurs sociétés sont celles qui disciplinent la masse et encouragent les forts ; pour Nietzsche, l’élitisme est un devoir. Que les meilleurs gagnent, ils en feront profiter la société et l’espèce humaine tout entière. Ce pourquoi, comme les romantiques, il aime bien le moyen âge, mais sans avoir comme eux la nostalgie du catholicisme.

Il croit, comme les romantiques, qu’esprit et nature, âme et corps, sont inséparables. Pour lui, comme pour les romantiques, poètes et amants sont sur-humains ; ils transcendent par leur force la petite vie de vache à l’étable qui est le lot de la plupart. Nietzsche, comme les romantiques allemands, veut rendre leur sens originel aux mots, enchanter la parole (il est philologue d’origine). Mais la métaphore plus que le rêve, ou la musique plus que le raisonnement, sont pour lui un moyen de communication entre univers visible et invisible – ou plutôt entre l’univers conscient et les forces souterraines.

Nietzsche est en accord avec la plupart des romantiques allemands sur nombre de sujets :

  • Novalis : Tout le mal vient de la pensée consciente qui réduit, trop sûre de son propre pouvoir et fermant ainsi l’accès à toutes les forces inexploitées dont le rêve nous indique l’existence. Freud piochera ainsi chez Nietzsche cette grande idée de l’inconscient qui nous gouverne.
  • Kleist, Görres : la séparation absolue du monde des sens et du monde de l’esprit est le péché suprême. Ce pourquoi la Morale actuelle est suicidaire pour l’espèce (et les écolos viennent à cette idée lentement).
  • Jean Paul : le printemps, avec ses forces jaillissantes et agissantes, fait naître l’univers. C’est l’instinct de vie qui pousse l’être à émerger à la lumière et à irradier sa puissance créatrice.
  • Novalis : il faut l’ingénuité de l’enfant pour étudier la nature. « L’enfant est innocence et oubli, premier mouvement », dira Zarathoustra, l’ultime métamorphose après le chameau et le lion.
  • ETA Hoffman : la musique est l’expression la plus parfaite des aspirations humaines ; l’art est moyen de connaissance. C’est dans la musique que Nietzsche voit la naissance de la tragédie.
  • Hölderlin : amour brûlant pour la vérité, protestation exacerbée contre l’injustice. Sauf que, pour Nietzsche, la vérité est construite et jamais absolue, et que l’injustice majeure est celle de la morale des esclaves qui s’impose à celle des forts, au détriment du droit à exister, à s’épanouir et à faire avancer l’espèce humaine.

Nietzsche romantique ? Non pas, mais il a puisé à cette source vivifiante sa puissance et nombre de ses convictions, par-delà les idées mêmes.

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François Cheng, Cinq méditations sur la beauté

J’ai eu l’occasion de rencontrer François Cheng. Il est un petit Monsieur modeste et avenant, tiré à quatre épingles, et un grand homme. Il a eu du mal à écrire ce livre intitulé ‘Cinq méditations sur la beauté’. Il lui fallait des visages ; ce court essai est donc né de conférences prononcées en public puis retravaillées par l’écriture. Pour lui, la beauté est l’expression de la bonté et l’on ne peut percevoir la bonté que par les êtres. Pour en parler, il est nécessaire de les avoir devant les yeux.

A une inévitable question triviale, qui demandait quel était le « truc » qui permettait de percevoir le beau dans l’agitation de la ville, la misère des trottoirs et l’air renfrogné de la foule, il a eu cette réponse : « il est certain que, pour percevoir la beauté, il faut un travail sur soi. La beauté ne vient pas d’elle-même comme un dû, il est nécessaire de se mettre dans l’état d’esprit de la percevoir. » A question très française, réponse très chinoise : tout ne vient pas d’en haut ou de l’État, chacun doit y mettre du sien.

« J’ai dit cela à mes étudiants, j’ai vu des hochements de tête dubitatifs. Mais, un peu plus tard, certains m’ont dit qu’ils avaient médité cette remarque au premier abord dérangeante. Et que, désormais, ils regardaient les gens dans le métro autrement. » Comme quoi pour sentir le « souffle » du monde, il faut faire « le vide » en soi, c’est-à-dire, a précisé François Cheng « ne pas penser à rien, ne pas être endormi, mais accueillir les choses et les êtres tels qu’ils surviennent. »

De même, il oppose au précepte soixantuitard que « tous les goûts sont dans la nature » ou « à chacun sa vérité », les critères de « fausse beauté » qu’il définit par la séduction (publicité, propagande, illusion). La vraie beauté semble désintéressée et gratuite, plus encore : fondée sur la bonté. Le « beau geste » est une grâce, un don du principe de vie. La beauté est partout, même dans les bidonvilles, elle n’est pas un luxe mais est nécessaire à chacun, y compris aux plus démunis. Il y a de la beauté dans le sourire d’un enfant ou le regard d’une mère. La beauté est désir et élan vers l’autre.

Photo Izabela Urbaniak :

Et c’est alors que le physique d’une femme, l’épanouissement d’une fleur, le coucher du soleil ou le ciel étoilé permettent, un instant, de se trouver en accord avec le monde. La reconnaissance de la splendeur du monde nous renvoie à notre propre unité intérieure. L’univers a beau être très vieux, c’est pour chacun toujours « la première fois, l’unique fois ».

« Nous ne possédons pas la durée, mais nous vivons l’instant, qui est le vrai mode d’être de la beauté. » Chaque moment qui passe ne revient jamais, chaque être le perçoit de façon unique, à chaque fois nouvelle. La beauté ressentie personnellement est donc dans l’instant, pas dans l’éternité platonicienne ou monothéiste.

Au mal doit être opposée la beauté car celle-ci n’est pas l’inverse de la laideur mais une forme de bien et de vrai : ce qui justifie de vivre. Cependant, poursuivant Platon contre le Christianisme revu par Paul, François Cheng croit que « la passion charnelle reste la plus haute forme de quête spirituelle, elle est un aperçu d’éternité ». Car seules les rencontres permettent de s’épanouir, « la vraie passion est une quête, pas un emportement. »

François Cheng est né en Chine, il a étudié à Chongqing avant de pouvoir venir en France en 1948, grâce à l’UNESCO. Il a étudié la littérature, a traversé une période difficile d’emplois précaires avant d’enseigner à Langues O. « Lorsque je suis arrivé, en 1949, âgé d’à peine vingt ans, je me suis inscrit à l’Alliance française et j’ai étudié jusqu’au diplôme qui me permet d’enseigner le français à l’étranger. Je suivais également, et avec la même application, des cours à la Sorbonne. Et puis j’allais lire à la bibliothèque Sainte-Geneviève. » Les Académiciens ont accueilli ce calligraphe, peintre et poète en 2002 après un Grand Prix de la Francophonie 2001.

Sa culture expatriée, son existence longtemps précaire, son obstination au travail par amour des lettres, ont fait de lui cet homme modeste et ce grand Monsieur qui nous parle. « Je suis prêt à affirmer que c’est dans le langage que réside notre mystère », déclare-t-il, « sur notre terre, seule l’écriture permet de tendre vers le tout – de son vivant ». Taoïste et platonicien, il allie les deux traditions en autodidacte précis, intense et amoureux.  « J’ai essayé d’opérer une symbiose en moi-même en prenant la meilleure part des deux grandes cultures auxquelles j’ai eu affaire. » Dialogue avec la peinture occidentale, dialogue avec les écrivains et les penseurs. « En ce sens je suis un passeur, je fais passer en moi-même ces grands courants, j’essaie de réaliser cette symbiose qui obéit à une nécessité vitale, à une respiration de mon être. »

Comme quoi immigration ne rime pas forcément avec aliénation, elle peut être enrichissement à condition de faire un effort personnel. Non pour éradiquer en soi sa culture ancienne ou imposer sa propre religion, mais pour accueillir la culture nouvelle comme un supplément d’âme, une ouverture à l’être.

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, éd. augmentée 2008, Livre de poche 2010, 125 pages, €4.85

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Ainsi soient-ils ?

Le feuilleton catho sur Arte le jeudi soir qui vient de diffuser ses derniers épisodes, sponsorisé par Le Monde et Allociné, m’a laissé dubitatif. Certes, j’ai « fait une croix sur mes jeudis soirs », comme il est dit dans la pub. Mais la série commence bien et termine mal. Elle débute par la quête sympathique de cinq jeunes apprentis prêtres, réunis au séminaire parisien des Capucins ; elle s’achève par le chaos intégral, disons-le même, par la bouffonnerie. Le catholicisme n’est peut-être pas reluisant, mais une spiritualité existe. Force est de constater qu’elle est totalement absente de ce feuilleton.

Construit à la manière brouillonne d’aujourd’hui (on essaye « l’écriture » et on compose au montage), la série est mieux inventée et mieux créée que Plus belle la vie, mais en garde tous les défauts : le superficiel, le zapping permanent, l’absence de profondeur des acteurs, même mis dans des situations invraisemblables. L’acteur venu direct de FR3, Emmanuel (David Baiot), est d’ailleurs le plus inconsistant des cinq personnages. On se demande pourquoi il a choisi le catholicisme, alors qu’il est d’une famille adoptante « normale » ; on se demande pourquoi il est effaré de se découvrir pédé comme un phoque alors que c’est tellement tendance ; on se demande pourquoi il a choisi l’archéologie alors qu’il « désire » tant les autres (du même sexe). Son amant sans père, Guillaume (Clément Manuel), à la mère soixuitattardée, ne « choisit » la prêtrise que pour fuir les bonnes femmes et la vie normale de couple.

Le trio plus consistant offre une belle brochette de naïfs, séduits par l’aspect social dans les ors et les pompes, sans voir plus loin que le bout de leur nez. Il y a un millénaire et demi que l’Église catholique a choisi clairement la voie du pouvoir et de la politique, au détriment de l’entraide et de la spiritualité. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire… Yann (Julien Bouanich) émerge à peine de son village breton, sorte de lande archaïque si l’on en croit les scénaristes, où mère au foyer et père au conseil municipal font vivre un catholicisme de tradition coincée et sans histoire. Raphael (Clément Roussier) est dégoûté de son milieu haut-bourgeois, de la veulerie de son père dans la finance et des magouilles au nom du fric ; de plus, son meilleur copain lui a piqué la fille qu’il aimait – vous parlez de motivations pour devenir prêtre ! José (Samuel Jouy) a tué un homme dans la sordide banlieue de Toulouse (si connue depuis Merah…) et fait de la prison ; il veut expier au service des autres car il connaît la vraie misère – lui est probablement le plus véridique du lot.

Mais au final, il en reste trois. José se fait descendre (quoi que « même pas mort », si l’on en juge par les derniers soubresauts des dernières images…). Emmanuel retourne à l’archéologie, mais sans vouloir même renouer avec un ancien condisciple (comprenne qui pourra…). Raphael choisit l’église contre le monde, et l’on prévoit qu’il sera aussi arriviste que les évêques et cardinaux en place. Guillaume reste dans l’Église parce que son éducation l’a rendu moralement invertébré et qu’il a besoin d’un carcan pour se construire. Yann, déçu que son ex-copine scoute envisage de faire sa vie avec un autre (à qui la faute, hein ?…), sera prêtre par dépit, pour ne pas recommencer l’existence terne de ses parents conventionnels.

Où est donc l’Appel de la foi ? Cela existe-t-il encore ? Ou bien la brochette de scénaristes, metteurs en scène, monteurs et producteurs du générique dont beaucoup ne paraissent pas catholiques est-elle laïcarde, acharnée à gommer par idéologie toute trace d’élévation ? En guise d’appels, nous avons l’appel de la camomille, l’appel de la chatte et l’appel du chef. Ce sont les trois moments désopilants de l’ensemble des épisodes, on les croirait écrit par Audiard…

  • L’appel de la camomille est celui d’un pape sénile qui préfère les ordres maternants de sa nonne de service à une décision diplomatique avec la Chine.
  • L’appel de la chatte est celui de Yann, qui croit avoir « trouvé Dieu » dans une église fraîche, alors qu’il revient d’une marche scoute avec sa cheftaine Fabienne, qui prie avec lui. Yann : « C’est là que, soudain, j’ai entendu l’appel de Dieu. » La chanteuse droguée qui l’a dépucelé entre deux cours du séminaire : « Ça va, j’ai compris, c’est l’appel de la chatte, pas compliqué à comprendre ! Elle était à côté de toi, vous étiez heureux, elle était en short comme toi… »
  • L’appel du chef est résumé par Yann encore, le naïf sympathique du feuilleton avec son air de Tintin. Face à l’un des policiers appelés au séminaire pour déloger les sans-abris que José a accueilli par charité chrétienne, il lui lance « écoute ton cœur ! », puis il précise : « mais il a préféré écouter son chef et je m’en suis pris une ». L’appel du chef est aussi celui de Dom Bosco (Thierry Gimenez), le Dominique ébahi d’admiration devant son supérieur Fromanger (Jean-Luc Bideau), puis abasourdi de s’apercevoir qu’il bidouille la comptabilité, donc prêt à servir avec rigueur et discipline l’ordure de cardinal Roman (Michel Duchaussoy) qui le nomme calife à la place du calife.

Certes, les séminaristes sont dans le siècle, avec tentations de la chair, avortement, drogue, misère du monde et obstacles politiques. La scène à l’université, où une secte gauchiste « au nom de la liberté d’expression » veut empêcher ces étudiants catholiques affirmés d’avoir cours en même temps qu’eux est un moment d’anthologie sur l’intolérance de gauche, toute maquillée de grands mots humanistes. Mais l’Église apparaît confite dans la tradition millénaire, fonctionnant en cercle fermé, autoritaire et hiérarchique, mentalement archaïque, où les femmes sont considérées comme des nonnes à tout faire.

Seul Jean-Luc Bideau en charismatique supérieur du séminaire des Capucins s’élève au-dessus des élèves, des pères suiveurs comme des cardinaux. Il est venu à la calligraphie chinoise par la mystique, dit-il (tout à la fin…). Las ! Il détourne de l’argent, sans qu’on sache pourquoi. Peut-être est-ce pour le bien ? Par blocage de la bureaucratie d’église ? Pour pallier aux déficiences d’entretien des bâtiments ?

Il y a de beaux moments d’émotion dans les premiers épisodes, des confrontations aiguës avec la réalité, la mise en lumière exemplaire des faiblesses de chacun. Mais le dernier épisode clownesque gâche un peu l’ensemble. On dit qu’une Saison 2 est en préparation, souhaitons qu’elle tombe moins dans le « message » Grand-Guignol et qu’elle laisse un peu la place à la vérité des vrais catholiques eux-mêmes. Pourquoi les créateurs ne prendraient-ils pas conseil – non de l’institution Église – mais des pratiquants au ras du terrain ?

Ainsi soient-ils sur Arte TV

Ainsi soient-ils – Saison 1, DVD Arte Video, 24 octobre 2012, 8 épisodes de 55 mn, €27.99

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Être riche selon Rousseau

Article repris par Actualité999.

Jean-Jacques Rousseau est partisan de l’aisance, pas de la richesse. La première est morale, la seconde matérielle ; mais la différence réside surtout en la modération : avoir selon ses besoins, mais pas le superflu induit par la vanité. Il donne en exemple Julie et son mari Wolmar. « En entrant en ménage, ils ont examiné l’état de leurs biens ; ils n’ont pas tant regardé s’ils étaient proportionnés à leur condition qu’à leurs besoins, et voyant qu’il n’y avait point de famille honnête qui ne dut s’en contenter, ils n’ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu’ils ont à leur laisser ne leur put suffire. Ils se sont donc appliqués à l’améliorer plutôt qu’à l’étendre ; ils ont placé leur argent plus sûrement qu’avantageusement… » Améliorer, pas étendre ; placer sûrement, pas avantageusement. Autrement dit gérer son patrimoine comme on cultive son jardin : du travail, pas de risques, de la vigilance.

Pour Jean-Jacques, ce qui importe dans la vie est d’être avant tout heureux. Méthode en trois étapes :

  1. L’argent fait bien le bonheur, sur la base de la subsistance. Ce qui vient en surplus est « luxe », une jouissance qui tient à l’opinion des autres, au paraître social, à la vanité.
  2. Le vrai luxe selon Rousseau n’est pas matériel mais sentimental : ce sont les plaisirs en famille et avec les amis, la gaieté, le sourire, l’exercice du corps et de l’esprit, l’amour, le jouir dans la nature, des grands paysages romantiques au jardin soigneusement dompté. Pas d’ascétisme mais une « volupté tempérante », se retenir pour jouir mieux et plus profond.
  3. L’aisance ne saurait être complète si règne alentour la misère. Chacun doit donc y prendre sa part, sans prétendre jouer à Dieu et tout résoudre. Julie fait la charité, avec diligence mais intelligence. Elle fait œuvre de discernement dans les dons, sans se défausser par l’argent. Elle compatit et elle mesure, selon la raison, ce qu’elle donne – et à qui (pas à tout le monde). La bourse doit être complétée par le temps et les soins aux autres. Le matériel ne saurait remplacer le sentiment ni la morale.

« Il est vrai qu’un bien qui n’augmente point est sujet à diminuer par mille accidents ; mais si cette raison est un motif pour l’augmenter une fois, quand cessera-t-elle d’être un prétexte pour l’augmenter toujours ? » C’est affaire de mesure, sur l’exemple des Anciens. La tempérance est une vertu, l’excès une démesure, l’hubris des Grecs qui encourait le châtiment des dieux. « L’insatiable avidité fait son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de chercher la sûreté ». Rousseau n’aurait pas aimé le terme « spéculer », mais il avoue pourtant que « la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard » – ce qui est la fonction même de la « spéculation ». Le speculum est le miroir latin, et spéculer veut dire que l’on réfléchit sur ses actions pour mesurer le risque qu’on prend, risque qui est affaire du hasard. Point trop n’en faut… mais il en faut. Rousseau ne condamne pas l’argent, mais l’avidité qu’on en a et l’usage qu’on en fait. Encore une fois ce qui compte pour lui n’est pas le matériel mais le moral.

Il décrit dans ‘La nouvelle Héloïse’ le couple du bonheur, fondé sur mari et femme plus enfants, mais aussi sur l’ancien amant devenu ami des deux, et sur la cousine devenue veuve, qui vient élever son enfant en famille. Tout, dans le roman, concourt au bonheur. Rousseau décrit sa Thébaïde, sa demeure idéale, autarcique mais ouverte, fondée sur les sentiments mais domptés, rationnellement gérée mais sans contraintes. « Les maîtres de cette maison jouissent d’un bien médiocre selon les idées de fortune qu’on a dans le monde ; mais au fond je ne connais personne de plus opulent qu’eux. Il n’y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu’un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l’homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre ; tel est gueux au milieu de ses monceaux d’or. Le désordre et les fantaisies n’ont point de bornes, et font plus de pauvres que les vrais besoins » 5-2 p.529ss

Jean-Jacques Rousseau vient d’exposer ce que je ne cesse de dire aux bobos ignares et bien-pensants, effarés que je puisse avoir rencontré plus d’enfants heureux à Katmandou ou dans l’Atlas qu’à Paris. Ils vivent de rien, vont en loques, mais connaissent le bonheur de l’amitié, des familles élargies et des aventures de la rue ou de la campagne. Ils ne sont pas laissés tout seul devant la télé ou Internet parce que les parents veulent « sortir » ou aller draguer. « Vivre avec 2$ par jour » est un slogan-choc du marketing associatif pour faire « donner » ; il ne signifie rien si l’on ne considère pas les conditions de vie. On ne vit pas à Paris avec 2$ par jour ; on survit largement à Katmandou pour le même prix. « Il n’y a point de richesse absolue ».

Paternaliste est Rousseau, jugeant de « la richesse » selon les maîtres possédants et leurs domestiques attachés. C’était avant l’industrie, mais beaucoup de salariés raisonnent pareil aujourd’hui. « Nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l’augmentation du bien commun ; les maîtres même ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environne ». Les « 12 milliards de trésorerie » de Peugeot devraient ainsi permettre de faire tourner une usine à pertes, selon les syndicats ouvriers. Les licenciés du volailler Doux en faillite ne « comprennent pas » qu’après avoir travaillé 25 ou 30 ans dans la société, « le patron » ne s’occupe pas d’eux personnellement. Cette façon de penser reflète celle de la société d’Ancien régime et n’a pas intégré l’économie industrielle, signe que l’enseignement français a de graves lacunes pour aider à comprendre le monde actuel. Je ne parle pas de la finance, qui est spéculation excessive hors des biens réels, mais de la bonne vieille économie d’industrie qui produit pour vendre.

On dira volontiers aujourd’hui que le monde de 1750 n’est pas celui de 2012 et que vivre en autarcie par faire-valoir direct de sa terre, dans une « pastorale » préindustrielle, n’est peut-être pas le mieux adapté à notre temps. Je souscris pleinement à cette critique, mais Rousseau a le mérite de mettre en valeur à la fois les principes du christianisme toujours en vigueur dans les mentalités françaises, et ce que j’appellerais la régression écologiste, qui est à l’écologie (science véritable) ce que l’idéologie est à l’économie : un discours social, un prétexte pour imposer ses hantises.

L’intérêt de Rousseau, outre qu’il écrit admirablement la langue classique et que c’est un bonheur de le lire, est qu’il met en scène des personnages touchants dans des paysages champêtres, revivifiant l’antiquité sereine dans un tout orienté vers la vie bonne. A l’heure où tous les discours actuels sont orientés vers l’effort, les restrictions, l’économie, le travail, le combat – rappeler que l’existence est faite avant tout pour être bien vécue est révolutionnaire. Et les retraités pourront utilement prendre des leçons de convivialité, de jardinage et de « loisir actif », auprès du fameux Jean-Jacques.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 794 pages sur 2051, €61.75

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