
Castoriadis fait partie de ces marxistes repentis qui ont su sortir de l’endoctrinement militant pour penser par eux-mêmes. Il faut dire que le destin de cet Européen est singulier : né grec à Constantinople en 1922, chassé par la purification ethnique des nationalistes turcs vers la Grèce, il entre dans les Jeunesses communistes à 15 ans contre le régime Métaxas puis adhère au parti en 1941 contre l’occupant nazi, avant d’opter pour les trotskistes. Émigré en France pour suivre des études en 1946, il devient économiste à l’OCDE jusqu’en 1970 où, après une formation, il s’installe comme psychanalyste freudien en 1973. Nommé en 1980 directeur d’études à l’EHESS, il meurt en décembre 1997 à 75 ans.
Le trotskisme va le faire évoluer vers la Deuxième gauche non stalinienne, surtout après la répression hongroise par les armées soviétiques en 1956. Il crée avec Claude Lefort le groupe Socialisme et barbarie dès 1946, qui prend son essor dix ans plus tard avec Georges Bataille, André Breton, Michel Leiris, Edgar Morin et Maurice Nadeau.
Ce recueil de textes courts permet d’aborder son œuvre simplement, sans jargon. La période embrassée propose tout d’abord un « itinéraire » en cinq textes, puis des « interventions » en vingt textes qui couvrent à peu près tous les thèmes de l’œuvre riche et diverse. Démocratie, partis politiques, marché, révolution, participation, mai 68, féminisme, immigration, racisme, gauche Mitterrand, guerre, religion, écologie – sont abordés selon les circonstances du réel, faisant de ces textes une pensée vivante. Une chronologie et une bio-bibliographie les replacent dans un itinéraire cohérent.
Ce qui intéresse Cornelius Castoriadis est l’humain dans ses relations avec les autres. La psyché ne serait rien sans la socialisation. Mais la socialisation est sans cesse tiraillée par le besoin de retrouver l’unité originelle égocentrée, fusionnelle avec le monde, où tout désir se confond avec le réel. Cet écartèlement psychique crée le religieux, l’artiste, le philosophe, le scientifique… qui cherchent tous, chacun selon leurs moyens, l’unité profonde de l’être. « La racine de la volonté est dans le désir : un désir qui est devenu conscient, réfléchi, délibéré, accepté comme volonté. D’autre part la pensée, en un sens, dépend de la volonté, parce qu’il faut ‘vouloir’ penser. (…) Il y a volonté d’élucider le monde de notre expérience. Et cette volonté est la condition de la philosophie » (Une trajectoire singulière, 1997)
Si les sociétés sont nécessairement historiques, elles se créent elles-mêmes en marchant. Elles ne sont pas déterminées (comme Marx le croyait) mais douées d’une certaine liberté institutionnelle que Castoriadis appelle « l’imaginaire social ». L’histoire faite et l’histoire se faisant entrent en constante dialectique, même s’il n’y a aucun but. Chacun se cherche, chacun s’adapte, les sociétés comme les humains. Il n’y a pas de transcendant, ni sacré, ni rationnel, mais simplement le mouvement. Comme l’a montré Nietzsche, à chaque groupe humain de poser ses propres normes, la condition ultime étant la survie.
Cette auto-organisation des sociétés née de l’autonomie des hommes est née en Grèce antique, avant d’être ravivée dès le XIIe siècle et surtout à la Renaissance, prolongée par les Lumières. L’égalité des pairs engendre les débats, fonde la démocratie, encourage la philosophie et la science – contre tous les déterminismes : biologiques, familiaux, claniques, communautaires, religieux. Les Lumières sont cependant porteuses d’une dérive d’orgueil, une croyance qu’il faut mettre en question : celle que le monde tout entier serait réductible à la mathématique, donc que la nature serait à terme entièrement maîtrisable. Le marxisme a véhiculé cette illusion au XXe siècle ; l’écologie la conteste.
Cornelius Castoriadis est pessimiste sur l’évolution de la société occidentale contemporaine, mais fait malgré tout confiance à la raison pour conduire la liberté humaine, pour chacun et pour la société. Encore faut-il le vouloir et ne pas céder à l’aboulie du statu quo ou de la sempiternelle « synthèse » : « Les gens aujourd’hui ne croient pas à la possibilité d’une société auto-gouvernée, et cela fait qu’une telle société est, aujourd’hui, impossible. Ils ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas le croire, ils ne veulent pas le croire parce qu’ils ne croient pas. Mais si jamais ils se mettent à le vouloir, ils pourront » (Une société à la dérive, 1993).
La politique – participation aux débats de la cité – permet de faire son histoire au lieu de la subir. Redonner du sens à la vie passe par le développement humain, pas par la seule croissance économique – dont la consommation pour elle-même est une aliénation. Mais si les citoyens avaient peur de la liberté, si les gens avaient peur des responsabilités ? « Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d’heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu’une simple ‘manipulation’ par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement – glissement – où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère ‘privée’ – et le système leur en fournit les moyens » (Une exigence politique et humaine, 1988).
Ce qui est vraiment « politique » est moins de penser une société utopique que de « faire », en créant les conditions d’une dynamique collective. Action et réflexion entreront alors en dialectique positive, se confortant l’une l’autre. Mais pour cela il faut articuler désir et volonté : « Je ne pense pas que les hommes se mobiliseront jamais pour transformer la société, surtout dans les conditions du capitalisme moderne, et pour établir une société autonome, uniquement dans le but d’avoir une société autonome. Ils voudront vraiment et effectivement l’autonomie lorsqu’elle leur apparaîtra comme le porteur, la condition, l’accompagnement presque, mais indispensable, de quelque chose de substantiel qu’ils veulent vraiment réaliser, qui aura pour eux de la valeur et qu’ils n’arrivent pas à faire dans le monde actuel. Mais cela veut dire qu’il faudra que de nouvelles valeurs émergent dans la vie social-historique » (Les significations imaginaires, 1982). Si la réflexion peut être enseignée par le système éducatif, engendrant la possibilité d’action, le désir qui irrigue la volonté ne peut être transmis, il faut qu’il vienne des individus dans la société.
Et cette autonomie, pour quoi faire ? Tout simplement comme les Athéniens : « la création d’êtres humains vivant avec la beauté, vivant avec la sagesse, et aimant le bien commun » (Les carrefours du labyrinthe II, 1986).
Je ne peux évoquer, dans cette note déjà longue, ni les polémiques sur la prépublication pirate en anglais qui a semble-t-il forcé la main à l’heureuse publication en français, ni sur l’ensemble des thèmes abordés par l’auteur au gré des événements. Il manque peut-être un index des thèmes traités, qui aiderait à entrer, mais chacun pourra y trouver, malgré le recul des années, ample matière à réflexion !
Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens et débats 1974-1997, 2005, Points 2011, 390 pages, €10.30


























































































Dix ans de blog !
Le 8 décembre 2004, sur l’invitation du journal Le Monde, j’ouvrais un blog : fugues & fougue. Ce curieux « journal intime » électronique venu des États-Unis était devenu à la mode avec l’élection présidentielle de George W. Bush et, dans la perspective des présidentielles à venir 2007. Comme pour renouveler l’intérêt des abonnements qui s’effritaient, le « quotidien de référence » voulait se brancher bobo.
Ma première note a porté sur le programme que je me proposais : « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. » Ma conviction était et reste toujours que « le monde est beau et triste ; les humains sont la plus grande source de joie et la pire source d’horreurs – nous ne sommes pas des dieux. Hélas. Retenons ce qui fait vivre. » Je m’y suis tenu, alternant lectures, voyages, témoignages et opinions. J’ai toujours pensé que le blog était l’alliance idéale entre écrit et oral, spontanéité et réflexion : « l’écriture devient dialogue, avec ce recul de la main qui fait peser les mots et garde l’écrit moins évanescent que la parole ».
Sauf que, comme beaucoup, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles, l’équivalent du bouton « j’aime » des rézozozios (avec l’option « va te faire foutre » en plus), une « réaction » plutôt qu’une réflexion. Au départ libertaire (toute opinion est recevable), je suis désormais responsable (directeur de la publication), donc attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spams et physing etc.) – que je censure désormais sans aucun état d’âme.
L’intérêt du blog a été multiple :
• M’obliger à écrire quotidiennement, donc à préciser ma pensée et à choisir mes mots, évitant de rester comme avant (et comme beaucoup) dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
• Exiger de moi un autre regard pour observer ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Écrire oblige, comme la noblesse, rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble. Donc pas d’émotion de l’instant, comme ces naïfs qui croyaient que j’émettais mes notes en plein désert, lors du voyage au Sahara !
• M’offrir l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie pour chroniquer), témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueur du monde.fr, puis d’autres).
• Donner aux autres – mes lecteurs – ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées). Enrichir, poser des questions, offrir une tentative de réponse.
Je pensais au départ échanger des idées ou des impressions de voyages en forum – bien mieux que la triste réalité… car j’ai plus donné que reçu. Peut-être parce que mon blog est resté généraliste et non spécialisé dans ces micro-domaines dans lequel les commentaires aiment à se développer (la cuisine, la politique, les hébergements, les complots…). J’ai été beaucoup repris – et c’est tant mieux (si l’on indique la source).
Les rencontres avec les blogueurs ont été intéressantes, dès avril 2005 au Café de l’Industrie à Paris, puis à Montcuq en août. Des amitiés sont nées, qui résistent parfois au temps (Jean-Louis Hussonnois (hélas parti trop tôt), Virginie Ducolombier, Yann Hoffbeck, Véronique Simon, Alain Ternier, Daniel Baudin, Guilaine Depis…) et d’autres non (Frédéric, Laurence, Huu, Céline, Philippe, José, Gérard, Katrine, Jean-Pierre, Jean-Marie, Lunettes rouges, Versac, Arthur…). Le « jouet » blog a vite lassé la majorité des bobos du monde.fr. Leur narcissisme a trouvé plus ludique et moins fatiguant de lâcher une phrase, une photo ou un lien vidéo sur leur fesses-book. D’autres ont voulu faire de leur blog et des réunions de « blogueurs de référence » quelque instrument au service de leur ambition politique. La dernière rencontre a coulé à Coulon en 2007 ; personne n’a semblé regretter depuis lors.
Dix années m’ont permis d’apprendre ce qui convient et ce qui plaît, même si je n’applique pas forcément les recettes intégrales du marketing. Il est nécessaire :
• « d’écrire blog » : c’est-à-dire court, voire en points-clés qui reviennent à la ligne
• d’illustrer : les images (prises par moi, reprise sur les moteurs, ou retravaillées) sont les principales requêtes qui font venir les visiteurs
• de donner toujours les références : soit en lien, soit à la fin (même si certains blogs « interdisent » d’être cités…)
• de varier les plaisirs offerts aux lecteurs : en variant les thèmes – tout en les regroupant en « catégories » pour la commodité (colonne de droite, après « commentaires récents ») – même si certains lecteurs pas très doués « ne trouvent pas » (il y a toujours le carré « rechercher », juste sous la pensée, qui permet de trouver ce qu’on veut dans le blog avec un seul mot-clé).
Je ne regrette rien, j’ai même été sélectionné dans les favoris du monde.fr… jusqu’au 17 novembre 2010 où lemonde.fr a planté tous les blogs. Sans rien dire avant deux jours entiers. L’explication donnée n’est pas plus intéressante : « Après vérification, il apparaît que certains éléments composant votre blog (photos ou sons) ont été effacés lors de cet incident et n’apparaissent donc plus. » Autrement dit, lemonde.fr n’a aucune sauvegarde, pas de back up. A se demander s’ils ont la compétence de leur ambition. Il fallait payer (l’abonnement au journal) pour bloguer. Malgré le plaisir des 2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans, c’en était trop. L’indépendance technique était indispensable.
Celle d’esprit aussi, car Le Monde prenait une tonalité « de gauche bien-sûr » tellement conventionnelle (intello-parisiano-bobo) que c’en devenait pénible. L’accaparement de Télérama puis du Nouvel Observateur ont ajouté à cette dérive de prêt-à-penser socialiste modéré bien « comme il faut ». On peut être de gauche sans être au parti socialiste ni lire Le Monde ou le Nouvel Observateur. On peut aussi ne pas être de gauche mais de droite ou du centre – ou d’ailleurs.
Argoul.com est humaniste et libéral, au sens des Lumières, volontiers libertaire mais pas naïf sur la nature humaine. Il n’est pas, pour moi, de fraternité sans liberté, alors que l’égalité ne permet aucun lien social quand elle est poussée aux extrémités jacobines ou collectivistes – ni, dans l’autre sens, du « j’ai tous les droits » anarchiste ou libertarien. Ce qui est trop souvent le cas ces derniers temps.