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Le normal-socialisme

La fin du népotisme et des oukases présidentiels, le retour aux corps intermédiaires, à l’indépendance de la justice : le règne commençant de François Hollande et de son Premier ministre Jean-Marc Ayrault, fils d’ouvrier du textile et méritocrate républicain, ressemble fort au radical-socialisme relouqué, une sorte de « normal-socialisme » pour président « normal », un bruit de fond politique dans la société française.

Mais prendre le pouvoir est une chose, l’exercer une autre. L’anti-sarkozysme primaire n’a jamais fait un projet, « revenir » sur les réformes de l’hyperprésident ne dessine aucun avenir… mais la fin de laborieuses économies budgétaires qu’il va falloir compenser par ailleurs. L’économie va mal dans la réalité et le déni va sans souci dans l’opinion de gauche. La mauvaise Grèce vient justement de se rappeler aux membres de l’Union. Elle refuse à la fois l’austérité et la sortie de l’euro, rejette son élite aux commandes et la discipline collective, ne veut pas payer d’impôts ni de tutelle budgétaire… D’où la montée des extrêmes, dits « populistes » pour dire leur immaturité violente : les gauchistes et les nazis, le Mélenchon et la Marine à la grecque. Avis de dérive possible à la gauche au pouvoir.

Contrer l’extrémisme veut dire donner des voix aux courants populaires. Cela passe par une dose de proportionnelle, peut-être, mais surtout par un rôle réévalué du Parlement où doivent être débattus dans la sérénité et la durée les grandes questions de société et d’économie. La « normalité » de la Vème République est que le président règne et que le Premier ministre gouverne, chef de la majorité parlementaire mais pas dispensé de ses avis. La normalité des institutions exige que les contrepouvoirs remplissent leur tâche sans interférence du politique, ni des partis, ni des ego des puissants. Cela passe aussi à la base par les associations, les syndicats, les débats publics, les référendums locaux, la presse locale, les blogs, les réseaux sociaux… Être citoyen, c’est participer, pas se retirer dans l’entre-soi en remâchant ses rancœurs sur le « tous pourris » ou « l’État PS ».

Le socialisme Hollande n’est pas le socialisme Mitterrand et 2012 n’a rien à voir avec 1981, n’en déplaise aux histrions médiatiques qui adorent les rétrospectives (ce qui leur évite de réfléchir et d’inventer). L’étatisme jacobin des nationalisateurs taxeurs n’est plus d’actualité. Nous vivons dans le monde ouvert du XXIème siècle, pas dans la nostalgie du marxisme bismarckien début XXème. L’industrie lourde fond à vue d’œil et peut-être faut-il s’en préoccuper, mais il faut surtout encourager l’innovation, l’image de marque et le service !

Ce ne sont pas les subventions d’État qu’il faut aux Français, mais moins de paperasserie pour créer une entreprise, moins d’obstacles à toute réduction d’effectifs en cas de crise – ce qui rend l’embauche malthusienne – moins de mépris pour « le profit » s’il est réinvesti pour créer de l’activité, donc de l’emploi et des exportations, moins de mathématisation du cursus scolaire, la réévaluation des relations humaines et des réalisations en équipe. Vaste programme pour le normal-socialisme !

Mais n’est-ce pas cela avant tout, « changer la vie » ? Bien plus que rêver d’une utopie (qui n’a jamais que des bons côtés) ou régresser à un âge d’or (qui n’a jamais existé) ? On a vu ce qu’a donné l’utopie communiste en URSS, en Chine, à Cuba, au Cambodge… On a oublié que l’âge d’or des Trente glorieuses de la reconstruction et l’État-providence créé en 1945, ont généré les guerres coloniales, les rapatriés d’Algérie, la révolte fiscale des artisans-commerçants, les manifs d’agriculteurs excédés de « Paris et du désert français », les attentats OAS, le travail en miettes, l’homme unidimensionnel aboutissant à la révolte de mai 68 et l’effondrement des houillères et de la sidérurgie…

Le capitalisme actuel est moins industriel et familial (rhénan) que financier et anonyme (anglo-saxon). L’Allemagne, le Japon, la Chine, l’Inde, montrent que le capitalisme industriel est le seul qui donne la puissance aux États, alors que le capitalisme financier reste hors sol, cosmopolite, égoïste, évanoui dans les paradis fiscaux. La question est alors moins de savoir gérer l’existant (la finance) que d’encourager l’intérêt stratégique national et européen (l’industrie). « Dompter » la finance ne devrait donc pas suffire au normal-socialisme.

Le contraste allemand montre combien la France est loin de l’état d’esprit nécessaire ! En France : une éducation vouée à l’abstraction, le tabou sur l’apprentissage, le mépris de l’argent au profit des « honneurs », la lutte des classes permanente entre syndicats (très peu représentatifs et surtout du public) et les patrons (pas tous profiteurs), la propension des jeunes à vouloir « devenir fonctionnaires » à 70%, les 35h et la retraite à 60 ans, les quatre mois de vacances des enfeignants et les journées chargées des enfants, les « devoirs » à la maison et le jugement ultime sur les seuls maths pour « classer » les bons et les nuls, l’ouverture sans filtre de l’université où 70% des premières années n’atteignent jamais la troisième, générant un gaspillage de moyens et des rancœurs d’orientation…

L’apaisement normal-socialiste de la France passe par l’examen de ce qu’a réussi l’Allemagne. Il ne s’agit pas de copier un « modèle » (vieux tropisme scolaire des abstracteurs français mal éduqués par le système), mais de voir comment nous pourrions changer en mieux : des jours de classe moins chargés, des vacances plus courtes, des enseignants moins nombreux par élève mais mieux payés, des activités collectives, l’apprentissage en alternance, des syndicats bien plus représentatifs, la cogestion de crise syndicat-patronat, l’implication des collectivités publiques dans les entreprises d’intérêt stratégique, une paperasserie bien moindre et moins de taxes sur l’emploi et les revenus du travail. Rien que cela !

Mais l’égalité, dit Pierre Rosanvallon (La société des égaux), est la capacité à se comporter en égaux : ce qui signifie être autonome, responsable et indépendant. Tel est le normal-socialisme : l’’inverse de la victimisation Royal ou du care Aubry où un État-maman distribue la becquée et les soins aux milliers de pauvres assistés réputés incapables et maintenus sous tutelle. Le normal-socialiste se constitue en égal des autres par l’éducation, les liens sociaux et l’intelligence des situations – au contraire de la gauche tradi qui croit encore à l’État niveleur rendant tout le monde pareil.

La société devient plus complexe parce que l’individualisme s’approfondit avec la démocratie, Tocqueville l’avait déjà montré. La représentation politique ne peut dès lors plus passer seulement par les grandes machines de masse que sont les partis, ni la politique consister à imposer d’en haut des décisions technocratiques ou partisanes. Il faut plutôt écouter, faire remonter, expliquer, débattre, négocier. Associer la population et les qualifiés aux décisions, montrer qu’il y aura toujours des perdants à tout changement d’une quelconque situation, mais que l’intérêt national et européen doit primer. Que la dépense publique ne va pas sans rigueur budgétaire et que trop d’impôts tue l’impôt. Fini le « toujours plus ! », place au réalisme.

Non, 2012 ne ressemble en rien à 1981. Le socialisme à la française serait-il devenu « normal » ? Semblable aux autres socialismes européens ?

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Jules Verne dans la Pléiade

Vous avez quinze jours pour le faire, en librairie ou par Internet.

Du 15 au 31 mai la collection de la Pléiade, chez Gallimard, propose gratuitement un album relié cuir aux acheteurs de trois volumes de la collection. Justement, le duo des Œuvres romanesques de Virginia Woolf vient de paraître, de même qu’un recueil de Romans, récits et nouvelles de Pierre Drieu la Rochelle. Quoi qu’on pense de ces deux personnes, leur œuvre littéraire reste. D’autant que le catalogue comprend de nombreux autres auteurs tels Milan Kundera ou les Nouvelles d’Henry James.

L’album Jules Verne présage la parution en deux volumes fin mai de romans du populaire auteur, dont on s’étonnait de l’absence malgré Alexandre Dumas déjà dans la collection. Il est vrai que la servilité commerciale envers ce qui est dans le vent l’emporte sur tout le reste. Duras a été plébiscitée car « de gôch, féministe et cinéphile », au détriment du grand Kessel, qui aurait bien mérité mais qui ne figure TOUJOURS PAS dans la Pléiade. Telle est la mode, n’est-ce pas ? Le talent compte peu au regard du socialement adulé politiquement correct. A ce compte, Flaubert aurait été ignoré en faveur de son ami tellement plus apprécié des salons (pourtant aujourd’hui largement tombé dans l’oubli) Maxime du Camp !

Vous me direz que Jules Verne a été « antisémite », volontiers dreyfusard contre les puissances de la banque et de l’argent cosmopolite. La belle affaire ! Nous étions au XIXème siècle, pas au XXème. Il ne s’agissait pas de camps d’extermination mais de mépris catholique-aristocrate envers le matériel, le numéraire, les affaires. Plus le mépris nationaliste de la gauche radicale à l’époque, les Juifs étant volontiers « allemands » d’origine. D’autant que Jules Verne a toujours abhorré l’esclavage (voir L’île mystérieuse). Quiconque confond les époques est nul et devrait se recycler (il existe une collection complète « pour les nuls » dans tous domaines, même François Hollande s’est fait surprendre à lire L’histoire de France pour les nuls…). Est-ce qu’on osera dire que la répulsion socialiste et gauchiste d’aujourd’hui « contre les puissances de la banque et de l’argent cosmopolite » présage DEJÀ des lendemains de camps pour la race des riches, exilés suisses, juifs américains ou patrons français ?

Jules Verne, qui a enchanté maintes enfances, va donc paraître en collection de prestige. Cet album raconte sa vie, richement illustrée. Né à Nantes (ville socialiste fondée sur le trafic d’esclaves) d’un père juriste du Beaujolais et d’une mère aristocrate apparentée aux Écossais, le petit Jules se voit bientôt flanqué d’un frère Paul, de seize mois plus jeune, qu’il aimera plus que tout. La ville catholique bourgeoise l’ennuie fort en ses enfances et adolescences (« des sots bâtissant sur le sable, en affaires peu scrupuleux », écrira-t-il des Nantais) mais l’air du large et l’agitation industrielle comblent son goût pour l’aventure (« le mouvement maritime d’une grande ville de commerce, point de départ et d’arrivée de nombreux voyages au long cours »). Il tombe amoureux de sa cousine et se fait éconduire ; il s’exile à Paris pour y faire son droit jusqu’à la licence. Mais c’est le théâtre et la littérature qu’il préfère. Il écrit des pièces qui font un four, mais des nouvelles qui sont appréciées des revues. Il deviendra écrivain.

Tout d’abord pour enfant lorsqu’il rencontre Hetzel, génial éditeur spécialisé dans la jeunesse. Mais très vite ses romans vont conquérir un plus vaste public. Jules Verne a la plume directe et le sens dramatique, il fait aimer la science appliquée, l’exploration géographique et le positivisme républicain. Ses héros ont quinze ans ou trente, capitaines courageux ou misanthropes réfléchis. Ils sont lui fantasmé, petit blond fluet captivé d’aventures et hyperactif à 8 ans. Ils sont Michel, son fils difficile, érotomane dès la puberté, qu’il a fallu mettre en collège fermé, puis engager comme matelot pour deux ans. Ils sont coureurs de mers, comme lui en mieux sur les Saint-Michel I, II et III. Jules Verne habitera vite Amiens, ville à l’époque culturelle, à la fois proche de Paris et proche de la mer, où il ancre son bateau au Crotoy.

Ses héros osent. Ils sont l’humanité entière en quelques caractères ; ils reconstituent toute l’expérience humaine depuis les origines dans ces îles désertes ou industrielles dans lesquelles le hasard ou la nécessité les jette. Vingt mille lieues sous les mers est un palace sous-marin, Robur le conquérant un palace volant, La maison à vapeur un palace automobile, Cinq semaines en ballon un havre aérien, La jangada un radeau microcosme, L’école des robinsons une île véritable, comme L’île mystérieuse et Deux ans de vacances… Ou bien les héros sont seuls face à une nature (et à des indigènes) hostiles. Michel Strogoff dans les immensités de la Russie, Le tour du monde en 80 jours malgré les aléas, Kéraban le têtu véritable tête de Turc, Voyage au centre de la terre…

Mon goût pour explorer le monde est venu de Jules Verne. Ma foi envers l’ingéniosité humaine aussi. Comme mon optimisme républicain des Lumières. Voyage au centre de la terre, Deux ans de vacances et L’île mystérieuse le prouvent à l’envi, qui sont mes préférés. Vient enfin l’hommage mérité de la prestigieuse collection à un véritable écrivain.

Jules Verne, Album Jules Verne établi par François Angelier, volume relié pleine peau sous coffret illustré, format : 105 x 170, 320 pages, 318 illustrations, collection « Album de la Pléiade » n° 51, offert par les libraires pour tout achat de 3 volumes de la Pléiade, du 15 mai au 31 mai 2012.

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Les Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieues sous les mers / L’Île mystérieuse, Le Sphinx des glaces, 2 volumes Pléiade sous coffret illustré, 1488 et 1264 pages, 505 illustrations de la collection Hetzel, parution fin mai, Gallimard.

Tous les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog. 

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Les atouts délaissés de Clipperton

Article repris par Medium4You.

Tahiti Pacifique publie un très intéressant article signé Éric Chevreuil intitulé : « Clipperton, île bâtarde de la République ou comment la France oublie une partie de son patrimoine ».

Je vous en cite plusieurs extraits. On y apprend entre autre « qu’une simple recherche Internet en anglais et espagnol montre qu’il y a au moins trois bateaux de pêche et deux bateaux dédiés à la plongée par saison (octobre à mai). Ces vaisseaux emportent entre 15 et 35 passagers et proposent accessoirement une journée à terre. Entre 100 et 150 personnes payent donc entre 50 000 et 150 000 dollars au total pour aller ouvertement tous les ans sur cette terre de France, sans visa ni autorisations, permis ni contrôles. »

De même, « Lance Milbrand, de National Geographic, a passé 41 jours en solitaire sur l’île et y a noté en moyenne un bateau tous les trois jours ». Et que « les visites médiatisées de la Marine nationale, en grande fanfare au départ des navires de leurs ports d’attache, n’ont que peu ou pas d’effet d’intimidation car prévisibles et de courtes durée. » Mais que, « fin 2004 et début 2005, l’expédition de Jean-Louis Étienne a été capable de débarquer 10 tonnes de matériel et 45 personnes sur l’atoll ravitaillé une fois par semaine par un voilier qui faisait des navettes à partir d’Acapulco ».

Enfin que « la France signait en mars 2007 un traité avec le Mexique lui donnant l’autorisation de pêcher pour dix ans dans la ZEE de Clipperton, sans quota ni conditions, même dans les 12 milles de ses eaux territoriales, sous réserve d’obtenir des licences de pêche auprès du haut-commissariat à Tahiti. Dix ans sans quota de pêche légale en plus de la pêche incontrôlée : coup de maître diplomatique forçant le Mexique à reconnaître notre souveraineté sur l’atoll au prix « temporaire » de sa population de thonidés ? Le futur nous le dira, mais officiellement, discorde et désaccord transpirent de Paris ».

« Clipperton est littéralement devenu le nouvel Eldorado de la pêche aux thons, le dernier endroit de cette région du globe où un pêcheur peut ramener des trophées de 150 à 200 kilos. » « La zone Clarion-Clipperton est aussi appelée la « ceinture de manganèse » ou la « ceinture de cobalt ». C’est une zone riche en nodules polymétalliques connue de tous et ces dernières années, de nombreuses expéditions ont été menées pour en évaluer les vraies richesses. En 2001, il fut entre autre découvert que 90% des nodules de la région de Clipperton se trouveraient par 4 000 m de fond dans les eaux françaises alors que le fonds de ces eaux internationales était pratiquement vide ».

Il semblerait que Russes et Chinois… Euh, c’était juste pour vous mettre en appétit !

Hiata de Tahiti

Le Sénat a publié un rapport intitulé ‘La France et les îles subantarctiques’ le  16 décembre 2011 : Rapport du Sénat n°208 (2011-2012) par MM. Bruno SIDO, sénateur et Claude BIRRAUX, député, fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques [Argoul].

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Premier tour et démagogie Tahiti

Résultat des élections présidentielles 1er tour à Tahiti :

  • Teva i uta : Inscrits 6371 ; Votants 3009 ; Sarko 1411 ; Hollande 878 ;
  • Iles du vent : Inscrits 135800 ; Votants 65867 ; Sarko 29125 ; Hollande 19437 ;
  • Iles sous le vent : Inscrits 26021 ; votants 12591 ; Sarko 5749 ; Hollande 4635 ;
  • Tuamotu Gambier : Inscrits 12689 ; votants 6452 ; Sarko 2814 ; Hollande 2190 ;
  • Marquises : Inscrits 6897 ; votants 4092 ; Sarko 1463 ; Hollande 1690.

Mauvais résultat global pour Hollande à cause de l’association (volontaire ou pas) du Tavini : Hollande = Indépendance !

Synthèse publiée dans les ‘Nouvelles’ : « contrairement à ses résultats nationaux François Hollande n’arrive qu’en deuxième position en Polynésie avec 32,43% des votes, derrière Nicolas Sarkozy et ses 45,21%. Oscar Temaru et le Tavini n’ont pas réussi à faire adhérer les électeurs polynésiens au vote socialiste, quand en 2007, la candidature PS récoltait 41,68% des suffrages au 1er tour. Couplé à la faible participation (49,35%), ce premier tour sonne comme un désaveu pour la stratégie du leader indépendantiste, à l’orée des législatives en juin, et des territoriales six mois après. »

Puisque malgré mes prières vous n’avez rien donné au gouvernement polynésien, alors après s’être abimé les ongles à gratter les fonds de tiroirs, il a œuvré :

  • un coup de pouce aux factures d’électricité ;
  • taxe de 1% sur les appareils électriques ;
  • 5 à 60% sur les cigarettes, cigares et cigarillos ;
  • 5 à 20% sur les alcools ;
  • taxes sur les produits originaires d’Europe, 2 à 4% sur les produits alimentaires et produits corporels, 8% sur les sucreries ;
  • 5% sur les colis postaux compris entre 10001 et 30000 FCP (style la Redoute, Amazon, Fnac), l’essence.

Les relations avec l’État se tendent chaque jour davantage. L’élu de Hitia, mi Père Fouettard, mi Père Noël siège toujours au perchoir, là il peut s’exprimer, empêcher les Autres de s’exprimer, mais surtout imposer ses règles. L’habitat social ? 2,8 milliards d’impayés depuis plus de 20 ans alors le ministre actuel a proposé un remboursement de ces loyers impayés sur 100 (cent) ans… Pauvres jeunes, encore une facture qui leur échoie ! Revenu d’Australie, le ministre du tourisme aussi président du pays était attendu sur l’avenir économique du Pays, il a très vite digressé (dixit les journaux) sur la décolonisation, évoquant le cancer de la France pour expliquer la maladie dont souffre selon lui le Pei. Et de continuer à déblatérer sur Sarkozy. Oscar Temaru indique que si les Anglais ne viennent pas à Tahiti, c’est la faute aux… à qui ? je n’entends pas… Gagné ! aux Français évidemment. Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage. Pitoyable !

L’administration est sous la loupe de la Chambre territoriale des comptes (CTC). Alors ils ont fait les comptes et ce n’est pas bon du tout. La crise n’est pas responsable au fenua, il faut regarder en arrière. L’administration est devenue un mammouth ingérable. En 2004, il y avait 5322 agents, toutes catégories confondues. En 2010, 455 de plus ! Avec un ratio d’encadrement toujours aussi faible. Multiplicité des structures, morcellement des missions, doublons, interventions publiques sans stratégie, cela a coûté très cher et continue de coûter. On transfère, on soutient « ses satellites » : ATN, TNR, TNTV, GIE Tahiti Tourisme…

On soutient par démagogie les denrées alimentaires de base et l’essence, on atteint ainsi 52,6% des dépenses réelles de fonctionnement en 2008. On coule ! La défiscalisation, il faudrait revoir ce dispositif. Les SEM et satellites sont très coûteux. La CTC rapporte qu’en 2009 12 milliards ont été versés à ces organismes, toujours en hausse par rapport à 2008. Cette dépense représente 400 000 FCP par habitant en 2010. Le nombre d’agents est très important soit 28,3% de la dépense de fonctionnement en 2004 et 30% en 2010. Le manque de qualification du personnel et le nombre très élevé d’emplois « occupationnels » ne permettent pas à la collectivité de s’adapter rapidement aux critères d’une administration moderne.

La DGDE (dotation globale pour le développement économique) était initialement une subvention d’investissement libre d’emploi. Elle a été, à compter de 2005, employée pour le fonctionnement dans des conditions non-conformes. Des avenants et contre avenants avaient permis de détourner la DGDE de sa mission initiale pour combler les brèches des finances publiques en berne. Pas d’épargne et des emprunts toxiques fragilisent encore plus le Pei. Telle est l’analyse de la gestion des finances du Pei passée au crible (2005/2010) par la Chambre Territoriale des Comptes.

Un exemple parmi d’innombrables : l’Hospitel était un hôtel des familles qui accueillait à Pirae des patients venus des îles et leurs accompagnateurs… il est fermé ! La direction du CHPF louait ce bâtiment à l’EAD mais il n’était que peu rempli, pourtant à proximité de l’hôpital du Taaone. Il se composait de 63 chambres, lieu convivial, ouvert en juin 2011. Surdimensionné il avait coûté la bagatelle de 560 millions de FCP et était loué par l’hôpital 3,65 millions de FCP/mois. Très souvent ici les projets sont menés en dépit du bon sens. Mais, car il y a un mais, la Caisse d’assurance maladie avait maintenu les conventions passées avec six pensions de famille à qui l’hospitel faisait concurrence ! Et le directeur de la CPS (SS locale) d’ajouter que les gens des pensions avaient fait des investissements, et que si les conventions étaient retirées, ces personnes seraient au chômage. Y aurait-il par le plus grand des hasards quelques liens de famille avec les gens de la CPS ? Ben, on aurait pas pu y réfléchir avant de construire cet hospitel ?

Autre exemple, l’inauguration en grande pompe de la nouvelle gare maritime, le jour J. Ben c’est pas concluant et, pour reprendre les propos d’un usager, « tu descends, tu montes, tu descends et tu payes ! » Rien n’est vraiment prêt, les nouveaux embarquements ont eu plus d’une heure de retard… la panique quoi. A l’abordage ! Pour l’abonnement mensuel on passe de 30 000 FCP à 41 200 FCP, ça fait 20% d’augmentation. Pour les étrangers au pays, les gens de Moorea et les élèves viennent tous les jours à Papeete par ces navettes. L’armateur s’est bien servi en comptant 6 jours, du lundi au samedi aller-retour alors qu’un grand nombre de gens de Moorea ne rallient pas la capitale le week-end. Ben, il n’y a pas de petits profits, surtout quand on est seul sur la ligne.

Pour ceux que cela fait vibrer, un rapport de l’Agence française de développement est consultable sur son site. Vous y trouverez ce qui se rapporte à l’économie de ce petit pays, de l’interventionnisme public…

C’étaient les élucubrations du mois d’avril 2012 d’une popaa exilée en Polynésie française.

Portez-vous bien

Hiata de Tahiti

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Camus et les êtres

Nul être humain n’est seul dans le monde. Même si le monde est absurde, sans fins dernières ni raison, la vie mérite d’être vécue. Pourquoi cela ? – Par les êtres, répond Camus.

« Ce qui éclaire le monde et le rend supportable, c’est le sentiment habituel que nous avons de nos liens avec lui – et plus particulièrement ce qui nous unit aux êtres. Les relations avec les êtres nous aident toujours à continuer parce qu’elles supposent toujours des développements, un avenir – et qu’aussi nous vivons comme si notre seule tâche était précisément d’avoir des relations avec les êtres. »

L’existence humaine ne subsiste pas si elle reste végétative, fixée par ses « racines » dans un sol immuable, avec pour toujours un même horizon. L’existence humaine exige un avenir. L’homme est fait d’imagination plus que de présent, au contraire des bêtes. Ce qui le soutien, c’est le futur possible. L’interaction avec les choses offre peu de support à l’imagination, l’interaction avec les plantes un peu plus, avec certains animaux plus encore. Mais le summum de l’imagination tient aux autres hommes, femmes et enfants. Voir demain ce que devient un petit qu’on a élevé, participer aux développements de l’amour ou de l’amitié, suivre une relation, élaborer un projet ensemble – tout cela excite l’imaginaire et fait tenir le présent.

« Mais les jours où l’on devient conscient que ce n’est pas notre seule tâche, ou surtout l’on comprend que c’est notre seule volonté qui tient ces êtres attachés à nous – cessez d’écrire et de parler, isolez-vous et vous les verrez fondre autour de vous – que la plupart ont en réalité le dos tourné (non par malice, mais par indifférence) et que le reste garde toujours la possibilité de s’intéresser à autre chose, lorsqu’on imagine ainsi tout ce qui entre de contingent, de jeu des circonstances dans ce qu’on appelle un amour ou une amitié, alors le monde retourne à sa nuit et nous à ce grand froid d’où la tendresse humaine un moment nous avait retirés. »

La vie ne tient pas si l’on ne tient pas à la vie. Or la vie humaine est tissée de relations humaines. Dès lors qu’on s’isole, on mesure combien les autres tiennent à nous (parfois très peu…) – donc surtout combien l’on tient à eux. Il suffit de faire l’expérience du chômage (assez courante, passé 45 ans). Dès lors, ceux que vous pensiez être vos « amis » se réduisent. Ils prennent le sens Facebook, de vagues liens qui ne tiennent que par un divertissement partagé. Dès que vous ennuyez, zap ! vous êtes éliminé. Les « chers collègues » font payer durement leur précieux temps. Les autres ont tendance à vous traiter en semi-pestiféré, soit qu’ils vous reprochent de ne pas faire assez d’effort pour trouver ce qui paraît évident (un travail), soit qu’ils aient honte que vous ne soyez plus sur un pied d’égalité avec eux (au restaurant, vis-à-vis des anciens collègues, quand vous êtes reçu…). Étrangement, passés quelques années sans signes de vie, ils vous recontactent aussitôt… qu’ils se retrouvent dans la même situation : au chômage !

Au fond, dit Albert Camus, l’amour et l’amitié ne sont pas dus, ils se méritent et s’entretiennent. Ils ne sont pas absolus, comme le dualisme chrétien repris par l’illusion romantique tendraient à le laisser croire, mais historiques, tissés de circonstances et de construction volontaire. A chacun d’entretenir l’amitié. Les êtres tiennent à vous si vous tenez à eux. Et il n’y a pas que les chats ou les enfants pour lequel c’est vrai.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.982, €61.75

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Le Clézio, Révolutions

Jean, Marie, Gustave Le Clézio est révolutionnaire… mais le mot révolution possède un double sens. En romancier, Le Clézio joue sur cette ambiguïté. La révolution est le soulèvement d’un peuple contre une condition injuste que les circonstances ont rendue insupportable. Elle est aussi, plus mystérieusement, la roue du temps sur lui-même, l’éternel retour des choses. Le Clézio évoque les unes avec l’autre ; il les lie dans l’histoire, son histoire, romancée, éclatée, humanisée.

  • Révolution est la mémoire de tante Catherine, aveugle comme Homère, qui conte si bien son enfance à l’île Maurice, son départ forcé, son exil.
  • Révolution est cet exil premier de l’ancêtre, Jean Marro, double de l’auteur qui s’appelle Jean lui aussi dans le livre et Marro par transmission de lignée. L’ancêtre a quitté la Bretagne à 18 ans en 1792 pour aller vivre l’idéal des Lumières à Maurice, nouvelle France, après avoir soutenu la Révolution – la grande – à Valmy.
  • Révolution encore ce retour de l’auteur à Nice, tout enfant, chassé de Malaisie par la révolution communiste, où il est né d’un père anglais. A son adolescence, c’est la guerre en Algérie et lui, à demi-français, doit faire son service militaire dans l’armée coloniale.
  • Révolution toujours, retour aux sources, il joue de son ambiguïté de demi-anglais pour s’exiler à Londres, y poursuivre des études de médecine. Puis il part au Mexique pour fuir l’incorporation.

Il y vivra 1968, une autre révolution que la verbosité idéaliste des intellos du quartier latin : de vrais morts, par centaines, sur la place des Trois Cultures à Mexico ! Aussi, quand un copain prend des airs mystérieux pour lui parler du « courant politique » auquel il adhère, il se fout carrément de sa gueule de petit-bourgeois planqué : la révolution, le parisien imberbe n’a aucune idée de ce que c’est.

Car la révolution, la vraie, est celle des astres et de la philosophie. Elle se trouve chez Parménide et Héraclite, dans ces Présocratiques qui sont la pensée d’Occident et que l’auteur révère en son adolescence, avec le Nietzsche de l’énergie et de l’éternel retour. Dans l’immensité de l’éther, les astres retournent à leur point de départ au cours d’une longue ellipse. Les humains ne font que revivre l’éternel retour du départ et du recommencement, inlassablement, imitant Sisyphe poussant son rocher. « N’oublie pas, disait la tante au gamin de 12 ans, tu es Marro de Rozilis, comme moi, tu descends du Marro qui a tout quitté pour s’installer à Maurice, tu es du même sang, tu es lui. (…) C’est lui qui est en toi, qui est revenu pour vivre en toi, dans ta vie, ta pensée » p.53.

Il y a de la réincarnation dans l’air, cette vieille idée indo-européenne, mais surtout l’obscure idée que tout humain accomplit sa destinée d’humain, quelles que soient les époques : grandir, s’imbiber de l’exemple et de la tradition, faire des petits, la transmettre, bâtir et rebondir.

Il y a de la quête identitaire – un retour aux sources – dans une époque qui exalte les valeurs humanistes tout en les niant par sa contrainte technique, son exploitation économique et sa manipulation politique. Sachant qu’une source n’est pas un puits : les intellos qui raillent la quête d’identité devraient méditer cet écart des mots. Si un puits stagne, une source ne cesse jamais de couler. « La philo, c’est être accordé au temps céleste, comprendre le cours des astres » p.97. Et ne pas suivre le dernier histrion politicard…

Jean le comprend, tout à fait vers la fin, page 505 : « C’était donc ça. C’était si simple, après tout. Un moment, juste un moment dans la vie pour être libre. Pour être vivant, sentir chaque nerf, être rapide comme un animal qui court. Savoir voler. Faire l’amour. Être dans le présent, dans le réel ». Pour être libre, quittez le temps ; pour quitter le temps, vivez intensément l’instant présent. Le réel, tout est là : carpe diem disaient les sages romains, goûte le jour qui passe. Ces Romains, qui savaient vivre, considéraient l’heure selon le cours du soleil : les 12 h de jour étaient réparties équitablement entre son lever et son coucher, quelle que soit la saison. Ainsi, les heures étaient plus longues en été et plus courtes en hiver, plus proches du temps psychologique que de l’abstraction mécanique inventée par les horlogers, ces ingénieurs des âmes ! Le temps n’est pas une machine qui impose également ses minutes, mais il est court ou long selon l’intensité des instants qu’on vit.

« Vent, vents, tout est vent », dit l’épigraphe. Tout passe, mais tout repasse dans la mémoire, tout revit dans l’imagination, tout renaît dans chaque enfant qui croit – au double sens de croître et de croire.

Ce roman est tout empli de personnages emblématiques leclézien, des exilés, des paumés, des amoureux, des vivaces. Ceux qui s’accrochent et ceux qui transmettent, ceux qui résistent aux modes, aux lâchetés, et ceux qui sont les soldats mécaniques et disciplinés des oppresseurs ou des principes. Aurore, petite Viet importée ; Amoretto réfractaire, torse nu sous son cuir au lycée ; Santos, peintre philosophe tué absurdement en Algérie ; Conrad, Ukrainien géant qui ne cesse de se révolter contre « les staliniens » qui renaissent n’importe où (le stalinisme est un état d’esprit) ; Allison, l’infirmière londonienne qui aime baiser ; John James, petit malfrat anglais haineux, sexuel et boule d’énergie ; Marcel le yogi de Nice, précurseur des babas cool au tout début des années 60 ; Mariam, Kabyle passant le bac, qui deviendra sa femme. Le Clézio aime à mêler les histoires, celle de Jean, celle de la tante, celle de l’ancêtre ; celle d’une esclave noire importée à Maurice, celle de petits Mexicains attachants qui passent aux Etats-Unis, et tant d’autres. Chacun de ces êtres est à lui tout seul une révolution minuscule.

Le roman se lit bien, fresque lyrique tissée d’histoire personnelle et de détails vécus, grand souffle du monde dans la France étriquée de la décolonisation. Parmi les nombrilistes, trop nombreux dans la littérature française contemporaine, J.M.G.L.C. fait « sa » révolution – et c’est bien meilleur que celle qui est chanté par les sédentaires de salons télé, surtout quand ils ont « des idées » politiques !

Le Clézio, Révolutions, 2003, Gallimard Folio, 533 pages, €7.41

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Le Clézio Ritournelle de la faim

L’année de son Nobel, Le Clézio publie un roman bien dans le ton d’époque. Sa popularité tient à ce qu’il reprend les modes sentimentales pour les traduire en littérature. Dans les années 60, il évoquait l’absurde et la schizophrénie (Le Procès-verbal, 1963) ; dans les années 70 la sensualité et le soleil (Mondo et autres histoires, 1978) ; dans les années 80 l’exotisme de l’ailleurs (Le Chercheur d’or, 1985) ; dans les années 90 les rêves oubliés (Diego et Frida, 1993 ; Gens des nuages, 1997). Dans les années 2000 il revient sur le passé, sur sa famille. ‘L’Africain (2004) évoque son père, docteur de brousse. ‘Ritournelle de la faim’ redonne vie à sa mère et sa jeunesse parisienne. L’écrivain a suivi son temps et en a épousé les lubies. L’aujourd’hui vieillit, s’accroche à son « patrimoine » et valorise son « identité ». Foin de l’ailleurs et du jeune : retour sur soi et ses petits secrets.

Mais il s’agit d’un roman, pas d’une biographie. La littérature transpose un destin dans une époque pour en faire ressortir la petite musique. Cette musique du XXe siècle, ce fut la faim. Celle provoquée par la crise de 1929 puis par la guerre de 1940, qui a poussé nombre de gens à manger des épluchures, des racines, des fruits talés, des rognures, des légumes laissés sur le marché. Non sans une certaine dose de démagogie, l’auteur se souvient avoir été lui-même affamé… mais il n’avait que cinq ans en 1945. L’enfance est toute sensation et désirs, et sa faim lui est consubstantielle, même dans l’opulence. Rendons plutôt justice à l’auteur de son empathie et de sa capacité à puiser en lui-même ce que ressentent et ce qui pousse ses personnages.

Car la faim est de façon plus vaste une soif de vivre : dans l’amour, dans le faste, dans le rêve. Le concret s’efface bien souvent sous le poids des chimères.

Dans les allées de l’Exposition coloniale, Ethel à dix ans épouse la volonté de son grand-oncle Soliman. Il a l’utopie de racheter le pavillon de l’Inde pour le mettre sur un terrain dans Paris. Rêve qui se heurtera aux récriminations du petit propriétaire voisin, à l’âge inexorable qui terrasse l’oncle, à la captation d’héritage du père flambeur, aux goûts très moyens des architectes d’immeubles, à la crise économique et au blocage des loyers qui obligent à vendre…

L’amour est-il une faim plus facile à apaiser parce que très personnelle ? Pas sûr. Ethel découvre l’amitié particulière avec Xenia Chavirov, Russe émigrée d’une famille de comtes ruinés et chassés par la Révolution. Fantasque, fêtarde, impulsive, Xenia est celle à qui l’on confie son épaule tendrement. Mais les amours lesbiens sont mal vus de cette France aigrie à l’esprit étroit et ils s’évanouissent avec l’adolescence. C’est alors un jeune homme roux, anglais, qui vient combler cette moitié de soi perdue. Mais il s’agit d’amour des sens, puis d’amour de raison ; la passion y est fort tiède. Matière et société, là encore, sont plus fortes que les songes.

Le père d’Ethel est originaire de cette île Maurice, définie par Soliman d’une formule lapidaire : « petit pays, petites gens ». Transposée à Paris, cette société îlienne est perdue par les paillettes d’une ville laborieuse, égoïste et près de ses sous. Dans les salons de la rue du Cotentin, des margoulins font miroiter des placements mirobolants, des idéologues encensent Monsieur Hitler et voient dans l’antisémitisme montant le remède à leur perte de supériorité. Tous seront balayés par l’armée allemande lorsqu’elle envahira Paris, puis par les Résistants lorsqu’ils libèreront le pays. La triche avec le rêve ne paie jamais. Le Clézio note à la Flaubert ces fragments d’« idées reçues » entendues dans les salons d’époque : « l’or s’en va quand Blum arrive… Hitler l’a dit lui-même, le peuple est avec moi parce qu’il sait que je m’occupe bien de ses besoins, que c’est son âme qui m’intéresse… » Au fond, les parents d’Ethel (les grands-parents de l’auteur) apparaissent comme immatures. La longue lignée d’héritages de cette noblesse mauricienne est ruinée dans un Paris tourbillonnant.

Le Clézio n’aime pas Paris, il reste « entre culpabilité et méfiance ». La visite à l’Exposition, la mort de l’oncle, les marches avec Xénia, la visite au notaire, c’est toujours de la pluie à Paris. « La rue très grise, du gris de Paris quand il pleut, un gris qui envahit tout et entre au fond de vous jusqu’à en pleurer » (p.28). Le soleil est pâle comme un cachet d’aspirine. Le Clézio, solaire, préfère le soleil niçois et celui de l’ailleurs.

Car c’est à Nice où la fuite famille ruinée se réfugie sous l’Occupation allemande. Une ville où l’on a faim, une ville sous couvre-feu, mais où il y a ce rêve d’infini dû au soleil et à la mer. Dans le roman, Ethel finit par épouser Laurent après guerre, alors que l’auteur est né en 1940. S’invente-t-il une grand-mère juive par empathie ? Il dote Laurent Feld – son père romancé – d’une mère raflée au Vel’ d’Hiv’ et perdue à Drancy. Ce pourquoi il déambule sur les lieux aujourd’hui, et découvre un square parisien, la « Plate-Forme », où des gamins arabes jouent au pied des tours… Le seul souvenir des années noires est le musée photographique qui jouxte la synagogue. « C’est vertigineux, nauséeux » (p.203).

Mais à quoi bon ressasser sans cesses ces souvenirs ? N’est-ce pas l’avenir qui compte plus que le passé ? Seuls les vieux vivent dans l’hier. Leur décrépitude fait qu’ils s’économisent : ils n’ont plus « faim ». La vie est plutôt attente, désir d’avenir, de famille et d’enfant, de bâtir une maison à soi, d’entreprendre et de créer une œuvre. Le drame juif du Vel d’Hiv’ n’est-il pas né de ce vide français d’entre deux guerres ? Le déclassement dû à la crise économique, la poussée du Front populaire dans la lignée de la révolution russe, l’affirmation de la force brute en Italie et en Allemagne, l’indigence intellectuelle des écrivains, presque tous partisans d’Action française ou du Parti communiste, l’affairisme et l’égoïsme qui éloignent les amis et les amours… Ravel l’avait pressenti : « Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis » (p.205).

En épigraphe de son livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio évoque Rimbaud, « Fêtes de la faim » et sa ritournelle : « Si j’ai du goût, ce n’est guères/Que pour la terre et les pierres (…) Mes faims, tournez. » Tous les mensonges d’une époque ne peuvent rassasier la faim qui est au fond de soi. Celle que Nietzsche appelle la volonté de puissance et qui est la vie, la poussée de vie qui, telle le lotus, s’extrait de la boue pour émerger à la lumière. A chacun de faire son trou.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Ritournelle de la faim, 2008, Folio 2010, 206 pages, 5.41€

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Eloi Laurent, Social-écologie

L’auteur, économiste à l’OFCE de Science Po, utilise la méthode Fitoussi : la compilation de recherches en économie et sciences sociales pour délivrer un message. Ce qui est une excellente chose, ces recherches étant peu accessibles au commun. Mais le fil conducteur de la compilation est candidement idéologique : montrer que la seule écologie possible est socialiste, qu’on ne peut sauver le monde (et réaliser l’Histoire) qu’en suivant la « raison » sociale-écologique. D’où les deux parties : envisager et gouverner, chacune en deux sous-parties, la 3ème sous-partie du 1 étant une extension d’exemples de la 2ème sous-partie. Nous avons donc, avec ce livre, un objet sociologique pétri de bonnes intentions mais entaché de millénarisme.

La loupe socialiste sur l’écologie

L’écologie devrait être au-dessus des partis puisqu’elle touche l’ensemble de la planète, donc l’existence de tout le monde. Or elle semble prendre la suite de Dieu (eschatologie chrétienne), de la Raison dans l’Histoire (Hegel), puis de la nécessaire réalisation du communisme (Marx réalisé par Lénine et Staline)… La science sociale est utilisée pour démontrer ce ‘dessein intelligent’ qui aboutirait « naturellement » à cet écolo-socialisme sauveur. Évidemment, avec cette loupe, « le capitalisme » n’est pas un système d’efficacité économique mais un égoïsme du profit ; évidemment, le clivage gauche-droite ne saurait être dépassé car les pauvres ont toujours raison dans l’Idée pure, même si tous les êtres vivants sont les victimes ; évidemment, il est nécessaire de « faire payer les riches » tout en assurant une décroissance – comme hier les nobles léguaient leurs biens aux monastères pour assurer leur salut.

Malgré ces aspects déplaisants, noyau idéologique dur enrobé du sucre rose de l’idéologie, ce livre offre quelques pistes qui font réfléchir. Moins sur la « théorie » que sur la gouvernance. La théorie se résume au progrès saint-simonien selon lequel « l’homme construit des institutions pour changer et vie et maîtriser en partie son évolution ». Que l’homme soit social, Locke l’avait dit avant Marx, mais qu’il soit déclaré « socialiste » est un choix personnel à l’auteur. La dérive est affirmée mais non démontrée. Nos sociétés seront-elles plus justes si elles sont plus soutenables ? Ou bien la raréfaction des ressources et la lutte pour les biens exacerbera-t-elle les tensions sociales et individuelles ?

Il semble que – malgré la somme des « recherches » ici filtrées selon le dogme – la seconde l’emporte sur la première ces dix dernières années… Il faut se rendre compte que les sciences sociales sont myopes : elles ne peuvent démonter que ce qui existe déjà, pas anticiper ce qui n’existe pas encore. D’où les soubresauts de la bourse et les crises économiques, que chacun explique parfaitement… une fois qu’elles sont arrivées. La compilation Eloi Laurent porte sur le passé encore riant aux ressources abondantes, aux États-providence, à l’émergence limitée du « tiers » monde. Quant au futur…

L’auteur penche nettement pour le socialisme politique, donc pour la méthode Coué du volontarisme public. Pourquoi pas ? Mais ne pas trop rêver : ce n’est plus l’Occident qui impose sa morale au monde entier, mais le jeu des puissances. Chacune a intérêt à préserver en commun ce monde fini, mais pas au point de renoncer à sa place. D’où les échecs répétés des grand-messes écolo mondiales et des limitations d’émissions universelles. Faut-il attendre la réalisation du communisme sur la planète pour préserver l’environnement ? Certaines affirmations de l’auteur le laissent penser : « les inégalités de revenus et de pouvoir sont une cause fondamentale » des problèmes d’environnement (p.27). Autrement dit, jamais le paradis ne pouvant être atteint ici-bas, l’écolo-socialisme devrait être repoussé aux calendes. Est-ce bien raisonnable ?

Comment évoluer pour la planète ?

D’autres arguments sont plus utiles au débat, penchant volontiers vers Tocqueville plutôt que vers Marx. Pour Elinor Ostrom, il existe un autre chemin que l’alternative simpliste État ou marché pour assurer le développement soutenable : la diversité institutionnelle. Les hommes dans l’histoire ont su inventer d’une façon pragmatique des institutions de coopération. Aujourd’hui, les pays mûrs, éduqués, riches, savent se protéger par des normes antisismiques, antipollution et pro-santé (additifs alimentaires, agence du médicament…). Une société d’individus libres et responsables, à même de former des associations volontaires, est plus proche du libéralisme politique que du socialisme à la française…

Les pays démocratiques sont plus attentifs que les pays autoritaires selon Amartya Sen, car le système démocratique protège du pouvoir excessif des castes naturelles en promouvant les réseaux d’alerte et la pression politique. Et la démocratie n’est certes pas l’apanage du socialisme ! Il suffit de voir comment sont comptabilisés les votes des Congrès du PS, ou protégés les puissants caciques du parti comme Frêche, Guérini ou DSK, ou minimisée la corruption des élus… Certes, le débat démocratique est myope et lent, mais l’alternative à la démocratie est la contrainte. La Chine communiste est-elle plus efficace en matière d’environnement que les pays occidentaux ? On voit bien que non. Pire encore est la Russie… Malgré le rythme court terme des élections, la démocratie permet aux idées de s’exprimer et aux citoyens sensibilisés au durable de se mobiliser. Les débats sont larges et approfondis, permettant la réflexion sur le temps long, par-delà les élections courtes. L’action est flexible car l’information et libre et la politique ne dépend pas de bureaucraties centralisées.

La décroissance n’est qu’un slogan pour faire peur, pas un objectif de soutenabilité : « Le développement économique n’est pas néfaste ou bénéfique en soi : son effet écologique dépend du niveau des inégalités et du niveau d’exigence démocratique des sociétés et des gouvernements » p.149. Mais un développement économique sans contrepoids démocratique conduit à un sous-développement humain par un environnement non soutenable. Mentionnons pour exemple l’assèchement de la mer d’Aral par le volontarisme cotonnier de l’étroite caste du PC d’URSS. Ou l’attrait pour la Bombe au Pakistan, au détriment de la masse démographique illettrée laissée en déshérence.

Le développement d’éco-industries, selon Eloi Laurent, doit décarboner (utiliser moins d’énergies fossiles), désénergiser (faire des économies d’énergie et rendre celles-ci plus efficaces), enfin dénaturaliser (augmenter la productivité des ressources naturelles consommées). Il est amusant de constater que cette rationalité de produire le plus avec le moins est l’essence même… du capitalisme dans l’histoire. Étant entendu que ledit capitalisme n’est pas le démon social créé de toutes pièces dans la philosophie de Marx, mais la technique d’efficacité économique fondée historiquement sur la comptabilité en partie double, les villes franches, l’essor du crédit et des parts d’aventure, l’informatique et l’organisation de la productivité.

Dès lors, la critique rose d’Eloi Laurent tombe à plat.

Insister sur la dimension humaine du développement ? Mais bien sûr, qui est contre ? Même Apple veut vendre ses iPhone, iPad et autre iMac pour rendre heureux ses clients. Est-ce que le Minitel de feu le Monopole d’État avait cette ambition ? Il avait plutôt pour devise : « qu’ils prennent ce qu’on leur donne ».

Qu’il faille donc réguler les délires de la finance, augmenter la mesure du PIB de ratios mesurant le bien-être, compenser les inégalités sociales par un filet collectif – quoi de plus légitime ? Mais faut-il obligatoirement voter « socialiste » pour cela ? Le Bien n’est-il que dans le camp des roses ? Toute plante différente serait-elle une mauvaise herbe ? Quelle écologie serait-ce là ?

La candeur social-écologique d’Eloi Laurent a le mérite de pointer l’erreur du mouvement écolo à la française qui s’enferme dans la bonne conscience « de gauche » et la Raison du Bien. Le courant Duflot a conduit l’écologie politique dans une impasse en l’inféodant au parti socialiste. EELV, au sigle technocratique, est beaucoup moins populaire qu’hier « les Verts ». Nicolas Hulot ratissait large, Daniel Cohn-Bendit négociait en politique. Pas Cécile Duflot, qui a enfermé l’écologie dans le socialisme, réalisant une sous-secte de gauche dont chaque sondage mesure un peu plus la popularité… Nombre de citoyens préféreront bien évidemment l’original à sa copie.

C’est l’un des mérites de ce livre que de montrer sans le vouloir combien les écolos français se sont fourvoyés dans leur naïveté eschatologique, au contraire des écolos allemands.

Eloi Laurent, Social-écologie, 2011, Flammarion, 230 pages, €16.44

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François Cheng, Le dit de Tianyi

François Cheng, Chinois émigré en France, écrit ici sa Recherche du temps perdu. Intitulé « roman », ce livre prend prétexte d’un ami retrouvé dans une maison de retraite en Chine, pour dérouler la vie d’un peintre dans les bouleversements du pays au XXe siècle. Mais si ce roman évoque la Chine, il la replace dans son histoire, celle d’un empire du milieu jamais indifférent à ce qui se passe ailleurs. La période Mao a été la farce dramatique d’un histrion auquel le pouvoir a monté à la tête. Peut-être fallait-il cela pour que la Chine divisée, envahie, anarchique, se ressaisisse ? C’est toute l’histoire du lien entre l’exilé et sa patrie, entre la Chine et le monde, entre Orient et Occident, que retrace ici François Cheng d’une plume inspirée et légère.

Les jeunes branchés qui commentent le livre sur Amazon se lassent volontiers des descriptions qui dépasse une demi-phrase ; ils se moquent comme de leur première manette des émotions picturales sur la lumière et la couleur ; dans les rares livres qu’ils lisent encore, casque sur l’oreille et surveillant d’un œil leur iPhone, ils se précipitent sur l’action. Tout roman qui ne les ramène pas au jeu vidéo avec ses péripéties formatées pub et sa morale binaire entre bons et méchants leur prend la tête. Qu’ils laissent donc ce livre ! Il est réservé aux lettrés, à ceux qui goûtent le temps qui passe, la beauté du monde, l’amour des êtres et le goût des choses. Il faut prendre le temps de vivre pour bien vivre ; il faut prendre le temps des pages pour pénétrer le livre d’un auteur littéraire.

Trois parties scandent le roman d’une vie : 1/ l’épopée du départ, qui sonne comme une aube qui se lève ; 2/ le récit d’un détour qui décale l’existence par expérience d’un pays autre ; enfin 3/ le mythe du retour, qui confronte l’exilé à la triste réalité Mao d’une société recadrée, embrigadée, ou près d’un tiers de la population se retrouve non conforme, jusqu’aux camps. Ces trois moments du siècle sont aussi savoureux, à leur manière.

La première est celle de l’enfance, les pieds nus dans l’argile rouge, entouré d’une famille traditionnelle aux personnages contrastés. C’est l’éternel peuple chinois, « ce pacte de confiance ou de connivence qu’il a passé avec l’univers vivant, puisqu’il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout » p.30. L’adolescence verra les premiers émois et gardera le souvenir de l’Amante et de l’Ami. Yumei est camarade de jeux qui devient femme amie très proche, mais jamais épouse, comme un interdit du destin. Haolang est condisciple d’études, féru de poésie et de générosité révolutionnaire, ami qui trahit l’ami par attirance pour Yumei, mais se repend, échouant à créer un couple, à s’intégrer dans une révolution.

La seconde est la bourse d’études qui permet deux ans à Tianyi d’aller étudier la peinture à Paris, lui permettant de visiter Amsterdam et Rome, tout cet art du portrait individuel que la Chine n’a jamais su produire. Il était déjà lecteur de Romain Rolland et d’André Gide avec son ami Haolang, avant que la Chine maoïste se ferme pour éviter la contamination des idées démocratiques incompatibles avec le pouvoir omniscient du Parti et du Dirigeant. « Plus la parole est porteuse de vérité humaine, plus rapidement elle est comprise à l’autre bout du monde » (p.88). L’auteur noue relations charnelles et amicales avec Véronique, mais l’abandonnera sur des nouvelles inquiétantes de ses amis chinois Yumei et Haolang. Jamais il ne pourra fonder quoi que ce soit, éternel nomade tiraillé entre ses affections et l’histoire. D’ailleurs les bourgeois intellos français n’ont jamais rien à apprendre. « Plusieurs convives savaient mieux que moi ce qu’est un Chinois ou ce que doit être un Chinois (…) D’autres fins esprits, se targuant d’être connaisseurs, décrétèrent devant moi ce qu’est la pensée chinoise, la poésie chinoise, l’art chinois » p.214.

La troisième analyse justement ce mythe de revenir aux racines. Tianyi n’a fondé ni couple, ni œuvre, ni rien de durable. Sauf peut-être cette amitié pour Haolang qu’il cultivera jusqu’au bout, jusqu’au camp de travail inhumain dans le grand nord chinois, jusqu’à la mort de l’ami lapidé par des adolescents rouges fanatisés par le Grand Timonier avide de conserver son pouvoir en suscitant les divisions. Tianyi laissera tomber : l’élan révolutionnaire, l’élan créateur, l’élan à transmettre. La société a trahi les hommes en les manipulant au gré du tyran – tant pis pour elle.

Ce renoncement final, qui conserve de l’existence les seuls moments de sensualité pour la nature, de joie pour les êtres chers et de passion de connaître ici et ailleurs, est dans la veine du bouddhisme. L’éternité est la vie bien vécue, pas ces vagues politiques ou ces écoles artistiques qui ne sont qu’éphémères… Telle est peut-être la grave leçon du livre, rationalisation occidentale du naturel chinois. Il faut vivre à propos, disait Montaigne, et Rabelais renchérissait sur la dive bouteille qui fait voir le monde gai. Cette page unique où Tianyi observe un acteur à l’auberge donne une clé : « A le voir se concentrer pour mastiquer de toutes ses dents les choses qu’il avait piquées dans l’assiette, longuement et sans hâte, cligner des yeux pour mieux savourer chaque fragment, comme s’il avait l’éternité devant lui, on ne pouvait plus le quitter du regard » p.145.

Le roman a été prix Fémina 1998.

François Cheng, Le dit de Tianyi, 1998, Livre de poche 2005, 443 pages, €6.17 

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Michelet et l’éducation politique

Article repris par Medium4You.

Dès la Révolution, l’historien pointe le mal français. Celui qui subsiste de nos jours : l’abstraction, la croyance que le mot est la chose, qu’il suffit de faire une loi pour éliminer le problème. Or cela ne suffit jamais : il faut que la loi soit connue, comprise et appliquée. Pour cela qu’elle soit claire et indique les principes généraux, laissant aux juges le soin du détail selon les circonstances. « C’est un reproche aussi pour l’Assemblée constituante de n’avoir pas su qu’un système de législation est toujours impuissant, si on ne place pas à côté un système d’éducation. Je parle, on le comprend assez, de l’éducation des hommes, autant et plus que celle des enfants. » 1-V-XI p.746

Foin de tout cela ! Les politiciens s’empressent de créer des usines à gaz, lois mal rédigées et contradictoires, dont la seule inflation donne l’illusion d’agir. A droite dans la multiplication des lois sur la sécurité et l’immigration, à gauche dans ces inventions grotesques de la TIPP flottante et du PPESV de Fabius. Vous ne savez pas ce que c’est ? Parce que c’est abscond, comme son créateur. Il s’agit des Plans partenariaux d’épargne salariale volontaire… Michelet : « C’est dans un changement profond des cœurs, des idées, des doctrines, dans le progrès des volontés, dans l’éducation douce et tendre qui ramène l’homme à sa meilleure nature, que se font les vrais changements. Des lois coactives y font peu. » 1 –VI-IV p.825

C’est que la France a des technocrates et des tribuns – rares sont les vrais politiciens. Michelet pointe les « qualités et défauts communs à la société, communs même à une grande partie des hommes politiques d’alors (…) Le fond, pour le formuler nettement, (…) c’est qu’il leur manquait deux choses : par en haut, la science et la philosophie ; par en bas, l’instinct populaire. La philosophie qu’ils attestaient sans cesse, le peuple dont ils parlaient toujours, leur était fort étrangers. Ils vivaient dans une certaine moyenne, au-dessous de la première, au-dessus de l’autre. Cette moyenne était l’éloquence et la rhétorique, la stratégie révolutionnaire, la tactique des assemblées. Rien n’éloigne davantage de la haute vie de lumière qui est dans la philosophie, de la féconde et chaleureuse vie qui est dans l’instinct du peuple. » 1-VI-VI p.869 C’est particulièrement vrai à gauche, chantre autoproclamée de la Morale, de la Vertu et du Progrès : quelle ignorance de l’économie, à commencer par la théorie de Keynes dont ils se gargarisent en l’appliquant à l’envers ! Que connaît le parti socialiste du « peuple » ? Uniquement l’écrémage coopté de ses militants, trop souvent fonctionnaires et vieillissants ?

L’autre travers français est ce ressentiment allant jusqu’à la haine envers qui ne pense pas comme vous. Mentalité d’esclave selon Nietzsche, celle qui préfère la guerre de religion à la sagesse, le mouvement des piques à l’harmonie des institutions ; mentalité d’aliéné selon Marx, celle qui ne parvient pas à se situer au-dessus des arguments pour en faire la synthèse et reste immobile, crispée au présent, dans sa pure révolte sans avenir. Michelet donne un exemple révolutionnaire : « Madame Roland (…) n’avait guère de vices que ceux de la vertu ; j’appelle surtout de ce nom la tendance qu’ont les âmes austères non seulement à condamner ceux qu’elles croient mauvais, mais à les haïr ; de plus à diviser le monde exactement en deux, à croire tout le mal d’un côté, et tout le bien de l’autre, à excommunier sans remède tout ce qui s’écarte de la précise ligne droite qu’elles se flattent de suivre seules. C’est ce qu’on avait vu au XVIIe siècle dans le très pur, très austère, très haineux parti janséniste. C’est ce qu’on voyait dans la vertueuse coterie de M. et Madame Roland. » 1-VIII-VII p.1269 Le pire de l’héritage catholique romain, repris surtout par la gauche via le communisme stalinien, aujourd’hui par les mélenchonistes.

D’où cette incapacité à unir les frères dans un même parti ; cette incapacité à dépasser les clivages quasi géologiques des tempéraments politiques. « La Gironde voulait la guerre extérieure ; les Jacobins, la guerre aux traîtres, aux ennemis du dedans. La Gironde voulait la propagande et la croisade ; les Jacobins, l’épuration intérieure, la punition des mauvais citoyens, la compression des résistances par voie de terreur et d’inquisition. » 1-VI-V p.835 Pareil aujourd’hui : la droite préfère la place de la France dans le monde, la gauche l’inquisition fiscale à l’intérieur ; la droite incite les entreprise à exporter, la gauche taxe tout bénéfice du succès ; la droite parle des questions réelles, la gauche se drape dans la morale du tabou.

La guerre de religion appelle les pires vices du cœur humain : la calomnie, la mauvaise foi, les petites phrases. Robespierre contre Danton : « Ce qui a tenu lieu de preuve, c’est la force incalculable que donnèrent aux accusations la parfaite entente, la persévérance avec laquelle les innombrables sociétés jacobines répétaient, reproduisaient toute formule envoyée de Paris, chantant invariablement, sans y manquer, la note exacte que chantait ici le maître de chœur. On avait vu, au XVIIe siècle surtout, dans la guerre des Jésuites contre Port-Royal, la force invincible d’un même mot répété à toute heure, tous les jours, par un chœur de trente mille hommes. Ici, ce n’est pas trente mille, mais deux cent mille et plus. L’oreille, une fois habituée, finit par prendre ce grand bruit pour l’opinion générale, la voix du peuple et la voix de Dieu. » 1-VIII-VIII p.1281

Le parti socialiste est passé expert en cette tactique d’asséner des affirmations d’illégitimité envers Nicolas Sarkozy : le Fouquet’s, la Rolex, les « cadeaux » fiscaux, l’Europe Merkozy, et tous ces qualificatifs indigents qui masquent l’absence abyssale d’idée sur le fond : la réforme d’un État obèse et mal organisé, l’échec de l’école, de la justice, des hôpitaux, de l’empilement des lois et règlementations diverses, du mépris administratif pour le citoyen, de la nécessaire construction européenne avec nos partenaires sans bonapartisme, des comparaisons avec les autres pays… A droite, le storytelling existe depuis Sarkozy : c’est un rééquilibrage d’image, mais pas suffisamment utilisé pour contrer le matraquage médiatique de la gauche d’opposition.

Il reste de la lecture de Michelet que ces vices politiques ne font pas la politique. Nous sommes bien loin, à droite comme à gauche, des idéaux de la Révolution… Relire le grand historien est à cet égard édifiant !

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Le Clézio, Poisson d’or

L’auteur n’a pas intitulé ‘roman’ mais ‘conte’ son livre, sur la quatrième de couverture. Le poisson d’or est une fillette du sud-marocain, volée à sa famille par un clan jaloux et vendue à une femme dans une ville de la côte. Comme un poisson dans l’eau, Laïla – qui veut dire ‘la nuit’ – se débrouille dans toutes les situations. Elle sait éviter les mâles qui, par construction, ne cessent de vouloir emboiter leur engin dans son creux. Elle sait éviter les femelles qui, par atavisme, sont prêtes à la protéger jusqu’à l’étouffer – non sans arrière-pensées sexuelles parfois. Mais le poisson est d’or parce qu’indestructible et toujours frétillant. Il n’aura de cesse de remonter à sa source, thème très leclézien, déjà abordé dans ‘Désert’.

Rendue sourde d’une oreille à 6 ans par un camion, battue par la belle-fille au décès de sa maîtresse, hébergée par un bordel où elle croit que les dames sont des princesses puisqu’elles ne font rien de la journée, prédélinquante au bord de l’adolescence, Laïla finit par émigrer en France avec l’une des putes. Elle connaîtra Paris, la grande ville cosmopolite, le racisme ordinaire et la charité égoïste des bobos. Elle obtiendra une carte de séjour, sera incitée à passer le bac en candidat libre, gagnera une carte verte américaine, se fera remarquer dans la musique… Mais à chaque fois elle fuit, quitte l’intégration possible pour s’exiler toujours plus loin. Il y aura happy end peut-être, mais Le Clézio n’aime pas fermer ses histoires.

Durant le premier tiers du roman, le lecteur se dit qu’il lit une autre mouture de ‘Désert’, le souffle épique en moins, une actualisation réaliste de l’existence d’une maghrébine pauvre et exilée. Ne nous voilà-t-il pas dans le sempiternel poncif misérabiliste et un peu complaisant, comme Romain Gary le fit jadis avec ‘La vie devant soi’ ou Michel Tournier dans ‘La goutte d’or’ ? Mais, vers le milieu du conte, le lecteur s’aperçoit qu’il fait fausse route. Comme ses illustres devanciers, Le Clézio insère quelques phrases montrant qu’il n’est pas dupe du boboïsme sentimental qui fait soutenir les ‘sans-papiers’ parce-qu’on-est-de-gauche et qu’on manifeste contre-le-racisme tout en se gardant bien de reconnaître la richesse de l’autre. « Je pensais que, depuis que j’étais enfant, les gens n’avaient pas cessé de me prendre dans leurs filets. Ils m’engluaient. Ils me tendaient les pièges de leurs sentiments, de leurs faiblesses » p.130.

L’aide au tiers-monde ? Oui, mais à condition de faire ça comme une B.A., le don sans s’impliquer, se voir si beau dans le miroir, se donner le beau rôle. « Les gens sont partis les uns après les autres. Peut-être qu’ils avaient peur que je ne cause un problème. C’étaient des gens importants, des critiques d’art, des cinéastes, des politiciens. Ce sont toujours eux qui s’en vont en premier » p.175. Ils tiennent à leur ‘image’, cette posture sociale leur est plus importante que la rencontre avec le différent, dont ils ne reconnaissent ni la valeur ni la liberté. Les bobos se croient naturellement l’avant-garde, ils se sentent une mission de dire ce qu’il faut à tous les peuples-enfants de la terre…  Ils veulent bien ‘intégrer’ parce qu’ils n’aiment pas l’aliénation, mais pas question que cent fleurs s’épanouissent : l’intégré doit obéissance, qu’il se formate pour être conforme, la reconnaissance en plus. Ce pourquoi Laïla, irréductiblement libre, lit et relit Franz Fanon. Elle ne renoncera jamais à être elle-même comme cette Simone, haïtienne battue par un docteur haïtien trop intégré ; ni comme El Hadj, ce grand-père mourant qui rêve encore du fleuve où il voguait enfant, sans jamais pouvoir y retourner – même les pieds devant.

On ne refait pas le bobo, aliéné de son image, caporal-prof qui sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. Laïla préfère Nono, très jeune camerounais fan de boxe et de rythmes, battant le tambour tout nu une partie de la nuit. Il est respectueux, attentif, débrouillard. « Son député socialiste lui avait promis une carte de séjour s’il remportait le match » p.180. Laïla n’aime pas ce politicien d’apparence « un peu sportif, un peu policier ». Pourquoi appelle-t-il Nono par son nom « comme s’il avait des droits, comme s’il était du même bord » ? «  Une fois ou deux, il avait essayé de savoir où j’en étais avec la loi, si j’avais une carte de séjour. Je n’aimais pas qu’il me pose des questions, je n’aimais pas qu’il tutoie tout le monde, comme s’il n’y avait pas de différence entre lui et nous » p.182 La différence, justement, les bobos la nient : eux montrent la voie, ce qui est « bien », tous les pauvres n’ont qu’à les suivre. C’est ça la bonne conscience branchée.

Pour cela, la petite musique du conte finit par pénétrer, laissant sa trace. J’aime les Laïla qui vont dans la vie comme une force, pliant où il faut plier mais n’oubliant pas de revenir droite, comme un roseau pensant. Ce qu’elle apprend des gens de France n’est souvent pas à l’honneur de notre image : « Maintenant, je n’avais plus peur des mêmes choses. Je pouvais regarder les gens droit dans les yeux et leur mentir, même les affronter. Je pouvais lire leurs pensées dans leurs yeux, les deviner, et répondre avant qu’ils aient eu le temps de poser une question. Je pouvais même aboyer, comme ils savent si bien le faire » p.224. Mentir, dans l’hypocrisie sociale ; aboyer, comme le caporal-prof qui se sent des ailes « morales », ange illusoire faisant la bête.

C’est pour cela que le lecteur s’attache à Le Clézio, pour son réalisme, son empathie, son intransigeance envers le mensonge. Il a la capacité à nous faire sentir par l’esprit, le cœur et les sens : les autres – ces vrais aliens pour les bobos français.

Le Clézio, Poisson d’or, 1997, Gallimard Folio, 298 pages, 6.93€

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Histoire de la Révolution française de Jules Michelet

En plus de 2500 pages (plus les notes, biographies et index), voici décrites ces cinq années de bruit et de fureur qui ont fondé la France. Michelet écrit en romantique, avec les outils de l’historien. Il est très proche des sources disponibles à son époque (1868 pour son dernier volume). S’il s’étend beaucoup sur la première période, s’il brade au galop la dernière, s’il s’arrête à la chute de Robespierre sans même évoquer le Directoire (1795), c’est parce qu’il considère que les deux années entre 1789 et 1792 ont plus fait pour la France que la suite. Elles ont changé un millénaire de féodalité. La suite, malheureusement, a préfiguré le XXe siècle…

En 1789, le peuple enthousiaste renverse la Bastille… et la démolit jusqu’aux fondations. Les États généraux de l’Ancien régime se constituent en Assemblée nationale qui devient Constituante. Mais la fuite du roi et son veto exécutif rendent la Constitution inapplicable. Les sections populaires envahissent les Tuileries en 1792 contre le roi « traître » et la reine « vendue à l’étranger ». Se forme à Paris une Commune insurrectionnelle. Une nouvelle assemblée est élue qui prend le nom de Convention. Elle ouvre le procès de Louis XVI le 11 décembre et exécute le roi par la guillotine le 21 janvier 1793, puis la reine. La guerre extérieure et les insurrections en province mettent en lumière l’absence de décision de cette assemblée qui adore palabrer mais se méfie de tout décideur. La Constitution de 1793, dite « de l’an I » est votée mais ne sera jamais appliquée, contrairement aux fumées qu’agitent aujourd’hui certain démagogue.

Pire : Robespierre manipule les partis (qu’on appelait clubs) et joue en virtuose des oppositions pour s’imposer comme « dictateur moral » (Michelet, 2 p.836), allant jusqu’à la posture de « nauséeux moraliste » (2 p.860). Il fait écraser les Girondins par les Jacobins, intimider la Convention par la Commune, centralise la France au Comité de salut public contre les tentatives fédéralistes, fait massacrer les Indulgents (Danton, Desmoulins) par les Ultras (Hébert), avant de se retourner contre eux. Excédée par cette Terreur institutionnelle – 1200 exécutions en 2 mois à Paris, dit Michelet 2 p.923, plus de 5000 selon les registres de Paris sur la période – la majorité des députés arrête Robespierre, Saint-Just et Couthon. Ils sont guillotinés sans jugement au lendemain même du 9 Thermidor-27 juillet 1794, selon la procédure expéditive même de Robespierre…

Cette accélération de l’épuration idéologique, ce reniement de justice, ces exécutions sommaires, ce sont toutes choses que Robespierre et Saint-Just ont voulues, établies. Ils en ont été les victimes. Pour Michelet, Robespierre jacobin persévérant (qualité politique) est un prêtre au fond (défaut moral). Sa quête éperdue de « pureté » passait en-dedans de lui-même, aiguillonnée par Saint-Just l’adolescent funèbre tout entier tourné vers l’utopie. L’idéologue Saint-Just « détestait le commerce et le proscrivait spécialement », écrit Michelet (2 p.851). Il tonnait contre « l’homme d’argent, le spéculateur » (2 p.830), être pourtant nécessaire à l’achat des biens nationaux confisqués à l’Église et aux émigrés pour financer la Révolution… La radicalité d’aujourd’hui reprend cet idéalisme de type communiste pour condamner toute relation humaine autre que politique. Proudhon, dans une lettre d’avril 1851 à Michelet, citée en préface à l’édition de 1868, déclare de Robespierre : « Ce qui m’indispose le plus contre ce personnage, c’est la détestable queue qu’il nous a laissée et qui gâte tout en France depuis vingt ans. C’est toujours le même esprit policier, parleur, intrigant et incapable, à la place de la pensée libérale et agissante du pays » 2 p.1003. On peut en dire autant aujourd’hui : « intrigant et incapable » reste le lot du démagogue de gauche jamais à court de promesses.

« Il est sûr que tout élément du vrai Tartufe y était, souligne Michelet dans sa préface de 1869 intitulée ‘Le tyran’. Ses moralités banales, ses appels à la vertu, ses attendrissements calculés, de fréquents retours pleureurs sur lui-même, enfin les formes bâtardes d’un faux Rousseau, prêtaient fort, surtout lorsque, dans cette rhétorique, discordait de façon criante tel brusque élan de fureur » 2 p.1019. Ce portrait politique paraît dessiné pour notre contemporain.

La Terreur de Robespierre profite de la lassitude du peuple pour s’installer. Il en sera de même en Russie et en Chine au XXe siècle. Il en a vite marre du bruit et de la fureur, le peuple ; il aspire à retrouver sa famille, un climat apaisé, et à vaquer tranquillement à ses affaires. Michelet sur le 9 Thermidor : « Un phénomène singulier, qu’aucun des partis n’attendait, apparut dans cette nuit : la neutralité de Paris. Ce qui se mit en mouvement, ou dans un sens ou dans l’autre, était une partie imperceptible de cette grande population. On aurait pu le prévoir. Depuis cinq mois, la vie publique y était anéantie. Partout les élections avaient été supprimées. Les assemblées générales des sections étaient mortes, et tout le pouvoir avait passé à leurs comités révolutionnaires, qui eux-mêmes n’étant plus élus, mais de simples fonctionnaires nommés par l’autorité, n’avaient pas grande vie non plus » 2 p.970. Une vraie politique à gauche de la gauche, sans voix au peuple, ce qu’agite aujourd’hui certain tribun dans l’enthousiasme des foules et l’ébahissement ravi des fonctionnaires bobos. Curieuse conception de « la démocratie »…

Comment tuer le vieil homme en Robespierre, cet Ancien régime dans lequel il a été élevé ? « La société doit s’épurer. Qui l’empêche de s’épurer veut la corrompre, qui veut la corrompre veut la détruire » 2 p.763. Après Saint-Just, c’est ce que dira plus tard Lénine ; Staline déclenchera la même Terreur que celle de Robespierre, aussi aigri, paranoïaque du Complot, voyant des ennemis partout, étrangers ou émigrés, « à la solde » des puissances extérieures, avec l’instrument fondé par Trotski, la police politique, cette Tcheka si proche du Tribunal révolutionnaire où le jugement est fait d’avance… Michelet 2 p.877 : « Cinquante jurés, robespierristes. Plus de défenseurs. ‘Défendre les traîtres, c’est conspirer. (…) Plus d’interrogatoire préalable. Plus de dépositions écrites. Plus de témoins, s’il n’est absolument nécessaire. La preuve morale suffit’ » 2 p.877. Les procès staliniens, fascistes et nazis, les autocritiques maoïstes, les déportations polpotistes sont de cette eau. Ceux que fait Mélenchon aux journalistes ou à quiconque le critique aussi. « La preuve morale » est analogue au bon vouloir royal. Le chef du parti au pouvoir décide souverainement du Bien et du Mal, comme s’il représentait Dieu sur la terre.

Un exemple de cette absence de « contrepouvoirs » dans les institutions, dont un soi-disant féru de politique s’étonne (provocation ou sainte ignorance ?) qu’on puisse encore l’évoquer : Michelet 2 p.836 : « Un Hébertiste qui menait la section des Quatre-Nations, ans laquelle demeurait Prudhomme, fit à lui seul toute l’affaire : 1° il dénonça Prudhomme à l’assemblée générale de la section (…) ; 2° président de cette assemblée, il prononça lui-même la prise en considération de la dénonciation, et fit décider que l’accusé irait au Comité révolutionnaire ; 3° il présida le Comité et fit décider l’arrestation ; 4° il la fit lui-même, à la tête de la force armée. » Sans contrepouvoirs, point de démocratie, mais la puissance unique et tyrannique de la minorité agissante, des chefs les plus violents, contre la majorité silencieuse, lasse d’être mobilisée en permanence. Telle est l’essence du bolchevisme, Lénine-Trotski-Staline confondus en manipulation politicienne. Tels étaient Robespierre et Saint-Just.

Croyez-vous que ce parallèle entre les terreurs du XXe siècle et celle de Robespierre soit polémique ? Lisez plutôt cette remarque inouïe de Michelet ! « Un architecte (…) imagina un monument pour la combustion des morts qui aurait tout simplifié. Son plan était vraiment propre à saisir l’imagination (…) Au centre, une grande pyramide, qui fume au sommet et aux quatre coins. Immense appareil chimique qui, sans dégoût, sans horreur, abrégeant le procédé de la nature, eût pris une nation entière… » 2 p.928. Que la Révolution accouche du crématoire grâce à Robespierre devrait en faire réfléchir plus d’un ! La Raison des Lumières a permis la libération de certaines contraintes de nature (la naissance, la famille, le clan, l’asservissement, la religion, les croyances). Mais l’excès de la Raison, son délire logique, aboutit à ce que l’on a vu : le jacobinisme botté de Napoléon, la mission coloniale, le paternalisme de parti, l’État totalitaire.

Il faut savoir raison garder.

Lorsque l’on constate que Robespierre et Saint-Just sont les héros historiques de Mélanchon, l’électeur se dit qu’il y a manipulation de l’histoire à des fins personnelles. Les fans sont soit naïfs et ignorants (c’est souvent la même chose), soit jouent les idiots utiles pour la venue d’un parti qui ne leur fera aucun cadeau. Donner une voix au ressentiment est une chose, construire le monde de l’avenir une autre : on ne le fait jamais seul, ni sur une table rase. « Ne pas voir ce que les temps exigent, se répandre en vaines paroles, se mettre toujours en avant sans s’inquiéter de ceux avec qui l’on est, cela s’appelle être un sot… » – c’est pourtant ce que déclara Saint-Just sur Robespierre ! (2 p.760) Une précision encore, de Michelet : « Robespierre, comme je l’ai dit, fut anti-socialiste. Même l’innocente idée des Banquets fraternels, où chacun, dans la disette, descendait, apportait son pain, cela même il le proscrivit » 2 p.1021… Nul trotskiste n’a jamais été socialiste – loin de là ! Pas plus Mélenchon qu’un autre.

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Nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Le mouvement du monde nous berce sans que l’on prenne conscience des changements. La vertu des crises est de précipiter les choses et de montrer quelles sont nos fragilités dans cette histoire qui avance. Bien que beaucoup le dénient, nostalgiques du passé ou volontaristes de leur pré carré politicien, la France a son destin indissolublement lié à celui de l’Europe. Celle-ci fonctionne cahin-caha, mal organisée, mal comprise, mal gérée. On ne reviendra pas sur les erreurs politiques de l’élargissement trop précipité sans institutions fiables ; de la création d’une monnaie unique sans mécanismes de convergence réelle par étapes ; du refus de la démocratie par l’élection du Parlement unique le même jour et selon les mêmes modalités dans tous les pays.

Oui, les politiciens de droite comme de gauche, ont leurs responsabilités. Il est risible d’entendre les yakas socialistes aujourd’hui, alors que la méthode Delors a été largement piétinée et que les cinq ans Jospin n’ont vraiment pas faits la preuve d’une volonté d’aller plus loin.

Aujourd’hui, la crise financière est devenue économique, puis politique. Les États, surtout latins, ont pris des habitudes d’endettement systématique et de laxisme budgétaire clientéliste, fondées sur la politique de demande (soutien à la consommation plutôt qu’à la production). Les boucs émissaires commodes du déni sont naturellement « les autres » – surtout pas les politiciens !

C’est particulièrement vrai en Grèce où l’augmentation du nombre et du salaire des fonctionnaires a été bien supérieur aux capacités du pays, sans que ni la croissance, ni la fiscalité, ne permettent de financer. L’argent de l’Europe était une manne bénie, la force de l’euro permettait des importations hors zone à bas prix. La « descente » de l’héroïnomane est toujours vertigineuse, d’où le sentiment d’abandon et de désespoir des Grecs aujourd’hui.

Mais que font-ils, les Grecs, pour forcer leurs politiciens à faire rentrer les impôts fonciers ? A établir ne serait-ce qu’un cadastre ? A condamner le paiement des commerçants et des professions libérales au noir ? Pour supprimer les rentes de monopole ? Pas grand-chose en dehors de brailler dans la rue… Contrairement à la Suède, où la crise des finances publiques a été réglée dans le débat et avec les années, la Grèce manque de démocratie concrète. Trop longtemps asservie par les Turcs, elle en a pris les habitudes du clientélisme et du bakchich. L’exemple actuel de l’Irlande montre qu’un pays européen, démocratique, effondré par la même crise, peut se redresser avec les mêmes aides de l’Europe.

Graphique de la confiance dans la zone euro :

Ce qui compte est la confiance. Celle des ménages, des entreprises, des investisseurs. Parmi les investisseurs il y a évidemment les marchés (qui achètent les obligations d’État), mais aussi les banques. Les États-Unis financent leur économie surtout par les marchés, d’où le soutien qui leur est apporté par la Fed plus qu’aux banques. En Europe, c’est l’inverse : les banques financent près de 80% des entreprises – il est donc logique que les gouvernements et la BCE se soient préoccupés avant tout d’assurer la liquidité aux banques. Celles-ci restent fragiles, puisque plombées encore quelques années avec les produits toxiques (subprimes et CDS) comme avec les emprunts des États incapables de rembourser. Surveiller le système bancaire demeure donc crucial.

Mais il y a plus : sans confiance, pas de système. Les États doivent restaurer cette confiance générale par une double action de rigueur et de croissance. C’est politiquement difficile dans les pays où la démocratie est peu mûre – et la France en fait partie, État centralisé, à mentalité autoritaire, sans guère de contrepouvoirs institutionnels. Le citoyen considère que l’État est responsable de tout, donc yaka. Pêle-mêle : violer les banquiers, nationaliser les banques, dompter les marchés financiers, faire rendre gorge aux « riches » (au-dessus de 4000€ par mois pour un couple selon Hollande, « je prends tout » éructe Mélenchon qui a piqué le terme à Jean-Marie Le Pen… dans son « je prends tout » de l’histoire de France).

Suffirait-il de décider d’en haut pour que tout suive et s’organise ? Conception héritée tout droit du catholicisme romain que de considérer la Raison comme souveraine en soi, volonté de Dieu pour ses élus : il suffit qu’elle paraisse pour que tout le monde s’incline. Vieille légèreté française datant du culte à Robespierre que de croire en la Vertu, évidemment incarnée par un seul homme qui dit le bien et le mal et s’impose par la terreur – sans débat. Recopiage scolaire de la pensée allemande sous Hegel, pour qui  Dieu s’incarne dans l’Histoire, et que les histrions font accoucher en gueulant très fort comme des femmes en gésine.

  • Je m’interroge sur la contradiction à gauche de prôner le « développement durable » lorsqu’il s’agit de l’énergie et de la planète – mais de refuser ce même « développement durable » lorsqu’il s’agit de la dépense publique…
  • Je m’interroge sur le riche sénateur Mélenchon se faisant défenseur des « pauvres », comme si la fortune venue du public était plus « morale » que l’enrichissement issu de ses mérites, par la création ou l’entreprise. Peu d’ouvriers font confiance à Mélenchon, mais un maximum de profs.
  • Je m’interroge sur cette propension à redistribuer plus… tout en voulant rester « dans » l’euro, comme si la Grèce n’était pas le contre-exemple parfait de gabegie politicienne.

Le « pic » du pétrole est atteint, celui de l’endettement d’État aussi. Il faut donc organiser la « décroissance » de l’État obèse, celui qui se mêle de tout, qui régente tout, avec ses strates multiples de décision sans concertation. Maigrir, réorganiser, simplifier. Les écolos sont d’accord, mais pas Mélenchon. François Hollande a maigri lui-même avant d’être candidat, fera-t-il maigrir la France s’il est élu ? Où laissera-t-il ses petits copains, entrés dans la pâtisserie après être restés longtemps cantonnés derrière la vitre, mettre les deux mains dans les pots de bonbons, aiguillonnée par la gauche de la gauche ?

L’économie n’est pas mécanique, mais politique. Il ne suffit pas de verser d’un vase dans un autre, de prendre aux riches pour redistribuer aux pauvres, pour que tout se rééquilibre tout seul. Cela, c’est la Cité de Dieu catholique c’est le « laisser-faire » dont une certaine gauche ignare croit le libéralisme coupable. L’équilibre s’effectue dans le mouvement et, en économie, il s’agit de la confiance. Ériger la guerre civile en principe, droite contre gauche, riches contre peuple (stratégie d’évitement des élites…), national-socialisme contre libéral-Europe, dénigrer systématiquement tout ce qui a été fait par le précédent gouvernement, « détricoter » loi par loi pour rétablir cet âge d’or qui était avant, faire « comme si » ni le monde, ni l’Europe, ni les Français n’avaient changés – rien de cela n’est fait pour établir la confiance.

  • Ni celle des ménages (qui ne vont pas dépenser s’ils pensent être plus imposés) ;
  • Ni celle des entreprises (interdites de licenciements – donc soucieuses de ne pas embaucher – taxées plus, soumises aux banques par découragement des actionnaires, tentées de délocaliser, voire d’installer ailleurs leur siège social pour les plus grandes – comme Schneider) ;
  • Ni celle des investisseurs (taxés sur les transactions, taxés sur les gains, taxés sur le patrimoine, taxés sur les successions).

La démocratie, c’est le débat, pas le populisme des sondages plébiscitant des décisions idéologiques venues d’une secte : dénoncez tout et fermez les frontières ! dépensez tout et mendiez pour rester dans l’euro ! écoutez le complot Cheminade ! donnez tout le pouvoir aux seuls travailleurs d’usines !

L’Europe du nord sait faire, l’Europe du sud a beaucoup de réticence. Encore que l’Italie ne s’en sorte pas si mal : il y a une vraie souplesse politique sous des dehors partisans – contrairement aux rigidités françaises.

Peut-être est-ce parce que l’Italie exporte plus que la France via ses PME ? L’ouverture à l’extérieur, par les exportations des entreprises régionales, ouvre l’esprit au monde. Elle donne du bons sens à la souplesse et à l’inventivité. Chacun voit alors que s’il ne travaille pas assez, s’il produit trop cher, s’il bloque l’efficacité de l’organisation, si le service après vente est par-dessus la jambe, son salaire va en pâtir, son emploi être compromis.

La France est à l’inverse le pays du fonctionnariat. Près de la moitié de la population active est concernée par l’emploi public, soit directement, soit par le conjoint ou les enfants. De bonne foi, un fonctionnaire ne comprend rien à la compétitivité du pays. Il ne connaît rien à la pression économique (en témoignent les suicides par désespoir des salariés des ex-entreprises publiques à qui l’on demande de changer de mentalité…). Un fonctionnaire ne peut fonctionner mieux que s’il a « plus de moyens », c’est dans l’esprit même de l’administration des choses. Il ne faut pas lui en vouloir, il a été formé ainsi et est de toute bonne foi. Mais pour que la France aille mieux il ne s’agit pas d’administrer les choses : il s’agit de les produire. Qui parle de production, à gauche ? Qui ?

C’est aux politiciens d’expliquer et de convaincre, de prendre les mesures pour encourager à créer et à entreprendre, d’établir la confiance pour ne pas changer les règles à chaque élection, allant pour le produit du travail du laxisme à la confiscation. Mais nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Les indices de confiance :

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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Le malentendu Mélenchon

La France vaniteuse et légère encense un mouton noir parmi une pléthore de moutons blancs en costume-cravate. L’inverse de l’Italie où la population comme la classe politique ont pris conscience de la gravité de la crise, après des années d’illusionnisme Berlusconi. Jean-Luc Mélenchon veut tout et son contraire ; il le tonitrue en brandissant le drapeau rouge des traditions. Dans ce folklore, beaucoup se reconnaissent… mais ils sont trop différents pour jamais s’amalgamer. Mélenchon pratique la politique « à l’ancienne », comme on le dit de l’andouillette ; mais ses partisans sont pour la plupart des jeunes, libertaires anarchistes – uniquement dans le présent.

La raison du bouffon

Les protestataires ne manquent pas dans les pays occidentaux depuis que sévit la crise. Les États-Unis de Bush et de Goldman Sachs ne sont décidément plus un modèle, aussi stupides dans la confrontation des cultures que dans la gestion de l’économie. L’Europe de l’Union est un gros « machin » impuissant qui doit prendre la moindre décision à 27 sans qu’il y ait une quelconque homogénéité. L’Eurozone est une union pratique plus efficace, mais dont le volet de convergence économique et fiscale a été laissé en déshérence par les politiciens de droite comme de gauche depuis Maastricht (1992). Les populations, dopées à l’endettement cigale, se sont trouvées fort dépourvue lorsque la bise fut venue. Elles se croyaient maîtresses du monde, plus avancées moralement, mieux expertes en gestion économique et en innovations… et patatras ! Voilà que l’Inde et la Chine, le Brésil et l’Afrique du sud, commencent à leur tailler des croupières. Certains s’en sortent, avec patience et discipline, conduisant des réformes pour s’adapter dans la durée : la Suède, le Danemark, le Canada, l’Allemagne… D’autres s’effondrent, comme feu l’empire romain : tous les pays riverains de la Méditerranée, dont peut-être la France.

Il y a donc partout des protestataires de l’austérité, du ressentiment contre la finance internationale, les banques, les politiciens en place. Ce sont les Grecs en résistance, les Indignés, les Pirates… et les Mélenchoniens. Car la gauche radicale a régulièrement échoué à rassembler les revendications populaires depuis des décennies. Trop intello, trop hédoniste, trop alter, trop écolo… Mélenchon a le talent de faire croire qu’il gagne, alors qu’il rassemble à peine plus que le total des voix de gauche extrême à chaque élection. Mais il remplit la fonction tribunicienne hier tenue par Georges Marchais puis par Jean-Marie Le Pen. Les proximités sont plus proches que l’on croit. Jean-Luc, comme Jean-Marie, fait haine ; les deux sont des enfants élevés sans père, comme Merah. La crise exacerbe les tensions, pousse donc les partis à la radicalité, ce pourquoi Sarkozy assume la droite, le centre avec Bayrou implose et Hollande flageole. Arrive qui ? La grande gueule « de gauche », franc-maçon que « tout le monde » attend, des bobos intellos aux profs stakhanovistes, et des fonctionnaires moyens aux jeunes en rupture, souvent ouvriers non qualifiés « grâce » à notre merveilleux système scolaire : sénateur socialiste, ex-ministre de Jospin et député européen Mélenchon !

Dans sa bio soigneusement repeignée sur Wikipedia, on apprend que le politicien du peuple a peut-être travailloté comme ouvrier durant ses études (arrêtées à la licence, juste avant les années recherche personnelle), mais qu’il a surtout été élu depuis 1983. A-t-il jamais effectué son service militaire, année « citoyenne » s’il en était ? Silence sur le sujet… Il vit de la politique, est payé par la politique, ne produit que de la politique depuis 30 ans. Que connaît-il du « vrai » monde du travail, de l’entreprise, de la production ? Affectif au point de prendre les expressions des masques nô, licencié de philo, un temps prof, vaguement journaliste, il préfère les grands mots. La révolution, le peuple, l’avenir, la dignité, le citoyen, ça fait bien. Ça chante dans les manifs et les meetings.

Mais pour réaliser quoi ?

Augmenter le SMIC, baisser l’âge de la retraite, distribuer du pouvoir d’achat… mais rester dans l’euro. Comment donc financer la dette abyssale sans les grands méchants marchés financiers ? « Je prends tout » aux riches est un slogan facile, qui ne se réalise qu’une fois s’il advient. Mais alors, plus d’entrepreneurs au-dessus de l’artisan, plus de financement extérieur, plus de convergence européenne – et certainement plus d’euro ! Il faut savoir ce qu’on veut : ou un programme coréen du nord (fermer les frontières et imposer l’égalité par la force) – ou un programme coréen du sud (ouvert au monde et compromis avec les forces mondiales, négociations avec les partenaires européens, et l’enrichissement personnel qui est la seule source du progrès – tous les pays du socialisme « réel » l’ont parfaitement montré).

L’insurrection civique, cela fait joli, mais concrètement ? Qui va canaliser ce vaste foutoir défouloir soixantuitard pour le traduire en intérêt collectif ? Un parti d’avant-garde ? Un leader maximo ? Un néo-Chavez ? Mélenchon se garde bien de trancher, lui qui admire tant Chavez que Morales, lui qui méprise les langues régionales et encense la politique du PC chinois colonisant le Tibet. Autoritaire, centralisateur, jacobin. Ses héros sont Robespierre et Saint-Just, grands humanistes français comme chacun sait. Quand la raison délire, elle n’atteint pas que la finance : sûre du Vrai, du Bon, du Bien, elle cherche à l’imposer à tous, malgré les résistances et les différences. Cela donne le rasoir républicain, la mission coloniale, le j’veux voir qu’une tête ! de l’administration à la française, le communisme léniniste, la Tcheka de Trostki, l’apanage Castro ou Kadhafi… Rien de ce que désire vraiment la base électorale du PDG, ce parti Mélenchon au sigle curieux pour des anticapitalistes.

Pour le comprendre, il faut aller voir ailleurs

Si l’on regarde aux États-Unis, la sociologie électorale montre un divorce croissant entre Boomers et Millenials. Les Boomers sont la génération baby-boom, nés entre 1946 et 1964, majoritairement Blancs anglo-saxons protestants et éduqués. Les Millenials sont la génération portable-mobile-internet-jeux vidéo, nés entre 1980 et 2000, beaucoup plus multiculturels, moins éduqués et racialement divers. Les premiers prennent leur retraite, les seconds entrent dans la vie active. La politique va en être changée. Les communicants agacent, puisqu’ils n’en savent pas plus que le citoyen lambda au vu des années Bush qui vont des attentats du 11-Septembre à la crise financière, en passant par l’occupation de l’Irak. L’Amérique, florissante sous Clinton, est en ruine lorsqu’arrive Obama. Que veulent les Millénials ? Revenir aux valeurs de l’Amérique, au self-made man et à l’esprit novateur. Mais avec plus d’État qui règle (et moins de politiciens). Cela donne à gauche Occupy Wall Street et à droite les Tea parties. Tout cela très libertarien…

Si l’on regarde en Allemagne, voici que monte le parti Pirate, qui entre aux parlements régionaux de Berlin et de Sarre. Il allie les alter, les Verts, les geeks et les protestataires. Tous militent pour la libéralisation d’Internet et leur seul programme est « méfiance » envers les politiciens. Leur insurrection civique consiste à prôner la transparence de tous les débats politiques et sociaux via le net. L’approfondissement du libéralisme vers l’anarchie plutôt que la centralisation bismarckienne…

Si l’on regarde en Espagne, Los Indignados pacifiques et vaguement hippies se radicalisent, aidés par les Black Blocs aux marteaux brise-vitrines. Anarchistes, antimondialistes, égalitaires et libertaires, ils sont contre la contrainte financière, les puissances anonymes et pour reconquérir la politique. Pas vraiment jacobins !…

En tout cela, un point commun : l’hyper individualisme postmoderne. Mélenchon, avec ses revendications collectivistes à l’ancienne fait vieux ringard face à ces courants. Le système politique doit se restructurer, la liberté personnelle est cruciale, l’exigence de participation citoyenne plus criante comme l’avait déjà montré en 2007 Pierre Rosanvallon. Les partis traditionnels échouent à convaincre. En cela Mélenchon a raison d’appeler à faire de la politique autrement… mais pas comme il la voudrait, pourtant.

Le malentendu

Quand on est né en 1951 on n’est plus vraiment jeune, bien qu’empli de ressentiment envers l’autorité parce que le père a divorcé quand il avait 11 ans, parce que le PS l’a « humilié » en donnant un faible score à son courant. Quand on a occupé depuis trente ans les fromages de la République, nanti d’un patrimoine frisant l’ISF et d’un revenu égal à cinq SMIC. Quand on a voté oui à Maastricht et qu’on reste député européen. Quand on se dit trotskiste lambertiste (dont une fraction a soutenu Marcel Déat en 1941, socialiste autoritaire devenu collabo parce qu’antilibéral et anti-anglais, ministre du Travail de Pétain). Quand on est pétri de toutes ces contradictions, comment convaincre dans la durée ? Le rassemblement des mélenchonistes apparaît bien hétéroclite : geeks du divertissement immédiat qui admirent le bouffon comme naguère Coluche ; bobos du « pas assez à gauche ma chère » de 2002 qui ont éjecté Jospin sans même y penser au profit de Le Pen pour le second tour ; nostalgiques de leur jeunesse gauchiste 68 bien enfuie ; volontaristes politiques qui croient encore qu’il suffit de dire « je décide » ; écolos militants qui prônent l’austérité morale ; cégétistes anars qui vivent la lutte des classes à ras d’usine ; militants organisés du parti communiste qui veulent recycler leur méthode…

Il y a une vraie interrogation sur la politique. Elle a été portée par Ségolène Royal en 2007, par les Verts de Cohn-Bendit aux dernières Européennes de 2009 et, hors de France, par le mouvement Occupy Wall Street, les Grecs en résistance, Los Indignados et les Pirates – sans parler de l’humoriste élu maire de Reykjavik en Islande. De la transparence, de la participation, du libertaire : loin, très loin, de Mélenchon ! Qu’il soit à la mode est-il un effet de la société du spectacle ? Son « message » une communication de plus ? Un malentendu ?

Au fond, à qui profite le crime ?

Mais à bon entendeur… La montée Mélenchon profite à Nicolas Sarkozy : tout comme François Mitterrand avait excité le Front national pour faire perdre la droite, tout comme la gauche caviar avait snobé Jospin pour faire advenir Le Pen en avril 2002, la surenchère Mélenchon repousse le centre vers Nicolas Sarkozy au détriment de François Hollande. Et qu’on ne vienne pas m’objecter qu’au second tour ce petit monde va se rallier : avez-vous jamais vu des têtes de linotte penser au-delà du présent immédiat ? C’est l’abstention à gauche qui va gagner, avec la surenchère ; à l’inverse la droite va se ressouder contre le gauchisme Robespierre. Sarkozy pourrait gagner : n’est-ce pas la stratégie du billard, encouragée en sous-main par les ex-UMP qui se disent « impressionnés » par le Mélenchon ?

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François Hollande et le modèle chinois

Récemment, nous lisions ceci sur le schéma de développement :

« 1) Poursuivre et compléter la transition vers une économie de marché ;

2) Augmenter les efforts d’innovation ;

3) Privilégier les énergies vertes pour transformer le stress environnemental en opportunité de croissance et de développement ;

4) Élargir à tous l’accès à la santé publique à l’éducation et au travail ;

5) Moderniser et consolider le système fiscal ;

6) Intégrer les réformes structurelles aux modifications de l’économie globale afin de développer des relations positives avec le monde. »

C’est à peu près le programme de François Hollande à l’exception, curieusement, des points 1 et 6.

Photo l’Est Républicain

Car pour les socialistes,

  • il s’agit de RÉDUIRE l’économie de marché et pas de la développer ;
  • il s’agit d’ÉVITER les réformes structurelles qui adapteraient la France au monde…

C’est tout le contraste entre le dynamisme d’un pays jeune qui en veut et notre mentalité d’ayant-droits fonctionnarisés où il s’agit de conserver un Etat-providence datant d’il y a un demi-siècle sans rien y toucher. Car nous sommes en Chine communiste… et ce programme cité plus haut est extrait du tout dernier document du 27 février 2012 : ‘Chine 2030. Construire une société moderne à hauts revenus, harmonieuse et créative’. Ce rapport est signé par le Directeur du Centre de Recherche du Conseil des Affaires d’État, Li Wei avec la Banque mondiale. La Chine communiste assume la mondialisation et son rôle de puissance – pas la France frileuse de François Hollande. Pourquoi ?

Une fois de plus, référons-nous au rapport chinois. Il y est écrit textuellement que : « Le groupe qui résistera le plus aux réformes sera, sans conteste, celui des intérêts corporatistes, tels que les entreprises en situation de monopole sur leur marché, les groupes, institutions ou personnes qui bénéficient de privilèges particuliers ou de traitements préférentiels rendus possibles par l’actuel fonctionnement du pouvoir et des institutions ». C’est le cas en Chine, c’est évidemment le cas en France.

Mais qui sont ces « groupes, institutions ou personnes » ? Ceux « qui profitent de rentes de situations découlant de leurs relations privilégiées avec les décideurs politiques, protègeront résolument leurs intérêts grâce à leur pouvoir, leurs ressources et leurs connexions. Pour surmonter ces obstacles, le gouvernement devra, à son plus haut niveau, faire preuve de courage, de détermination, de clarté dans l’exposé de ses objectifs et d’un grand charisme politique ». En France, ce sont à droite le MEDEF et les grandes entreprises, à gauche tous les syndicats de la fonction publique, les élus des collectivités locales, les représentants aux conseils paritaires des organismes sociaux… Hollande est coincé. Tous ces fromages de la République emplis de copains socialistes coûtent cher, sont opaques, et servent à récompenser les amis politiques. Comme en Chine.

Sauf que la Chine communiste a le « courage » de pointer du doigt ces profiteurs, tandis que notre pauvre Cour des comptes a beau s’époumoner, la caste fonctionnariale et corporatiste s’en fout !

Mais il n’y a pas que les fromages, il y a aussi les populistes. En Chine aussi. Bo Xilai a été limogé début mars du gouvernement de Chongqing. Très démagogique chef du courant conservateur au sein du PC, il avait le populisme maoïste. Ce Mélenchon chinois a été viré sans état d’âme par le courant central qui promeut les réformes organisées.

François Hollande ne devrait-il pas s’interroger sur cette façon de faire ? Cette crise du système politique chinois, peut-être la plus forte de l’appareil depuis l’ère Mao, ne devrait-elle pas être celle du salut pour le parti socialiste français qui a peine à se renouveler ? Manque en effet au programme Hollande

  • une grande ambition : replacer la France dans le monde…
  • et un courage : celui de faire fondre les fromages.

Pourquoi ne se mettrait-il pas à l’école asiatique, qui marche tellement mieux que la sienne ?

François Danjou, L’ANP 2012, testament politique de Wen Jiabao, QuestionChine.net 

De la médiocrité de l’offre politique 

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Joseph Fouché, Mémoires

« Ce fut un politique, et l’un des plus grands », déclare Edwy Plenel de Fouché. Journaliste de gauche, formé aux méthodes d’investigation américaines, il présente cette édition avec délectation. Fouché, comte d’Empire, duc d’Otrante, ministre de la Police après la Révolution, « dit la vérité de la politique moderne ». A savoir, selon Stefan Zweig, qu’elle est un métier de « joueur professionnel ». Mais Fouché avait un principe unique pour guider son action : la préservation de l’État hérité de la Révolution.

Pour cela, « accompagner l’événement plutôt que de l’infléchir », « rester dans le jeu quitte à en changer les règles, se maintenir au pouvoir quoi qu’il en coûte », affirme Edwy Plenel. Du parfait Jacques Chirac, resté longtemps à l’école de François Mitterrand. François II Hollande serait un peu comme ça et Nicolas II aimerait bien rééditer le succès de Nicolas 1er Sarkozy. « Tout changer pour que rien ne change », disait Alain Delon-Tancrède dans ‘Le Guépard’ de Visconti, d’après le roman de Lampedusa…

« Nul ne fut sans doute plus haï, détesté et caricaturé, après sa mort », écrit Plenel, « Fouché dérangeait le siècle qu’il vit naître et qu’il avait pourtant, plus que d’autres, anticipé ». Il était athée, opportuniste, vil serviteur, flic… tout ce qu’affecte de détester la gauche et qui, pourtant y sacrifie si volontiers ! Souvenez-vous de Staline et de ses compagnons de route intellos des cafés enfumés de Saint-Germain des Prés. Plus près de nous, de ces maos qui fleurirent en 1968, prosternés devant le Génial Grand Dirigeant, instituteur promu qui avait le don d’enfoncer les portes ouvertes. Y aurait-il un divorce entre la posture morale des gens de gauche et la réalité de leurs actes ?

Justement, nous apprend Joseph Fouché, aucune morale n’existe en politique, seulement le succès. La cynique réalité l’emporte sur les bons sentiments, si l’on veut survivre. La gauche (française, d’aujourd’hui) reste pour cela handicapée, drapée dans sa Morale de principe au lieu d’écouter le pragmatisme du peuple, agissant plus par ressentiment que par raison, incapable de négocier avec nos partenaires européens alors que ce cadre est le seul qui permette encore d’exister au niveau mondial. Les gens de gauche devraient lire Fouché, les gens de droite le pratiquent sans le savoir, connaissant déjà Machiavel.

« Le lecteur pourra y lire ce que d’ordinaire un politique professionnel n’avoue pas, à savoir que le seul critère de réussite est la durée au pouvoir et non la fermeté des convictions, que l’indifférence aux autres et la fidélité à soi sont les garanties du succès, que mener deux politiques de front et choisir celle qui triomphe est le b a ba du métier… » Si c’est Edwy Plenel qui le dit… Il décalque seulement Fouché : « Telle doit être, en effet, la maxime de l’homme d’État ; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de l’Histoire : tout est renfermé dans le présent » p.225.

« J’étais d’ailleurs moralement ce qu’était le siècle », déclare Fouché dès les premières pages, « avec l’avantage de n’avoir été tel ni par imitation, ni par engouement, mais par méditation et par caractère » p.10. Destiné dans sa jeunesse à la navigation, Joseph Fouché n’est surtout pas fanatique à la Robespierre ! Il lui tire le portrait en pied : « être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se désaltérer du sang de ses collègues et qui, par son aptitude, sa tenue, la suite de ses idées et l’opiniâtreté de son caractère, s’élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles » p.14. Staline imitera Robespierre, tout comme Mao, précipitant leurs pays dans des décennies de marasme et de terreur. Mélenchon suivrait bien Robespierre… Fouché, lui, est plus réaliste : « Quand on a le pouvoir, toute l’habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute autre théorie, à l’issue d’une révolution, n’est que niaiserie ou hypocrisie impudente » p.23. Le rôle des gouvernants ? « Réglez l’activité brûlante de vos concitoyens afin qu’elle soit féconde… Qu’ils sachent bien que l’énergie n’est pas le délire et qu’être libre ce n’est pas être indépendant pour faire le mal » p.31.

Si le contrôle policier est indispensable à tout gouvernement, ce n’est « ni avec des écritures, ni avec des rapports qu’on faisait de la haute police ; qu’il y avait des moyens plus efficaces ; par exemple, que le ministre lui-même devait se mettre en contact avec les hommes marquants et influents de toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes supérieures de la société. Ce système m’a toujours réussi… » p.43. Fouché fut chargé de mission sous la Révolution, ministre de la police sous le Directoire puis l’Empire, chef du gouvernement provisoire après Waterloo, encore ministre sous Louis XVIII avant de s’exiler en Autriche en 1816. « J’avais jugé Bonaparte seul capable d’effectuer les réformes politiques impérieusement commandées par nos mœurs, nos vices, nos écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions », dit-il p.60. Quel pourrait être ce président analogue dont la France aujourd’hui a besoin, selon les mêmes réformes impérieuses ?

Avec cette tempérance : « la raison et la tolérance que j’ai toujours cru très compatibles avec la politique d’un gouvernement assez fort pour être juste » p.80. Car Bonaparte devint vite Napoléon, avec ce despotisme des camps militaires qui croit décisive sa seule volonté. « Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que, lorsque les gouvernements ne sont pas justes, leur prospérité n’est que passagère » p.116. Ce que personne n’ose dire à Sarkozy, peut-être – ni peut-être non plus aux revanchards de gauche ?

Les peuples européens ne sont toujours pas mûrs, mais c’est pourtant l’Europe que voulait faire Napoléon 1er. Il le déclare lui-même à Joseph Fouché qui le rapporte fidèlement : « Il nous faut un code européen, une cour de Cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois ; il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe le même peuple et de Paris la capitale du monde » p.266. C’était en 1812 et les États tremblent encore d’une Europe ainsi carrée « à la française » ! Que comprend la gauche actuelle à cette crainte-là ? Elle qui veut « imposer » la renégociation des traités juste par bon plaisir, sans tenir compte du rapport de forces des États et de l’intérêt général des peuples de l’Union ? « Conscription, impôts, vexations, privations, sacrifices, voilà (…) ce que nous connaissons du gouvernement de la France ». C’était il y a deux siècles et cela reste d’actualité… La France est un pays guerrier qui veut entraîner les autres en Afghanistan et en Lybie ; la France adore taxer tant et plus ; la France ne sélectionne ses élites que pour en faire des fonctionnaires d’un État obèse qui produit surtout du règlement et du prestige ; tout le reste est rabaissé, méprisé, spolié – à commencer par le travail et l’entreprise.

Il est curieux de constater combien les mentalités changent peu, même avec les siècles… Tous les cinq ans, rituellement, la France réfléchit sur elle-même à l’occasion de l’érection présidentielle. Plus qu’une élection, c’est bien d’une érection dont il s’agit ! Assaut de rodomontades pour refaire le monde et surenchères étatistes qui font rire les autres pays plus démocratiques qu’autocratiques. Ne serait-il pas temps que la France ouvre les yeux sur ce qu’elle est ?

Joseph Fouché, Mémoires, 1824, éditions Arléa 2006, 402 pages, en solde €5.00

 

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Aujourd’hui sous le regard de Michelet

Je suis en train de lire l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet, né en 1798. Célèbre histoire, en deux volumes de plus de 1500 pages chacun dans la Pléiade. Certes, les historiens ont nuancé et précisé son ouvrage depuis, avec les documents nouveaux. Mais le souffle d’écriture reste inégalable. Il nous fait vivre les grands moments, il nous montre les forces, il nous fait rencontrer les gens.

Chaque Français sait que la Révolution est la matrice de notre système politique, aujourd’hui encore. L’élection présidentielle essaie de rejouer, en comédie, ce qui fut une tragédie il y a deux siècles : le conservatisme et les émigrés d’un côté, les jacobins coupeurs de têtes de l’autre. Avec les excès « clivants » de rigueur dans le théâtre des histrions médiatiques nés avec la télévision.

Le mot « cliver » est du jargon à la mode, qui n’a pas de sens concernant les affaires humaines. Il désigne l’action mécanique de fendre un corps minéral suivant la direction de ses couches. Comme si la nation était une chose rocheuse, une éternité géologique, qu’il suffisait à un homme politique de travailler avec l’outil adéquat pour la faire se fracturer dans le « bon » sens. Ceux qui utilisent ce genre de vocabulaire méprisent le genre humain. Ils réduisent les idées à des strates chosifiées, immanentes, sans même penser que l’électeur puisse avoir sensibilité et une histoire. Surtout qu’à droite comme à gauche, les politiciens ont tout fait pour se partager le fromage et ne jamais remettre en cause l’endettement clientéliste !

Ce n’est malheureusement pas nouveau en France, pays des guerres de religion et des haines sociales, pays de l’envie et de la délation où n’importe quelle égalité apparaît préférable à toute liberté. Ce pourquoi le roi a toujours été mieux vu que les nobles (contrairement à l’Angleterre), et que l’État apparaît plus légitime que les entreprises, les associations ou les syndicats (contrairement à l’Allemagne et aux pays nordiques).

Dès la parution de son premier tome, en 1847 déjà, Michelet dénonçait le « moyen-âge » de la pensée dans l’assimilation de la Révolution à 1793. Comment, s’écrie Michelet, « née, grandie, dans l’indignation légitime qu’inspirait la Terreur de l’Inquisition, elle triomphe enfin, elle éclate, révèle son libre génie, et son génie ne serait autre que la Terreur de 93 et l’inquisition jacobine ? » (1-295). L’interprétation marxiste, reprise avec enthousiasme par les fonctionnaires intellectuels d’État qui ont vu dans le communisme façon Staline la « libération » du genre humain, a fait de la Révolution cette caricature. Celle que reprend Mélenchon aujourd’hui, où raser gratis signifie reconstruire la Bastille pour y fourrer les futurs guillotinés, tous ceux qui ne pensent pas comme lui. « Si cette théorie est bonne, le moyen-âge a vaincu », conclut Michelet. Mélenchon est un réactionnaire de gauche, la fraction autoritaire et sectaire de la mouvance qui comprend aussi – fort heureusement – une fraction libertaire positive comme le dit si bien Michel Onfray.

« Voltaire contre Rousseau »… pensait Michelet. « Les Jacobins semblent se porter pour héritiers directs des prêtres. Ils en imitent l’irritante intolérance, par laquelle le clergé a suscité tant d’hérésies. Ils suivent hardiment le vieux dogme : « hors de nous, point de salut » (1-537). François Hollande a raison de prêcher la modération ; mais tort lorsqu’il dérape en tribun, singeant Mélenchon qui imite Le Pen, et forçant sa voix jusqu’à l’hystérie. Nicolas Sarkozy a raison de pointer les incohérences socialistes ; mais tort lorsqu’il attaque au panzer, hors de tout bon sens, singeant Le Pen et ses outrances frileuses de repli. Les vocifération des années 30 submergent la raison : est-ce le signe que les candidats d’aujourd’hui n’ont rien de rationnel à dire ? Va-t-on tout droit vers les mêmes effets qu’en 1933-1939 ?

Ils ont voilé Voltaire jusqu’aux pieds comme une fatma sous burqa, les politiciens honteux de Paris, au musée du Louvre… (photo ci-dessus prise par moi en janvier 2012). Depuis combien d’années déjà ? Fin 2005 ! Une vidéo publiée par moi en février 2006 en témoigne : Voltaire a été voilé sous Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur. Il le reste en 2012, sous Nicolas Sarkozy président. Mais tout le monde s’en fout : y aurait-il des « civilisations » plus égales que d’autres pour les bobos branchés ? En avril 2005, Voltaire n’était pas encore voilé… (photo ci-dessous prise par moi en avril 2005). Pourquoi le reste-t-il aujourd’hui ? Pourquoi les « socialistes-anti-racistes » Delanoë/Hollande ne disent-ils rien sur le sujet ? Pourquoi Mélenchon-le-laïc passe-t-il sous silence ce fait sous nos yeux ?

Or, déclare Michelet : « Grande leçon pour les politiques, et qui doit les faire songer ! Qu’ils prennent garde à Voltaire ! Cet homme-là ressuscite quand on y pense le moins. Robespierre s’en est mal trouvé. Chaque fois qu’on s’appuie sur Tartufe, ou qu’on veut s’y appuyer, Voltaire est là qui vous regarde » (1-302). Que les intolérants théoriciens du parti socialiste, ou les sectaires écolos en appendice, prennent garde à « ces trois vainqueurs de Tartufe » qui forment la pensée intime du peuple français. « Rabelais-Molière-Voltaire, est sous la variété infinie de ses formes vives et légères, le fond même de ce peuple. Comment ? Par sa haine du faux, des vaines subtilités, des abstractions dangereuses, des scolastiques meurtrières ; et puis par son amour du vrai, du positif et du réel, par son sincère attachement à la plus certaine des réalités, la vie, par sa touchante religion pour la pauvre vie humaine, si précieuse et si prodiguées… Par son bon cœur et son bon sens, il est profondément le peuple. »

Si le début de la phrase ne s’applique que trop à la gauche intello-intégriste d’aujourd’hui, la seconde s’adresse directement à Nicolas Sarkozy (on n’ose dire l’UMP tant ce parti godillot se veut uni derrière un « chef » qui le tire à sa gloire plus qu’il ne le représente…).

Les Français ont du bon sens : ils ne croient ni les écolos qui veulent arrêter toutes les centrales nucléaires en quelques années, ni l’impôt inquisitoire à 75% (+ CSG, + ISF, + impôt sur les successions) de ceux qui gagnent. Ce sont moins « les riches » qui les préoccupent que le symbole politique qui consiste à confisquer le succès dès qu’il atteint un montant arbitrairement fixé par des fonctionnaires qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit par eux-mêmes. Si, encore, cela ne touchait que les gains de finance, issus de prises de risque d’une fortune héritée : mais non ! N’importe quel créateur d’entreprise réfléchira à deux fois avant d’entreprendre désormais en France. Les footeux eux-mêmes s’en émeuvent; les écrivains à succès votent avec leurs pieds. Assurer le pain au peuple, certes il est content, mais qu’on le prive de jeux et c’est la révolution qui gronde !

Les Français ont aussi bon cœur ; ils croient en la vie, en tout ce qui est positif. Ce pourquoi ils font tant d’enfants en privé alors qu’ils disent leur déprime en public aux sondeurs. Qu’un candidat de droite les prive du positif, ils s’empresseront de voter ailleurs. Conserver est utile, si cela doit servir la vie, l’avenir : oui au durable, au bio, à l’économie d’énergie et de matières. Mais conserver est nuisible quand il s’agit de « principes » : non aux privations, aux restrictions, à la discipline haineuse de ces nouveaux curés prêcheurs de croisade anti-industrie. Oui à l’éducation, à la formation professionnelle, aux aides pour retrouver un emploi ; non à la profitation privilégiée des trois mois et demi de vacances, à l’élitisme matheux méprisant qui laisse une grosse part de jeunes sans aucun diplôme, non aux petits arrangement entre syndicats à la comptabilité opaque pour se partager la manne des taxes en formation permanente et la gestion des caisses de SS ou d’Unedic, non aux filiales ingérées de l’État où le gaspillage et le népotisme syndical sont la règle (EDF, SNCF, RATP, SNCM…). Que propose Sarkozy pour l’industrie ? Que propose Hollande pour l’école ? Que proposent-ils pour réformer l’État, à part encore et toujours augmenter les impôts ? « Amour du vrai, du positif et du réel », « sincère attachement à la vie » : où est-ce donc dans la posture de droite ?

Pan sur la droite et pan sur la gauche d’aujourd’hui ! Données par Michelet, ces baffes sont salutaires dans cette campagne qui invective pour mieux cacher sous le tapis les poussières qui gênent : « Si nous voulons fermer la porte à l’avenir, étouffer les forces inventives, écoutons les endormeurs politiques ou religieux ; les uns qui cherchent la vie aux catacombes de Rome – les autres qui proposent pour modèle à la liberté la tyrannie de la Terreur » (1-609). Ni Le Pen, ni Mélenchon, ni leurs pâles épigones Sarkozy ou Hollande quand ils n’ont rien à dire sur leur programme… Il faut relire l’historien Michelet plutôt que les tracts électoraux des histrions.

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Indigente campagne

Politique spectacle, positionnement théâtral, appel à la Morale… Les candidats sont comme des ados qui se prennent en photo devant le miroir, gonflant les muscles, prenant des poses. Le message n’émet pas d’idée mais des images ; il ne vise pas l’électeur mais le journaliste. L’histrionisme médiatique est à son comble, en circuit fermé. Rares sont les sujets vraiment abordés, comme la confrontation des deux discours sur l’école, plutôt fouillés. Mais les Français dans tout ça ?

Mi-octobre, après de longues primaires qui ont suivi les interminables péripéties sur Strauss-Kahn et ses putes, François Hollande a été adoubé contre Martine Aubry. Pour la gauche « ça y était », ils se voyaient déjà élus, au pouvoir. Fin février, Nicolas Sarkozy est entré en campagne comme « candidat hors système ». Toujours du changement : agitation ou cynisme ?

A L’Express le 23 mars 2007, le président alors premier candidat déclarait : « Et ma rupture, ce sera celle des promesses tenues, des engagements pris, de la confiance retrouvée entre le peuple et la parole publique. Ma vie, ma passion, c’est l’action. » Le président de la République ? « C’est un leader qui assume ses responsabilités. Il dit ce qu’il pense, fait ce qu’il dit, s’engage sur des résultats, par exemple le plein-emploi. Le président, ce n’est pas un arbitre, c’est un responsable. Il doit aussi rassembler le pays et non le diviser, au service d’un projet. » L’Europe ? (c’était avant la crise) : « Il faut aller à Bruxelles pour demander trois choses : un gouvernement économique de la zone euro ; une réflexion sur la moralisation du capitalisme dans la zone euro pour récompenser la création de richesse et pénaliser la spéculation (…) ; comment utiliser l’euro comme les Américains le font avec le dollar, les Chinois avec le yuan et les Japonais avec le yen. » Les idées, on le voit, n’ont pas changé : c’est l’action qui a fait quelque peu défaut. Confiance dans la parole publique ? Au plus bas. Engagement sur les résultats, notamment l’emploi ? Échec – évidemment il y a la crise, mais les blocages réglementaires et technocratiques sont toujours là. L’Europe ? Bon, on n’est pas tout seul, mais Angela Merkel est plus populaire que Nicolas Sarkozy dans tous les pays de l’Union, il y a donc déficit d’efficacité. Rassembler ? Là on rigole franchement…

Comment faire pour apparaître neuf quand on est usé par dix ans de pouvoir, ministre puis président ? Tout le monde prend pour cible le sortant, d’où son positionnement décalé. Il veut éviter d’être acculé à son bilan, donc en appelle directement au peuple par le référendum, prônant le rationnement des parlementaires. Il se présente « contre le système » – le mot vient des Le Pen ; contre les « corps intermédiaires » – mot bonapartiste. Autrement dit la Ve République ne permet pas de gouverner et les contrepouvoirs d’une véritable démocratie bloquent la décision. Est-ce la dictature qu’il nous propose ? Ou n’est-ce que tactique : récupérer l’extrême-droite ? Pour gagner, dans l’état actuel des opinions, Nicolas Sarkozy a besoin de 60% des électeurs Front national et de 45% des centristes.

Or le centre fuit : comment oser l’appeler à se rassembler lorsqu’il y aura second tour ? L’analyse politique est que la France est à droite ; que les valeurs de la « majorité silencieuse » s’extrémisent comme dans le reste de l’Europe ; que les médias comprennent des journalistes des mêmes milieux, formés dans les mêmes écoles, aux deux-tiers branchés, dans le vent, donc « de gauche ». Qu’il y a donc un pays réel opposé au pays légal – thématique habituelle d’ancien régime.

Récupérer les électeurs tentés par Marine signifie aller chasser sur ses terres : non au mariage homo, à l’adoption gai, à la recherche sur les cellules souches, à cette nébuleuse vague qu’on fourre sous le nom d’assistanat, à « l’immigration » (sans distinguer l’obligatoire due aux mariages et regroupement familial, de celle de travail due aux patrons et des étudiants attirés par notre aura intellectuelle…). Trop « d’étrangers » signifie trop de musulmans, qu’ils soient noirs ou arabes, la polémique sur la viande halal le prouve. Si ce n’est pas de la démagogie, tout ça… Et c’est en plus nauséabond. Les valeurs de la République sont autres, les Français n’évoluent pas forcément dans le sens intuitif : le vote des étrangers aux élections locales est mieux accepté qu’il y a 5 ans, la diversité au gouvernement aussi. Le staff des communicants sarkoziens le comprend-t-il ?

François Hollande, quant à lui, ne rassemble guère plus. Il veut rallier son camp, tournant le dos au reste de la France. C’est ainsi qu’il s’oppose à « l’ennemi sans visage » (la finance, les marchés, l’oligarchie, les riches, le mot race…). Il rejoue « la patrie en danger » comme en 1792 sous Robespierre, avec les accapareurs (banquiers) et les émigrés (fiscaux). Sauf que les glissements sémantiques l’emportent lui aussi vers le FN. En oubliant que le mot n’est pas la chose : que comprend le mot « système » ? comment définit-on en acte le mot « race » ? Si « La France est la solution » (comme ailleurs l’islamisme, parallèle douteux…), pourquoi le parti socialiste a-t-il si peu de diversité ethnique dans ses instances ? Pourquoi les gouvernements de gauche ont-il eu aussi peu de représentants colorés? Faire du symbolique, c’est agiter du vent, agir c’est mieux. Reconnaissons que Sarkozy, tout en stigmatisant l’immigration hors contrôle (ce que Hollande ne promet que du bout des lèvres), a mieux réussi l’intégration visible avec Rachida Dati, Rama Yade, le préfet beur.

La colère des électeurs est réelle envers ceux qui ont causé la crise et qui en profitent pour s’augmenter alors qu’ils restreignent les salaires. Mais taxer à 75% les revenus au-dessus d’un million d’euros est populiste. Cela touche quelques milliers de personnes, pas des plus malheureuses et loin de moi l’idée de les plaindre, mais le symbole est ambigu. Taxer le succès est-il encourageant ? Taxer l’héritage, pourquoi pas, mais le travail ? Confisquer est un mauvais réflexe de gauche, comme si les technocrates d’État étaient plus légitimes à dépenser que les salariés à hauts revenus. Outre que cela apparaît constitutionnellement difficile, le résultat réel serait qu’aucun revenu ne serait plus au-delà du million d’euros. Il y aura donc du caché : des dessous de table, du noir, de l’expatriation, des comptes étrangers… ou bien des passe-droits, des « niches fiscales » clientélistes. Cette réponse autoritaire aux provocations de Sarkozy encourage l’inquisition fiscale, la délation, dans la grande tradition jacobine. De quoi diviser un peu plus les Français. Est-ce cela la « bonne » politique ? Alors que l’organisation d’État n’est pas remise en cause, qui ne fout rien aux conseils d’administration des entreprises où le public est au capital, qui laisse faire les syndicats ripoux, qui ne fout rien sur les retraites chapeaux, les stock-options, les bonus, qui blanchit les mafieux du bon parti, les Haberer, les Tapie, les Dumas. Plutôt agiter une pancarte qu’agir contre les copains…

Taxer, est-ce cela la réponse au chômage ? Hollande flatte l’envie populaire et la jalousie égalitaire, cela plaît au populo, comme le montre BVA. Les CSP- (72%) sont plus nombreuses à approuver la mesure que les CSP+ (62%). Mais il ne règle rien à l’emprise de la finance… due à l’impéritie des politiciens (y compris de gauche) qui ont endetté la France depuis des décennies. Avoir moins de riches est-il préférable à avoir moins de pauvres ? Peut-on croire une seconde aux vases communicants du transfert de la richesse des uns aux autres, de la part de fonctionnaires nés dans le giron de l’État et qui n’ont jamais gagné un sou par leur propre talent d’entreprendre ? Les footeux, en général issus des milieux populaires… vont se voir taxer à quasi 100% avec la CSG et l’ISF, sur ce qui dépasse le million d’euros par an. Cela alors que leur carrière est forcément courte, puisque due à leur jeunesse.

Toute cette agitation d’évitement n’aborde pas le fond du problème : la place de la France dans la mondialisation, la place de la démocratie en Europe, la place de l’emploi dans les politiques économiques. Chacun rassemble sa bande pour la faire hurler à l’unisson, criant au populisme de l’autre camp. Désigner les riches en général comme des ennemis sans cibler la délinquance en col blanc ni distinguer le mérite personnel de l’héritage, c’est de la part de François Hollande stigmatiser les « quartiers », même s’ils ne sont pas les mêmes que ceux de Sarkozy. Désigner les étrangers, les élus et les élites multiculturelles de gauche comme responsables de l’état de la France, sans cibler l’empilement des niveaux administratifs, des réglementations touffues, des incohérences fiscales – et de ses voltefaces depuis 5 ans – est, de la part de Nicolas Sarkozy, populiste.

Valeurs républicaines contre identité nationale ? La gauche tombe dans le piège classique de la provocation droitière. Pointer la viande halal ? Ce serait raciste… alors qu’il s’agit de traçabilité pour le consommateur, ce qui devrait être consensuel. Évidemment les socialistes se rétractent sur leurs tabous et le peuple gronde. Sarkozy provoque Hollande à se radicaliser pour mieux le battre. Mais il apparaît comme jouant son va-tout. Que vont penser les centristes qu’il appellera au second tour ?

Second tour qu’il est idiot d’anticiper aujourd’hui car le premier sera un événement politique. Il changera les votes en fonction de qui sera arrivé en tête et du laminage des extrêmes. Il ne suffit pas d’additionner les voix car les deux électorats de Bayrou et Le Pen sont très fluctuants, n’étant ni à droite (conservatrice) ni à gauche (marxisante). « Probablement trop axée sur les attaques de personnes, la campagne n’est jugée intéressante que par 34% des Français, contre 65% qui ne la trouvent pas intéressante. Les Français semblent déçus par les thèmes abordés. Ils attendent qu’on parle davantage des domaines qui les préoccupent personnellement : le pouvoir d’achat (63% estiment qu’on n’en parle pas assez), les retraites (73%) et le logement (73%) ; plus que des domaines « macro » tels que la crise (43% trouvent qu’on en parle trop) et les déficits publics (34%) » (IPSOS).

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Edith Wharton, Les mœurs françaises

La romancière américaine Edith Wharton habite Paris depuis 1907. Après la guerre de 14-18, elle écrit une série d’articles sur les mœurs françaises pour familiariser ses compatriotes amenés à résider en Europe dans le cadre des négociations de paix. Elle y peint une délicieuse manière d’être faite de goût et d’équilibre, ce fameux bon sens à la française qu’elle oppose aux manières un peu frustes et à la culture kitsch des Américains. Certes, la France a bien changé en un siècle… Mais il reste quelques traces de cet écart.

Par exemple que la femme est influente dans la société, à travers son intimité avec les hommes. Bien loin du cantonnement des bourgeoises bostoniennes ou des vamps fatales. La jument féministe, sûre d’elle-même et égocentrique, reste le modèle de la femme aux États-Unis, fort heureusement bien loin du nôtre.

En revanche, ce qu’elle dit de l’honnêteté intellectuelle française mérite quelque doute. La faute au communisme stalinien et à la fascination des intellos pour la force brute, si prégnante dans les années 1950 avec Sartre et Althusser, avant que les doutes des années 1960 avec Foucault, Glucksman et quelques autres ne viennent tempérer cet aveuglement. Les politicards ont repris le flambeau aujourd’hui, toujours en retard d’une mentalité. Il est admis comme vérité scientifique chez les bobos que la droite ne saurait être qu’illégitime et que la gauche a toujours raison, dans l’histoire, dans la morale et dans les consciences… Aussi, quand je lis que « les Français se sont débarrassés des croquemitaines, ont ‘chassé de leur esprit les chimères’ et affronté la Méduse et le Sphinx d’un œil froid, et avec des questions pénétrantes » (p.22), je me dis que nombre d’écolos et de socialistes ne sont décidément pas « français » à cette aune ! Fukushima n’a-t-il pas « médusé » les antinucléaires ? Empêché de penser « d’un œil froid » ?

Ce n’était guère que la France bourgeoise que peignait Edith Wharton, peut-être pas la France dans ses profondeurs… Ainsi ce principe de liberté, « éclairant le monde » (p.30) qui ferait mouvoir les Français. N’est-ce pas plutôt la rage égalitaire qui l’emporte ? Rage qui contraint la liberté et réduit la fraternité à l’unanimisme fusionnel : qui n’est pas comme nous, à l’unisson, sans penser par lui-même, n’est pas notre « frère ». Sauf si nous allons le « sauver » comme en Libye, apparaissant ainsi tout naturellement comme protecteur et éclairé, donc supérieur. On veut bien être généreux quand on est supérieur. Mais pas de fraternité qui tienne pour les immigrés qui fuient leur dictature !

Reste vrai « le respect des usages » qu’elle note (p.41), la civilité se manifestant par ce qui se fait et par ne pas empêcher les autres de se faire entendre dans une conversation. Mais n’est-ce pas le cas de tous les peuples ? Les usages sont si lourds en Grande-Bretagne ou au Japon… comme dans les pays d’islam en ce qui concerne les femmes ! Dans « les salons », évidemment, « il y a là un rituel presque religieux, organisé dans le seul but de tirer les meilleurs discours des meilleurs causeurs » p.43. Comme la société française s’est démocratisée, cela s’étend désormais aux universités où les colloques sont l’occasion aux ‘chers collègues’ de se faire des ronds de jambe en public, tout en descendant leurs travaux dans le secret de leur cabinet au nom de la liberté de la recherche.

Car « la conception française de la société est hiérarchique et administrative, à l’image de son gouvernement (quelle que soit sa nature) » p.127. Rien de plus vrai, et qui n’a pas changé d’un iota ! L’honneur familial, social ou national compte plus que l’individu et doit s’y soumettre – le contraire de l’Amérique.

Vrai aussi le réflexe de déni. Il demeure plus que jamais ! « Il y a un réflexe de négation, de rejet, à la racine même du caractère français : un recul instinctif devant ce qui est nouveau, qui n’a pas été tâté, qui n’a pas été éprouvé » p.46. Mais, plutôt que de « caractère français », j’évoquerais les périodes de crise. L’après 1918 en était une, tout comme 1940 et aujourd’hui. Ce n’était aucunement le cas des années 1960 à 1990, période où la jeunesse croissait en proportion de la population et où la curiosité pour le monde et pour les idées était au sommet. Depuis une décennie, le repli sur soi tient certes à la crise, mais surtout au vieillissement démographique et aux idées qui vont avec, selon lesquelles les enfants et les excentriques n’ont pas leur mot à dire. Retour du collège fermé avec les Choristes, de l’encadrement religieux avec les scouts, du flicage dans les rues et du surveiller et punir sur l’Internet.

Il reste un « art de vivre » qu’Edith Wharton appelle « le goût » et qui tient plus aux habitudes transmises : bien manger, de vrais repas sans grignoter, en famille et entre amis, prendre du loisir, jouer avec ses enfants, aller au spectacle ou à la fête… Nous ne sommes pas dans le ‘divertissement’, organisé façon marketing et soigneusement commercialisé comme aux États-Unis – du moins pas encore – nous sommes encore dans le loisir où aller à la pêche tout seul ou sortir en bande de copains compte plus qu’acheter un ‘tour’ ou louer un ‘resort’. Pour l’instant.

Il est vrai que les États-Unis n’ont jamais été envahis, ce pourquoi les attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center ont tant traumatisé le peuple américain. Dans leur univers, tout doit être rose, couleur optimiste où tout est bien qui finit bien – comme dans les westerns. C’est que Dieu leur a confié une Mission… Pas aux Français qui ont connu de multiples invasions et le tragique de la défaite et des révolutions. « Le prix en a été lourd, mais le résultat en valait la peine, car c’est justement parce qu’elle est la plus adulte que la France domine intellectuellement le monde » p.74. Hum ! C’est un peu pompeux, mais le fond de vérité est que nous sommes souvent sans voix devant les naïvetés américaines en politique étrangère : contre Staline, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… La gestion du contre-terrorisme en Algérie n’a-t-elle pas servi de modèle aux militaires américains éclairés, contre les idéologues de George W. Bush qui croyaient que quelques missiles et forces spéciales suffisaient à instaurer ‘la démocratie’ ? « Théoriquement, l’Amérique tient l’art des idées en estime, mais sa population ne les recherche pas, ou ne les désire pas » p.78.

La conclusion de l’auteur, en 1929, est un intéressant parallèle entre les faux amis que sont les mots gloire, amour, volupté et plaisir. La glory anglo-saxonne est une vanité, pas la gloire française qui aurait plutôt quelque chose à voir avec l’élégance, le panache. « Amour contient bien plus de choses que love. Pour les Français, amour signifie une somme indivisible de sensations et d’émotions complexes qu’un homme et une femme s’inspirent l’un à l’autre ; tandis que love, depuis l’époque élisabéthaine, n’a jamais été plus, pour les Anglo-Saxons, que deux moitiés de mot – une moitié toute de pureté et de poésie, l’autre toute de prose et de lubricité » p.117. De même que l’anglais voluptuousness fait penser au sérail, le Français « volupté signifie le charme intangible que l’imagination extrait de choses tangibles, (…) toute une conception de la vie (…) [qui] exige d’abord la liberté pour l’esprit de jouer sur tous les faits de la vie, et ensuite, pour les sens, une finesse qui leur permet de distinguer l’aura qui entoure les beautés tangibles » p.123.

D’où le plaisir français, qui n’est pas le comfort anglo-saxon ni le divertissement superficiel. « Le plaisir consiste à se livrer à une délectation des sens libre, franche et autorisée (…) [sans] aucune insinuation de vice furtif » p.124.

Un joli petit livre, au fond, qui fait penser à cette mystérieuse « identité nationale » de la France, acquise non par les gènes mais par la culture, les institutions, la transmission – un certain art de vivre. Il est utile d’écouter ce que les étrangers ont à dire de nous, même à un siècle de distance.

Edith Wharton, Les mœurs françaises et comment les comprendre, 1919, Petite bibliothèque Payot 2003, 137 pages, €6.08

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François Huguenin, L’Action française

Article repris sur le site Action française.

Retour vers le futur ? Cette école de pensée fondée en 1898 après l’affaire Dreyfus pour faire pendant à la Ligue des droits de l’homme, a eu une vaste influence intellectuelle jusqu’aux années 1970, mais n’a jamais pu aboutir politiquement. Les raisons en sont multiples, dues aux saignées successives des guerres et aux partages binaires qu’il fallait alors opérer. L’intelligence a péri dans les tranchées, avant d’éclater entre collabos, pronazis et résistants. C’est que la droite n’est pas simple… Les idées Action française reviennent-elles ?

François Huguenin a étudié avec minutie l’embrouillamini de personnalités, de courants, d’idées, réunis autour de la figure emblématique de Charles Maurras. Il évacue avec discernement le double problème de l’antisémitisme et du maréchalisme, qui sont dérives personnelles dues à la peur de la division et de la guerre civile franco-française, doublées d’une personnalité maurassienne physiquement sourde et intellectuellement persuadée d’avoir raison.

L’Action française n’était pas en soi raciste, ni en faveur d’un pouvoir militaire. Elle voulait la monarchie comme type idéal de société « organique » tirée de « la nature », où règne l’ordre hiérarchique et les communautés d’appartenance. Le monarque n’était pas pour elle « l’État c’est moi » mais, à l’anglaise, l’incarnation de la personnalité nationale. Ce à quoi on pourrait objecter que Jeanne d’Arc a joué aussi ce rôle sous la Troisième république. Si l’auteur se pose en effet la question de la Tradition en régime républicain, il n’explique que très partiellement pourquoi les maurassiens ont exclu tout régime autre que monarchique. La pensée d’un Tocqueville apparaît nettement plus vivante et plus pratique que celle d’un Maurras…

Charles Maurras, obsédé de sensualité à l’adolescence, a rigidifié sa raison pour se dompter. Il était sourd et félibrige, aimant le localisme de son Sud. Est-ce que ceci explique cela ? L’auteur passe très vite, peu à l’aise avec les synthèses et préférant le factuel. Les racines maurassiennes sont Joseph de Maistre et Auguste Comte, l’apologie de l’Ancien régime contre la révolution et le scientisme de la Raison. Anti-cosmopolite, anticapitaliste, antilibérale, l’Action française est souverainiste : autorité en haut, libertés en bas.

L’individu n’existe pas, ce concept abstrait ne réalise la personne que dans la famille, unité communautaire de base auxquelles se superposent d’autres communautés « organiques » englobantes comme le village, la province, les associations, le métier, la corporation, la nation. L’Action française est donc résolument anti-jacobine et anti-égalité (« révolte de l’égoïsme et de l’envie »). Pour elle, il faut faire la société bonne pour que l’homme soit bon : une resucée de la Cité de Dieu sous l’égide de la bonne vieille religion (François Huguenin poursuit sa quête sur le sujet dans un autre livre, Résister au libéralisme).

Outre une Ligue, fondée en 1898, l’Action française crée en 1906 un Institut d’enseignement supérieur privé, une maison d’édition, un quotidien en 1908, un mouvement de jeunesse la même année, les Camelots du roi, plusieurs revues intellectuelles et ainsi de suite. Manque à la somme de Huguenin une chronologie pour éclairer ce foisonnement. De grands écrivains ont été influencés par l’Action française : Paul Bourget, Maurice Barrès, Léon Daudet, Jacques Bainville, Patrice de La Tour du Pin, Georges Bernanos, Jacques Maritain, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Lucien Rebatet, Claude Roy, Kléber Haedens, Georges Blond… Sans parler de ceux qui gravitent autour comme Gide, Montherlant, Malraux et Mauriac.

Charles Maurras sera élu à l’Académie française en 1938 (avant d’en être exclu en 1945… comme si l’on pouvait exclure de l’immortalité un « Immortel » – à moins que ce ne soit que du vent ?). Le Pape a condamné « les traces de renaissance du paganisme » (gréco-latin) de Maurras en 1926 et a mis ses œuvres à l’Index : il fera moins la fine gueule devant le paganisme germanique des nazis dans les années 1930…

Mais le fascisme n’attirera que quelques personnalités proches d’Action française : l’État totalitaire était à l’opposé de la subsidiarité (comme on dit à Bruxelles) entre la nation et les communautés. Henri Massis fustigera même le « bolchevisme raciste » des nazis. Traditionnaliste, l’Action française est catholique de culture, la foi étant affaire personnelle et l’Église étant exclue de l’organisation politique depuis le Moyen-âge. La Providence comme la Nation ou l’État sont des mythes barbares, totalitaires, bien loin des conceptions « de nature » sur le modèle patriarcal. L’Action française politique serait plus proche de Franco que de Mussolini, encore moins d’Hitler ! Maurras et Pujo furent maréchalistes pour faire hiberner la nation française dans la guerre (mais Maurras a approuvé les prises d’otages français et la politique antijuive !) ; Robert Brasillach, Georges Valois et Lucien Rebatet se font nazis par rancœur contre les égoïsmes et divisions de la démocratie libérale parlementaire de leur temps ; d’Estienne d’Orves, d’Astier de la Vigerie, de Bénouville, Renouvin et le colonel Rémy seront résistants pour faire vivre la nation en ses profondeurs, comme disait De Gaulle. Il n’y a donc pas de voie unique pour la pensée Action française, comme la gauche stalinienne a toujours voulu le faire croire.

L’héritage ? L’Action française ne fait plus parler d’elle, aujourd’hui que le catholicisme est revivaliste à l’américaine et que les grandes idéologies ont sombrées avec l’URSS, la maolâtrie, le Cambodge « démocratique » des Pot et la sénilité crispée des Castro. Les années 1950 ont vu la naissance d’une « jeune droite » littéraire appelée les Hussards avec Roger Nimier, André Blondin, Michel Déon et Jacques Perret. Gabriel Marcel, Michel de Saint-Pierre et Bertrand de Jouvenel ont renouvelé les idées ; l’auteur cite aussi Gabriel Matzneff. Pierre Boutang a essayé de faire revivre une politique. On pourrait aussi – l’auteur n’en parle pas… – mentionner Pierre Joubert, Serge Dalens, Jean-Louis Foncine (tous scouts de la collection Signes de piste), Hergé (François Huguenin a un petit air de Tintin) et Jacques Martin, père d’Alix, et probablement Philippe Murray et Renaud Camus. Maurras meurt en 1952, mais c’est la Nouvelle droite d’un côté et les Nouveaux philosophes de l’autre qui reprendront certaines thèses : libertés contre totalitarisme, État organique européen, nations enracinées mais ouvertes, sociabilité de l’ordre naturel. Sans parler de la Vème République, dont l’organisation doit beaucoup aux idées de Maurras…

Et aujourd’hui ? On peut trouver des rapprochements chez les cathos intégristes – mais ce n’est pas l’Action française historique. Certaines proximités se font chez François Bayrou, beaucoup moins au Front national, mais beaucoup chez les écologistes : critique de la société de consommation, du capitalisme financier, du paraître narcissique au détriment de l’être, de la croissance quantitative plus que qualitative, de la centralisation jacobine d’État ; refus des banlieues tristes au profit des terroirs enracinés ; loisir communautaire plutôt que travail en miettes ; l’Europe, mais si elle est protectrice de la diversité, en subsidiarité. Ce pourquoi il reste intéressant de se replonger dans ce mouvement de droite oublié : il court toujours sous la glace, et d’autant plus que la gauche n’a plus grand-chose à dire.

Le lecteur regrettera les coquilles innombrables du volume, issues probablement d’un logiciel de reconnaissance de caractères non relu : dans le même paragraphe Muillain pour Guillain, Aus pour plus, A la main pour les Romains, Mont-fort où le tiret a été laissé en milieu de phrase… C’est dommage pour un travail qui se veut érudit.

Si les détails sont largement exposés, manque à cette étude de vigoureuses pages de synthèse qui sortent du jargon Science Po ou de la philosophie allemande… Dire par exemple que l’Action française est « l’être de l’étant » est une cuistrerie qui n’explique rien. Développer en quoi la nature et la tradition fondent un conservatisme révolutionnaire qui n’est ni réactionnaire ni progressiste serait beaucoup plus utile. François Huguenin fait dans la dentelle (et les historiens universitaires adorent cela), mais son pointillisme névrotique manque l’essentiel : en quoi l’Action française nous intéresse-t-elle ? Pourquoi a-t-elle tant séduit, jusqu’à De Gaulle et Mitterrand (et peut-être – ce n’est pas dit – Bayrou) ? A trop se perdre dans les sous-sectes littéraires et les scrupules d’obéissance catholique, où est le mouvement ?

Malgré ces défauts, la somme ici éditée en poche a une profondeur historique qui manque trop souvent aux histoires des idées politiques. Un siècle complet, c’est rare. Comprendre la droite, c’est aussi comprendre ce que fut la France intellectuelle et ce qui reste dans la politique aujourd’hui de l’Action française.

François Huguenin, L’Action française – une histoire intellectuelle, 1998, édition revue et complétée août 2011, Perrin Tempus, 686 pages, €11.40

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Le Clézio, La quarantaine

Inlassablement, JMG Le Clézio écrit et réécrit le même livre. Exilé définitif, de sa Bretagne ancestrale comme de l’île Maurice des ancêtres pionniers, il revit par la mémoire, infatigablement, tous ces liens rompus. Il n’en finit jamais d’expier la honte héréditaire d’être descendant de sucrier et négrier. Imagination lyrique et politiquement correct se vautrent et s’enlacent pour engendrer de curieux romans à la limite de récits. C’était le cas du Chercheur d’or et d’Onitsha, c’est encore le cas de La quarantaine.

Cette quarantaine est l’âge du romancier lorsqu’il entreprend de l’écrire. Cette quarantaine est aussi la mise à l’écart des contagieux avant d’aborder une île. De cette ambiguïté, Le Clézio joue, il adore l’ambiguïté, incapable de jamais choisir. Lui se veut l’homme de la synthèse, névrosé d’Occident (ordre, force et progrès – devise de la Synarchie blanche à Maurice) et envieux d’Orient (anarchie du désir, sensations et vie au jour le jour). Inlassablement, JMG Le Clézio crée et recrée les mêmes personnages. Ce sont d’austères cravatés, irascibles et impitoyables – les Méchants – auxquels s’opposent de doux dingues sensuels et métissés – les Bons. Mais aussi les exclus, esclaves, exilés, poètes – en quarantaine. La systématique en devient procédé.

Le voilà donc reparti à la chasse aux chimères, explorant la saga familiale pour en extirper le Disparu, un grand-oncle parti au loin comme Rimbaud, par haine de la raison, de l’industrie et de la bourgeoisie. Léon, frère imaginé de son grand-père, est lui-même fils orphelin d’un Blanc et d’une Eurasienne. Plus que Jacques, devenu médecin, il est tiraillé entre deux mondes, celui de la science et celui des sens. Emigrant à Maurice avec Jacques et sa femme Suzanne, Léon va quitter son milieu, sa famille et renier ses origines. Il se mésalliera avec une fille née elle-même d’une Anglaise recueillie par une Indienne sans enfant, lors des massacres de la révolte des Cipayes (que Le Clézio anglicise en sepoys). Les deux métis ne sont d’aucun monde – ils sont « du » monde, de la nature. Ni du parti de l’Ordre, qui prévoit et s’enferme en forteresse, ni de la Tradition qui répète à l’infini les mêmes légendes – mais du vivant qui aime, baise et se reproduit.

Le bateau qui conduit les émigrants d’Europe à Maurice a le malheur de faire une escale imprévue dans un port touché par la variole. Cela parce que le capitaine voulait revoir sa belle. Ses passagers sont donc débarqués en isolement de quarantaine sur l’îlot Gabriel, face à Maurice qu’ils voient au loin. Ils restent confinés là jusqu’à ce que la mort sépare les vigoureux des autres. Ils y rejoignent les passagers indiens achetés par les planteurs dans le sous-continent. Tous seront récupérés par les planteurs pour la récolte de cannes.

En attendant, c’est « la Société » qui se reconstitue sur ce caillou de Robinson : les Blancs sur les hauteurs, organisés, ordonnés, le plus facho nommé Véran et surnommé « le Véreux » dans la forteresse naturelle du volcan, un revolver à porté de main ; les Indiens dans les basses plaines, vivant en paillotes surpeuplées, copulant, mourant, brûlant sur les bûchers, dans l’anarchie traditionnelle.

Léon a 17 ans et un visage de gitan ; il n’est d’aucun des mondes, à la frontière entre enfant et adulte. Il traverse les barrières sociales comme celles instaurées par les chefs autoproclamés. Il séduit Suryavati, jeune fille de son âge. Il est le sauvage d’Occident pour les uns, le raisonneur d’Orient pour les autres, ni feu dévorant, ni eau coulante, mais le vent qui passe (p.473), sans cesse aux limites de tous les mondes. Le parfait modèle pour Le Clézio. Celui de Rimbaud, poète du réel à la recherche du dérèglement de tous les sens. C’est ainsi qu’Arthur – 17 ans – apparaît dès la première phrase, incongru.

Mais il y a un problème Le Clézio. Ce romancier a l’imagination vive et parfois le lyrisme des mots ; en revanche, il ne sait pas construire un livre. Celui-ci est trop long, se traîne, lasse les bonnes volontés. L’auteur adore rabouter des textes sans liens, jongler avec les époques, traverser un récit par un autre, comme s’il constituait un dossier plutôt que de conter une histoire. Léon nous séduit, la tante Anna nous ennuie, l’intervention de l’auteur en rajout final nous révolte.

Pourquoi intervenir afin de dire ce qu’il faut penser et combien il était immoral d’être négrier ou insensible aux malades ? Sommes-nous tombés si bas dans le scolaire ou le prêchi-prêcha qu’il faille prendre soin de mettre de gros points moralistes sur les i des faits ? La dernière partie est écœurante de politiquement correct, de socialement responsable et d’éthiquement durable. En littérature, comme le disait Flaubert, cela gâche tout…

Le Clézio, La quarantaine, 1995, Gallimard Folio, 540 pages, €8.45

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Le salon Destinations Nature est à l’eau

Rassurez-vous, il ne s’est pas noyé ! Il a décidé pour sa 28ème édition du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris d’apprendre à nager à ses quelques 52 000 visiteurs annuels. Les fjords du Sultanat d’Oman s’explorent en kayak, le lac Majeur et les îles Borromées à pied, les canaux de Bourgogne à vélo tandis que le relief des Pyrénées Orientales se prête au canyoning.

La conjoncture est frileuse mais l’été reviendra (après les élections) et l’eau vive est promesse de bonheur sans trop dépenser. Du 30 mars au 1er avril, tous les rivages du monde s’explorent au salon – à vous d’y venir humer l’air humide de votre prochaine destination, tout près en France ou très loin dans le Pacifique. Ou même sur les lacs du Québec (Simon, 11 ans, photo ci-dessous).

Selon le philosophe Gaston Bachelard (trop oublié parce que scientifique-poète dans une époque qui adore classer définitivement les gens sous une seule étiquette), l’eau est ambivalente – comme notre temps. Il a écrit son livre en 1941 et 2012 ressemble furieusement à la mentalité d’époque.

Il existe une morale de l’eau : eau douce ou eau violente, elle est lustrale comme au baptême ou emporte comme un tsunami. Comme lui, sacrifions à « l’imagination de la matière ». La nature s’offre pour le rêve et pas seulement pour jouir. La rando-croisière permet par exemple d’associer plaisirs culturels des parents et joie simple des gamins qui adorent se baigner… ou se battre dans la boue !

Vous pouvez aller sur l’Irrawaddy ou aux Lofoten, ou encore glisser dans la sierra de Guara en Espagne avec vos jeunes. Pourquoi ne pas aller voir les baleines, le loup et les castors au Québec, sans oublier l’ours brun avide de toute nourriture !

Mais vous pouvez aller aussi en France, riche de ses 5533 km de côtes sur 26 départements, sans parler des fleuves, des rivières, des canaux et des lacs ! De quoi contenter petits et grands pour pas loin. Par exemple le marais poitevin en kayak (ci-dessus). Le Finistère détient le record de 1170 km de sentier côtier. Le GR 24 part de Vitré en Ille-et-Vilaine pour aboutir à la Tour du Parc dans le Morbihan. La marche vivifiante du Mont Saint-Michel, est à vivre pieds nus en basse marée au départ du Bec d’Andaine, guidée par un passeur qui commente la balade entre sables mouvants, pêcheries à saumon et anciennes salines. Trois jours pour 355€.

Les eaux claires sont fugitives, légères, eau de source comme eau de feu ; elles parfument comme l’eau sauvage, elles purifient. C’est ainsi que l’île de la Dominique propose le sentier de 185 km d’où partent 14 itinéraires de 2 à 10 h de marche. Vous vous immergez au cœur de la forêt primaire, sur les anciens chemins tracés par les esclaves, allant de rivières en cascades. Vous pouvez emprunter aussi une péniche-hôtel en Provence, d’où vous explorerez en vélo vignes et champs de lavande de Villeneuve-Lès-Avignon à Aigues-Mortes, 9 jours pour 890€.

Les eaux lourdes sont porteuses de sombre, eaux mortes des mares stagnantes, eaux chargées de sédiments arrachés aux terres, ou de particules radioactives délétères – mais elles sont aussi les eaux d’où tout renaît parce qu’elles sont riches en matières. De quoi nager nu pour communier avec les éléments primaires.

Quelle douceur de planer dans le silence de la mer au-dessus des fonds, ou d’y tracer sa route à la main, en kayak ! La Nouvelle-Calédonie regorge de sites côtiers à explorer dans la baie d’Upi sur l’île des Pins, ou en randonnée palmée sur des sentiers sous-marins d’exception. Celui de l’îlot Hienga est l’une des six zones du lagon calédonien classées en 2008 au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco. Ou les Maldives où nagent sous la surface les demoiselles colorées (ci-dessous).

Les îles Éoliennes s’explorent en goélette pour y explorer le chao géologique des volcans avec un guide spécialiste, sans compter quelques visites archéologiques romaines, des repas italiens frais et somptueux dans de petits ports à l’écart du tourisme et des baignades en criques isolées.

L’eau composée est la terre imbibée d’eau, cocktail de limon et de nourrice qui produit cet entre-deux du marais si riche en faune. Madère, au cœur de l’Atlantique, est un jardin fleuri grâce au travail des hommes : ils l’ont irriguée de multiples canaux sur 1500 km, permettant aux orchidées de s’épanouir et aux pinsons de chanter. Au fil de l’eau, 23 sentiers vous attendent. En France, c’est Amiens qui vous offre ses hortillons du moyen-âge. Ces curieux jardins flottants sont enserrés entre les bras de la Somme et de l’Avre sur 300 hectares ; ils ne se découvrent qu’en bateau.

En conclusion de son maître-ouvrage, L’eau et les rêves, Bachelard évoque l’eau qui parle, murmurant à l’oreille des plantes, des bêtes et des humains. La rêverie des éléments est faite pour les poètes et l’époque veut votre évasion, dure aux hommes et menteuse en politique. L’eau materne, elle enveloppe et nettoie, rafraîchit comme une caresse et élève l’âme de ses vapeurs bienfaisantes. Le salon des Nouvelles Randonnées constitue un véritable ambassadeur des merveilles du monde. A vous de venir voir avant d’aller plus loin !

Destinations NATURE le salon des nouvelles randonnées du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris

Site : www.randonnee-nature.com Réseaux : Facebook et Twitter

Gaston Bachelard, l’Eau et les rêves – essai sur l’imagination de la matière, 1941, Livre de poche 1993, 222 pages, €6.17

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Luxembourg, le jardin gelé

Le jardin du Luxembourg, au cœur de Paris, est une métaphore de la France 2012 : le gel.

Ce n’est pas tant le froid polaire qui règne sur la capitale depuis deux semaines, maintenant l’atmosphère sous zéro même en pleine journée, que l’impression que l’on a d’un passé figé, d’une gloire gravée dans la pierre, d’un pays rigidifié dans le souvenir de sa grandeur passée. Sans aucune volonté pour le futur. Ne faut-il pas rire de ces frayeurs autour de zéro degré alors que l’Ukraine connaît des -32°, que le Canada vit chaque hiver sous la glace et que tant d’autres pays ne font pas tout un foin pour quelques plaques de verglas ?

Même la jeunesse reste de marbre, dans la posture du Dépit, musicien adolescent à la lyre inutile. Sans doute qu’il ne trouve pas de boulot, qu’aucune maison de disque ne s’enchante de son français, que le pillage Internet ne lui permet plus de vivre de sa lyre.

Les filles ne sont pas en reste, pâmées dans le bronze au pied de Delacroix, peintre très classique, figé dans la rigueur venue des siècles. La nudité de bronze offerte incite à la domination, pas au projet d’avenir.

La Messagère même reste dans un coin isolé du jardin, frileusement rencognée près d’un bâtiment égaré du Sénat, sans même songer à un quelconque envol…

Car le Sénat donne l’heure officielle – ici l’heure du thé – pas question de se presser, aucune urgence pour ceux qui sont confortablement installés. Yaka prélever plus d’impôts plutôt que de réorganiser les fonctions et de diminuer les dépenses.

C’est là où la France se montre légère et vaniteuse, cigale face aux fourmis du nord. Si le Danemark a le même montant élevé de dépenses publique que la France, ses services d’Etat-providence sont nettement plus consistants et plus efficaces. Si l’Allemagne est tout juste un peu meilleure que la France dans l’éducation, elle est nettement moins chère avec des profs payés un tiers de plus… La campagne présidentielle va-t-elle faire surgir la vérité du débat ? Chaque candidat doit mettre la main où il faut… au risque évident de se faire mordre !

Face aux Allemands, les Français n’ont guère à opposer que l’héroïsme d’une jeunesse bien lointaine. L’indignation ne suffit pas si l’on ne sait agir ! La stèle horizontale aux Résistants ne dépasse pas le niveau du sol, laissant l’impression d’un pays épuisé, neurasthénique  et procrastinateur. Je sais, 95% de mes lecteurs ne vont pas savoir ce que ce mot veut dire (provocation gratuite pour susciter des commentaires indignés me disant que « bien sûr que si, on sait » ! – tant mieux si c’est vrai, mais je doute…) Misère de l’éducation « nationale ». Vite, une aide psychopédagogique ! Je vous donne le lien pour votre culture, comme la mienne sans cesse à parfaire.

Même la glace fait l’objet d’injonctions administratives. Vite, appliquons le Principe de précaution, constitutionnalisé par l’ineffable Chirac qui, en bon radical, croyait qu’aucun problème qu’on laisse sans le résoudre ne finira pas par trouver sa solution. Oui, nous y sommes : endettement colossal, impôts au top, croissance négative, retraités arrivant en gros bataillons. Qui va payer ? Sans doute largement tout le monde. Autant apprendre à se serrer la ceinture, donc régénérer les habitudes de discipline. « Défense de monter sur la glace » !

Pourtant, malgré le gel, le soleil perce entre les cuisses de l’avenir.

Et le grand arbre, curieux platane à feuilles d’érable, dite « plante hybride d’origine inconnue » de la fontaine Médicis planté vers 1810, lance toujours ses branches vers le ciel parisien d’un bleu Tibet.

L’enfant et la plante indiquent le chemin. Même les canards se bougent sur la glace ! Est-ce trop pour les vieux fatigués qui nous gouvernent ?

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Marc Dugain, La malédiction d’Edgar

Science pote et ex-financier, Marc Dugain mélange réalité et fiction d’une étrange manière. Son style de rapport administratif laisserait croire à la réalité d’une enquête de journaliste, voire d’historien. Mais l’intitulé « roman » en fait une docu-fiction, genre très à la mode aux États-Unis parce qu’il correspond à la mentalité jeune, formatée au mélange des genres, prenant les jeux vidéos pour le monde réel. C’est ce métissage qui me gêne. Pourquoi ne pas avoir rédigé un « vrai » roman, une réalité réinventée ? A chaque affirmation du livre naît toujours un doute : est-ce vrai ou pas ? Ce qui met mal à l’aise.

Reste Edgar Hoover en directeur du FBI durant 48 ans, son soi-disant amant (?) Clyde Tolson en adjoint du directeur, et divers présidents dont surtout John Fitzgerald Kennedy. On savait JFK aussi queutard que DSK, mais ce qu’on apprend ici – si c’est vrai… – fissure la statue du jeune premier dynamique. Le frère Bob est encore pire. Quant à Hoover, il est inconsistant dans ce livre. Il se contente de régner en proconsul sous huit présidents et dix-huit ministres de la justice, fuyant comme une anguille.

Conservateur ? Il l’est évidemment puisque c’est le rôle de la police fédérale de protéger l’État et les institutions. Homosexuel moralement rigide ? Peut-être, mais est-ce la réalité de la personne ou le rôle complaisant créé pour lui par l’auteur ? Les « preuves » peuvent très bien avoir été inventées par ses ennemis, fort nombreux surtout parmi la gauche américaine, du simple fait qu’il n’était pas conforme au canon de l’Américain moyen : marié, deux gosses.

Comme financier sans doute, Dugain connaît bien les Texans, ceux qui ont laissé assassiner les Kennedy. « Ils sont l’expression même de la virilité. J’aimais leur machisme, cette façon binaire de voir le monde, d’écarter d’un revers de la main toutes ces foutaises d’ambitions collectives qui ne sont que l’émanation de dépressifs pleurnichards. J’étais fasciné par leur brutalité, gage de leur efficacité. Les Texans ne connaissaient pas les problèmes en suspens. Ils les réglaient. (…) Les gens qui savent ce qu’il leur en a coûté pour parvenir là où ils sont ne prêtent jamais l’oreille aux balivernes vomitoires des libéraux bien-pensants » p.151. Le Texan ou l’anti-Hollande…

Le ‘communisme’ est le bouc émissaire commode de ces années Hoover, qui a encouragé le sénateur MacCarthy. « Tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants. Il regroupait toutes les formes d’actions politiques ou sociales qui allaient contre l’Amérique et qui d’une façon ou d’une autre engageait à la subversion. Il définissait toute attitude frelatée où l’individu s’abandonnait à des pulsions nocives pour la société, en essayant de justifier cet abandon de soi par un discours libéral sans autre but que de légitimer ses certitudes » p.166. Le communisme pour Hoover est la finance de Hollande et Mélenchon, le Mal en soi, à soupçonner et à traquer partout. De quoi aveugler sur toutes les autres réalités souvent plus menaçantes comme la mafia, la drogue ou les castes politico-économiques…

Les politiciens modernes ont été inventés par JFK. Marketing et storytelling remplacent convictions et projet d’avenir : « une belle coupe de cheveux à) la télévision vaut mieux que n’importe quelle conviction solide, (…) le désir supplante les croyances et suffit à ramasser des voix » p.241. Qu’aurait été Kennedy sans Hoover ? C’est la question que pose le roman, sans que peut-être la réalité ait été ainsi. John Kennedy n’était-il que ce sex-machine vaniteux et léger que peint l’auteur – malgré les mémoires de Pierre Salinger, collaborateur de JFK, qu’il cite pourtant en bibliographie ? « Le pouvoir, au fond, c’est faire ce qui est dans l’intérêt de la nation et ne lui faire savoir que ce qu’elle peut entendre » p.421.

D’où la « leçon » tirée par l’auteur sur le siècle américain, le siècle de Hoover et des Kennedy, des libéraux hippies de gauche et des Texans moralistes et conservateurs : Camus. Il imagine (invente-t-il ou est-ce vraiment arrivé ?) Tolson allant trouver un obscur prof de littérature française dans son chalet isolé de montagne pour l’interroger sur le suspect Albert Camus, un probable subversif ‘communiste’ trouvé dans les papiers d’un anti-américain. Le philosophe français s’est toujours élevé contre les totalitarismes, à commencer par celui du parti moscoutaire et par les idiots utiles et sectaires comme Sartre. Le prof cite Camus : « Le bien absolu ou le mal absolu, si l’on met la logique qu’il faut, exigent la même fureur » p.447. Réplique immédiate de l’admirateur des Texans : « Ce genre de pensée affaiblit le pays, elle le gangrène alors que l’ennemi n’a jamais été aussi actif. On ne peut pas avoir ces idées et être un bon patriote » p.447. C’est ce que disent Mélenchon et Marine, et même Hollande en mode ‘de gauche’.

Tous les persuadés de la morale, tous les volontaristes autoritaires, tous ceux qui savent bien mieux que vous ce qui est bon pour vous, sont des sectaires. Il existe des Hoover de droite et des Hoover de gauche, des Hoover d’église et des Hoover de parti, des Hoover intellos et des Hoover politiquement correct. Peut-être est-ce la leçon du livre pour notre temps, très différente du film de Clint Eastwood ?

Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, 2005, Folio 2011, 497 pages, €7.98

DVD J. Edgar de Clint Eastwood, avec Leonardo di Caprio, Warner Home, €8.86

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Françoise Chandernagor, La chambre

Garder la chambre, c’est être malade. Quelle maladie avait donc ce gamin de 7 ans pour être ainsi forcé de garder la chambre jusqu’à ses 10 ans ? Tout simplement celle de naître. Le pays des « Droits de l’Homme » les a déniés à un enfant. Cette tache indélébile sur la geste révolutionnaire est l’une des Hontes de la Nation. Françoise Chandernagor fait parler les textes, les registres, les factures. Elle ressuscite la bêtise populaire, l’ignorance des gueulards, les grands mots vides dont se grisent les « commissaires » de la République. Car la « chose » publique n’est pas l’État, elle est cet enfant réduit à l’état d’objet, petit Chose jamais jugé, otage des Grands Principes dont la gauche morale se gargarise toujours « au nom du Bien ».

Le panthéonisé Totor, avide de gloriole théâtrale, auteur de vers au kilomètre, n’a jamais eu une allusion à l’enfant du Temple. Il avait honte, sans doute, de cet œil dans la tombe qui regardait Caïn. Certes, juger après deux siècles est peut-être facile. Je ne suis pas partisan de l’Ancien régime et j’aurais peut-être voté en son temps la mort du roi. Mais les Bolchéviks ont été plus honnêtes en fusillant d’un coup toute la famille du tsar plutôt que de torturer le dernier-né à petit feu durant quatre longues années. Si la Révolution fut nécessaire, au nom du droit, elle est passée très vite en de mauvaises mains. La rage égalitaire, comme on dit d’une rage de dents, a écrasé la liberté sous le soupçon permanent et réduit la fraternité à se surveiller les uns les autres entre deux beuveries. Ainsi était la vie à la prison du Temple comme le raconte Françoise Chandernagor, où plus de deux cents « gardes » cernaient la tour où croupissaient Louis-Charles Capet et sa sœur Marie-Thérèse. Ces Messieurs beaux-parleurs de l’Assemblée ne savaient qu’en faire, ils ont donc édictés des « règlements ».

Pas besoin d’être nazi pour perpétuer des crimes de bureau. Éradiquer les Juifs d’un trait de plume sur décret et quelques épures techniques de chambres à gazer n’est guère différent qu’éradiquer l’enfant-roi avec des arrêtés clôturant la chambre du Temple par cinq portes à verrous et interdisant toute parole, tout livre et tout crayon. Il s’agissait encore et toujours de nier l’humanité de « la race » honnie, le « fils du gros cochon » et de « sa pute de mère ». Toujours accuser son chien de la rage pour le noyer sans remords. D’où la rééducation du gosse par le vulgaire Simon, cordonnier promu instituteur, qui lui lisait l’argotique Père Duchesne et lui apprenait des chansons paillardes pour le pervertir à son niveau. Comment s’étonner qu’en 1793 Louis-Charles affirme avoir été branlé et violé par sa mère, ses tantes, sa sœur et qui on voulait ? Simon au moins, avec sa femme, s’occupait de lui. Mais quand le grand Vertueux invente le Bureau politique dit Comité de Salut public pour court-circuiter l’Assemblée du peuple, soupçonnée d’être « tiède », chacun dénonce chacun pour être le premier à retourner sa veste toujours du bon côté. Et Simon laisse tomber : s’occuper d’un Capet est passible du rasoir national. Jamais la promesse de raser gratis demain n’a été autant réalisée – sauf que ledit rasoir national était à lame unique, on ne mettait plus jamais « la tête à la fenêtre » après ça.

Le gamin est donc laissé à l’abandon, otage national laissé pour compte, enfermé dans la chambre à gaz puisque les tinettes sont condamnées et qu’il doit chier dans la cheminée et le long des murs… Imaginez les odeurs ! Personne ne s’occupe de lui, personne se ne préoccupe de son sort, jamais lavé, jamais changé, sans aucun jouet ni livre, ni présence humaine hormis les fonctionnaires qui apportent et remportent les plats sans dire un mot – c’est « interdit par le règlement ! » L’enfant sombre dans la dépression, se sépare du monde. « J’ai trouvé un enfant idiot, mourant, victime de la douleur la plus abjecte, de l’abandon le plus complet, un être abruti par les traitements les plus cruels et qu’il est impossible de rappeler à l’existence » – docteur Desault, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu.

Le 8 juin 1795, Louis-Charles dit « Louis XVII » meurt d’une possible tuberculose osseuse ou d’une péritonite – personne ne sait vraiment – en tout cas d’asthénie grave par abandon. Nul ne s’est jamais intéressé à lui, fils de tyran, peut-être pas fils de son père. Les Autrichiens ont racheté la fille, les Espagnols ont laissé tomber le fils, par hypocrisie catholique car, si tout le monde est fils de Dieu, certains sont plus fils que d’autres. Les oncles ont temporisé, l’enfant gênant leurs prétentions dynastiques. Les Vendéens ont négocié en oubliant leur enfant-roi symbole. La République n’est donc pas seule coupable devant la Raison d’État. La politique est une saloperie autant que la guerre et les enfants en sont plus que d’autres victimes.

Dans ce roman sensible, constitué à partir des archives citées en sources, Françoise Chandernagor ne peut s’empêcher de tracer un parallèle entre l’enfant Louis-Charles, fils de « race maudite », et son ancêtre Charles-François, métis nègre des îles, émancipé par la République mais jamais vraiment « des nôtres » parce que son visage est noir, pas de chez nous, vaguement satanique. Il y a une grave intolérance dans la République 1793, les hommes ne sont « tous frères » que s’ils se soumettent à l’unanimité braillée, mobilisation citoyenne épurant sans cesse les tièdes, ceux qui ont pitié, ceux qui doutent, ceux qui ont d’autres idées.

Divorce entre les Grands Principes inscrit sur les affiches, dont l’enfant Louis-Charles avait sans cesse un exemplaire devant la face dans sa prison du Temple, et la réalité vécue où qui n’est pas avec nous est contre nous, pas de débat possible, tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! « Nul homme ne pourra être arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrite » Où est le jugement dans son cas, où ? Il n’est pas ‘détenu’, il est captif ; pas ‘incarcéré’, enlevé ; pas ‘prisonnier’, otage. Mais des droits de l’homme et de ceux de ce gamin de neuf ans [tout le monde] se fout éperdument ! » p.326.

Au commencement était la bêtise. Malheureusement pour la France, elle perdure…

Françoise Chandernagor, La chambre, 2002, Folio 2004, 458 pages, €7.98

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Le Clézio, Le procès-verbal

A 23 ans Le Clézio entrait en littérature avec le prix Renaudot et l’ambition de se situer dans le Nouveau Roman. Les descriptions des ‘choses’ à la Robbe-Grillet y abondent (p.69, 72). Il était de son époque, bien revenue de l’idéalisme de la Résistance, hantée par la Bombe et tourmentée par les dernières braises des guerres coloniales. Ce pourquoi son personnage – qui est une version de lui-même – erre entre l’absurde comme L’Etranger de Camus, l’embrigadement social du Procès de Kafka et le Néant théorisé de Sartre.

Le titre complet paraît p.219 : « Procès-Verbal d’une catastrophe chez les fourmis ». Le Larousse 1959 apprend qu’un procès-verbal est une « pièce établie par un fonctionnaire, un agent assermenté, et constatant un fait, un délit. » Tout Le Clézio est là, pour son œuvre entière : à cette société qui révère la Connaissance et s’y enferme, à ces hommes qui aménagent volontairement leur propre univers formaté fonctionnaire, mécanique et télé, à cette existence vouée à la répétition et au futile – l’auteur est irrémédiablement étranger. « Nous sommes tous les mêmes, camarades. Nous avons inventé des monstres – des monstres, oui. Comme ces postes de télévision ou ces machines à faire les glaces à l’italienne, mais nous sommes restés dans les limites de notre nature » p.244.

Adam est son personnage, premier et dernier homme. Premier parce qu’il se met à l’écart pour renaître et dernier parce qu’il est bien le seul à le désirer. Il a la tentation du prophète, méditant sur les bêtes avant d’aller prêcher aux hommes qui se moqueront de lui. Mais nous sommes un siècle plus tard et l’organisation sociale a le maillage bien plus fin et plus solide que du temps de Nietzsche. Il sera plutôt « Adam Pollo, martyr » comme il signe ses cahiers d’écolier p.228. La France des années 1960 est un matelas mou que même le bouillonnement de mai 68 ne suffira pas à changer. Adam porte le nom saugrenu de Pollo – le poulet en espagnol – peut-être une référence à l’anglais ‘chicken’ qui signifie couard. Le Clézio parle très bien ces deux langues.

Dans ce premier roman paraît son frère, ici nommé Philippe, lui tout à fait dans les normes sociales, qui disparaîtra ensuite de l’œuvre (par exemple dans ‘Onitsha’). En 18 chapitres de A à R, Le Clézio campe le personnage du « fou », celui qui sort du service militaire (p.235) conçu comme l’embrigadement social extrême. Vivant autrement que tout le monde – « violation de domicile, vagabondage, attentat à la pudeur » (p.256) – il est hué par la populace qui hait ce qu’elle ne comprend pas. Cette populace, il la décrit férocement : « Innocents et ignominieux à la fois, les deux yeux brillaient follement au fond de leurs trous, pris par la folie multiple comme des billes dans un filet de ficelle. Voilà qu’ils avaient composé, eux tous, un agglomérat de chair et de sueur humaines, d’aspect indissoluble, où plus rien de ce qui était compris ne pouvait exister. » p.253

L’univers leclézien est autre, il court toute son œuvre future, et il est résumé magistralement p.17 de ce premier roman : « C’est drôle. Je suis sans arrêt comme ça, au soleil, presque nu, & quelquefois nu, à regarder soigneusement le ciel et la mer. » On notera l’afféterie du ‘&’, maniérisme de jeune auteur années 60 à la propension pagineuse et verbeuse. Le Clézio se corrigera très vite de cette mode Lacan. « Pour quelqu’un dans la situation d’Adam et suffisamment habitué à réfléchir par des années universitaires et une vie consacrée à la lecture, il n’y avait rien à faire, en dehors de, penser à ces choses, et éviter la neurasthénie » p.22 (la ponctuation très particulière de l’auteur est ici respectée). La société collet-monté exige d’être boutonné – tout le contraire de Le Clézio qui préfère le dépoitraillé garçon et la nudité d’enfance : « je n’aime pas les boutons » p.277.

La douleur adulte de la sensation est aussi un thème leclézien récurrent : « et lui, et chaque sensation de son corps exaspéré, qui amplifiait les détails, faisait de son être un objet monstrueux, tout de douleur, où la connaissance de la vie n’est que la connaissance nerveuse de la matière ». Tout le contraire des gamins qui vivent le présent comme il vient, tout entier et à fond : « Leurs enfants n’avaient pas cette mollesse. Ils étaient au contraire petits, nains, sérieux ; ils se groupaient au bord de l’eau et, laissés à eux-mêmes, s’organisaient pour bâtir et racler le gravier » p.31 Une société en réduction, affairée et conviviale, qui ne se pose pas de question. Les enfants justement, l’auteur y revient à la fin, dans les explications embrouillées de son personnage aux étudiants de psychiatrie : « Oui, c’est vrai, ils sont assez sociables. Mais en même temps ils recherchent une certaine – comment dire ? – une certaine communicabilité avec la nature. Je pense – ils veulent – ils cèdent facilement à des besoins d’ordre purement égocentrique – anthropomorphique. Ils cherchent un moyen de s’introduire dans les choses, parce qu’ils ont peur de leur propre personnalité » p.279.

Les adultes sociaux des années d’État-providence ont en revanche la maladie de la logique, de la domination au carré du monde : de la mise en cage des fauves et des déviants (p. 90 sur le zoo) ; l’idéal fonctionnaire de la fourmi (le mot figure p.219). Les non-conformes sont médicalement redressés, habillé de pyjamas rayés comme des bagnards ou des déportés, relégués en camps de travail où ils doivent faire le ménage, le jardin, et être les objets d’expérience des étudiants en psy – ingénieurs sociaux des âmes.

La pièce de l’asile où il est enfermé a « un aspect familier, assez familial, pour tout dire soulageant. C’était profond, et dur, et austère. Tout particulièrement les murs avaient un relief froid et réel. (…) Il y avait un jeu implicitement engagé : un jeu où il fallait que ce fût lui qui s’adaptât, lui qui se pliât, et non point les choses » p.261. Un lieu de clôture (p.262), mathématisé, où chaque angle a sa place comme les raies sur le pyjama (p.264), où l’existence est une règle (p.266). La métaphore monte d’elle-même p.282 : « Compte tenu de l’inconfort, que pouvait procurer, en cette société, un pyjama rayé, des cheveux trop courts, presque rasés, et l’air général de froidure qui régnait dans l’infirmerie, Adam ne s’en sortait pas trop mal. »

Nous sommes entre Orwell et Treblinka. La ponctuation – mal placée – est au rythme du souffle : la plupart des fragments de phrases sont des moitiés d’alexandrins. Le littérateur veut faire entrer le lecteur en sympathie par le rythme, les mots, les descriptions empathiques de sensations. L’écriture Le Clézio est cela : la minutie hors des carcans classiques, la peinture toute nue des choses, des affects et des êtres, pour travailler la réalité sans complaisance. Écrire, c’est communiquer, pas sortir une thèse philosophico-politique (tellement à la mode dans le monde « engagé » des années 60 !). « On croit toujours qu’il faut illustrer l’idée abstraite avec un exemple du dernier cru, un peu à la mode, ordurier si possible, et surtout – et surtout n’ayant aucun rapport avec la question. Bon Dieu, que tout ça est faux ! Ça pue la fausse poésie, le souvenir, l’enfance, la psychanalyse, les vertes années et l’histoire du Christianisme. On fait des romans à deux sous, avec des trucs de masturbation, de pédérastie, de Vaudois, de comportements sexuels en Mélanésie, quand ce ne sont pas les poèmes d’Ossian, Saint-Amant ou les canzonettes mises en tabulatures par Francesco da Milano » p.303.

Le Clézio hait les psy et le faux savoir qu’est pour lui la psychanalyse (tellement à la mode dans le monde freudo-lacanien des années 60 !). « C’est ce que je n’aime pas avec vous. Vous voulez toujours introduire partout vos satanés systèmes d’analyses, vos trucs de psychologie. Vous avez adopté une fois pour toutes un certain système de valeurs psychologiques. Propres à l’analyse. Mais vous ne voyez pas, vous ne voyez pas que je suis en train d’essayer de vous faire penser – à un système beaucoup plus grand. Quelque chose qui dépasse la psychologie » p.300. Est-ce expérience personnelle ? Lui se verrait un peu schizophrène, comme son personnage, alors que le psy assène doctement « délire paranoïde systématisé » p.287. Avec les inévitables et freudiennes « anomalies de la sexualité » pour faire bonne mesure. Le Clézio se moque de ces abstracteurs de quinte essence aussi nuls que les médecins de Molière.

Dans ses œuvres futures, il ne changera pas d’avis. D’où cette remarque qui en dit long sur la société française des années 60 : « Il va dormir vaguement dans le monde qu’on lui donne ; en face de la lucarne, comme pour répondre aux six croix gammées des barreaux, une seule et unique croix pendille au mur, en nacre et en rose. Il est dans l’huître et l’huître au fond de la mer » p.314. Le monde est quadrillé, les âmes formatées, la société organisée – et les psys sont comme les flics et les profs : des gardiens de la Norme sociale. Dormez, bonnes gens, le fascisme fonctionnaire de l’État-providence veille sur vous !

Ce Procès est lisible, un peu ennuyeux parfois, d’un nihilisme daté qui n’a pas l’universel de Kafka, avec des préciosités de jeune auteur. Mais toute l’œuvre du futur prix Nobel  s’en trouve enclose, ce qui vaut le détour !

Le Clézio, Le procès-verbal, 1963, Folio 1991, 315 pages, €6.93

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes, sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie telle que décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » 21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les États-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie devenue aujourd’hui bourgeoise, aux États-Unis, « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’. » 18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui sont l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Il n’y a plus de révérence envers un quelconque « patronage », aucune opinion autorisée supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social ». 26 La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique. Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux États-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que, sans cesse, l’égalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle. » 49

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera idéal inaccessible – mais moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » 34. Cela au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » 35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » 54. La mobilité sociale existe, elle est encouragée par le système, et délégitime toute idée de privilège. Ce pourquoi la société grogne lorsqu’elle a l’impression de l’ascenseur social est en panne et que l’égalité des chances est biaisé. Dès lors les « privilégiés » – qu’ils soient riches en ghettos sécurisés ou seulement fonctionnaires de l’Éducation nationale mieux au fait que les autres des bonnes filières d’enseignement – sont vus comme des aristos d’ancien régime, tant la démocratie secrète l’idée d’égalité.

Le revers démocratique est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » 66. Par exemple le noble, l’Église, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » 67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » 135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions.

Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » 70. Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans son propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être toujours « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens. D’où l’attrait politique à gauche de François Hollande contre Mélenchon ou Royal ; d’où l’agacement à droite pour le candidat de l’éternelle « rupture » Nicolas Sarkozy, qui peine à rassembler et adore diviser.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de ‘sang’ différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition « normale » où désir d’acquérir et crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, d’avoir comme tout le monde. D’où l’attrait pour le radical-socialisme, ni droite ni gauche, le centre sociopolitique des votes français. D’où aussi le ressentiment lors d’une constatation ou seulement d’une crainte de « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou encore la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville :

  1. « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ;
  2. « l’envie » du citoyen français  qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune.

« Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans l’attitude américaine ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans l’attitude française il est négatif puisque que niveleur, n’encourageant à rester dans la seule moyenne sans qu’une tête ne dépasse. D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » 96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/privées, clanisme, collèges privés, clubs sélect, « ghetto français »).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles ». Ce sont les réactionnaires. D’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » 179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS par le « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec le révolutionnaire culturel Mao, au Kampuchéa « démocratique » avec les camps de rééducation et l’habillement en noir de toute la population… Cette démocratie « radicale », rappelons-le, est l’idéal de Mélenchon.

Voici un essai intelligent, toujours d’actualité, qui fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 181 pages.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 1986, 1178 pages.

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Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après ‘La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

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Diderot, Les bijoux indiscrets

Denis Diderot n’a pas édité que l’Encyclopédie. En ses jeunes années, il s’est amusé à singer les romans de cour qui paraissaient clandestinement, tout en faisant les délices des ducs et des marquises à la cour de Louis XV. L’arrière petit-fils de ‘L’État c’est moi’ préférait trousser les cotillons aux pesanteurs du gouvernement. La grande affaire, puisqu’il n’y avait rien à faire, était de s’amuser. Diderot a 35 ans lorsqu’il compose ce conte philosophique pornographique.

Entré à dix ans chez les Jésuites, le bachelier en théologie Denis Diderot vient de faire la connaissance du calviniste Jean-Jacques Rousseau, dépucelé ado par une aristocrate. Conter fleurette le distrait du sérieux encyclopédique dont les articles commencent de paraître officiellement en volumes (avant d’être bientôt interdits par la bienséance et la toute-puissance d’église). Diderot est matérialiste, il ne croit pas que l’âme – ce qui anime – vienne ailleurs que du corps et de l’expérience de la vie. Ce pourquoi il conte que l’âme commence par les pieds chez le tout petit enfant, avant de remonter par degré jusqu’aux cuisses et au cœur chez l’adolescent, pour ne parvenir à la tête qu’à l’âge mûr.

Où est la vérité ? Dans la pratique ou dans la théorie ? En métaphysique ou dans cette bonne vieille physique de notre monde ? Les êtres humains parlent par la bouche et ils croient que cela est sagesse. Mais les lèvres menteuses ne manquent pas, ce qui rend le vrai tout relatif. N’est vrai que ce que l’on croit vrai. « Je voudrais bien que vous me dissiez à quoi sert cette hypocrisie qui vous est commune à toutes, sages ou libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent ? Non ; car vous les savez. Sont-ce les mots ? En vérité, cela n’en vaut pas la peine. S’il est ridicule de rougir de l’action, ne l’est-il pas infiniment davantage de rougir de l’expression ? » p.57 Ceux qui prennent le mot pour la chose, la loi pour son exécution, ou l’idée du bien pour le bien même, sont ici clairement visés. Le mot chien ne mord pas, rappellera finement William James.

Comment savoir ? Diderot invente de faire parler le bas des femmes, cette autre bouche munie d’une sorte de larynx qui émet lui aussi des bruits dans le mouvement. Il s’agit du « bijou » de la femme, qu’on appelle « de famille » lorsqu’il s’agit des hommes. Cette invention sera copiée de nos jours par les ‘Monologues du vagin’, avec tout l’égoïsme et la vulgarité d’aujourd’hui. Car ce ne sont pas les mauvais livres ou les mauvais spectacles qui font les mœurs d’un peuple ; mais ce sont les mauvaises mœurs d’un peuple qui font écrire les mauvais livres et surgir les mauvais spectacles.

Diderot écrit un conte, dans un français du XVIIIe siècle fort agréable à lire. Ce qui est trop cru est mis en langues étrangères, comme ces étonnants paragraphes en anglais, italien et espagnol, dont la traduction ne déparerait pas l’Apollinaire des ‘Onze mille verges’. Tout ceci se passe dans une cour d’un pays fabuleux, le Monomotapa, qui mélange l’Afrique, le proche et le moyen Orient, prenant des traits du Grand Turc, du grand Moghol et des « bramines » indiens. Ces « musulmans » troussent volontiers les femmes des autres tandis que le Prince vit comme à Versailles, allant souvent « à Montmartre » ou autres lieux familiers. Il y rencontre ces « polémiques » à la française qui font le seul divertissement intellectuel des sociétés de cour : les Anciens contre les Modernes, les dévots contre les beaux esprits, les lullistes contre les ramistes, les vorticoses contre les attractionnaires… Diderot s’amuse à énoncer des paradoxes pour renvoyer tous ces intellos qui se croient à leur étroitesse d’esprit. Le savoir, en société de cour, est un arrivisme, pas une mission : on recherche la gloire plus que la vérité. Le choix du Monomotapa pour ce dépaysement à la Montesquieu n’est qu’un masque de Venise pour dire et faire ce qu’on veut sans paraître offenser quiconque. Admirable hypocrisie des sociétés de cour…

Cela donne un conte bigarré où l’anneau donné par le génie Cucufa sert au prince à faire parler les cons tout en restant invisible. Il en apprend de belles sur les dessous de la vertu. « Trois choses meuvent puissamment [les femmes], l’intérêt, le plaisir et la vanité (…) celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres » p.181. C’est cela, une société de cour : un perpétuel théâtre où chacun simule pour se poser, jouant son rôle choisi pour en faire accroire. La France de nos jours au palais de l’Élysée, comme celle des Congrès socialistes, attisée par les médias avides de scoop pour faire du fric et se monter les uns sur les autres, reste bien aujourd’hui cette société du spectacle que Diderot analysa.

Défiée par sa sultane Mirzoza, le prince Mangogul cherche la fidélité désespérément. Mais il a beau tourner et retourner la bague à son doigt devant les femmes d’apparence les plus sages, ce ne sont que fantasmes et passages à l’acte répétés. Ne croit-il pas avoir trouvé la vertu d’un vagin à qui les hommes déplaisent… qu’il découvre une gouine ! Les hommes cavaleurs trouvent leur équivalent féminin sans problème – puisque la chose ne se peut faire qu’à deux. En ceci Diderot est féministe, égalitaire plutôt, le désir n’a pas de sexe mais se manifeste en tout être. Il ne faut croire ni les curés ni les romans : « Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des princesses vertueuses jusqu’à la sottise, et vous n’avez pas pensé que ces êtres n’ont jamais existé que dans la tête des auteurs » p.213. Toute la critique du futur romantisme, dont s’est gorgé Hugo entre autres, est ici contenue.

La vérité n’est-elle pas celle des corps dans ce monde plutôt que celle des abstractions inventées au-delà ? Libertin n’est pas libertaire, mais les deux concepts contiennent la liberté : celle des corps mène à celle des esprits et c’est cela qui effraie « les corps constitués », qui n’ont de chair que les règlements qu’ils imposent unilatéralement à tous au nom du Bien. Si Diderot secoue la raison avec l’Encyclopédie, il remue les bas-ventres avec les contes, dans une même démarche visant à mettre bas le joug totalitaire du roi et le dogme d’église. Dans la lignée de Montaigne, il est sceptique, contre ce qu’on appellera l’Ancien régime évidemment, mais aussi contre ce progrès sûr de lui-même et dominateur qui devient dès cette époque une idéologie.

Cet opus ludique est unique dans l’œuvre, Diderot reviendra bientôt aux sujets plus graves que sont ‘La religieuse’ et ‘Jacques le fataliste’. Malgré ses longueurs parfois, pour les lecteurs d’aujourd’hui qui aiment aller droit au but, ‘Les bijoux indiscrets’ gardent cette exubérance qui a fait la réputation du bonhomme. Ils se lisent avec plaisir. Le lecteur en sort avec ce paradoxe, qu’il met longtemps à ruminer, que la vérité sort moins du haut que du bas, moins de la raison que des instincts – peut-être moins des écrits intellos que de la sagesse populaire. « Nos vertus ne sont pas plus désintéressées que nos vices » p.213. La pulsion du vagin est plus vraie que les illusions de la bouche. Ce que verra un siècle plus tard Nietzsche et, encore un demi-siècle après, Freud.

De là à penser que toute vérité est une connerie…

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, 1748, Gallimard Pléiade 2004, Contes et romans, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, Folio, 1982, 320 pages, €6.93

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