Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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Tahiti se drogue à ce qu’il peut

Je vais vous conter la candide aventure d’une pakamobile à Papeete. Il était pourtant rutilant ce 4×4, mais il est tombé en panne. Impossible d’aller effectuer les livraisons aux différents points de vente ! Qu’à cela ne tienne ! Les livreurs de paka (cannabis) ont vendu aux passants la cargaison « au cul du camion ». Ils ont évidemment été pris en flagrant délit par la police et les hommes du GIR. Un kilo 500 d’herbe séchée a été détruit. Puis 500 pieds de paka ont ensuite été arrachés chez le « pakaculteur ». Un millier de boîtes (d’allumettes) destinées au conditionnement et le 4×4 ont été saisis.  Les livreurs ont « donné » le producteur qui a expliqué qu’il avait mis au point une espèce « d’herbe » capable « de donner » tous les 3 mois.

A noter qu’une boîte de 3g se vend 5000 FCP. En 2009, les autorités estimaient ce marché souterrain à 40 milliards de FCP/an. Les quantités saisies ne représentent en gros qu’un quart de la production en circulation. A Tahiti, on n’a pas de pétrole mais on a du paka.

La semaine précédente, dans l’enceinte du Palais de Justice, un individu s’était allumé un joint. Mais il est vrai que le gouvernement veut interdire la vente de la bière fraîche après 16 heures.

D’ailleurs ledit gouvernement vient d’être renversé. Président du peï : Oscar, indépendantiste ; Président de l’Assemblée : Jacqui, indépendantiste; Présidents des diverses commissions : tous indépendantistes. 57 représentants pour 267 000 habitants dont 29 représentants indépendantistes, autrement dit la majorité. La question que tout le monde se pose : c’est quand que les Indépendantistes boutent les Popaa hors du fenua ?

Réponse : pas tout de suite car l’autre drogue c’est les sous. La CPS (Sécurité sociale du fenua, autrement dit de Tahiti) réclame 27 milliards à la France en remboursement de tous les frais occasionnés par les malades du nucléaire, c’est à dire quasiment tous les patients de Polynésie, sans distinction, depuis une quarantaine d’années.

Quand on n’a rien à se mettre dedans, on s’en met dessus. Le monoï ? ça marche bien ! Soin original, le monoï est un produit utilisé par 250 marques de cosmétiques. 28 tonnes exportées au 1er trimestre 2010 et, pour le 1er trimestre 2011, ce sont 98 tonnes qui sont parties. Plus de 10 millions de produits finis en contiennent. L’année prochaine on fêtera les 20 ans de l’appellation d’origine. La fleur de tiare possède des propriétés apaisantes et assainissantes reconnues. Le tiare ne pousse de façon naturelle qu’à Tahiti. Le monoï fabriqué avec l’huile raffinée de coprah a des vertus émollientes avérées… D’où l’intérêt des grandes marques de cosmétiques : Schwarzkopf, Estée Lauder, Cinq mondes pour ne citer qu’elles parmi les 250 cosmétiques intéressés.

Il faut bien exporter quelque chose quand on ne sait plus accueillir… Publication des chiffres du tourisme : en 2010, 153 919 visiteurs soit une baisse de 4,1% par rapport à 2009, alors que l’Organisation mondiale du tourisme annonce que le nombre de touristes internationaux a augmenté de 7%.

On crée des emplois entre soi, comme ça on ne sort pas de la famille : l’annonce officielle qu’une nouvelle prison de Papeari (Tahiti), coûtant de 8 milliards de FCP, donnerait 245 emplois permanents.

Portez-vous bien, à bientôt.

Hiata de Tahiti

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Clearstream révèle l’inceste politico-industriel français

Le nouveau procès de l’affaire Clearstream est débarrassé des enjeux politiques des protagonistes puisque Villepin a échoué à déstabiliser Sarkozy. Il est devenu président et n’est plus plaignant. La justice dira si Dominique de Villepin a profité des circonstances pour manipuler l’affaire des listings, directement ou indirectement. Mais c’est un détail de l’histoire, un leurre qui brille pour attirer les médias ailleurs que là où ça fait mal.

Car la vérité est que cette affaire montre les relations incestueuses du pouvoir et de la politique. Dans un État centralisé comme la France, tenu par une caste très restreinte de gransécolâtres, l’industrie attire la politique parce que là est l’argent. Le livre de Dudouet et Grémont sur ‘Les grands patrons en France’, paru en 2010, étudie ce microcosme avec sérieux.

On l’avait vu jadis avec l’affaire du Crédit Lyonnais, où un énarque de gauche avait fait perdre 16 milliards d’euros aux contribuables avec son petit jeu de lego dans la communication. Les moralistes vertueux parlent de faire rendre gorge aux affreux capitalistes mais, quand il s’agit d’un inspecteur des finances socialiste, il n’est condamné qu’à 59 000€ d’amende et toutes les grandes orgues morales s’empressent de se taire pour passer à autre chose.

On l’a vu avec l’affaire Elf où des sommes issues de surfacturations réapparaissaient dans les comptes des partis politiques. Encore avec Luchaire, et le raid mené en 1987 contre la Société générale par le pouvoir politique pour la renationaliser discrètement…

On le voit aujourd’hui avec l’affaire Renault où un service de sécurité monte des affaires de toutes pièces pour justifier son budget, jouant sur la paranoïa des « services » français assez ignares en économie…

La résurgence du listing truqué Clearstream n’est que la énième révélation de la corruption rampante que connaît la France entre ses fonctionnaires et l’argent. Monsieur de Villepin a vendu la mèche, avec cette naïveté antipolitique qui est souvent la sienne. Dans une « Note à Messieurs les juges D’Huy et Pons sur l’affaire Clearstream », qu’il a rendue publique en 2007, il se défend comme un beau diable plongé par malveillance dans un bassin d’eau bénite.

Il décrit surtout la cascade des « affaires industrielles » qui naissent inévitablement de la relation incestueuse de l’économie et du pouvoir d’État. Quand les entreprises dépendent, les jeux de pouvoir ne sont pas loin. Et quand le pouvoir excite, quelle puissance est mieux à même de le servir que l’argent ? Peut-être la « déviation politique de cette affaire n’est-elle qu’un leurre », comme l’affirme M. de Villepin. Elle masque une plus vaste affaire de corruption et d’ego qui se servent de l’État pour leur profit personnel. Pour cela cette « Note », au-delà du personnage de l’ex-Premier ministre, est de salubrité républicaine.

Dès le préambule, la succession des « affaires » est évoquée :

  •  « les frégates de Taiwan dont le problème des rétro-commissions pour un montant de plusieurs centaines de millions d’euros n’est toujours pas élucidé,
  • « le système Clearstream » connu depuis 2001 comme pouvant favoriser le blanchiment : le livre ’Révélations’ par Denis Robert, journaliste d’investigation auquel la cour de Cassation a reconnu en février dernier le bienfait de contrepouvoir nécessaire en démocratie
  • « les rivalités industrielles EADS/Airbus et plus largement au sein des industries de l’armement français, avec en toile de fond le conflit Thomson/Lagardère des années 1990. »

A la page 7 de la note, l’enchevêtrement des « intérêts » du privé et de l’État est présenté comme « normal » dans la République. Ne s’agit-il pas de « défense nationale » ? Les ministres deviennent alors des décideurs industriels, certains ont une influence personnelle sur les groupes privés, des personnes, organismes ou partis bénéficient sans vergogne de « rétro-commissions », les uns instrumentent les autres pour servir leurs rivalités au sein des entreprises… La « Note » évoque des « clans » et du « meccano industriel ».

L’Annexe 4, « retranscription lettre de Jean-louis Gergorin à mon intention (…) 15 novembre 2004 » est à cet égard effarante ! S’en dégage l’impression que la seule distraction des hauts fonctionnaires dans les palais de la République est de faire et défaire les rois et chambellans dans les grandes entreprises françaises ! Alain Bauer, observateur de la délinquance et accessoirement ancien Maître maçon du Grand Orient de France, est « ami de Gergorin mais prestataire de service pour Airbus » p.9. Voire « un ami de Philippe Delmas et un proche de Nicolas Sarkozy » p.13.

Quant à M. Gergorin, il est présenté comme « agité » p.17, fabulateur p.18, « manipulateur » note 9, « obsessionnel », « obsédé du complot », « très intelligent et fort convaincant » note 13 – en bref carrément paranoïaque. L’Express du 13 décembre 2004, sous la plume du très informé journaliste d’investigation Jean-Marie Pontaut, le décrit ainsi : « Âgé de 58 ans, cet ancien élève de l’X et de l’ENA, à l’intelligence fulgurante et imaginative, a notamment été chef du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay de 1979 à 1984, date à laquelle il intègre le groupe Matra. Devenu rapidement l’un des chouchous de Lagardère, une sorte de fils spirituel, Gergorin participe à l’essor du groupe. Avec, chevillée au corps, une ambition permanente: défendre coûte que coûte les intérêts de son entreprise. Ce qui le conduira à ferrailler violemment contre Alain Gomez, à l’origine, selon lui, de toutes les tentatives de déstabilisation du groupe Lagardère. »

Et c’est à ce genre de personnage que « le système » de notre République offre un boulevard pour manipuler et déstabiliser toute une industrie !

Les déboires qu’a connus Airbus ne sont pas uniquement industriels : l’intervention politicienne y est aussi largement pour quelque chose ! De telles turpitudes de fonctionnaires en mal d’ego viennent sans cesse interférer avec l’objet social, faute de contrepouvoir.

La France est-elle meilleure que ces dictatures arabes à qui elle donne des leçons ? Une élite minuscule, contente et sûre d’elle-même, ne fait-elle pas comme le clan Ben Ali ou Kadhafi avec les bijoux de l’industrie nationale ?

Le Corruption Index de l’organisation Transparency International place la France au 25ème rang mondial, derrière la Suède (4ème), le Canada (6ème), la Suisse (8ème), l’Allemagne (15ème), le Japon (17ème), le Royaume-Uni (20ème) et les Etats-Unis (22ème)

Le rapport 2010 Transparency International 

Voir aussi Denis Robert, Clearstream l’enquête, 2006, éditions les Arènes, €18.81

Denis Robert, L’affaire des affaires, t.1, 2009 Dargaud, en bande dessinée, €20.90, L’enquête, t.2, €20.90

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Les fossiles de Namibie

La welwitschias mirabilis est une plante fossile qui ne pousse que dans le désert de Namibie. Seules deux feuilles la composent qui, même desséchées, ne cessent de grandir. Deux spécimens vivants sont datés de l’époque romaine !

Ces couples auraient ainsi produit plus de 150 m de feuilles. Il faut distinguer le mâle de la femelle.

Les femelles (photo ci-dessus) possèdent des « fleurs » en forme de cônes. Les welwitschias abritent souvent des insectes rouge orangé connus sous le nom de probergroyhus sexpunctalus qui servent de pollinisateurs.

Les mâles (photo ci-dessus) sont différents. Une seule paire de feuilles coriaces, à croissance unique, dont l’extrémité repose sur le sol, s’enroule et se dessèche tandis que le corps de la plante reste rigide. Sa racine pivotante, qui peut atteindre 3 m de long, est un réseau de racines latérales très étendu sous la surface du sol qui parvient a absorber l’humidité déposée au sol par le brouillard.

L’acacia erioloba ou camelthorn (lobe d’oreille) a des cosses grisâtres. Il est haut de 17 m, produit des feuilles vert foncé tirant sur le bleu et une écorce noire, de larges épines blanches très dures de plus de 5 cm de longueur. L’arbre est d’un apport nutritionnel majeur. La cosse est une source de protéine et de graisse pour le gibier. Les graines sont torréfiées et utilisées comme substitut du café. Les feuilles sont nutritives et contiennent 17% de protéine.

Le canyon de Sesriem (six courroies) est appelé ainsi parce que les Boers étaient obligés d’attacher six courroies les unes aux autres a l’anse d’un seau pour puiser l’eau. Elle émerge en effet au fond du canyon à environ 30 m de profondeur. La rivière a creusé, il y a quelques millions d’années les roches tendres pour former cette gorge étroite aux flancs abrupts. C’est superbe.

Nous avons croisé des Himbas. Semi-nomades, ils survivent dans les hautes terres du Damaraland et vivent entre eux en-dehors des villes. Ils s’enduisent le corps et les cheveux d’une crème rouge, faite d’un mélange de graisse de chèvre, de poudre de pierre rouge et de diverses herbes. Cela par double souci esthétique et d’auto-préservation sanitaire.

Nous avons passé quelques heures avec une famille de Bochimans. Ils avaient froid, avaient fait un maigre feu. Certains torse nu s’étaient couverts d’une sorte de couverture. Ils sont petits, fluets, ont la peau très noire. Les femmes fabriquent des colliers avec des morceaux de coquilles d’œufs d’autruche.

Ces chasseurs-cueilleurs d’un autre temps essaient de s’approcher des lodges. Leur territoire de chasse s’est réduit en peau de chagrin. Demeureront-ils encore longtemps libres ou devront–ils intégrer tout ou tard la « civilisation » ?

Un voyage magnifique de découvertes, mais qu’il faut entreprendre en pleine santé. Un sac bien pensé, surtout léger ! Comme touriste, se munir d’un appareil photo avec un téléobjectif, d’une caméra pour ne rien rater. Sinon, soyez un voyageur : faites confiance a vos yeux, à vos sentiments et à votre mémoire. La Namibie est un pays qui ne déçoit pas le curieux de nature et d’humains.

Hiata de Tahiti

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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La côte des squelettes en Namibie

La bien nommée (en anglais marin) ‘Skeleton coast’ a été appelée ainsi en raison des carcasses de bateau qui jonchent ses plages ! Les squelettes des marins naufragés sont là aussi, mais moins visibles.

Un navigateur portugais, Diego Cao posa une croix il y a 500 ans pour marquer son passage. Combien de centaines d’explorateurs et de navigateurs périrent sur ces côtes ? Un passage en avion au-dessus de ce cimetière de carcasses de bateaux échoués donne une idée des immenses étendues de sable, entre océan et dunes.

Cette côte brumeuse, inhospitalière, est souvent envahie par le brouillard.

Swakopmund est une cité balnéaire en plein désert. Cette ville a l’allure germanique et cela surprend. Elle a tout le charme d’une ville allemande : pelouses vertes bien entretenues, jardins fleuris, bâtiments modernes alternant avec l’architecture coloniale, boutiques luxueuses, galeries d’art… L’influence allemande transpire a travers la gare (1901), dans Bahnof street, sur la prison (1908), le Kaiserliches berirksgericht (1901), la Woermann haus et l’église luthérienne. Une pointe de nostalgie pour les « zum hause ».

Les dunes de Sossusvlei sont les plus hautes dunes du Namib et aussi de la planète. Elles s’élèvent à plus de 300 m et la plus grande ressemble à un gros tas de sable rouge de 350 m de haut !

Si cela vous tente, armez-vous d’une planche en bois ou d’un carton rigide, grimpez au sommet de la dune, posez votre postérieur sur la planche et… bonne descente.

Cette ceinture de dunes est a 100 km du littoral. La teinte rouge serait due a l’oxydation du sable venu du Kalahari. Jamais deux fois la même couleur – photographes, a vos appareils !

Dans le désert le plus vieux du monde, les dunes ont façonné une large vallée qui se termine par un vaste lac asséché.

Death Valley, la vallée de la mort, c’est un paysage de squelettes d’arbres, brûlés par le soleil, derniers vestiges, miraculeusement debout au milieu d’un ancien lac entouré de dunes.

Des buissons de nara (buisson épineux qui produit des fruits ressemblant au concombre et au melon dont les graines sont mangées par les namas), des acacias erioloba.

Époustouflant, presque irréel.

Hiata de Tahiti

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Ben Laden tué, les problèmes continuent

Article repris par Medium4You.

Réjouissons-nous, celui qui s’était mis volontairement hors de l’humanité par ses actes et ses revendications a été tué. Le monde ne pourra en être que moins pire, même s’il reste quelques ordures à nettoyer encore ici ou là. A chaque peuple de balayer devant sa porte. Ben Laden a idéologiquement échoué. Mais son installation aux frontières du Pakistan et de l’Afghanistan montre que les problèmes qu’il avait voulu soulever demeurent. Il n’avait pas le bon levier mais l’équilibre reste fragile.

Son fanatisme religieux qui faisait du retour à la lettre de la Parole, dictée par Djibril à Mohammed qui ne savait pas lire, n’a pas convaincu les masses islamiques. La meilleure preuve est que les révolutions arabes, qui déstabilisent enfin les colosses aux pieds d’argile autour de la Méditerranée, n’ont pas été des révolutions au nom de la religion. Ben Laden était un symbole et l’échec est bien symbolique : jamais la terreur n’a fait changer le monde. Ce sont les mouvements sociaux qui le font changer, pas les massacres aveugles d’illuminés fascinés par la violence. Lénine a su organiser la brutalité des anarchistes russes et des blanquistes français pour en faire un parti structuré, il a réussi. La nébuleuse Ben Laden ne fait qu’apposer un label « Au-delà compatible » à des actes qui n’ont aucun lien entre eux. Le vrai sac de pommes de terre.

Mais ni l’Afghanistan ni le Pakistan ne sont des états stables. Ils n’ont pas de nation mais sont composés de tribus irrédentistes que ni la religion ni les ennemis parfois communs n’arrivent à souder. Le Pakistan est en façade allié des forces internationales contre le terrorisme mais il protège aussi ses Talibans pakistanais pour contrôler l’Afghanistan voisin. Il ne combat de fait que les militants étrangers d’Al-Qaïda installés dans ses zones frontières. Stratégie d’équilibriste, en constante bascule : la stabilité du Pakistan est menacée par les Talibans du TTP.

Le Tehrik-i-Taliban-Pakistan ou TTP est le plus puissant des réseaux terroristes de la région. Il a été créé en décembre 2007 au Waziristân par la tribu Mehsud.  Ses attaques portent sur les convois de l’OTAN mais aussi sur les officiels pakistanais. Le TTP honnit le ralliement du président Musharraf à l’Amérique de Georges W. Bush et l’engagement de l’armée pakistanaise dans les zones tribales contre les subventions américaines. Tout ce qui n’est pas dans sa ligne puritaine – islamiste sunnite – est bon à faire sauter. Ce TTP rassemble des Talibans locaux et des militants étrangers d’Al-Qaïda, « la base » du djihad international. C’est Oussama ben Laden qui l’a implanté en 1984 à Jaji, en Afghanistan, à quelques kilomètres de la frontière pakistanaise contestée, tracée jadis par les Anglais. Pas par hasard : il voulait faire levier sur la zone fragile des nationalités et entraîner les « bons » Musulmans derrière sa guerre sanctifiée, comme jadis contre l’URSS « athée ».

Al-Qaïda met la communauté des croyants au-dessus des États issus de la colonisation. Les frontières « établies » ne sont que des chiffons de papier que la théologie wahhabite salafiste balaie au profit d’une nation conforme aux dires du Prophète. L’idéal est celui du Califat, duquel seraient expulsés tous les hérétiques, les non musulmans comme les mauvais musulmans : exemple les Chiites. Attiser les nationalismes locaux permet l’exaltation de guerre sainte pour la diriger contre les États. Ben Laden s’y est essayé en Afghanistan contre les Soviétiques, avec la bénédiction des Américains dans les années 1980. Puis contre le Cachemire, en majorité musulman, mais resté dans le giron de l’Inde à la partition. Enfin contre l’OTAN, allié du Pakistan et pour le président afghan Karzaï.

Le Pakistan est ainsi pris à son piège. Fondé sur la religion comme le « pays des purs », en scission d’avec l’Inde majoritairement hindoue, il se trouve débordé par plus musulman que lui. Tandis que les nationalistes Pachtounes et Baloutches contestent l’emprise de l’islam amalgamée à celle de l’État pakistanais. A cheval de part et d’autres des frontières, ils restent irréductibles tant à l’Afghanistan qu’au Pakistan. Les nationalismes continuent d’alimenter les guerres tribales, prenant prétexte de religion pour attirer les étrangers bien armés (militants arabes d’Al Qaïda pour les tribus, Américains et OTAN pour les États afghan et pakistanais). Mais ce n’est pas la religion qui est première : c’est la terre, le territoire.

C’est pourquoi Ben Laden a échoué, mais les problèmes qui l’ont longtemps protégé demeurent… Les idées simples n’ont pas droit de cité dans l’orient réel.

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Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

Haruki Murakami est un Japonais gentil et décalé. Pas macho pour un sou, il aime les femmes mais ne s’impose pas. Cultivé, il ne supporte pas l’embrigadement scolaire. Travailleur, il ne se voit pas salaryman en costume cravate gris et chemise blanche. Le Japon des années 1990-2000 est aussi conditionné par les manageurs que le Japon des années 1920-1940 par les militaires. Collégiens comme employés ou cadres, il s’agit d’obéir au système. D’où cette vie quotidienne mécanique que décrit complaisamment Murakami dans ses romans. Dans celui-ci, ce sont les gens pressés d’aller travailler par le métro au matin dans le quartier des affaires Shinjuku de Tokyo. Ou ce garçon d’hôtel en rêve, qui monte un whisky sur un plateau d’argent en sifflant mécaniquement l’air de ‘La pie voleuse’.

Ce pourquoi l’univers de l’auteur est japonais-critique. Il voit le surréel dans le réel, pousse les non-dits aux limites. Ses personnages sont en apparence banals mais recèlent en eux d’étranges pouvoirs ou réminiscences. Comme en chacun de nous, il suffit de creuser. Freud l’a fait pour l’Occident, mais l’ascèse bouddhiste bien avant pour l’Orient. Ce sont les profondeurs de l’être qui fascinent Murakami.

D’où ce roman au titre français énigmatique. L’oiseau à ressort est le narrateur. C’est aussi le cri strident d’un rapace nocturne entendu dans un jardin, qui fait peut-être passer de cette réalité-ci à une autre. Il est aussi la mécanique qui remonte tous les petits ressorts du monde (p.419). Toru est un trentenaire de Tokyo installé dans la routine d’une vie tranquille et terne mais qui va perdre successivement son chat, son travail, sa femme et son existence terne. Au chômage volontairement parce que son travail correctement payé dans le juridique l’ennuyait, il se promène, va faire les courses, la cuisine, et fait à fond très souvent le ménage, selon la maniaquerie japonaise que quiconque est allé dans le pays reconnaît de suite.

Et puis le téléphone sonne. C’est une femme qui veut parler avec lui « dix minutes ». De sexe. Une autre de seize ans dans son jardin, à peine vêtue d’un maillot de bain fait de bouts épars, l’invite à boire une bière pour savoir ce qu’il fait là. Une troisième lui demande un rendez-vous pour lui parler du chat perdu. Une quatrième l’aborde sur un banc public pour lui demander s’il n’a pas besoin d’argent. Une cinquième fait l’amour virtuellement avec lui, dans sa conscience… Toru est entouré de femmes. Il bande souvent et éjacule sur lui sans savoir s’il a eu contact ou non. « Dans ma mémoire du moins, réalité et irréalité semblaient cohabiter avec la même intensité et la même netteté » p.390.

Cet univers maternant, caressant, incite aux profondeurs. Il est fasciné par un vieux puits à sec dans un jardin voisin. Un vieux soldat ayant opéré en Mandchourie lui fait part d’une expérience similaire durant la guerre, jeté nu dans un puits à sec en Mongolie pour y mourir. Le sadisme se mêle au désir, ce qui est bien japonais. Nous aurons le récit de tortures, prisonniers abattus à la batte de baseball ou éventrés à la baïonnette, écorchés vifs par un Mongol expert en écharnage de mouton, femme longuement violée et domptée par la pègre pour qu’elle travaille pour eux. L’amour et la mort ne sont jamais loin dans ce Japon lisse en apparence mais dont les profondeurs bouillonnent.

En tout cas, le lecteur ne s’ennuie jamais dans les chapitres courts de ce gros livre. L’histoire se déroule sans heurt, comme un ressort qui se tend. On dirait que l’auteur écrit à l’aventure et qu’il approfondit en accumulant. Les personnages s’entrecroisent car, dans la mentalité bouddhiste, tout est lié. Le réel et le rêve, le conscient et l’inconscient, le présent et le passé, l’amour et la haine. L’idéal reste la fusion dans le grand tout, réduit en cette vie au moins au couple amoureux. Ce pourquoi Toru recherche sa femme partie « avec un autre » dit-elle, mais il sait que ce n’est pas la vérité. Celle-ci réside ailleurs, dans ses relations avec ce frère froid et manipulateur qui a probablement poussé au suicide sa première sœur et qui, devenu économiste médiatique, songe à une carrière politique. Il a quelque chose du nazi, ce remugle qui monte du nationalisme militariste japonais d’avant 1945. Cela sous des dehors techniques, ultramodernes et policés, ce qui le rend dangereux. Il aspire à lui les âmes faibles, comme un démon bouddhiste. Toru est plus fort qu’il ne croit lorsqu’il résiste, croise d’autres résistants en divers lieux et époques. Il guérit les tourments par son seul contact alors qu’il pense à des états plaisants.

Toru Okada change alors de nom pour s’appeler Oiseau-à-ressort. Il rencontre des gens qui ont changé de nom, telles les sœurs Kano Malta et Creta, inspirées des îles grecques où l’eau est chargée de vertus, ou la mère et le fils muet d’une beauté stupéfiante, qui se font appeler Muscade et Cannelle. Il cherche en lui ce qui a bien pu bifurquer dans son existence. Puis il retrouve son chat, qu’il nomme aussitôt autrement : Bonite. Il retrouve sa femme dans l’imaginaire, prisonnière de ce passé qui ne passe pas. Elle-même se libère grâce à lui de l’emprise de son frère, qui a une attaque cérébrale peut-être pas sans lien avec les incursions mentales d’Oiseau-à-ressort. Creta a un enfant après l’amour avec le garçon, une fille qu’elle nomme Corsica.

Vous n’avez rien compris ? Ne cherchez pas, laissez-vous emporter par la magie japonaise d’Haruki Murakami.

Il vous sort de la moraline biblique qui inonde nos romans dégoulinant de conventionnel. Il nous frotte d’ailleur, de bouddhisme zen et d’expériences surréelles. Ne vous laissez pas rebuter par la longueur du livre, vous le dévorerez sans vous en apercevoir. Il a été édité en trois volumes au Japon, écrit comme en feuilleton car on a envie d’en savoir plus. Vous découvrirez une autre face du Japon que l’apparence lisse et besogneuse, tout un monde d’amours et de tourments, travaillé de pulsions qu’il faut savoir maîtriser, ce qui n’est pas facile.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort, 1994 Points Seuil 2004, 857 pages, €9.50

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Oiseau des îles

Le ura (Vini kuhlii) ou lori de Kuhl est le très bel oiseau endémique de Rimatara. Une perruche aux ailes vertes, au dos jaune, à la poitrine rouge, la tête bleue, aux pattes orange, un arc en ciel de plumes.

Sa beauté lui a été fatale dans plusieurs îles polynésiennes car ses plumes rouges servaient à confectionner les insignes royaux : coiffe, ceinture, cape.

Le Rattus rattus (rat noir) ou rat des navires  introduit par les Occidentaux dès leur arrivée dans le Pacifique Sud est l’un des  prédateurs des îles du Pacifique Sud. Rimatara (Australes) est exempte de cette présence et la surveillance du Rattus rattus est assurée… par la société d’ornithologie de Polynésie ! Cela afin de préserver l’oiseau ura.

La dernière Reine de l’île le « prit sous son aile », cet oiseau, en imposant un tapu royal. Le tapu est la prononciation locale de votre bon vieux mot « tabou ». La reine Heimata ou Tamaeva V s’adressa au Ura et lui dit : « Eiaha ‘oe haere fa’abou i  te tahi fenua ‘e » (tu n’iras point sur une autre île). Personne ne pouvait donc exporter le ura hors de l’île. Au ura vaero (lori mâle) et au ura pa’o (lori femelle) elle supplia « E moho na ‘orua i ‘onei, tiretire tiretire a » (vous vivrez ici, vous vous reproduirez encore et encore). Lors de la dernière cérémonie, qu’elle présida vêtue de sa cape royale en plumes rouges de ura, elle jura « aita atu i muri a’e ia’u nei e ‘ahu fa’abou i teie ‘abu » (personne après moi ne revêtira cette cape).

Ces tapu royaux avaient été respectés jusqu’à ce jour.

Une translocation de 27 ura a pourtant été préparée scientifiquement à destination d’Atiu aux Cook à la demande de la Reine Rongomatane. Les tractations ont finalement abouti en avril 2007. Expédition scientifique internationale (USA et Cook) pour la capture des ura, examen sanitaire des oiseaux capturés, vol spécial Rimatara-Atiu par Air Rarotonga.

Ces deux vols internationaux ont exigé la venue d’agents des Douanes, de la police de l’Air et des frontières, de la police Phytosanitaire et du Zoo sanitaire de Papeete ! Tout cela parce que l’aéroport de Rimatara n’a pas le statut d’aéroport international. Bureaucratie, quand tu  nous tiens.

Hiata de Tahiti

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Filles et garçons au Japon

Nul doute que la société japonaise change : je l’ai vu en 15 ans. Il suffit de revoir par exemple le film d’Ozu, « Le goût du saké » qui date de 1962, pour constater que ce changement n’est pas nouveau mais constant, avec le monde.

Le film montre un Japon de la fin des années cinquante, défait militairement, devenu productiviste et consommateur. La jeunesse ne rêvait alors que d’individualisme, d’appareils ménagers et de clubs de golf. Les traditions se perdaient et les vieux maîtres n’étaient plus reconnus ni récompensés dans leur vieillesse. Les familles éclataient déjà. Chacun tendait à vivre seul – hantise des hommes japonais dont toute l’éducation a été à l’inverse : maternés durant leur enfance, servis dans l’entreprise comme au bar, servis chez eux par leur femme et leur fille mineure, au pouvoir dans la société. Or, le modernisme, dès 1962, faisait que leurs secrétaires les quittaient pour se marier, leurs filles aussi : rien n’allait plus… Ozu est un bon sociologue.

Le visiteur constate le changement en observant garçons et filles dans leur comportement aujourd’hui. A Nara, Horyu ji, ce sont des centaines de collégiens des deux sexes, de quatrième et troisième selon nos classifications, qui envahissent les allées. Ils sont divisés par classes numérotées de 1 à 4 matérialisées par des panneaux portés par des accompagnatrices. Toujours l’appartenance au groupe, ainsi proclamée. Mais les filles sont mêlées aux garçons sur un pied d’égalité, pas comme dans le film d’Ozu un demi-siècle avant.

Les traditions des années cinquante subsistent, mais la jeunesse joue avec. Si le pantalon noir des garçons ne peut avoir pour seule fantaisie que d’être parfois « taille basse », à la mode, la chemise blanche se porte sous toutes ses formes : avec ou sans tee-shirt, avec ou sans cravate, le col ouvert d’un bouton discret ou débraillé jusqu’à quatre.

Un gavroche à visière a la chemise sortie du pantalon. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité à l’intérieur des uniformes. Aujourd’hui, les normes officielles sont relâchées et le « déviant » est accepté officiellement (ce qui veut dire par le gouvernement et par les professeurs, sous la pression de la société). Mais dans certaines limites : pas question de cheveux jaunes ou de téléphones portables, ni de chaînes au cou à l’école, ni le droit de porter autre chose que les éléments indispensables de l’uniforme, chemise blanche et pantalon noir ou jupette pour les filles. La cravate, en revanche, n’est pas exigée.

Elle l’est même tellement peu que le boutonnage de la chemise des garçons est laissé à l’appréciation du climat et des hormones.  Ou de la mode américaine du décolleté pour laisser admirer son teint de pêche et sa peau de bébé. Les Asiatiques sont à l’aise dans cette norme de l’éphèbe : bronzé naturellement et sans poils. Le stoïcisme d’être peu vêtu dans le frais ou sous la pluie est apprécié au Japon, trait culturel de « virilité ». Le Franciscain portugais Luis Frois, qui a vécu plus de 30 ans dans le pays au XVIe siècle, constatait déjà que les enfants « d’Europe sont élevés avec beaucoup de câlins et de douceur, de la bonne nourriture et de bons vêtements ; ceux du Japon à moitié nus et presque privés de tendresse et d’attentions » (Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993).

Les filles sont toujours habillées de façon plus stricte, plus « tenues » par une société qui reste machiste, mais elles aiment aussi « souffrir » et « transpirer » comme les garçons, selon les valeurs de discipline japonaise. Midori, la petite amie du héros de « La ballade de l’impossible » de l’écrivain Haruki Murakami (1987), explique pourquoi elle a eu le tableau d’honneur à l’école : « justement parce que je détestais cette école à en mourir. C’est pour cela que je n’ai jamais manqué. Je ne voulais pas m’avouer vaincue. Je me suis dit que ce serait la fin si j’abandonnais. » (p.97) Serrer les dents, voilà du stoïcisme moins physique que rester en chemise sous la pluie, mais non moins révélateur d’un trait de la personnalité japonaise, valable pour les deux sexes. Ce qui n’empêche pas les filles d’avoir des gestes que les garçons n’auront jamais, même les mignons efféminés. La conscience des limites existe ici plus qu’ailleurs.

Aujourd’hui, les jupettes plissées noires des collégiennes ne tolèrent aucune fantaisie, le corsage blanc ne dégage pas le cou mais reste noué par un lacet. Elles portent de grosses chaussettes dont le noir tente d’amincir leurs mollets arqués peu esthétiques. Ces jambes arquées, que les garçons n’ont pas, seraient dues à la position assise, socialement seule acceptable pour les filles : à genoux. Les garçons peuvent s’asseoir en tailleur, le sexe toujours protégé de short ou pantalon – pas les filles, dont la jupe reste ouverte. D’où cette déformation des jambes.

Sorties de l’âge ingrat, nettement plus sévère au Japon pour les filles que pour les garçons (c’est l’inverse en Angleterre), les jeunes femmes peuvent être très belles,. Vers 17 ou 18 ans elles arborent le corps souple d’une liane et les traits fins. d’une miniature d’ivoire Elles sont souvent séduisantes dans leur façon de parler et de s’intéresser à vous, comme la jeune aubergiste de Dorogawa qui a flirté quelques minutes avec chacun des mâles du voyage – ou presque.

Ozu, Le goût du saké, DVD

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (1987), Points Seuil

Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993

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D’autres animaux au parc Etosha en Namibie

Article repris par Medium4You.

Parmi les prédateurs, le chacal a chabraque ou l’hyène brune et tachetée…

Etosha, c’est aussi 110 espèces de reptiles et 16 d’amphibiens. parmi les 340 espèces d’oiseaux recensées.

Volent l’outarde de Rüpell (le plus lourd oiseau en vol),

le calao de Monteiro, des colonies de pintades sauvages,

l’étourneau de Burchell, le rollier à gorge lilas…

L’oryx possède une robe isabelle et ses flancs sont marqués d’une bande noire. Il a deux longues cornes finement ciselées.

Sa particularité est que sa température peut atteindre 45° centigrades et grâce a un « climatiseur » veineux capable de rafraîchir le sang cérébral il ne souffre pas d’insolation !

Les otaries de Cape Cross est la plus grande colonie au monde, un million de résidents sur les côtes namibiennes et les îlots. La colonie de Cape Cross en compte de 80 000 à 100 000. Elles vivent ici en famille. Les mâles sont à la tête d’un harem de 25 femelles, ils ne sont présents que pour la saison des amours tandis que femelles et enfants résident en Namibie.

Vautrées sur les rochers ou le sable, ces dames vivent ici au milieu d’un brouhaha de cris sourds. Pardon mesdames, mais vous avez oublié de vous parfumer avec le n°5 de Chanel ! Votre présence se sent… 300 000 jeunes naissent chaque année dans les 15 colonies de la côte.

Hiata de Tahiti

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre

Ruth Benedict, écrit « Le chrysanthème et le sabre » en 1947 sur une commande des forces d’occupation américaines au Japon. Elle ne connaît pas le japonais, n’est jamais allée au Japon et se contente d’écumer les bibliothèques pour lire les auteurs occidentaux sur le pays du soleil levant, d’interroger des immigrés japonais aux États-Unis et des prisonniers de guerre. Tout cela en une année seulement.

Le tour de force est que, si son étude date aujourd’hui un peu en raison du développement et de l’ouverture au monde du Japon, son ideal-type de la mentalité japonaise est assez éclairant. Il ne s’agit pas de dégager une « essence » ethnique du Japon mais de repérer les inerties culturelles dues à l’histoire de ce peuple îlien. Il est étonnant que les Français aient attendu 40 ans pour traduire ce livre fondamental. Cela qui marque l’étroitesse d’esprit et la croyance confortable en sa supériorité de la génération française d’après-guerre, inadaptée aux changements rapides du monde contemporain.

J’ai noté quelques formules qui manifestent la qualité de l’analyse. Pour Ruth Benedict, « les Japonais trouvent du réconfort dans un mode de vie planifié et codifié à l’avance, où la pire menace est l’imprévu ». (p.36) « La confiance des Japonais dans la hiérarchie est la base de leur conception des rapports d’homme à homme, ainsi que de l’individu à l’Etat » (p.49) « Au Japon, les prérogatives attachées à la génération, au sexe et à l’âge sont considérables. Mais ceux qui en jouissent les exercent en responsables plutôt qu’en autocrates. » (p.59)

« La vertu, au Japon, dépend de la reconnaissance de sa propre place dans le grand réseau de dettes mutuelles, réseau qui englobe à la fois ancêtres et contemporains. » (p.93) « Bien qu’au départ toute âme soit resplendissante de vertu comme resplendit une épée neuve, elle se ternit néanmoins si son brillant n’est pas maintenu en permanence. Cette « rouille de la personne », pour reprendre leur expression, est aussi néfaste qu’elle l’est sur une lame. Un homme doit apporter à sa personne le même soin qu’il apporterait à son épée. Mais le brillant et l’éclat de son âme sont encore là, même recouverts de rouille, et il suffit de polir cette âme à nouveau » (p.179) C’est une jolie formule, venue tout droit du bouddhisme. Nul n’est “mauvais” en lui-même car il recèle une étincelle du divin. Mais c’est à lui de mettre au jour ce trésor intérieur, de faire briller son éclat par son apprentissage et sa discipline. «

Pour les Japonais, l’idée que la recherche du bonheur est un but digne de ce nom dans l’existence est une doctrine surprenante et immorale. « A leurs yeux, le bonheur est une détente à laquelle on s’abandonne quand on le peut ; mais lui conférer la dignité d’une chose à partir de quoi l’État et la famille doivent être jugés, c’est tout à fait inconcevable. » (p.173) « Les Occidentaux sont gens à considérer comme un signe de force la révolte contre les conventions et la saisie du bonheur en dépit des obstacles. Mais les forts, selon le verdict japonais, sont ceux qui ne tiennent pas compte du bonheur personnel et remplissent leurs obligations. La force de caractère, pour eux, se montre dans l’obéissance aux règles, non dans la révolte. » (p.187)

« Le Japon, avec un amour vital du fini qui fait penser aux anciens Grecs, comprend les techniques du yoga comme un exercice de perfectionnement personnel, un moyen par lequel un homme peut acquérir cette « excellence » qui ne laisse pas subsister l’épaisseur d’un cheveu entre l’individu et son acte. C’est un exercice d’efficacité. Un exercice de stricte dépendance de soi. La récompense se trouve ici et maintenant car elle met à même d’affronter n’importe quelle situation avec l’exacte dépense d’effort nécessaire, ni trop ni trop peu, et assure le contrôle de l’esprit naturellement capricieux en sorte que ni menace extérieure, ni remous intérieurs, ne puissent débusquer l’individu de lui-même. » (p.216) « Quand une voie débouche sur une impasse, on y renonce comme à une cause perdue parce qu’au Japon on n’apprend pas à persévérer dans les causes perdues » (p.269).

Son chapitre sur l’éducation des enfants et celui où elle énumère complaisamment les différentes sortes de « devoirs » sont ceux qui ont le plus vieillis. La société japonaise a évolué en un demi-siècle comme toutes les sociétés en développement accéléré du monde dit “post-moderne” : les traditions rigides s’assouplissent et certaines se trouvent remises en cause. Reste qu’on peut encore parler d’obligations passives reçues de l’Empereur, des parents, des maîtres et des patrons, le “on”, et d’obligations de contreparties envers les autres ou envers soi-même (ce qui est l’honneur), le “giri”. Mais ce « patriotisme » au pays et à la lignée, cette reconnaissance envers les maîtres, cette dette sociale envers ceux qui vous donnent quelque chose, ces devoirs de respecter les convenances et de maîtriser ses émotions, tout cela s’est modernisé, se rapprochant un peu plus des mœurs occidentales. Simplement peut-on dire que le carcan social est plus rigide au Japon.

Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre, Picquier Poche, 1998, 350 pages

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Parc Etosha en Namibie

Article repris par Medium4You.

Etosha signifie la grande place blanche. Ce sanctuaire animalier, National Park sur 20 000 km², abrite 114 espèces de mammifères et plus de 340 espèces d’oiseaux.

Il est régi de manière stricte, vitesse limitée, interdiction de sortir du véhicule sauf aux endroits indiqués, les trois villages, les terrains de camping. Des routes mènent aux points d’eau où l’on y rencontrera des animaux venus s’abreuver.

Au centre, le pan a été formé par l’assèchement d’une vaste mer intérieure dont l’évaporation daterait de 2 à 10 millions d’années. Riche en minéraux, il attire une large concentration d’animaux.

Autour, d’immenses terres planes et argentées avec des pâturages dorés, des zones de savane, des acacias, des ghost trees (arbres fantômes) s’offrent a la faune africaine.

Nous pouvons y observer : éléphant, zèbre de Burchell (equus burchelli), zèbre de Hartmann ou zèbre de montagne (fanon) endémique a la Namibie (equus zebra), oryx (oryx gazella), springbok ou gazelle à bourse (antidorcas marsupialis), gnou bleu (connochaetes taurinus), girafe, grand koudou (tragelaphus strepsiceros), bubale rouge (alcelaphus buselaphus), steenboks, dik-diks, damans des rochers (procavia capensis), élan du Cap, impala à face noire endémiques au nord-ouest de la Namibie, rhinocéros noir et blanc.

Au fond, il y a peu de texte car les bêtes ne parlent pas, elles se regardent.

Hiata de Tahiti

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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Croyances et violences en Polynésie

Un satellite americain tombe dans le pacifique sud ? Il semblerait que les habitants de Mangareva (Gambier) aient entendu des bruits et aient vu pour certains une boule de feu… Glory, un satellite américain était trop lourd pour atteindre l’altitude d’orbite, des débris auraient chuté dans le Pacifique. Le laboratoire de géophysique de Pamatai (Tahiti) a enregistré « un bruit » à la station de Rikitea (Gambier). Alors y aurait-il un rapport entre la chute de Glory et ce qu’ont vu quelques habitants de Rikitea ? Par contre, on connaît le montant de la facture du feu d’artifice, 37 milliards de francs pacifiques. Il faut savoir également que l’US Air Force a installé une station aux Gambier pour suivre la mise en orbite de plusieurs satellites de défense depuis février 2010. Aux dernières nouvelles, Glory serait allé se perdre du côté de l’Antarctique. Les Gambier ont du rêver !

Mais il faut bien croire à quelque chose. L’église protestante mao’hi célèbre l’arrivée de l’évangile le 5 mars. Depuis 1978, c’est un jour férié en Polynésie. Les 18 missionnaires anglais de la London Missionary Society sont arrivés dans la baie de Matavai (Pointe Vénus), sont restés à bord du Duff le samedi 5 mars 1797 jour de sabbat, et ne sont descendus à terre que le dimanche matin pour commencer leur évangélisation. La communauté protestante est toujours proportionnellement la plus importante des communautés religieuses en Polynésie française. Un petit monument commémore cette arrivée et les évangélisations des autres îles du Pacifique Sud  à partir de Tahiti : les Marquises 1797/1822, Huahine 1818, les Cook 1821/1823, les Australes 1821, les Tuamotu 1821/1829, les Samoa 1830. Le petit monument a souffert de dégradations et a perdu son mât. « Pour que rien ne soit dégradé, ici, il faudrait un gardien rien que pour cet endroit », me confiait le jardinier tondant le gazon ! La baie de Matavai, bien protégée a abrité les révoltés de la Bounty, le Capitaine Cook, les missionnaires du Duff.

La foi et la violence sont le lot des îles. Le papa, ultra-violent, avait secoué son bébé, il l’a rendu infirme. « J’arrive pas à me contrôler. Moi, je règle mes problèmes en boxant. Je tape même mon fils ». Pour ce père violent la balance de la Justice terrestre s’est arrêtée sur 13 ans de réclusion…

Un autre procès se tient actuellement, celui de l’assassin d’une jeune femme de 22 ans dans des conditions insoutenables. C’est l’un des plus odieux crimes commis ces dernières années ici en Polynésie française. Cet homme jeune a pris en stop une femme jeune, prise de boisson, l’a traînée dans sa voiture dans un coin désert, pour boire un coup, fumer un joint, lui faire des avances. Il l’a frappée de deux ou trois coups de poing quand elle s’est refusée à lui. Tandis qu’elle était à terre, sonnée, il lui a administré deux monstrueux coups de pied en pleine tête. Puis il l’a déshabillée, violée, je vous passe les détails. Elle ne respirait presque plus. Alors il s’est assis à califourchon sur son dos, lui a relevé la tête de la main gauche pour l’égorger avec son couteau tenu dans la droite. Il dira au juge : « comme pour une tortue ». Son crime accompli, il est allé dîner aux roulottes avec sa compagne comme si de rien n’était. A savoir que les tortues marines sont des animaux protégés en Polynésie. Et les femmes ? Le verdict est tombé : réclusion criminelle à perpète assortie de 22 ans de sûreté. Son avocat avait demandé l’acquittement ! Tant qu’à faire…

D’autres se retirent dans leur monde intérieur. Bobby Holcomb, vous connaissez ? Il fut « l’homme le plus populaire de Polynésie en 1988 ». Noir américain et indien par son père, Philippin et Polynésien par sa mère, il était né le 25 septembre 1947 dans les ruines de Pearl Harbour. Après avoir découvert les USA, l’Inde, le Népal, la Grèce, la France et la Polynésie, il s’installa à Huahine (Iles Sous le Vent) en 1976 et plus particulièrement dans le village de Maeva, réputé pour avoir résisté à la colonisation française et être resté imprégné de son histoire et de ses traditions. Maeva demeure la clé de voûte identitaire du pays. Bobby était connu pour se balader en paréo, pieds nus et toujours coiffé d’une couronne de fleurs et feuillage. Chanteur, peintre, il est davantage connu pour ses chansons alors qu’il vivait plutôt de sa peinture. Cette année, une rétrospective de ses tableaux est organisée au musée de Tahiti et des Iles. Il est décédé, à 44 ans seulement, en 1991.

Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun est décédé en métropole le 12 février 2011. Il était le directeur du Musée de Tahiti et des Iles et aussi l’auteur de biographies, théâtre, romans, essais, légendes. Voici quelques titres : Huna secrets de famille, Henri Hiro héros polynésien, Les parfums du silence, Le bambou noir, L’allégorie de la natte, La naissance de Havai’i.

Hiata de Tahiti

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Réussir sa vie

Lorsque j’appris à jouer au tennis, dans un mien village où je passais l’adolescence, j’avais un partenaire plus jeune de quelques années. Il avait comme condisciple un garçon qu’il n’aimait guère, le trouvant un peu pédant. Comme je ne veux pas le blesser et que j’aimais bien ces enfants, je le nommerai Guy. Les années qui sont un fossé durant l’enfance réduisent à proportion qu’on avance dans l’existence et, aujourd’hui, son âge et le mien ne sont pas si éloignés que nous nous trouvions quasi de la même génération. Je l’ai vu sur un réseau social où il affiche publiquement sa position.

Dans l’école de ce village plutôt populaire, il se sentait égaré. Ses deux parents enseignaient dans le supérieur après agrégation et thèse. La famille respirait cet ascenseur social républicain dû à la méritocratie. Guy avait une sœur aînée obstinée et entièrement vouée aux études ce qui fait que, seul garçon et petit dernier, il en rajoutait pour s’affirmer. Je me souviens de lui fringant, vers ses douze ans, dribblant son ballon dans la rue, en face de chez lui, en short blanc et lunettes noires. Solitaire – au grand jamais il n’aurait joué au foot avec les autres. Il était mince et musclé, le teint ivoire, avec la touchante fierté du petit mâle.

Il a désormais quarante ans et expose sur le réseau le bilan de sa vie. Contrairement à beaucoup de cette génération, il donne de nombreux détails, somme toute assez content de lui. Comme ses parents il est professeur, comme ses parents il a deux enfants aujourd’hui prime adolescents, et dans le même ordre, une fille et un garçon. Mais à la différence de ses parents, il n’est ni agrégé ni n’a fait de thèse, passant directement de l’université à l’IUFM. A la différence de ses parents, il a divorcé et habite un appartement en ville plutôt qu’une villa en banlieue verte.

Le parcours professionnel qu’il détaille montre qu’il a changé d’établissement chaque année sauf les dernières, incapable de rester deux rentrées de suite dans le même. A cause d’élèves difficiles pour sa matière peut-être, ou parce qu’il lui est malaisé de s’entendre avec ses collègues et de s’intégrer à une équipe pédagogique. En primaire déjà, il ne voulait pas frayer avec le commun des élèves ; il a changé de collège et de lycée tous les deux ans, redoublant une fois. Je vois dans cette instabilité une conséquence de son milieu familial, involontaire car il était aimé. Moi-même je l’aimais bien, même si nos relations sont restées distantes parce que nous n’avons jamais joué au tennis ni pagayé sur la rivière, ni fait du ski, tout ce que j’ai fait avec l’autre garçon. Mais l’on garde un faible pour qui l’on a connu en ses enfances, vulnérable et en devenir.

Guy me semble être resté de ces albatros baudelairiens, vastes oiseaux des mers que ses ailes de géant empêchent de marcher. Ces ailes sont l’illusion qui lui était donnée de faire encore mieux que ses parents, de réussir une carrière. Père et mère imposants, sœur trop brillante, le garçon a tenté d’exister autrement. Délaissant l’école ado pour qu’on s’intéresse à lui, il a opté pour la voie des lettres qui était celle de sa mère plutôt que pour la voie des sciences qui était celle de son père et de sa sœur. Son statut social actuel ne correspond pas à celui rêvé en son enfance, ce pourquoi on le sent déclassé. Devant se loger et payer une pension alimentaire, il lui reste peu de moyens d’un salaire de professeur déjà maigre ; il vend sur e-Bay ses raquettes de tennis et ses enceintes hifi. Ses loisirs ressortent alors de cette distinction sociale analysée par Bourdieu : la lecture alors que de moins en moins de gens lisent, la musique classique alors que la majorité aime la chanson ou le rock, voire le rap. Il a peu d’amis sur le réseau, dispersés dans toute la France. Les sports qu’il pratique sont ou individualiste, l’escalade où l’on se prouve tout seul sa puissance, ou élitiste, le ski où il emmène ses enfants – probablement dans le chalet de ses parents. Il n’a surtout pas la télé, « beurk ! » commente-t-il.

S’il sacrifie à la doxa prof « contre » le capitalisme (sans savoir ce que c’est), c’est parce ce tropisme de caste protégée rencontre les valeurs catholiques et universitaires familiales. « J’aime le Maroc, d’où je reviens, l’envers du capitalisme… » Sait-il que le Maroc est une monarchie féodale qui se revendique de droit divin et n’a rien d’une oligarchie fondée sur le capital ? Sait-il que le capitalisme est une technique d’efficacité économique née à la Renaissance dans les villes italiennes commerçantes, et pas une loi sociale de l’Histoire selon saint Marx ? « Beaucoup de gens pauvres, beaucoup de sourires », remarque-t-il à la Victor Hugo. Peut-être lui faudrait-il quitter le XIXème siècle où la bourgeoisie ne jurait que par le service d’État pour s’élever, en regardant avec un attendrissement romantique tout ce qui était social. Mais ne parle-t-il pas surtout de lui dans ces analyses ? Certes, l’argent ne fait pas le bonheur, mais la « pauvreté » heureuse est une consolation lorsqu’on a peu de moyens soi-même.

Cette insistance à affirmer, à écrire et à montrer qu’il est heureux dans son existence présente a quelque chose qui sonne faux à mes oreilles. Il affiche sur le réseau une trentaine de photos mettant en scène ses enfants, le ski, et lui-même en situation. Pas de groupe ni d’amis hors du noyau familial alors qu’il est dans le staff d’un groupe d’escalade. Il se présente en photo de tête torse nu dans l’effort, accroché à une aiguille terminale en plein ciel. Deux photos prises par lui à bout de bras au téléphone mobile le montrent au ski, torse nu encore, dans la neige.

Malgré ses quarante ans, l’acmé d’une vie, Guy affiche ce côté adolescent qu’on trouve sur les Skyblogs. Un tantinet narcissique et perpétuellement instable, il semble comparer toujours le réel à l’idéal, en lutte pour exister. Pourquoi donc s’afficher ainsi ? L’ayant connu petit, je trouve qu’il n’a pas si mal réussi sa vie durant l’époque de bouleversements que nous avons vécue. Mieux que son condisciple qui fut mon partenaire de tennis par exemple. Les idéaux de ses parents n’ont pas à être les siens, il devrait l’accepter, car le monde actuel n’est plus le monde où eux-mêmes ont grandi.

Cette fiche d’informations sur le réseau social, et son appel à « retrouver » des gens connus hier sans qu’il ait réussi à se les attacher m’ont touché. Mais que peut-on contre la psyché de chacun ?

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Gravures rupestres de Twyfelfontein en Namibie

Twyfelfontein veut dire ‘source douteuse’. Une promenade au milieu des parois rocheuses permet de découvrir de nombreuses gravures et quelques peintures rupestres extraordinaires laissées par les premiers Bushmen (ou en français Bochimans).

Les gravures dans le grès rouge sont remarquablement bien conservées et les animaux représentés reconnaissables. Il y aurait eu plusieurs phases d’exécution des gravures pariétales. On estime leur âge entre 5 et 6 000 ans, les plus anciens 10 000 ans.

La représentation d’une otarie laisse supposer un contact entre les Bochimans et la côte, distante de 100 km.

Parmi 2 500 gravures notez un rhinocéros superbe ; une grande représentation d’éléphant du site ; un lion dont la queue se termine en forme d’empreinte ; des traces d’empreintes d’élans et de koudous.

La couleur ocre des roches est un délice pour les yeux.

Ne pas oublier de photographier les orgues basaltiques.

La météorite de Hoba, découverte en 1920, pèse 55 tonnes.

Elle est composée de 85% de fer, de 16% de nickel, cuivre, cobalt et chrome. Elle aurait 82 000 ans.

On note des arbres solitaires.

Et des varans, drôles de lézards.

Hiata de Tahiti

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Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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Le blog Candix.fr

Je vous ai présenté le 17 novembre Martin, étudiant en école de commerce, parti en Amérique.  Il a développé une série de blogs sur les voyages, la finance et son expérience américaine. Son petit dernier est consacré au développement personnel, thème à la mode outre-Atlantique. Commencé fin novembre 2010, le blog attire en majorité les garçons de 25 à 34 ans diplômés du supérieur, mais il intéresse tout le monde.  Il l’a nommé Candix, nom qui évoque à la fois candid (impartial, neutre), candy (fruit confit, bonbon), mais aussi un prénom de fille (« oh, jolie Candie… »). Avec un suffixe en -ix « pour faire gaulois », me précise-t-il.

Ses rubriques portent sur s’enrichir (70), le développement personnel (67), bloguer (49), business (37), le voyage (28) et les livres (7).

On agit plus qu’on ne lit quand on a 20 ans. Aimant voyager, Martin est allé depuis 2008 au Mexique, en Croatie, au Maroc, aux USA, en République Tchèque, en Pologne. Il a développé diverses activités pour gagner de quoi financer ses escapades extra-scolaires : cours particuliers, missions marketing, sites Internet. Il a aussi limité ses dépenses (gagner plus ou dépenser moins, cela revient au même) en optimisant son budget transport (pratique du covoiturage, de la conduite souple qui fait économiser 25% sur le carburant), son budget alimentation.

« C’est souvent plus facile qu’on le pense, dit-il. Dépensant trop par rapport à mon niveau de vie, j’ai durant un mois noté mes dépenses et identifié des leviers pour dépenser moins. J’ai par exemple rapatrié tous mes sites web sur un même serveur. Cela m’a pris une demi-journée et permis d’économiser depuis 2 ans 20€/mois. J’ai aussi appris à négocier, par exemple négocier un supplément chez un loueur de voiture. Bilan : 25€ de gagnés en 3 minutes de négociation. »

Mais pourquoi gagner de l’argent ? Le sujet est mal vu en France, pays catholique où la Providence est censée assurer à chacun selon ses besoins (Dieu y pourvoira !). L’État-providence a pris le relai de la main invisible divine dans les mentalités (que fait le gouvernement !).

Mais, dit ce jeune homme de 24 ans, « ne nous leurrons pas : nous vivons dans un monde où l’insécurité financière est grandissante, où les prix augmentent et où l’on pourra de moins en moins compter sur l’État-providence pour subvenir à nos besoins, l’État ayant de moins en moins de moyens avec l’accroissement de sa dette. Plutôt que de se plaindre que tout va mal et que les riches deviennent plus riches, les pauvres plus pauvres, je pense qu’il faut se prendre en main et chercher à s’enrichir. »

Se changer soi avant de songer à changer le monde : c’est exactement ce que prône le Dalaï-lama.

Martin a donc créé des sites depuis une dizaine d’années par passion et pour les revenus publicitaires. Il s’est mis sous le régime de l’auto-entrepreneur. Sur son blog Candix.fr, il veut faire partager son expérience pour être plus serein envers la vie et pouvoir se faire plaisir comme à ceux qui lui sont chers.

Sa rubrique ‘bloguer’ est riche de conseils pratiques et d’expérience vécue. Il vous propose un opuscule (gratuit) pour mieux référencer votre blog, mais aussi une formation (payante, €27) pour vous accompagner si vous voulez l’imiter. Il décrit, par exemple, comment les moteurs de recherche référencent ce que vous écrivez.

Découvrez Candix, amis blogueurs, vous ne serez pas déçu !

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Namibie

Bordée par l’océan atlantique, l’Angola, l’Afrique du sud, le Botswana, et la Zambie, ce vaste pays de 824 268 km² est habité par 2 millions d’habitants. La capitale s’appelle Windhoek : le coin du vent ! Ancienne colonie allemande, les villes de Swakoprund et Walvis bay, sur la côte ouest ont conservé une architecture germanique du XIXe siècle qui peut surprendre !

Les ethnies sont plus de onze. Les Ovambo qui vivent dans le nord sont l’ethnie la plus importante. Les Karango sont a peu près 120 000 personnes qui vivent principalement dans le sud de l’Okavango. Les Herero comptent environ 100 000 personnes, ce peuple pasteur serait originaires de la vallée du grand rift. Les Himbas font partie de la communauté herero ; ils sont remarquables par l’enduit orangé dont ils couvrent leur corps et leur chevelure. Il s’agit d’une poudre de terre rouge mélangée a de la graisse de chèvre, de diverses herbes et de cendres.

Les femmes himbas sont habillées d’une jupette en peau de chèvre et portent des colliers en coquillages sur leur poitrine nue. Les San ou Bushmen, environ 20 000 personnes, vivent à l’est et dans le Kalahari. Les Damara sont 100 000, les Nama 60 000 dans le Namaland, les Baster 35 000 vers Rehoboth, les Capriviens 80 000 dans le nord-est et la bande de Caprivi. Nous trouvons encore les 650 000 Owambo au nord et les 9 000 Tswana a l’est. Sans compter des Européens d’origine afrikaans pour environ 65 000 et les 20 000 Allemands, dont la présence remonte a 1884.

Beaucoup de lieux a visiter dans ce vaste pays. Veuillez me suivre.

Le Waterberg plateau au nord de Windhoek : il émerge de la surface plane du bush, une citadelle ceinte de falaises rouges. Le plateau est formé d’une roche rouge et spongieuse, la pierre de sable. Sur les falaises s’étend du plat sur 40 500 hectares, tantôt recouvert d’une végétation aride, tantôt de forêts, tantôt de roches rouges. Décrétée réserve naturelle en 1972, la forêt abrite des espèces rares à protéger comme le rhinocéros blanc ou le vautour, et d’autres plus courantes de prédateurs, ainsi qu’une flore inhabituelle comme nombre de lichens. Une balade a pied permet de voir et d’entendre de nombreux oiseaux, de croiser des dik-dik (une des plus petites antilopes au monde), et d’être observée a l’abri sur un rocher par des damans (petit mammifère de la famille des… éléphants).

Tous les cols des hauts plateaux mènent à Solitaire. Le Bagdad Cafe de la Namibie ! imaginez une ferme isolée de 12 000 hectares en plein désert. La famille gère l’église, l’épicerie, la buvette, la station service…

Le Damaraland est cerné au nord par le Kaokoland, au nord-est par le parc national d’Etosha, et à l’ouest par la côte des Squelettes. Il offre un intérêt géologique exceptionnel. D’impressionnants plateaux granitiques, des lits de rivière sablonneux, des rocs rouges de basalte incrustés d’amphibole. La végétation est étonnante : euphorbe damara, arbres bouteilles (pachypodium lealii), acacia de Brandberg. La faune est riche : girafe, springbok, oryx, zèbre des montagnes, koudou. Les espèces rares y sont représentées par l’ éléphant du désert, le rhinocéros noir et l’outarde de Rüppel.

A quelques encablures de Khorixas s’élèvent encore les restes d’une forêt pétrifiée vieille de 280 millions d’années. 50 troncs de 30 m de long, 5 m de circonférence sont  couchés sur le sol.

Ces troncs ont été soit déposés par une crue millénaire soit venaient d’une forêt éteinte il y a des millions d’années !

Hiata de Tahiti

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Nicolas Sarkozy aux abois

Article repris par Medium4You.

Chronique d’une défaite annoncée ? Depuis quelques semaines, le Président à la cote de popularité la plus basse de la Vème République multiplie les « signes » médiatiques en faveur du peuple. Cette agitation est loin de la force tranquille de qui sait son destin. Il apparaît comme le lapin Duracell qui tressaute, mécanique, alors qu’aucune âme ne l’anime. Croyez-vous que « le peuple » sera dupe ?

Côté extérieur, après avoir raté la Tunisie (il est vrai remplie d’Arabes), le Président enfile ses bottes de militaire gaullien pour forcer la main à l’Union européenne et à l’ONU en Libye. Sauf qu’il s’agit d’éradiquer Kadhafi et que lui interdire le ciel ne saurait suffire. Dans l’univers médiatique, éradiquer sa télé aurait été un premier pas efficace, mais que connaît le « chef des armées » de la chose militaire ? Donc le Kadhafi parade devant les caméras, diffuse ses propos enflammés sur les ondes. Et l’OTAN bombarde vaguement des carcasses en mouvement, alors que les vraies armes sont planquées dans les mosquées, les hôpitaux et les écoles, derrière un paravent de civils pour pousser à la « faute morale ». C’est qu’on ne fait pas la guerre en philosophe, selon le mauvais conseil de ce Bernard-Henry, Monsieur le Président… On fait la guerre pour la gagner, ou alors on ne fait pas la guerre et on palabre, laissant alors les diplomates faire leur boulot sans interférence brouillonne de qui vous savez.

Côté intérieur, le Président a compris qu’il avait besoin de fusibles. Il n’a plus François Fillon, qui joue sa partition en solo et dont il bien envie de se débarrasser, dernière lubie qui ajouterait à son côté agité s’il y cède. Fors le Premier ministre, reste le ministre de l’Intérieur, qui peut dire du Le Pen tout en disant qu’il n’a jamais dit ce qu’il a dit. Comme disait Goebbels, plus c’est gros, plus ça passe. Après tout, ce qui reste dans les esprits est la « posture ». Dans les faits, rien ne se passe, comme cette loi mal ficelée contre la burqa. Elle viole la liberté d’expression et reste inapplicable dans les rues. Encore des velléités, une agitation vaine. C’est ce qui exaspère le plus « le peuple » les demi-mesures : ou bien c’est interdit (comme se promener tout nu) et on arrache le voile inique en public, ou bien la liberté le permet et on n’en fait pas tout un foin, ce qui fait rire à Washington et jusqu’au FMI !

Côté économique, le Président n’ose pas plus assumer ses choix de société. Il aurait dû supprimer l’impôt sur la fortune dès 2007, il l’a laissé en ravalant l’usine à gaz du bouclier (qui ne profite qu’aux très très riches). Il va donc le « réformer », comme d’habitude trop peu trop tard, toujours velléitaire. S’il est si « symbolique » cet impôt, pourquoi en parler ? Laissons les choses en l’état, chacun s’y habitue et acceptons les exils fiscaux. S’il est contreproductif alors que tous les pays de l’euro l’ont supprimé, pourquoi ne pas les imiter ? On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, Monsieur le Prédisent.

Côté social, la dernière lubie est cette fameuse « prime » de 1000 euros par salarié – y compris dans les très petites entreprises – si elles « distribuent un dividende ». Pourquoi tout le monde est-il contre si cette idée est bonne ? Or aussi bien le MEDEF que la CGT trouve la chose stupide. La seconde parce qu’il vaudrait mieux augmenter les salaires ; le premier parce qu’il existe une négociation entre partenaires sociaux et qu’il se demande ce que l’État vient encore faire là-dedans, chien brouillon dans un jeu de quilles fragile. D’autant qu’il existe déjà intéressement, participation, épargne salariale et bonus. Certains sont bloqués cinq ans ? Que le législateur décide qu’il en soit autrement et voilà tout, l’État n’a pas à décider par caprice ce que chaque entreprise peut faire de ses bénéfices entre l’investissement, les salariés et les actionnaires. Autant proposer une distribution annuelle d’actions, inscrite au contrat de travail, ce serait plus juste. Quant aux économistes, ils raillent l’idée simpliste :

  • confondre les entreprises du Cac40 et les PME,
  • confondre les actionnaires avec des spéculateur étrangers alors que 60% des actionnaires des 40 valeurs sont des rentiers français et que 98% des PME TPE le sont aussi,
  • confondre le rendement d’une action qui serait « capitaliste » donc « immoral » et celui d’un emprunt d’État qui – lui – serait de l’endettement public incontrôlé mais « moral »,
  • confondre le rendement moyen annuel du Cac40, de 3,8% selon Patrick Artus (pas vraiment à droite comme économiste…), et le rendement annuel de 3,7% d’un emprunt d’État (beaucoup moins risqué).

En bref, une mesure brouillonne, surgie d’une fantaisie c’est-à-dire de nulle part, ni pensée ni testée – encore une lubie d’histrion, du simple marketing démagogique : « n’importe quoi pourvu que ça mousse ».

Le pire est encore cette révélation d’épreuves « secrètes » pour des étudiants juifs aux concours de grandes écoles. Parce qu’ils sont pratiquants, ils ne « peuvent » concourir à la date de la Pâques juive. Est-ce au Président de donner des ordres pour les accepter quand même ? Évidemment on dément à l’Élysée mais les langues se délient du côté de la « communauté ». La décision paraît si « vraie », si bien adaptée aux lubies du probable candidat pour 2012, qu’on la croit volontiers. La laïcité ? C’est pour les autres, pas pour les « copains » ni pour la « famille ». L’égalité républicaine ? Oui pour les Juifs, non pour les Arabes. La question est moins de savoir si des aménagements sont possibles pour respecter les croyances, comme d’éviter de mettre un concours le jour de Noël, à l’Aïd ou à la Pâques juive, que le secret qui l’entoure. Le « c’est pas moi, c’est personne » des écoles, administrations et services de l’Etat qui ne veulent pas assumer le bon plaisir présidentiel est honteux. Reste l’impression d’un passe-droit réservé à une étroite communauté, comme par hasard chérie du Président condidat.

Cet ensemble de foucades présidentielles depuis quelques semaines non seulement ne constitue pas une politique mais montre que Nicolas Sarkozy est aux abois. Parti comme il est, il va perdre, il le pressent malgré ses tartarinades. Dommage que son camp ne veuille pas le voir et lui choisir un remplaçant dès aujourd’hui. On court mieux la poste quand on change de cheval avant qu’il ne crève sous vous. Il faudrait que Marine et Nicolas arrivent tous deux au second tour pour que l’actuel Président ait une chance de revenir pour cinq ans. Je n’y crois pas.

Une vision plus indulgente de Jean-Louis sur la Sarkopolitik.

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Sociologie polynésienne

Article repris par Medium4You.

Jusqu’en 1964, les 60 000 Polynésiens vivaient en autarcie. Quelques-uns voulaient goûter au « modernisme » et partaient travailler à Makatea dans les phosphates, d’autres émigraient en Nouvelle-Calédonie dans le nickel, au Vanuatu dans les plantations, un petit nombre dans les commerces de Papeete, et d’autres enfin devenaient fonctionnaires.

De 1966 à aujourd’hui, la France a déversé une manne d’argent, a introduit la télévision, a installé un système éducatif, a offert la consommation à une partie de la population. Tout ça anti-écolo, totalement déphasé avec l’environnement des Polynésiens. La manne nucléaire a stoppé l’émigration traditionnelle, stimulé les naissances par les allocations familiales, encouragé l’immigration. Actuellement, la population est de 267 000 habitants dont 180 000 sur l’île de Tahiti.

A Tahiti, les infrastructures inadaptées font que l’on a parfois l’impression de vivre dans un pays sous-développé. Depuis 2004, l’économie s’éteint. En 10 ans, le tourisme a chuté de 50%, le prix de la perle a chuté de 75% en 20 ans et de 90% en 30 ans. Heureusement, les transferts de l’Etat continuent (solidarité, aides, salaires et retraites, salaires des fonctionnaires territoriaux).

La nouvelle génération fait de longues études, des bacs +5 ou 6 à la pelle, mais ces jeunes cadres choisissent le confort douillet du secteur public. Les SEM, EPIC, même OPT ont été pillées par les dirigeants du fenua. La crise n’en finit pas, le coût social est énorme, un vrai coup ! Même le secteur privé est dépendant de la « rente française ». Savez-vous combien vous versez, vous autres les Gaulois ? 150 milliards par an ! Comme cela ne suffit pas, alors on va taparu (quémander) l’Europe. Ceux qui manifestent sont ceux qui reçoivent déjà beaucoup mais qui demandent à garder leurs multiples avantages et à en obtenir d’autres. On utilise les fonds de la DGSE (Dotation globale sociale et économique, ne confondez pas avec la DGSE de métropole !), soit 18 milliards. Cela en abandonnant l’investissement économique au profit du social, le paiement à fonds perdus de salaires et autres avantages. Cela n’a pas suffi, alors « niu niu Paris ! » : on veut encore des sous. Vite un virement de 6 milliards en juillet, puis un autre en décembre 2010. Pudiquement on dit ici que c’étaient des sommes dues ou une avance… Si vous gagniez au loto ou autre jeu, ben pensez à la Polynésie !

Surtout que la gabegie et la corruption existent. Air Tahiti Nui est toujours cher, même si vous avez cherché sur Internet le billet d’avion le moins cher possible pour vous offrir Tahiti… Si vous étiez parent proche ou éloigné d’un employé de la compagnie ATN, vous n’auriez aucun souci pour voyager avec un billet GP (« vieille pie » ou VIP en français continental). La compagnie fait voyager 500 GP par semaine soit l’équivalent de 2 avions pleins sur les 5 possédés par la compagnie ! Rappel : la population de la Polynésie française est de 267 000 personnes, bébés compris !

L’enterrement des affaires judiciaires en Polynésie pourrait être une spécificité tahitienne. Il n’en demeure pas moins que les « vices » de procédure semblent être favorisés par le climat, le soleil et le fenua. Les enquêtes et les plaintes déposées contre certains politiques n’aboutissent pas. Cela traîne en longueur  et si la traîne dépasse trois ans, le Saint Graal de la prescription intervient. Stratégie tenue de mains de maîtres par les experts de cette combine bien réglée. Et c’est merveilleux comme ça ronronne !

Alors chacun se débrouille. Un enseignant-chercheur a mené une enquête pendant 4 ans et vient de publier un livre. Il a suivi une quarantaine de ménages modestes dans le quartier urbain de Pamatai (Faa’a) et le quartier rural de Maatea (Moorea). Il constate qu’il y a des échanges très nombreux entre ces familles modestes et les districts de Tahiti et des îles. Elles reçoivent des produits pêchés, chassés, agricoles, en échange de produits qui ne peuvent être trouvés dans les îles. On constate que le fret entre Tahiti et les îles est plus important que le fret commercial. Actuellement, on a remplacé le taro et l’uru par le riz, présent dans 50% des repas. En Polynésie, bien manger c’est manger beaucoup. Pour honorer ses invités, le Polynésien présente des plats en abondance ; un ventre bien plein indique un repas abondant. Les Tahitiens font un seul gros repas par jour, les deux autres prises seront les restes de la veille et le café-pain-beurre du soir, avec beaucoup de grignotages en cours de journée. Le week-end, on mange énormément.

« Nourritures, abondance et identité : une socio-anthropologie de l’alimentation à Tahiti » est un livre  de Christophe Serra Maillol, 545 pages, éditions Au vent des îles, 2010, €36.01.

Hiata de Tahiti

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Les écologistes contre le néolithique

Comme il parle bien Jean Guilaine, ce professeur au Collège de France spécialiste du néolithique ! Il a l’accent rocailleux du sud-ouest et les mots savoureux pour décrire sa passion : cette époque reculée où la révolution advint. Celle qui a fait passer les sociétés humaines du stade de chasseur-cueilleur au stade d’éleveur-cultivateur. Il a fallu quitter le nomadisme pour se sédentariser. Cesser les comportements simplistes de prédation pour acquérir d’autres comportements d’attention et de soins. C’était déjà le ‘care’, cette couverture thermolactyl chère à Dame Martine. 

Mais à écouter Jean Guilaine, on se demande bien pourquoi la Première secrétaire socialiste s’acoquine avec les zécologistes. En effet, le fondement de l’écologie est que l’homme est un traître qui s’est retourné contre sa terre-mère, au néolithique justement. Auparavant, il vivait comme les bêtes, ni mieux ni pire. La nature était son ventre amical et il prenait ce qu’elle voulait bien lui donner. C’était au temps où les bêtes parlaient et où les chasseurs (qui passaient leur vie à ça) écoutaient les bruits ténus, repéraient les traces infimes et s’orientaient aux odeurs évanescentes pour comprendre le gibier. L’homme était un animal armé et baignait nu dans le naturel.

Las ! Son orgueil (dit la Bible), sa soif de connaître (dit le mythe grec de Prométhée), lui ont fait quitter le vert paradis des amours enfantines et la prédation naturelle qui régulait son espèce en fonction de celle des autres. Il a « joué à Dieu », quelle horreur ! (c’est le titre récent de l’hebdo catho ‘La Vie’ sur Fukushima). Comme lui, il a bâti un monde à sa mesure, fait naître des animaux à sa disposition et des plantes à sa convenance pour son alimentation, a maîtrisé le feu. Il n’était plus seul et nu, mais rassemblé en villages voire en villes bâtis de ses mains, avec enclos à bétail, réserves de foin et de bois pour l’hiver, et des vêtements tissés des tiges des céréales qu’il conservait en jarre pour sa nourriture quotidienne et les semences du printemps suivant.

Là c’en est trop pour les zécologistes. Je parle de la sous-espèce récente qui a sauté sur le prétexte scientifique pour en faire une nouvelle mystique. Pour eux, la civilisation c’est mal, la technique c’est le diable, sortir de la « vie naturelle » nomade et nue c’est la perdition. Il y a de ça chez certaines sectes chrétiennes du retour à la terre, chez les païens ex-hippies qui adorent Gaïa en fumant de l’herbe (bio), et même chez les islamistes qui ne rêvent que de retourner aux lois ancestrales des nomades bédouins, eux qui n’ont jamais pu cultiver la terre dans le désert faute d’eau. Tous ont le rêve d’oasis du Paradis biblique.

A écouter Jean Guilaine, à lire son livre passionnant (et pas uniquement pour les archéologues), je me dis que l’écolo-mystique est un pessimiste ignorant qui a peur de son ombre. Le scientifique – Jean Guilaine en est un – est forcément optimiste, même sur le lointain passé. Le néolithique a été une « révolution » qui a duré jusque dans les années 1950, lorsque la population a basculé de la terre à la ville, grâce aux progrès de la technique. Cette fameuse technique honnie des mystiques qui y voient un crime de lèse-nature, un comportement de jeune mâle de banlieue en rut qui va jusqu’à gifler sa mère (parce qu’elle n’est qu’une femme) avec la volonté maléfique de s’égaler au Créateur. Tout, dans la « religion » écolo venue tout droit de celles du Livre, s’oppose à ce que l’homme est devenu : un fils désobéissant, un ingrat orgueilleux, quelqu’un qui méprise maman et veut supplanter papa.

Mais, si l’on y regarde bien, ce dont rêvent les zécolos sans le savoir est l’anti-civilisation. La guerre de tous contre tous selon les lois naturelles. La grande régulation qui mettrait au rebut la technique (après une catastrophe nucléaire et une gigantesque panne informatique due au climat réchauffé). Ce qui ramènerait l’espèce humaine au Paradis, vous savez, cette époque bénie où l’homme était un loup pour l’homme, ne cultivait rien, n’élevait rien, mais se contentait de prendre ce que « la nature » ou Papa-dieu voulait bien lui laisser…

C’est drôle et inquiétant l’écologie politique, quand on creuse…

Jean Guilaine, Caïn – Abel – Ötzi : l’héritage néolithique, Gallimard février 2011, 284 pages, €24.70 

Émission le Salon noir du mercredi 6 avril 2011, Vincent Charpentier sur France Culture, écoutable ou podcastable

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Jonathan Coe, Bienvenue au club

J’ai beaucoup aimé ce gros roman d’adolescence où un certain nombre de garçons et filles de Birmingham découvrent le sexe, la culture, la politique – en bref la vie – au travers de leurs expériences d’école et de rencontres. Le club des Rotter est en anglais la bande des sales types. Sauf qu’il s’agit d’un nom de famille à peine déformé (Trotter) que portent Lois la fille aînée, Benjamin le second et le diabolique petit Paul, cadet. C’est autour d’eux que tourne l’histoire, leurs amours, leurs mésaventures, leurs copains et copines.

A l’anglaise, bien loin du pesant « de rigueur » chez les branchés bobos français, on rit souvent à la lecture de ces pages. Ce n’est pas parce que les années 1970 étaient des années où dominait la couleur marron, les grèves syndicales à répétition, les voitures anglaises de mauvaise qualité et la montée du mouvement national contre l’immigration qu’on doit faire la gueule. Margaret Thatcher pointait son nez sur les affiches mais la vie était belle parce que les ados s’en foutent, de la politique. Sauf lorsqu’elle les touche directement : attentat irlandais dans un pub, matraquage policier d’une manif, pouvoir de cuissage syndical sur les femmes de l’usine, compte-rendu percutant dans un journal, ce qui permet un voyage à Londres à 16 ans et les 36 positions du kama-soutra avec une journaliste adulte…

Nous étions dans les années culture, où le classique avait encore du prestige, incitant les ouvriers à lire les auteurs pour ne pas se faire piquer leur femme par des profs beaux parleurs (un grand moment du livre). Dans les années musique où des groupes de rock et autres sous-sectes surgissaient de nulle part, qui ne songeaient qu’à tordre les sons en rythme pour insuffler de l’énergie aux adolescents. Dans les années ascenseur social où les notes à l’école permettaient l’accès à l’université, chacun devant exceller dans au moins une matière.

Benjamin, Doug, Philip, Steve (Noir jamaïcain sportif « aux cuisses musclées et aux pectoraux luisants »), côtoient Claire, Cicely, Jennifer, Emily et autres Miriam. Tout cela se mêle, les écoles étant devenues mixtes. Sauf le sport, qui a lieu entre élèves du même sexe, ce qui rend cocasse le règlement en cas d’oubli de son maillot de bain, autre grand moment du livre. Mais le sport n’est pas désiré par tous, d’où l’idée lumineuse de ces excursions de marcheurs, où les filles sont admises et où régulièrement les élèves se perdent, chaque mercredi dans les bosquets touffus…

C’est drôle, captivant, empli de psychologie. Vous avez une vraie analyse sociologique – une époque et un milieu – sous des dehors légers. L’école, les parents, la famille, font de ces adolescences une suite de lieux fermés où il se passe quelque chose. Non pas contre le monde (ainsi qu’il en est aujourd’hui) mais en rythme avec les grands ébranlements d’époque comme la montée de la droite, le rejet de l’immigration, les attentats de l’IRA, la métamorphose des groupes musicaux. Les habitudes sociales se télescopent, dans un humour parfois ravageur, telle cette fameuse page 73 : « Vous connaissez Morales ? – Je ne crois pas, répondit-elle, décontenancée. – Vous ne connaissez donc pas ‘La Vierge à l’Enfant » ? – Vous savez, on a pas beaucoup l’occasion d’aller au pub, avoua Sheila ». Ce quiproquo bien amené, l’air de ne pas y toucher, est pour moi irrésistible. Les pubs anglais ont toujours de ces noms composés comme ça, ‘L’ancre et la chope’, ‘La cuisse et le cochon’, et ainsi de suite. Il y en a plein, drôles ou graves, de ces chocs là. Comme la découverte de l’existence de Dieu à cause d’un slip.

L’auteur use habilement de plusieurs procédés dont le patchwork ajoute à l’intérêt plutôt que de hacher le texte. Récit personnel, histoire racontée, bulletin du lycée, chronique de journal, lettre, tout participe à rompre la cadence et à faire du style une polyphonie. Jusqu’à ce délire amoureux qui clôt le volume, une performance de 50 pages sans un seul point ! Un tel lyrisme personnel ouvre une époque adulte d’optimisme, malgré le monde ambiant. Benjamin est amoureux de Cicely, qui est le prénom Cécile mais aussi, en anglais, la ‘petite cigüe’. C’est dire combien cette fille trop belle, trop indifférente, est un poison pour tous ceux qu’elle captive et capture. Tous, sauf un… Devinez qui ? Et c’est là où l’on craque.

‘Bienvenu au club’ connaît une suite, ‘Le cercle fermé’, qui sera chroniqué prochainement.

Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s Club), 2001, Folio 2010, 543 pages, €7.98

Jonathan Coe, coffret deux volumes : Bienvenue au club et Le cercle fermé, Folio, €15.96

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Simone de Beauvoir il y a 25 ans

C’était au temps de l’ordre et des « vraies jeunes filles ». Simone naquit en 1908 et conte à l’âge de 50 ans son histoire. « Je suis née à 4 h du matin » le 9 janvier : début de siècle, début d’année, début de jour. Avec elle commence son existant : elle se crée. « On ne naît pas femme, on le devient », dira-t-elle plus tard en paraphrasant Érasme. L’existentialisme définit l’être humain par l’action. Simone doit s’extirper de son milieu – bourgeois – pour acquérir une liberté d’intellectuelle en pensant par elle-même, en même temps qu’une liberté économique en travaillant – un temps – comme professeur de philosophie.

« Mémoire d’une jeune fille rangée » a fait jaser. En ces années où la femme française dépendait de son mari – Napoléon l’avait voulu ainsi dans le Code Civil 1803, être célibataire, salariée, intellectuelle et amante libre avait tout du sulfureux ! Curieusement, c’est « Le deuxième sexe » qui rendra Simone célèbre, plus que le sillage de Sartre. Et, ruse de l’histoire, ce n’est pas pour ce pamphlet besogneux de féministe qu’on la lit encore. « Le deuxième sexe » est pesant, épais, et déjà furieusement daté. En revanche, tous les livres de mémoires restent de grand intérêt. L’auteur y apparaît vivante, intellectuelle mais plus accessible que Sartre, amoureuse mais ayant beaucoup les pieds sur terre.

Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Un peu plus grande, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14 A 3 ou 4 ans, elle a des crises de rage, courantes chez les petites filles. Mais, sur le retour, elle les surdétermine pour bâtir son personnage : « en partie par une vitalité fougueuse et par un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18 Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate mais ruiné par les emprunts russes. Simone n’est pas un garçon mais a réagi contre son père comme si elle en était un. Elle en prend systématiquement le contrepied : anti-frivole, vouée aux études, méprisant les « affaires » et le « paraître » social, ignorant la maternité et la famille. Elle méprise un peu sa mère, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux » (fameux couvent parisien). Mais sa génitrice a laissé son austérité à sa fille : « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture comptent plus que la fortune » p.67 Simone a une sœur cadette, sur laquelle elle est heureuse d’« avoir une prise réelle » p.63 en jouant à la maîtresse. Névrose classique d’époque autoritaire : Simone se fantasme en sainte Blandine, se pâmant la tunique déchirée aux pieds du maître brute qui pardonne…

Heureusement, la lecture était là. « Les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70 Phrase étonnante, phrase d’intellectuelle, phrase d’époque. Qui le comprend aujourd’hui ? Et pourtant… Les livres étaient la Raison, le contrepied de la campagne que Simone adorait avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « de la paille et du foin ». On ne parle pas du corps – pas convenable – mais évoquer les parfums est poétique et permis. Jusqu’à 16 ans, elle reste « une oie blanche » mais tombe amoureuse à 10 ans d’une Zaza de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle – tout ce qu’elle voudrait être. Pied de nez à l’histoire, ce coup de foudre l’a révolutionné en octobre 1917 !

Un jour, elle ne croit plus en Dieu et se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre sans angoisse la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192 La littérature l’attire, afin d’être sa propre cause et sa propre fin, mais surtout la réflexion – donc la philosophie. Elle y rencontre Sartre par la bande en 1929 – année de la Grande Dépression. Herbaud, copain de Sartre lui trouve un surnom : Castor. Beauvoir est en effet ‘beaver’ en anglais, animaux qui « vont en bande et (qui) ont l’esprit constructeur ». Les Normaliens la fascinent : « ils dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion » p.470 Avec Sartre, Simone se trouve. « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un »p.480 Et elle aime ça, on ne le dit pas assez… Elle en souffrira, ce qu’elle décrira dans « L’invitée » (1943) : jalouse, soucieuse de reconnaissance, souffrant des passions bien humaines.

C’est cette rectitude à se voir telle qu’elle est qui la rend sympathique. Simone n’a pas tout dit, mais assez pour apparaître « authentique ». Bourgeoise déclassée compensant par des études universitaires une fortune qu’elle n’héritait plus ; passionnément intellectuelle jusqu’à cautionner des paranoïas politiques comme le communisme après 1956 (l’écrasement par les chars soviétiques de la révolte de Budapest) ; mais sans cesse entraînée à penser, tirée par Sartre qui s’est beaucoup trompé – avec conviction – mais qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé ». J’ai lu Simone bien après Sartre, mais la statue du Maître m’a lassé tandis que la vitalité de sa compagne continue d’irriguer mes pensées.

Simone de Beauvoir, née il y a 103 ans, morte il y a exactement 25 ans, mémoires :

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Que vaut le projet socialiste pour 2012 ?

Notons en premier lieu qu’il s’agit de « 30 propositions » et non d’un « projet » de gouvernement. Notons en second lieu que ces propositions sont réunies sous le titre de « Redresser la France et proposer un nouveau modèle de développement ». Rien que ça : il s’agit encore et toujours de changer le monde… Le capitalisme est le diable, la mondialisation l’enfer, et le PS veut créer un bénitier d’eau apaisante pour tous les brûlés de la France. Panser au lieu de penser. Pourquoi vouloir changer le monde alors qu’il faudrait commencer par se changer soi ? Par orgueil, certitude d’avoir raison, d’être investi d’une Mission.

Cela vient de loin, du catholicisme dont le socialisme a repris la cité de Dieu, du marxisme-léninisme dont son créateur Lénine a repris l’idée d’Église hiérarchique, de clergé investi d’une mission et de prêches propagandistes pour sauver les âmes… C’est un peu cela, le catalogue ordonné des propositions du PS : « Refaire de la France une nation qui compte » (comme si elle ne comptait plus, la 5ème puissance économique mondiale, la 2ème puissance démographique européenne), « changer de modèle pour vivre mieux » (pourquoi pas ? mais qu’a donc fait la gauche pour avancer dans cette direction depuis 1981 ? et notamment durant les 5 récentes années Jospin ?) ; « rendre la vie moins chère », priorité aux « services publics », « réformer la fiscalité ». Au fond, ce sont peut-être ces propositions franco-françaises sur l’école, la fiscalité et les priorités de service public (pas tout mais éducation, santé et sécurité) qui sont les plus réalistes. Notons quand même qu’il s’agit de préférence nationale… Tout ce qui sort des frontières est négligé ou vague. Où l’on voit que la mentalité FN irrigue aussi la gauche.

La mondialisation ? Elle n’est évoquée que pour une vague « taxe sur les transactions financières » impossible à mettre en œuvre tout seul sauf à voir fuir la finance partout ailleurs qu’en France. Ou par une taxe aux frontières sur les produits polluants ou immoraux « en matière sociale, sanitaire ou environnementale ». Ou encore par une loi d’orientation tous les trois ans sur l’accueil des migrants. Le monde s’arrête aux frontières de l’Hexagone, c’est bien connu depuis l’imbécile de Tchernobyl. Qui croirait qu’il y a un socialiste français à la tête du FMI et un autre à la tête de l’OMC ? Le parti n’en tient pas compte, ses intellos sont en majorité fonctionnaires hexagonaux.

L’Europe ? Elle n’est évoquée que pour « proposer » une communauté des énergies (qui en veut ?), des droits de douane sur l’immoralité déjà vue (les Allemands sont-ils pour ?), des emprunts Eurobonds pour investissement (les Allemands sont radicalement contre). Rien à dire sur les obligations de l’euro, les écarts de fiscalité, la ponction plus forte qu’ailleurs de l’État français sur la production nationale. Bien que le mot « compétitivité » figure en titre, elle se résume à encore plus d’État avec une « banque d’investissement » – comme si l’État (c’est bien connu) était le meilleur à créer l’innovation ! Se souvient-on à gauche du Plan calcul, du Concorde, des PC Thomson massivement financés pour les écoles et collèges, du succès planétaire du Minitel, de la centrale nucléaire de dernière génération beaucoup trop chère, du Rafale que personne n’achète, du TGV copié par les Chinois et les Coréens ?

Les vrais problèmes des Français ? Ils ne datent pas de 2007… mais des années 1980 : chômage, marge des PME, logement, immigration, insécurité des banlieues, financement des prestations sociales, déclassement, inadaptation persistante de l’école, empilement des lois et règlements, misère de la justice, montée du Front national. Tout cela est né sous Mitterrand et n’a fait que proliférer depuis. Il ne suffit pas de dire « Sarkozy dehors » pour que, par magie, tout devienne rose. Les Français savent bien qu’ils ne vont pas entrer chez Disney s’ils votent rose en 2012. Que « propose » donc le parti pour régler tout ça ? De surveiller et punir : le vieux travers caporaliste de la gauche morale. Les inégalités existent, peut-être moins qu’ailleurs en France, mais pires qu’avant à cause du chômage persistant depuis trente ans. Mais surveiller et punir ne suffit pas à régler les inégalités : les vrais riches iront s’installer ailleurs, les vrais pauvres seront réduits à l’assistanat d’État délivré par des fonctionnaires revêches, mal payés et qui ne feront jamais plus de 35 heures en répétant comme une litanie que c’est pas moi c’est l’autre, qu’il faut le bon papier, que le dossier est en cours, que le service est en sous-effectif, et autres prétextes habituels aux administrations.

  • Il y a un effort de modération pour rassembler les éléphants qui ont une fâcheuse tendance à se tirer dans les pattes.
  • Il y a un maquillage de communication qui vise l’attrape-tout pour les primaires ouvertes à toute la gauche.
  • Il y a un grave déficit d’idées sur l’avenir d’un pays moyen dans un monde désormais global.

Les propositions sont financées… mais en remettant en cause la fiscalité instaurées depuis 2007 par Sarkozy, avec les effets pervers de changer une fois encore les prévisions de risque de ceux qui investissent : les entreprises de la restauration (dont la TVA réduite serait supprimée), les entreprises à transmettre (qui seraient moins exonérées et dont les dirigeants s’exileront aux frontières pour ne payer ni plus-value ni l’ISF), les particuliers qui préparent leur retraite amaigrie par des investissements locatifs (leurs loyers seront bloqués). Certes il faut réformer la fiscalité, devenue complexe et difficilement lisible, mais n’avoir pour projet affiché que taxer encore et encore est d’une indigence rare.

Comment un État qui prélève déjà 43% des salaires et assure par la dépense publique 55% du PIB peut-il dire qu’il manque de moyens ? C’est plus que la plupart des États européens qui nous entourent. La démagogie consiste donc à dire qu’on ne touche surtout pas aux zacquis, malgré des classes de 35 alors que les effectifs de l’Éducation nationale comptent 1 prof pour 16 élèves, malgré le taux de flics par habitant plus élevé qu’ailleurs seraient engagés 10 000 de plus ? Tout comme les emplois-jeunes, ces impasses crées dans le secteur non-marchand qui vont servir à rester sous-payé et sous-formé en associations et collectivités, sans pouvoir valoriser son CV par une quelconque expérience et formation utile à l’économie. Ce genre d’emploi de proximité ou écolo pourrait être assuré aux seniors chômeurs, ils n’ont plus guère d’avenir en entreprise – mais les jeunes ! C’est les parquer dans l’assistanat à vie, avec vote PS obligatoire pour maintenir les zacquis.

La démagogie se poursuit avec les vieilles lunes qui datent du Programme commun : la Banque d’investissement, l’encadrement des loyers, le plafonnement des salaires des PDG d’entreprises publiques, la retraite à 60 ans (mais pas à taux plein, ce n’est pas dit n’est-ce pas ?…). L’idée profonde est que « le capitalisme » est immoral, illégitime, et que le but de la politique française est d’en débarrasser le monde. Ben voyons… Le pays est fatigué, vieillissant, le budget perclus de dettes, le chômage massif, la croissance très molle. Il faudrait réformer l’État-providence, devenu intenable en raison de la concurrence mondiale et de l’endettement accumulé dans un contexte de prélèvements maximum – ce qu’ont fait les pays scandinaves et le Canada. Réformer l’organisation réglementaire et diminuer le coût du travail pour donner de l’air aux emplois (un chômeur ne peut pas donner des cours à l’université par exemple, selon un décret de 1987 signé Chirac) – ce qu’a fait l’Allemagne dont le coût relatif diminue depuis les années 1990. Encourager les entreprises à faire comme les PME allemandes, qui exportent malgré l’euro fort et les délocalisations industrielles et créent -elles – de l’emploi. Et ne surtout pas accentuer le travers français de l’innovation d’État avec ses gros machins invendables, seulement négociables par les politiques (donc transférables et copiables à merci) comme le TGV, Airbus, les centrales nucléaires. La gauche comprend-elle le monde actuel ?

Que peut-on faire quand on ne peut pas changer le monde tout seul ? Faire semblant. Se replier sur le socialisme dans un seul pays (comme Staline). Le PS a accouché d’un pessaire, cet appareil qui maintient un organe en place. Quelle révolution !

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Dalaï-lama, Mon autobiographie spirituelle

Le Dalaï-lama est le chef spirituel du Tibet. Il n’est plus chef politique depuis que les Chinois ont envahi l’état indépendant et l’ont annexé, que Tenzin Gyatso a créé un parlement en exil et qu’il vient de renoncer à sa fonction politique au profit d’un Premier ministre élu. Le XIVème de la lignée des Dalaï-lamas se consacre désormais à sa vocation de bodhisattva : celui de la Compassion.

Sofia Sril-Rever opère un découpage dans les œuvres et discours publiés, qu’elle a soumis à autorisation des services du Dalaï-lama. Cela donne un bon résumé de l’homme-symbole du Tibet.

Ce livre court se lit en trois parties :

  1. l’homme avec notre humanité commune et sa vie,
  2. le moine bouddhiste, se transformer avant de transformer le monde et prendre soin de la terre,
  3. le Dalaï-lama, histoire récente du Tibet et appel à tous les peuples du monde.

Un bodhisattva est plus qu’un saint. Ce n’est pas seulement son exemple qui est proposé à l’édification des foules, mais un Bouddha en marche. Le bouddhisme a ceci de séduisant qu’il n’adore aucune divinité hors du monde mais prêche l’exemple d’un prince réel qui a vécu et qui a trouvé la Voie. Le bodhisattva est non seulement celui qui a atteint l’Éveil, mais aussi celui qui se tient au bord du nirvana afin d’aider les autres hommes, moins avancés que lui dans la spiritualité, à suivre son exemple. Plus qu’un saint qui obéit à une morale venue de l’au-delà, le bouddha vivant est un être en voie de divinité, proche du grand tout qui marque la fin des renaissances par fusion avec les énergies du monde. Il a trouvé l’Illumination et est saisi de compassion pour les êtres. Aidé de la connaissance et de la sagesse, il aide les autres à s’éveiller.

Contrairement à l’Occident depuis la technique, la connaissance ne va pas sans la sagesse dans le bouddhisme tibétain. Ce que Rabelais disait déjà par « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais c’était aux temps humanistes, et l’humanisme a fait naufrage avec la transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir. Jacqueline de Romilly s’élevait contre le matérialisme de l’enseignement au profit de l’éducation à la culture antique et elle avait raison. Le Dalaï-lama ne dit pas autre chose.

Ce pourquoi il est contre la guerre, même au nom des bonnes intentions. Surtout au nom de ces soi-disant « bonnes » intentions, peut-être. La guerre est l’usage de la technique pour contraindre. Mais la force des instruments dispense de penser, on ne réfléchit pas, on y va les ptits gars. Sans songer aux causes ni anticiper les conséquences. Les Américains se sont fourvoyés au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. Ils n’ont toujours pas compris pourquoi. C’est parce qu’ils font une confiance aveugle à la technique et croient – naïvement – que la force règle le droit d’un claquement de missile. « Pour commencer, dit le Dalaï-lama, il faut s’efforcer de contrôler ces états d’esprit négatifs en développant la conscience de la nature interdépendante de tous les phénomènes, en cultivant le souhait de ne pas nuire aux autres et en comprenant leur besoin de compassion » p.157.

Pourquoi la violence est le plus souvent contreproductive ? Parce que la loi des causes et des conséquences fait qu’un problème résolu par la violence en crée de nouveaux. « Si un raisonnement solide est mis au service d’une cause, la violence est inutile. Lorsqu’on est motivé seulement par un désir égoïste et qu’on ne peut parvenir à ses fins par la logique, on s’en remet à la violence (…) faute de motifs raisonnables, on sera vite gagné par la colère qui n’est jamais signe de force, mais de faiblesse » p.192.

Ce pourquoi ce qui importe n’est pas de changer le monde mais de se changer soi. Il importe de voir le monde tel qu’il est, sans cesse en mouvement et toujours en interdépendance. Donc ne pas vouloir « conserver » à tout prix ni les mœurs, ni les espèces, ni la nature. L’apparence des phénomènes n’est qu’une vérité relative, la vérité ultime réside dans leur réalité au-delà des seules apparences. Les phénomènes sont vides, seule existe l’interdépendance de tout ce qui est. « L’analyse bouddhiste de la réalité ultime rejoint les conclusions de la physique quantique selon laquelle les particules de la matière sont réelles tout en étant dénuées de solidité ultime », affirme malicieusement le Dalaï-lama p.95.

Il ne faut plus alors se contenter de vivre au jour le jour, « en réaction » à tout ce qui survient, car cette ignorance engendre de la peur, donc des rejets violents par remise en cause de ce qu’on croit être son « identité ».  « Le bouddhisme représente un chemin de transformation de l’esprit, visant à se délivrer de la souffrance et de ses causes » p.95. Notamment des trois poisons que sont l’ignorance, le désir et la haine. Ces trois concepts sévissent largement en Occident… Mais pas seulement : la Chine orgueilleuse et arrogante ne vaut pas mieux. Le Dalaï-lama a rencontré Mao plusieurs fois en 1954 et 1955 et voici ce qu’il en dit : « Il n’avait pas l’aura d’un homme particulièrement intelligent. Cependant, en lui serrant la main, j’eus le sentiment d’être en présence d’une grande force magnétique » p.175.

« La révolution spirituelle que je préconise n’est pas une révolution religieuse. Elle correspond à une réorientation éthique de notre attitude, puisqu’il s’agit de tenir compte des aspirations d’autrui autant que des nôtres » p.107. Chacun peut d’ailleurs continuer à pratiquer sa propre religion, ou son humanisme laïc, dit le Dalaï-lama. Ce qui importe est la volonté de se changer soi pour devenir meilleur, ce qui signifie en interdépendance plus grande avec les êtres et avec la nature. Ce pourquoi le Dalaï-lama est démocrate, il considère que chacun a son mot à dire sur la politique de la cité. Ce pourquoi le Dalaï-lama est écologiste, il considère que le milieu environnant l’homme n’est pas séparé de lui mais une extension de lui-même (ou inversement), qu’il s’agit de vivre en harmonie, selon la loi d’impermanence (tout change sans cesse) et d’interdépendance (nous sommes tous liés).

Faut-il pour cela froncer les sourcils et se tourmenter de fouet pour briser le vieil homme hanté de désirs qui est en soi ? Pas du tout, dit le Dalaï-lama. « Je suis un rieur professionnel » p.36. « Certes, les problèmes sont là. Mais considérer seulement les aspects négatifs n’aide pas à trouver les solutions et détruit la paix de l’esprit. Or tout est relatif. Même dans la pire des tragédies, on peut déceler du positif, si l’on adopte une vision globale. En revanche, si l’on prend le négatif pour absolu et définitif, on augmente ses soucis et son angoisse » p.36.

Une leçon à méditer pour le peuple français, le plus pessimiste du monde, et pour ses politiciens, qui font tellement la gueule !

Cet ouvrage vient en complément d’autres qui diffusent la spiritualité bouddhiste tibétaine :

Dalaï-lama, Mon autobiographie spirituelle (recueillie par Sofia Sril-Rever), 2009, Pocket 2010 , 284 pages, €6.65

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Pierre Péju, Le rire de l’ogre

Méfiez-vous des prix littéraires. Ils récompensent moins le talent que le narcissisme d’époque. Les jurés se mirent en leur miroir. Ils adulent ce qui va dans leur sens, l’opinion à la mode. Ce pourquoi la plupart des prix littéraires sont au fond des prix Staline. Il s’agit d’être « dans la ligne », de conforter ce qu’il est bon de penser. Qu’a donc fait Pierre Péju, philosophe et romancier, pour mériter le prix Fnac 2005 ? Il a parlé de Juifs et de Nazis, de la culpabilité des survivants. Et pour cela on le célèbre !

Car ce roman est fort décousu. La psychologie des personnages est sommaire. On dirait plus un scénario de film avec indication des rôles, flashbacks de rigueur et découpage en séquences qu’un « roman » qui déroule une histoire et enrichit le lecteur du contact avec l’humain. Le contraste avec ‘Bienvenue au club’, roman anglais de Jonathan Coe paru en 2001 et sur lequel je reviendrai, est à cet égard éclairant ! Même thème du retour sur son adolescence, même fonds troubles des familles, même découpage en séquences. Mais l’un est réussi, l’anglais, l’autre raté, le français – comme par hasard adulé par les libraires les plus vénaux de France.

Deux parties, deux personnages. Première partie adolescente, en Allemagne, séjour chez un correspondant, découverte d’une fille fantasque mal dans sa peau pour cause de nazisme parental. Seconde partie adulte, en France, d’un garçon qui se cherche, perdu par la mort d’un père résistant et pris d’une vocation artiste confuse pour exsuder sa violence. Le fil conducteur ? Une vieille légende germanique d’ogre qui dévore les enfants et qu’une femme – la Mort – ressuscite après qu’il ait étranglé un couple de petits en dormant. Et l’on passe d’une époque à l’autre dans des chapitres entrecoupés qui rendent l’ensemble ardu.

La fille est allemande mais d’une famille d’origine française. Son père est médecin voué à la vie mais a participé malgré lui au massacre de Juifs en Ukraine, notamment d’enfants qu’il voulait sauver. Sa mère est folle, ne communiquant que par la musique. La fille, Clara (pas vraiment claire), ne vit que par procuration, porteur d’un prénom d’une jeune juive que son père a conduit à la mort, voyeur au féminin des fins de vie où elle accompagne son médecin de campagne de père, jusqu’à à cette caméra qui ne la quitte jamais. Le meilleur ami du docteur, sergent de la Wehrmacht, a fusillé du juif et s’est tué après avoir étranglé ses deux enfants dans la forêt. Nous sommes dans la lourdeur de répétition : l’ogre tapi au fond de tout Allemand, surgi des profondeurs par la littérature romantique et dans les faits par le tout permis nazi.

Le garçon est français, orphelin de père à 12 ans, élevé par une mère qui veut oublier et se choisit un autre mari. Le père a pris le maquis lorsqu’on a voulu l’engager au STO, a été pris, s’est évadé de la prison de la Gestapo à Lyon, puis a été décoré. Pourtant, le frère de sa femme, collabo affairiste, n’y serait pas pour rien… Paul n’a rien d’un pôle, il erre faute de modèle viril. Il aime Clara, ou plutôt la sensualité qu’il a connue à 15 ans. Il se laisse aimer par une infirmière nature mais que lui donne-t-il en échange ? Tout est trouble dans son histoire familiale, tout ressurgit des profondeurs, comme si la boue faisait l’existence. C’est là que nous découvrons une reine Bathilde que nous ne connaissions pas, statufiée devant le Sénat. Elle n’est pas confondue avec Mathilde, duchesse de Normandie, statufiée à côté.

De ces deux déterminismes, l’auteur crée des personnages inconsistants. L’une veut se perdre dans la guerre en photographiant les visages des tireurs au cœur des combats. L’autre veut se perdre dans l’œuvre artiste, la sculpture lourdingue où il s’agit de taper comme un sourd parce que « la pierre parle ». Cette pierre brute et ce métal coulé disent la torture et l’horreur – c’était tellement à la mode dans les années 1995-2005 ! Mais cela ne va pas bien loin, on n’y croit pas. La figure du prof de philo qui séduit (intellectuellement) les élèves mâles et (physiquement) les élèves femelles est plus réussie. Est-ce un autoportrait de l’auteur en satyre ? L’artiste méconnu, paysan écolo du Vercors, est peu convaincant. Pas plus que les caricatures des autres personnages rencontrés ici ou là comme le trop parfait « salaud » portier d’hôtel de l’oncle. Le lecteur n’est pas en face d’êtres humains mais de « rôles » sociaux ou professionnels. Ce sont ces stéréotypes qui ont obtenu le prix Fnac-Staline.

La fin n’arrête pas de finir. Déjà beau que ce roman ait l’ambition de couvrir un siècle, 1937-2037. Encore faut-il que le dernier chapitre, intitulé « la dernière bataille », soit suivi d’un « épilogue » ! On en a marre, le romancier n’a plus rien à dire depuis des pages et il en rajoute.

Deux points positifs quand même. Le premier est le style, fluide, qui se lit facilement. Dommage que la découpe à la hache des chapitres pour faire « construit » gâche l’ouvrage. Le second est le déterminisme. Un moment le garçon, devenu père avec deux enfants comme l’ogre, suit le sentier dans la forêt comme le monstre et comme l’ex-nazi, tenant ses petits à la main. Va-t-il ?… Non ! L’auteur nous épargne le poncif de l’éternel retour du même, c’est déjà ça.

De grâce, fuyez les prix à la mode, vous lirez mieux et plus sain !

Pierre Péju, Le rire de l’ogre, 2005, prix du roman Fnac 2005, Folio 2007, 393 pages, €6.93

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Vie tahitienne à la pointe Vénus

Nous sommes à Tahiti où, pas plus qu’ailleurs, il n’y a de sot métier : il n’y a que de sottes gens. On m’a demandé de tenir compagnie à un monsieur victime d’un A.V.C depuis plusieurs années. Homme fortement handicapé, il faut lui préparer ses repas, lui découper viande et poisson, légumes et fruits en petits morceaux, discuter avec lui. Il est rassuré par une présence car il lui arrive parfois de chuter et il ne peut se relever seul. Madame accompagne un voyage en Nouvelle-Zélande, le fils accompagne sa mère et sert de chauffeur au groupe, la fille et le gendre travaillent.

Je suis à la Pointe Vénus à Mahina, les pieds dans l’eau, au milieu des tupa (crabes de terre) qui dévastent le jardin. Le tupa creuse des trous et s’y engouffre en cas d’alerte. Il ne s’éloigne guère de son abri et observe tout déplacement suspect. Il sort la nuit pour manger, il est végétarien. A une certaine époque de l’année, il mue ce qui le rend très vulnérable.

Une amie me racontait que jeune (elle a maintenant plus de 72 ans), une tante lui avait rapporté un maillot de bain des USA. En Polynésie, très peu de gens avaient un maillot de bain à cette époque. Ils se baignaient tout nu. Elle en était très fière et faisait beaucoup de jaloux. Une nuit, elle laissa son maillot sécher dehors. Le lendemain matin, surprise, le crabe avait sévi : un tupa avait  mangé le tissu du maillot. Il était devenu un maillot à trous ! Cruelle déception pour la mode ! Mais ce devait être néanmoins très sexy.

Le site de la pointe Vénus, pointe Nord de Tahiti, est situé dans la commune de Mahina. Sa baie Mataiva a vu s’amarrer l’Endeavour de James Cook le 13 avril 1769. Captain Cook est resté trois mois à Tahiti. En 1868, Cook part explorer le Pacifique. Il doit mesurer le passage de Vénus sur le disque solaire, calculer la distance terre–soleil. Les résultats scientifiques seront nuls, par contre il donnera au monde d’excellentes descriptions de la culture tahitienne. Les révoltés de la Bounty y firent escale le 26 octobre 1788, un mémorial est érigé. Le 5 mars 1797, les missionnaires de la L.M.S y ancrèrent le Duff, le 7 mars, ils furent reçus par le jeune roi Pomare II. A la pointe se dresse le phare blanc dont la construction commença en 1866. C’est le frère Soulié, constructeur de la cathédrale de Rikitea (Gambier) 1841-1848, de la cathédrale de Papeete 1856 qui, avec l’aide des Mangaréviens (Gambier), construisit cette tour carrée de 25 m de haut et huit étages en pierre de corail. Le phare fut inauguré le 23 avril 1868, il fonctionnait par combustion de gaz sous pression. En 1963, on le rehaussa de 7 m. En 1973 il fut relié à l’électricité.

La pointe Vénus, c’est la pointe du vent. Les vagues sont nombreuses, on y pratique le va’a, le surf, la planche à voile, le kayak et le kite-surf. Pas d’odeur de moisi ici, l’air balaye tous les miasmes.

Les enfants de J. nous apportent les repas. J. est un demi-chinois qui parle quatre langues : le hakka, l’anglais, le tahitien et le français. Les programmes de télévision demeurent ses occupations principales. Il se passionne pour les émissions animales, les concerts de musique classique, les infos en anglais, la politique. Heureusement depuis quelques mois les 7 chaînes de télé gratuites sont captées  en Polynésie. Nanti des chaînes payantes de TNS, il est superbement équipé.

Avant de partir pour la Pointe Vénus, j’ai confié nos poussins à V. En arrivant chez J. il y avait aussi des poules, des coqs, des poussins. Quelques jours après mon arrivée, une poule noire qui couvait dans un creux du aito (arbre de fer) est venue présenter ses quatre nouveau-nés. Tout noirs comme elle. Elle vient réclamer plusieurs fois par jour du ma’a (de la bouffe). Elle me suit avec ses quatre petits dans mes déplacements extérieurs.

Elle a pris l’habitude de venir réclamer dès le matin la pitance. Je m’installe sur la terrasse pour savourer  mon café matinal. Elle arrive et se manifeste avec beaucoup de persuasion. Je cède : riz ou pain. Mais elle fait tant de vacarme que les autres volatiles se précipitent pour picorer. Bagarre, poursuite, c’est le drame journalier. J’ai tenté de lui expliquer qu’elle caquetait  trop fort… elle ne m’a pas compris. Tant pis !

Le mois de mars a été bien rempli. Nous sommes en automne ici. On ramasse des feuilles mortes à la pelle. Portez vous bien.

Iaorana

Hiata de Tahiti

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