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Prochaines élections à Tahiti

Il n’y a pas lieu d’être optimiste pour les prochaines élections territoriales (21 avril et 5 mai), l’avenir s’assombrit, le présent est morose, le bilan UPLD est loin d’être concluant alors avec le mot magique « indépendance » il brillerait à l’horizon. Rien de brillant ! Le Tahoera’a mise sur le retour du « bon vieux passé » malgré le lourd passé judiciaire et les condamnations de son leader historique. A Ti’a Porinetia table sur une nouvelle alliance, un mélange de savoir-faire et d’innovation censé apporter LA solution. Porinetia Ora mise tout  sur la nouveauté. Aucune casserole à traîner, un leader jamais élu. Tout nouveau, tout beau. D’autres candidats épars. On votera le 21 avril et le 5 mai 2013.

Oscar Temaru

Marche de l’UPLD le 9 mars. Précédé d’une grande bannière où l’on pouvait lire « TO BE OR NOT TO BE », Oscar Temaru et les Indépendantistes ont marché depuis la côte Ouest et depuis la côte Est jusqu’à la place Tarahoi (place du Parlement polynésien) lieu de leur rassemblement. Oscar Temaru était revêtu du drapeau de l’ONU et d’un couvre-chef made in Fenua, chaussé de baskets blanches, en tête de cortège avec son service d’ordre. Ils auraient été 2500 personnes mobilisées contre le nucléaire et pour l’indépendance. Un cortège somme toute assez mince à moins de deux mois des territoriales. Oscar Temaru a demandé une minute de silence en hommage au président vénézuélien Hugo Chavez. Il a également déclaré que « des millions de Français nous soutiennent ». Les Français seraient-ils devenus des cracks en géographie pour situer la Polynésie française sur une mappemonde ? Car il est difficile de trouver des confettis dans cet immense océan Pacifique !

Si on était indépendant : Le Conseil d’État n’aurait pas eu son mot à dire et n’aurait donc pas cassé la fabrique à fonctionnaires, la loi du ministre Pierre Frébault sur l’embauche du personnel des satellites dans la fonction publique. Situation ubuesque, une de plus ! L’idée du pays était de fermer à moindres frais les SEM et EPIC suite au rapport Bolliet. L’idée (oh combien géniale !), était d’éviter les plans de licenciements, en plaçant dans la fonction publique territoriale certains membres des défunts ou moribonds organismes. Des embauches de personnes pas nécessairement compétentes pour le poste avec des disparités énormes de salaires puisque les employés des SEM conservaient alors salaires (hauts) et avantages (nombreux) et encore des embauches de personnes n’ayant passé aucun concours… Si bien qu’aujourd’hui on trouve du personnel non qualifié et sans responsabilité avec un revenu de cadre supérieur. Peut-être pourrait-on susurrer à ces édiles qui font les lois ici d’arrêter de faire du copier-coller avec les lois métropolitaines. Faites des lois MAOHI et non des lois FARANI.

Le credo du gouvernement en cette période d’élections est l’aquaculture. Faratea, à la presqu’île sera la capitale de la crevette. A ce jour, on importe 600 tonnes de crevettes. La production locale actuelle : 70 tonnes. L’objectif des 100 tonnes est difficilement atteignable. Alors on fait quoi ? Il paraît que c’est la faute au foncier. Une solution efficace, on s’arrête de manger des crevettes. Mais si vous avez une solution, des oreilles attentives vous écouteront.

miss tahiti 2012

Le sénateur UPLD (indépendantiste) Richard Tuheiava a pris pour attachée parlementaire la Miss Tahiti 2012 Hinarani de Longeaux.  Cette dernière a été avertie par la directrice de la société Miss Tahiti qu’elle n’avait pas le droit d’utiliser son titre et sa notoriété pour un parti ou un mouvement politique quel qu’il soit, et qu’elle risquait la destitution si c’était le cas. Pour l’instant le sénateur UPLD travaille à New York avec Oscar Temaru. Serait-ce le prince qu’on sort ? Pourrait-on ainsi être rémunéré par le Sénat français et travailler à l’ONU pour l’indépendance polynésienne? Aïe mon vieux cerveau a de la peine à tout assimiler.

Hiata de Tahiti

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Avril mois d’Aphrodite

aphrodite de cnide nue main sur sexe

Avril n’est pas attesté en français avant l’an mille ; auparavant on parlait bas-latin. Le nom latin aprilis viendrait de l’étrusque qui l’aurait emprunté au grec aphrô. C’est du moins ce que recense le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, aux éditions Robert – LA référence du bon français.

Avril serait donc le mois d’Aphrodite, le second mois de l’année romaine, qui voit à la fois le printemps et la fête de Pâques. Un délicieux mot perdu du français parle d’ailleurs d’avrillées pour désigner les averses de printemps, bienfaisantes aux récoltes.

Aphrodite, déesse de l’amour, jaillit de l’écume en sa nudité. Elle naît de la vague, « déesse nue aux longs cheveux tombant jusqu’aux chevilles, le galbe affolant de ses fesses et cette main, oui, cette main que ne cessait de montrer son sexe sous prétexte de le cacher« , écrit avec un enthousiasme d’adolescent Jacques Lacarrière dans son Dictionnaire amoureux de la Grèce.

Aphrodite est une vigueur génésique, un appel au désir, un élan vital. Est-ce par hasard si la démographie « naturelle » des humains retrouvait son énergie à ce moment ? Dupâquier montre que la conception des petits d’hommes avait son creux en mars et qu’avril la voyait remonter.

conception des enfants avril dupaquier

Les Aphrodite’s Child furent un groupe de rock « progressif » créé par Vangelis en 1968 et qui s’est séparé en 1972. Ils chantaient les années baise, Let Me Love, Let Me Live. L’appel hormonal du désir.

Quant à la coutume du « poisson » d’avril, que les gamins accrochent au dos des personnes trop sérieuses pour s’en moquer, elle remonterait au XVIème siècle seulement. On dit que le roi de France Charles IX décida, par l’Édit de Roussillon, que l’année débuterait le 1er janvier au lieu de fin mars. Ceux qui n’étaient pas au courant se voyaient rappeler cette nouveauté par le signe du zodiaque, le poisson qui marque la fin de l’hiver.

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Chine à Tahiti

Kung hi fat choy : bonne année ! L’année du serpent d’eau pour le nouvel an chinois. Le nouveau consul de Chine à Tahiti a présenté ses vœux aux membres de la Communauté chinoise. Et pourquoi les touristes chinois ne sont toujours pas là ? De la pub pour les Chinois de Chine, un voyage moins cher, et un visa plus facile à obtenir. Les hôtels qui accueilleront les touristes chinois devront faire des efforts pour les prix et la présentation des menus écrits en chinois.

annee du serpent d eau 2013

La Polynésie a importé 16 milliards de marchandises en 2012. La Chine deviendra la première puissance économique mondiale vers 2016. Les pays insulaires du Pacifique représentent un enjeu géopolitique entre la Chine et les États-Unis. Cela permet d’en savoir un peu plus sur l’installation des Chinois à Tahiti.

Le 28 juillet 1865, les premiers Chinois arrivent à Tahiti alors Établissements français de l’Océanie. Ces coolies viennent travailler le coton pour l’Écossais William Stewart à Atimaono (le golf actuel). En 1871, ils sont taxés et immatriculés, 1000 environ, après la « faillite du coton » ils ne seront plus que 300 ou 400 individus.

chinois de tahiti debut 20e

Dans les années 1903/1904, une seconde vague plus importante arrive. Ils seront la souche des Chinois de Tahiti. Numérotés, pas Français, les Chinois nés sur le sol polynésien (1907-1912) seront déclarés Français. Peu avant la Première Guerre mondiale, tout changement de lieu de résidence, voyage dans les îles, retour en Chine est signalé, fiché et enregistré par les autorités.

Dans les années 1920-1930, sur les 30 000 habitants ils sont environ 4000. 1964, le général de Gaulle reconnaît officiellement la Chine communiste. Le 9 juillet 1973, les Chinois de Polynésie sont naturalisés Français. S’il y a changement de nom pour le franciser, la demande de naturalisation est facilitée.

Aujourd’hui les Chinois sont estimés à environ 5% de la population soit environ 10 000 personnes, mais les textes de loi peuvent changer. Prévoyants, les Chinois aisés ont préféré envoyer leur femme accoucher aux États-Unis afin que leur progéniture bénéficie de la double nationalité. On ne sait jamais…

instituts confucius

Bientôt un institut Confucius s’installera à Outumaoro. L’université de Polynésie, par la main de son Président, vient de signer une convention pour ouvrir cet institut dès l’année prochaine. Les enseignants chinois seront envoyés à Tahiti par l’institut de la diplomatie de Pékin. Gratuitement, précise le président de l’UPF.

Hiata de Tahiti

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Scènes de vie tahitienne

« Pour dégraisser le mammouth, les 57 pelés de l’Assemblée, il n’y en a que 20 qui parlent. Les autres, il faut les enlever », déclare Jean-Marie Yan Tu, secrétaire général du syndicat A Tia I Mua. Occasion d’une petite rétrospective des petites phrases qui ont marqué l’année 2012.

« Pour faire bénéficier un grand nombre de familles nécessiteuses » est la réponse de la mairie de Faa’a (maire Oscar Temaru) à la Chambre territoriale des comptes qui s’interrogeait sur l’augmentation importante d’agents titulaires au sein de la commune entre 2007 et 2009.

« Avant, nous vivions bien de la perle, après, nous en vivions, ensuite, nous survivions et, aujourd’hui, nous sommes dans le coma », dit Aline Baldassari-Bernard, membre de l’Union des professionnels de la perle.

« Je ne tape pas ma race. Je frappe juste les riches, les Français et les Chinois », déclare Puna, condamné à 3 ans de prison ferme pour avoir poignardé son frère.

« Je suis devenu SDF », s’exclame Gaston Flosse, à son retour à Tahiti, après l’incendie de son domicile.

ado torse nu et cannabis

« Je ne consomme pas de paka [cannabis]. Si je plante, c’est juste pour offrir aux copains. Et puis, j’aime bien la plante, elle sent bon », avoue un jeune homme devant le Tribunal correctionnel, après la découverte de 50 pieds de paka à son domicile. A Bora Bora, le bilan 2012 du travail de partenariat gendarmerie- police municipale s’établit à 6000 pieds de paka (cannabis) détruits, 48 interpellations et 6 mutoi (flics) félicités.

Un ado condamné pour avoir forcé l’un de ses condisciples de 12 ans à se prostituer. Cet ado, 16 ans aujourd’hui, a été condamné par le tribunal pour enfants siégeant à huit clos à trois ans de prison avec sursis. Ces enfants étaient tous hébergés dans un foyer éducatif.

ado torse nu

Sa compagne arrive en retard au domicile, le tane jaloux de trois coups au visage la tue. Le couple avait trois jeunes enfants.

Teiva Manutahi de Porinetia Ora a publié un communiqué assassin des « crimes économiques » commis contre le Pays, pêle-mêle : « La pêche aux Chinois, les phosphates aux Australiens, la perliculture aux Italiens, le tourisme aux fonds de pension américains. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le gouvernement indépendantiste ne fait pas confiance à nos jeunes diplômés polynésiens. L’émancipation économique de la Polynésie est livrée pieds et mains liés à des intérêts dont la fiabilité est discutable. Porinetia Ora pense que seul le libéralisme le plus total et seule l’ouverture à la concurrence la plus libre permettront à nos industries de se relever et de prospérer ».

L’Octopus du milliardaire Paul Allen est à quai à Papeete. 126 m de long, construit en 2003, l’un des plus grands yacht privés du monde, propriété du cofondateur du géant informatique Microsoft avec Bill Gates. Ce palace flottant compte environ 41 cabines, peut accueillir trois hélicoptères, dispose de multiples hors-bord et jet-ski, d’un sous-marin de poche. L’un de ses ponts accueille bien sûr une piscine, mais également un terrain de basket. Il est estimé à plus de 250 millions $.

Le Président Temaru est golfeur. Sa Présidence a lancé un appel à projets à 7 milliards sur deux parcelles du domaine d’Atimaono à Papara. C’est que le Pei VEUT son hôtel de luxe pour attirer les riches golfeurs du monde entier.

Torrents d’eau sur le fenua et milliards de francs pacifiques pleuvent sur la Polynésie à quelques mois des élections territoriales. Connaissant le jeu polynésien, on pourrait dès à présent imaginer que ces prêts ne seraient pas remboursés, que c’est un dû au fenua. Une bouffée d’oxygène quand même qui devrait permettre de redonner de l’espoir, mais qui pourrait uniquement servir à payer les fonctionnaires du pays ! Le gouvernement local se félicite que les robinets de l’État soient à nouveau grand ouverts par le gouvernement socialiste. Qui ne demande rien n’a rien alors redemandons, redemandons encore et toujours !

Hiata de Tahiti

La France dans le Pacifique, quelle vision pour le XXIème siècle ? était le sujet d’un colloque organisé par le Sénat le 17 janvier, à Paris – loin du fenua, en métropole.

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Gai, gai, marions nous !

Les débats s’endorment à l’Assemblée, où l’absentéisme est toujours abyssal en raison du cumul des mandats. En raison de la rafale d’amendements de l’opposition aussi, mais c’est de bonne guerre, la gauche a tellement utilisé cette tactique depuis des années… Droite assez stupide d’ailleurs, qui se contente de bloquer toute évolution sans proposer aucun argument de raison autre que l’inceste et la polygamie (déjà légaux puisque les enfants nés ainsi à l’étranger peuvent rejoindre leurs parents établis en France : y a-t-on pensé ?…). Et les Français en ont déjà marre, têtes de linotte pour qui un « débat » doit se trancher très vite, habitude héritée du droit divin catholique et de la présidence impériale Vème République.

Il ne leur vient pas à l’idée que « la démocratie », dont ils ont d’habitude plein la bouche, exige le débat contradictoire, et jusqu’à ce que tous les arguments soient sur la place publique ? Mais il est vrai que les Français et la démocratie, ça fait deux. Entre une existence sociale éduquée à l’individualisme matheux, au fonctionnement pyramidal des entreprises et au système politique où règne le culte du Chef et où le Parlement est croupion, comment penser une seule seconde qu’une « démocratie » puisse sereinement exister ? Blanc seing est donc donné aux partis et aux zassociations (qui ne représentent qu’elles-mêmes), voire aux « experts » soigneusement sélectionnés par le bord politique au pouvoir, de « dire le droit ». Les citoyens se contentent de brailler dans la rue et sur le net, et leurs députés de faire les pitres, sans aucun intérêt pour le débat ni pour la démocratie. Les Anglais, au même moment et sur le même sujet, sont bien plus cohérents !

couple pigeons

Je n’ai aucun a priori sur l’union de deux êtres, fussent-ils de même sexe, à condition qu’ils soient adultes et consentants. Mais la société a quelque chose à dire sur la transmission : du nom, des biens, des devoirs. Il s’agit d’ordre public. L’origine du mot « marier » est intéressante : il s’agit de pure biologie, « unir des arbres à la vigne ». Autrement dit greffer une branche venue d’ailleurs sur une souche. Marier une fille est le sens dérivé d’associer deux familles par une union sexuelle, dans le but de produire des enfants et d’assurer la transmission de l’héritage (nom, réputation, biens, métier…). Le sens plus moderne (déjà au XVIIème siècle…) étend le concept jusqu’à « allier avec une idée d’harmonie », selon le Robert historique de la langue française.

Le mot « mariage » est né en français en 1135 comme une action de s’unir d’abord (constatation), puis comme un sacrement de l’église catholique, au moment où le mariage des prêtres devenait interdit par la réforme grégorienne. L’église protégeait d’ailleurs l’amour contre les intérêts, puisqu’elle demandait à égalité le consentement public de chacun des époux, mâle et femelle, et ne sacrait pas un mariage trop précoce. Ce n’est qu’avec Napoléon, après la Révolution, qu’apparaît la notion de « mariage civil », contrat bourgeois (et traditionnel) qui laisse le sacrement aux croyances de chacun. Nous vivons jusqu’ici sous ce régime résolument moderne, à l’exception du divorce et de l’égalité entre époux, conquêtes récentes du XXème siècle. Puisque le mariage en droit est un « contrat » entre égaux de répartition des biens (communauté réduite aux acquêts, communauté universelle ou séparation de biens), pourquoi ne pas en faire bénéficier tous ceux qui veulent s’allier ?

Mais le sexe vient par-dessus, ce qui agite les tabous profonds et met en question les religions du Livre, immobiles depuis 4000 ans (avec nouveau prophète tous les 1000 ans, Moïse, Jésus, Mahomet, Moroni)… L’évolution des mœurs fait que le sexe entre adultes consentants est désormais légal (c’est assez récent), mais il reste contesté par les églises, qui croient en une Révélation figée une fois pour toute. Le patriarcat méditerranéen, berceaux des trois religions du Livre, a soumis depuis des millénaires les femmes aux hommes ; les autoriser à se « marier » entre elles, c’est enfreindre le tabou ; quant aux hommes entre eux, c’est perdre de la semence vouée au « croissez et multipliez » et pervertir les « honnêtes gens » en les focalisant sur le plaisir sexuel au détriment du Salut. Même si le Christ a valorisé nombre de femmes, à commencer par Marie sa mère, mais aussi Marie-Madeleine « la pécheresse » (autrement dit la pute), saint Paul (comme le judaïsme intégriste et plus tard l’islam) a rigoureusement séparé les hommes (appelés à la spiritualité) des femmes (impures et tentatrices). Il n’y a donc que des tabous ou croyances à faire valoir contre le mariage entre personnes du même sexe, aucun argument rationnel.

Je ne peux cependant que m’étonner de voir le contrat bourgeois supplanter l’amour… Les soixantuitards qui avaient jeté slips et soutifs aux orties pour « s’unir » à hue et à dia sur le mode libertaire ont aujourd’hui 60 ans. Ils s’embourgeoisent, se voient atteints par le sida, la solitude, l’absence d’héritiers. Ils désirent alors (tout, tout de suite !) se marier comme les bourgeois, pour bénéficier du confort familial. C’est cela qui me fait douter du bien-fondé des arguments « pour ». Il s’agit d’instincts, pas de raison. Du vulgaire désir irrépressible d’État-providence au civil contre la vieillesse et la dépendance qui viennent, pas de grands principes. Déjà, nombre de ceux qui avaient fui « le système » pour aller vivre nus en Inde où la drogue était libre, étaient vite revenus, une fois la trentaine usée, s’enkyster dans la fonction publique. Combien en ai-je connu de ces soixantuitards-là (instit, profs, facteurs, cantonniers…) !

Reste l’intérêt des enfants : savoir de qui ils sont issus, de qui ils portent le (ou les) noms, qui est leur père et qui est leur mère (au sens biologique), qui va s’occuper d’eux en cas de disparition d’un « parent ». L’angoisse profonde de tous les gosses est d’être abandonnés. La littérature XIXème en a fourni de nombreux exemples (Cosette, Oliver Twist, Rémi de Sans famille, Un capitaine de 15 ans, Romain Kalbris, etc.). Mais peu importe qui s’occupe d’eux, l’important à leur yeux est que quelqu’un les aime, les protège et les élève. Une seule femme ou deux, un seul homme ou deux, un homme et une femme, pourquoi pas trois ou quatre avec les oncles/tantes, les grands-parents et les parrains. Ou même par les fratries (une sœur aînée ou un frère aîné jouant le rôle d’adulte pour les plus jeune). C’était le cas au Moyen-âge où l’on mourait jeune, c’est le cas aujourd’hui avec les divorces, des accidents, les familles décomposées. Même s’il est meilleur qu’un enfant soit élevé par ses deux géniteurs (parce que l’amour est plus « charnel ») il peut être aussi bien élevé par une, deux ou plusieurs personnes (aux rôles sociaux définis) sans que sa construction psychologique n’en souffre. Depuis le temps que le divorce et le veuvage existent, ça se saurait ! Il trouvera ses modèles masculin/féminin autour de lui, s’il est aimé et reconnu comme une personne par au moins un adulte sur lequel il peut compter.

Le mariage est un marchandage entre familles (et entre individus) pour les biens à user et à transmettre – plus aujourd’hui, avec le fisc. L’union est un sentiment durable entre deux êtres, que l’on peut sanctionner ou pas par un sacrement religieux, social ou païen. Je n’ai aucune opinion ni pour ni contre sur ce « droit » de proclamer son union sexuelle à la face de toute la collectivité. Mais avilir l’être en avoir m’étonne de ceux qui se proclament dans le fil des Lumières… Mieux vaudrait aménager la fiscalité (tabou à gauche !) et argumenter contre les religions homophobes en cessant de se coucher devant toute revendication communautariste comme le font si souvent les bobos.

Il y a aussi l’amour, même entre personne du même sexe. N’ayant pas cette expérience, je laisse la parole à un financier gai, Français de New York qui se fait appeler Hadrianus en référence à Yourcenar, découvert par hasard. « L’impossibilité pour certains de vivre l’amour qu’ils ressentent au plus profond de leur cœur, de toute leur âme, parce que la société, leur éducation, les autres, leur apparaissent comme autant d’obstacles qui empêchent la révélation au grand jour de leur amour. Une belle illustration au débat de société qui occupe la France en ce moment. Ici aussi on chuchote et on bouge. L’amendement californien qui revient sur les acquis de la communauté homosexuelle fait du bruit, le mouvement NO H8 se répand et reçoit le soutien de nombreux artistes et personnalités dans tout le pays. Pourtant je continue de m’interroger. N’est-ce pas un phénomène de mode qui pousse les plus jeunes d’entre nous à vouloir à tout prix révéler au monde entier leur inclination sexuelle ? Qu’on lutte contre la violence de l’homophobie latente dans notre monde est une chose, que chacun soit laissé libre de ses choix et de ses inclinations sans que cela nous regarde c’est fondamental et il est impensable qu’il en soit autrement. Mais le coming-out est-il obligatoire ? Est-on anormal quand on ne ressent pas le besoin de dire à voix haute et à tous ce qu’on est et ce qu’on vit ? L’amour, le sexe, nos désirs et nos répulsions, tout cela n’appartient qu’à nous. En quoi les autres, la famille, les amis, les voisins, ont-ils besoin de savoir avec qui et comment on couche ? » Je ne vous donne pas le lien, le politiquement correct ne l’autorise pas aux quelques collégiens qui suivent mon blog, mais la note est parue le 30 décembre 2012.

Ce n’est pas la loi qui fait l’amour, ce sont les gens. L’union fait la force, le mariage fait le divorce : quel « progrès »…

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Nietzsche pour l’Europe

Frédéric Nietzsche était européen bien plus qu’allemand ; il exécrait tous ces braillards nationalistes ou antisémites, trop peu sûr d’eux-mêmes pour être forts. Le bouc émissaire est toujours le choix des faibles, de ceux dont « le système digestif » est fragile. Mais ce qu’il constate dans Par-delà le bien et le mal (1886) est ambivalent : une humanité positive qui dépasse les étroites nations – mais une humanité trop flexible, démocratique et bavarde, qui pourra aspirer à un tyran. Et il n’avait pas encore entrevu mai 68…

Nietzsche Par dela le bien et le mal

« Les Européens commencent à se ressembler tous ; ils se détachent graduellement des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classe sociales ; ils s’affranchissent de plus en plus de tout milieu défini qui pourrait, au cours des siècles, imprimer aux âmes et aux corps des besoins identiques. Ce qui s’accomplit, c’est donc le lent avènement d’une humanité essentiellement supranationale et nomade, qui physiologiquement présente comme trait distinctif un maximum de don et de puissance d’adaptation. (…)

 » Et d’autre part, dans l’ensemble, ces Européens de l’avenir se présenteront sans doute comme des travailleurs bons à tout, bavards, de volonté débile et extrêmement adaptables, qui auront besoin d’un maître, d’un chef, autant que de leur pain quotidien : la démocratisation de l’Europe tendra donc à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage, mais dans des cas isolés et exceptionnels le type de l’homme fort ne pourra que devenir plus fort, plus prospère et plus riche qu’il ne l’a jamais été, grâce à son éducation libre de préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de ses activités, de ses talents et de ses masques. Ce que je veux dire, c’est que la démocratisation de l’Europe est aussi l’une des causes qui concourent involontairement à former des tyrans, le mot pris dans toutes ses acceptions, même dans la plus spirituelle. » §242 Aristote n’avait pas écrit autre chose en disant que la démocratie glisse volontiers à la démagogie, quand des politiciens agitateurs cyniques manipulent des citoyens ignorants mal éduqués. Et que la démagogie aboutissant à l’anarchie, le retour du bâton arrive très vite avec la tyrannie.

Nietzsche a eu, un demi-siècle avant, la prescience de Mussolini, d’Hitler et de Staline : « Ce siècle est le siècle des masses ; elles sont à plat ventre devant tout ce qui est ‘massif’. Qu’un homme d’État leur construise une nouvelle tour de Babel, un monstrueux empire à la monstrueuse puissance, ils l’appelleront ‘grand’. Qu’importe que nous, plus prudents et plus réservés, nous n’ayons pas encore renoncé à notre vieille croyance que seule la grande pensée fait le grand acte ou la grande cause ! » §241. Nietzsche n’aurait certainement pas adhéré au parti nazi ! Il l’aurait trouvé trop plébéien, trop ‘massif’, sans aucune ‘grande pensée’.

Mais il sentait en Allemagne les prémices d’un désir de dominer. « Parmi les peuples de génie, on distingue ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands » §248.

tuileries Paris

Pourquoi les Allemands ? Parce que trop récents comme nation, trop peu sûr d’eux-mêmes, trop peu de Kultur, au fond. « Peuple fait du plus prodigieux mélange et d’une macédoine de races, peut-être même avec une prépondérance d’éléments pré-aryens, ‘peuple du milieu’ dans toutes les acceptions du terme, les Allemands sont de ce fait plus inconcevables, plus amples, plus contradictoires, plus inconnus, plus déconcertants et même plus effrayants que d’autres peuples ne s’imaginent l’être. »

Il voyait les Russes comme plus ‘barbares’, ce qui est chez lui un compliment : doués d’une plus forte volonté de puissance. Cette endurance primitive a d’ailleurs fait l’essentiel de la victoire contre les armées allemandes pendant et après Stalingrad.

Nietzsche admirait les Juifs, contre la majorité de ses compatriotes… « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de bien, beaucoup de mal, et surtout ceci, qui relève du meilleur et du pire, le grand style en morale, la majesté redoutable des exigences infinies, des symboles infinis, le romantisme sublime des problèmes moraux, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus séduisant, de plus capiteux, de plus exquis dans ces jeux de couleurs et ces séductions dont le reflet embrase aujourd’hui le ciel et notre civilisation européenne (…) Nous qui parmi les spectateurs sommes des artistes et des philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs – de la reconnaissance. » §250

Ce qu’il détestait le plus, comme culture en Europe, était l’anglaise. Moins les individus que l’ambiance, la façon d’être. « L’Anglais, plus sombre, plus sensuel, plus énergique et plus brutal que l’Allemand, le plus vulgaire des deux, est pour cette raison plus pieux que l’Allemand ; c’est pour cela que le christianisme lui est encore plus nécessaire. Pour des narines tant soit peu délicates, ce christianisme anglais conserve un relent bien britannique de spleen et d’ivrognerie, maux contre lequel il est employé comme remède, non sans de bonnes raisons. » Non sans ironie, il ajoute : « Mais ce qui nous offusque chez l’Anglais, même le plus humain, c’est son manque de musique, au propre et au figuré ; il n’y a dans les mouvements de son corps et de son âme ni rythme ni danse, ni même aucun besoin de rythme ou de danse, de ‘musique’. Écoutez-le parler, regardez marcher les plus belles Anglaises (aucun pays n’a de plus belles colombes ni de plus beaux cygnes) – enfin, écoutez-les chanter ! Mais c’est sans doute trop demander… » §252

Dommage, selon lui, que le modèle anglais ait contaminé la France vers le milieu du XVIIIe siècle… « Toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre

Nietzsche plaque a Nice

Nietzsche aimait bien l’Italie mais préférait par-dessus tout la France en Europe.

Pour lui, la civilisation française tenait du nord et du midi, dans un bel équilibre : de la passion latine et de la profondeur germanique, de la clarté romaine et de la sensibilité celte, l’âme et la raison, Apollon et Dionysos peut-être… Sauf qu’au siècle des révolutions, le XIXe, la civilisation française connaissait une éclipse plébéienne. « Aujourd’hui encore, la France est le siège de la civilisation la plus spirituelle et la plus raffinée de l’Europe, et l’école du goût supérieur ; mais cette ‘France du goût’, il faut savoir la découvrir. Ses représentants se tiennent bien cachés ; elle semble ne s’incarner que chez un petit nombre d’individus [par exemple Stendhal, Flaubert, Balzac] (…) Un trait leur est commun à tous ; ils se bouchent les oreilles devant la sottise déchaînée et les criailleries bruyantes des bourgeois démocrates. Ce qui s’agite au premier plan, en effet, c’est la France déchue dans la bêtise et la vulgarité ; récemment encore, aux obsèques de Victor Hugo, elle s’est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et de béate satisfaction de soi. » §254

Et encore plus récemment encore, avec les Royal, Strauss-Kahn, Mélenchon, Trierweiler, Copé et autres footeux ou Hartistes ?…

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Nietzsche, Le Gai savoir

Rien à voir avec une attitude sexuelle (pour ceux qui ignorent le philosophe), mais bien plutôt avec la ‘gaya scienza’ provençale au temps des troubadours. Friedrich Nietzsche, en effet, n’aimait pas la lourdeur de nourriture, de relations et de pensée des Allemands (pour lui, c’est tout un). Notamment celle des philosophes de l’idéalisme allemand comme Leibniz, Kant ou Hegel. Il préférait – et de beaucoup – la légèreté de cuisse, de cuisine, de conversation et de lumière du sud européen. Il écrit le ‘Gai savoir’ en 1882 et le complète en 1887 avec en sous-titre provençal la ‘gaya scienza’.

C’est une référence à l’unité humaine des trois ordres de l’existence : le troubadour de l’amour, le chevalier du courage et le savant du savoir. Pour lui, le savoir doit être « gai », léger et lumineux, parce qu’il est positif, signe de santé du corps, de vitalité des affects et de légèreté de l’esprit. Bien loin, du style pesant, pédant, empesé et structuré comme une scolastique des Hegel et avatars…

Ce pourquoi Nietzsche écrit en aphorismes, ces courts paragraphes où ne court qu’une idée à la fois. Ce n’est pas anarchie de pensée mais liberté d’explorer. Plutôt que de s’enfermer dans le carcan d’une méthode et d’une idée totale (totalisante, totalitaire), Nietzsche garde la pensée ouverte. Il procède à la Montaigne (qu’il aime fort), « par sauts et gambades ». Il ouvre des perspectives plutôt que de figer la pensée ; il teste ses idées, plutôt que d’en faire un monument d’immobilisme académique ; il éclaire le chemin, il ne donne pas le plan. Nietzsche n’est pas le laborieux laboureur (allemand) qui peine à creuser son sillon méthodique, mais le libre danseur (français, italien, grec) qui tente de s’élever dans les airs. Les paradoxes (ceux du comédien) servent à faire éclater les carcans dans lesquels se fige volontiers la « pensée ».

Nietzsche exècre – comme Flaubert – cette fameuse doxa, l’opinion commune dénoncée par Socrate. Le Savoir n’a pas le sérieux papal de « la Vérité », puisqu’il est sans cesse remis en cause par l’expérimentation scientifique, par l’évolution des relations humaines et par le mouvement du temps en histoire. La poursuite « des » vérités est allégresse, celle de « la » Vérité un renoncement confortable. Se réfugier dans une Bible, un Savoir unique, un Coran, une Vérité-en-soi, une Loi de l’Histoire, un Règlement, révèle une crainte du monde et du changement, un tempérament frileux et maladif – apparatchik, imam ou fonctionnaire. A l’inverse, explorer l’autre et l’ailleurs de ce monde-ci, d’une curiosité sans cesse en éveil, est signe de santé, d’un être bien dans sa peau, énergique et positif, d’une générosité qui déborde. Les vérités sont comme des enfants, dit Nietzsche dans Zarathoustra, « innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Il n’existe pas de Vérité dans l’absolu, à tout prix, mais une vérité vivante qui change avec les perspectives humaines, trop humaines – et qui pousse à vivre ici et maintenant. La Vérité absolue est une croyance, les vérités ici et maintenant sont des hypothèses provisoires comme la science aime à en tester tous les jours, une interprétation qui s’impose jusqu’à ce qu’elle soit réfutée. Le doute rend gai parce qu’il appelle à l’illusion nécessaire, comme au théâtre.

L’être humain n’est pas parfait et tout ce qu’il fait est mêlé toujours de bon et de mauvais (qui sont relatifs à qui, quand et quoi). L’existence est donc tragique, comme l’avaient appris les Grecs, ce qui ne les empêchait nullement de bien vivre et d’en philosopher.

Le savoir – la science – est un outil de l’homme, une « volonté » de savoir pour mieux vivre, pas la révélation du Livre de Dieu. Ce pourquoi tout Dessein intelligent est une démission de la pensée : suffirait-il de « découvrir » le voile pour être en harmonie ? Chaque être vit dangereusement puisque l’existence même est une affection mortelle. Dans la connaissance, combattre l’erreur ou la vanité est un antidote utile au ‘croire savoir’, qui est bien pire qu’ignorer. C’est ce que Nietzsche appelle le « tempérament artiste », une conscience de l’apparence, le consentement à ne jamais connaître le cœur absolu des choses. Ceux qui ont une volonté radicale de « savoir » ont bien vite le dégoût de ce monde imparfait, provisoire, et rêvent d’un « autre » monde ailleurs ; ils ne vivent donc pas mais se réfugient au-delà et demain – l’ici et le maintenant leur étant insupportables.

Ce pourquoi Nietzsche décrète « la mort de Dieu ». C’est moins le Dieu historique des Chrétiens et autres religions du Livre que la fin en la croyance qu’il existe un absolu hors de ce monde ou une Vérité unique – universelle et de toute éternité.

La percée conceptuelle de la physique quantique et relativiste est fondée sur cette remise en cause nietzschéenne d’une Vérité absolue, « révélée » et intangible. Les vérités humaines ne sauraient être celles de dieux ; elles sont donc provisoires et appellent l’imagination au pouvoir pour naître et se renouveler. L’univers n’est pas figé, il s’étend ; il n’est pas stable, il se transforme ; il n’est pas intemporel puisque né du Big Bang et appelé peut-être à se contracter à nouveau un jour ; sans compter qu’il est peut-être multiple… Tout change, tout bouge, nul corpuscule n’est Un, mais composé de corpuscules plus petits, ou de cordes liant des forces qui s’intègrent comme des poupées russes dans de plus grandes – là où les règles physiques changent, de l’interaction faible à l’au-delà de la gravitation…

La connaissance n’est qu’un ensemble de vérités provisoires, d’affirmations à remettre en cause par d’autres. Sans cesse. Il n’y a pas de « paix » de la connaissance, mais une « guerre » perpétuelle du plus et du mieux. Sa valeur n’est pas la Vérité mais la façon qu’elle a de rendre la vie plus puissante, plus belle – plus vivable. Le concept n’est qu’une métaphore, une volonté qui se donne. L’homme du gai savoir doit se tenir à l’équilibre entre pessimisme et orgueil ; il doit admettre qu’il ne vit sainement qu’en tension entre ses propres contradictions : celles qui le poussent en avant et celles qui l’incitent à s’abandonner.

Question de tempérament : « car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne. » « Et de hasarder cette idée : chez tous les philosophes, il ne s’est jusqu’à présent nullement agi de ‘vérité’, mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie… » (Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2). La lucidité est la joie, l’illusion le pessimisme du ressentiment. Pas mal vu quand on observe les humains dans leurs idéologies.

Frédéric Nietzsche, Le Gai savoir, Folio 1989, 384 pages, €7.69

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Autoferro, une invention équatorienne

Les lignes du chemin de fer équatorien sont à couper le souffle. La France et l’Espagne sont les pourvoyeurs d’aides à la Société des Chemins de fer nationale. Ici pas de TGV. Les Equatoriens ont crée un hybride route-rail, l’autoferro, qui a des similitudes avec nos « Michelines ».

Le moteur d’un camion suffit pour transporter une quarantaine de personnes entre 2800 et 3604 mètres. La gare la plus haute est Obina. La ligne passe devant les ruines d’inca Pirca, croise des lamas, des Indiens. A cette altitude on n’a pas encore le mal des montagnes mais…

Si on choisit le Diable, ce sera en compagnie d’Indiens et de touristes sur le toit des wagons, mais aussi des serre-freins… Il faut dire que la pente est vertigineuse. Pour éviter les courbes, c’est en zigzag que l’on descend. Il paraît que ce sont les Français qui ont enseigné de descendre ainsi. C’est moins risqué que tout droit, car le précipice est là, tout près. Les travaux durèrent de 1885 à 1902 et la peste décima une partie des ouvriers.

Pour vaincre le diable, il faut s’embarquer dans l’autoferro ou sur le toit d’un train poussif et descendre à grand risque dans sa narine. La ligne Ibarra-San Lorenzo a été ouverte en 1957. Deux sociétés françaises mirent sept ans à lui tailler un chemin en pleine nature sauvage. Le chemin de fer a fait ses débuts en Équateur dès 1910 avec l’inauguration de la ligne Quito-Guayaquil, après 30 ans de travaux.

Le parcours le plus impressionnant d’Équateur est sans doute l’un des plus spectaculaires de la planète. Il relie Alausi à Buçay, sur la ligne Quito-Guayaquil en passant par la Nariz del Diablo (la narine du diable) ! Le vieux train à vapeur rouge ou l’autoferro enchaînent les rebroussements, les zigzags tout au long d’une descente vertigineuse et en franchissant des ponts jetés au-dessus des ravins effrayants !

L’engin est un antique autobus de ramassage scolaire, monté sur des roulements de train et muni qu’un moteur diesel. De son passé routier, il a gardé son volant, son avertisseur et sa boîte à sable. Il avance comme il peut et quand il peut, descend la cordillère et traverse les paranos, la vallée de Salinas, les plantations de cannes à sucre au cœur de la montagne et atteint enfin, les forêts ruisselantes de chaleur et de pluie. La voie ferrée correspond à peu près au chemin tracé au 18e par Pedro Vincente Maldonado. Ce savant équatorien a été associé aux travaux de La Condamine.

L’arrivée du tortillard anime momentanément les lieux mais  la bourgade et les environs restent désespérément repliés sur eux-mêmes et il y règne une atmosphère de bout du monde ! Alausi, la petite ville blanche apparaît au cœur de la montagne au milieu d’un ensemble de vallées et de bassins comme une oasis refuge dans la tourmente topographique. Posée sur un replat, la ville est une étape de montagne avant d’arriver dans le bassin du Cañar. Le train lui valut dès le début du siècle une position de carrefour des communications. Le trafic ferroviaire est limité depuis plusieurs décennies.

Qui ne serait pas tenté à mettre un pied dans l’hémisphère nord et un pied dans l’hémisphère sud ? A 22 km de Quito, c’est possible, à la Mitad del Mundo (le milieu du monde). Le monument n’a rien d’exaltant : un énorme globe de cuivre et, sur le sol, une ligne entourée de bustes de savants. Cet emplacement a été  déterminé avec précision par Charles Marie de La Condamine.

Hiata de Tahiti

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Claire Lescure, Johnny Hallyday

Le rockeur national, 70 ans l’an prochain, est un mythe français, le pendant masculin de Brigitte Bardot, paru juste avant dans la même collection. Les éditions Exclusif se sont spécialisées dans la biographie légère des people avec des titres tels que Liz Taylor, Annie Girardot, Jean-Paul Belmondo, Claude François, Brigitte Bardot et Steve Jobs. Johnny Hallyday, pseudo de Jean-Philippe Smet, ne dépare pas la brochette.

Le plan éditorial est simple et constant : la moitié en biographie écrite au galop, style Wikipedia augmenté, un cahier central de photos, un tiers en interviews reproduites pour donner la parole au personnage, puis des annexes composée d’une revue de presse, d’un florilège de ‘citations d’auteur’, chronologie, discographie, filmographie, bibliographie. L’ensemble se lit bien, écrit simple et enlevé. Qui aime Johnny en sortira comblé ; qui ne l’aime guère découvrira avec curiosité les dessous du mythe.

Qui savait que le petit Jean-Philippe n’a jamais eu de père ? qu’il n’a jamais fréquenté l’école ? Ce sont ses fêlures intimes qui le rendront incapable d’assurer une paternité sereine avant la soixantaine… Il a été élevé par sa tante, la sœur de son père, un clown belge qui a fui dès qu’il est né. Sa mère était mannequin de haute couture sans cesse absente et envolée. La tante, elle, avait les pieds sur terre et déjà deux filles, à demi-éthiopiennes, ce qui a donné un foyer au petit garçon. Mais la famille recomposée est tombée dans le spectacle tout petit et le gamin est embarqué avec ses cousines dans la danse. Car la mère et ses filles sont danseuses, ce qui leur permet d’être six mois à Paris, six mois à Londres, un mois à Naples, un autre à Rome…

Joli dès l’enfance avec ses boucles blondes, le petit Jean-Philippe tourne des publicités pour Jean Mineur, puis obtient son premier rôle au cinéma à 11 ans dans Les Diaboliques de Clouzot : il joue un élève. Sa seule réplique est coupée au montage, mais le cinéphile attentif peut l’apercevoir dans les vues de groupe. C’est à 14 ans, en 1957, qu’il commence à chanter Elvis, ayant appris la musique par le violon, puis à la guitare avec l’un de ses modèles masculins : Lee Ketchum dit Halliday (avec un ‘i’).

C’est une erreur de transcription du pseudo sur sa première pochette de disque qui fige Hallyday avec deux ‘y’. Car le garçon triomphe l’année de ses 16 ans avec ‘Laisse les filles’. L’un de ses parrains était Charles Aznavour, un autre Raymond Devos. Qui l’eût cru ? La star du jeu de mot bourgeois n’a pas hésité à croire en la jeunesse déjantée qui se roulait par terre en public avec sa guitare…

Quiconque ne l’a pas vécu ne peut plus comprendre la mentalité archaïque du temps. Dans les années 60 subsistaient quelque chose de villageois dans la presse parisienne, du commérage, de la jubilation de faire honte au non-conforme. Paris, ville lumière ? Bof… Entre les intellos des caves enfumées et les journalistes cul de plomb sur leur chaise dans les bureaux du ‘Monde’ ou de ‘La Croix’, l’ère était à l’intolérance, aux dénonciations, au rejet de l’âge tendre. Il faut lire la Revue de presse pour s’en faire une effarante idée :

Henri Rabine dans ‘La Croix’ : « Johnny Hallyday (…) afflige le public d’une exhibition baragouinante et hystérique, promise à brève échéance au cabanon »

Claude Sarraute dans ‘Le Monde’ : « J’avoue avoir pris aux soubresauts, aux convulsions, aux extases de ce grand flandrin rose et blond, le plaisir, fait d’intérêt et d’étonnement, que procure une visite aux chimpanzés du zoo de Vincennes ».

Même la Duras, Marguerite adulée des bobos de gauche (la rive, pas le portefeuille), écrit en 1964 : « Il ne peut pas le comprendre. La jeunesse, pour lui [Johnny] ne précède pas l’âge adulte. C’est un absolu, et il voudrait que les jeunes l’emploient comme lui l’a fait. » La féministe en Pléiade n’a évidemment rien compris à cette énergie brute de la génération 1960, ni intello, ni vaniteuse, ni fonctionnaire de l’idéologie…

Adolescent trop joli, Johnny se fait un look de mauvais garçon pour se viriliser, n’hésitant pas à se tailler les joues à coup de rasoir pour avoir l’air plus dur. Il aime les femmes, mais son métier d’idole ne lui permet pas de se poser. Il épousera Sylvie Vartan, Nathalie Baye, Babeth Etienne, Adeline Blondieau, Laetitia Boudou. Avec la première il a eu un fils à 22 ans : David ; avec la seconde une fille : Laura ; avec la dernière il a adopté deux petites vietnamiennes : Jade et Joy. Il a consommé les femmes comme la drogue et le spectacle : à cent à l’heure. Il a changé de style comme un caméléon, transformant la « chanson » en show d’acteur. Ce pourquoi il reste dans le vent avec un groupe de jeunes et moins jeunes régulièrement autour de 150 000 fans.

Mais Jean-Philippe Smet est moins tête de linotte que le mythe Johnny Hallyday ne le présente. « J’ai essayé toutes les drogues. Je sais de quoi je parle. A Londres, dans les années 70, ça circulait librement. Mais je n’ai jamais été accro. Je ne comprends pas cette notion. Si je dois arrêter quelque chose pour mon métier, ou parce que ça fait de la peine à ma famille, je le fais de suite. Je suis plus fort que ça. (…) La scène apporte du rêve, la drogue du désespoir. C’est de la merde ! » (interview au Matin à Gstaad par Didier Dana). Drogue, idéologie, convictions : Johnny chevauche tout cela avec une allégresse qui le fait préférer aux Duras et consorts, tous confits dans l’image pieuse de leur étroite religion, fût-elle « progressiste ». Il y a de la vie dans Johnny !

Une bio attachante sur un monstre de la société du spectacle.

Claire Lescure, Johnny Hallyday – Jusqu’au bout avec Johnny…, octobre 2012, éditions Exclusif collection Privée, 256 pages, €19.00

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François Cheng, Cinq méditations sur la beauté

J’ai eu l’occasion de rencontrer François Cheng. Il est un petit Monsieur modeste et avenant, tiré à quatre épingles, et un grand homme. Il a eu du mal à écrire ce livre intitulé ‘Cinq méditations sur la beauté’. Il lui fallait des visages ; ce court essai est donc né de conférences prononcées en public puis retravaillées par l’écriture. Pour lui, la beauté est l’expression de la bonté et l’on ne peut percevoir la bonté que par les êtres. Pour en parler, il est nécessaire de les avoir devant les yeux.

A une inévitable question triviale, qui demandait quel était le « truc » qui permettait de percevoir le beau dans l’agitation de la ville, la misère des trottoirs et l’air renfrogné de la foule, il a eu cette réponse : « il est certain que, pour percevoir la beauté, il faut un travail sur soi. La beauté ne vient pas d’elle-même comme un dû, il est nécessaire de se mettre dans l’état d’esprit de la percevoir. » A question très française, réponse très chinoise : tout ne vient pas d’en haut ou de l’État, chacun doit y mettre du sien.

« J’ai dit cela à mes étudiants, j’ai vu des hochements de tête dubitatifs. Mais, un peu plus tard, certains m’ont dit qu’ils avaient médité cette remarque au premier abord dérangeante. Et que, désormais, ils regardaient les gens dans le métro autrement. » Comme quoi pour sentir le « souffle » du monde, il faut faire « le vide » en soi, c’est-à-dire, a précisé François Cheng « ne pas penser à rien, ne pas être endormi, mais accueillir les choses et les êtres tels qu’ils surviennent. »

De même, il oppose au précepte soixantuitard que « tous les goûts sont dans la nature » ou « à chacun sa vérité », les critères de « fausse beauté » qu’il définit par la séduction (publicité, propagande, illusion). La vraie beauté semble désintéressée et gratuite, plus encore : fondée sur la bonté. Le « beau geste » est une grâce, un don du principe de vie. La beauté est partout, même dans les bidonvilles, elle n’est pas un luxe mais est nécessaire à chacun, y compris aux plus démunis. Il y a de la beauté dans le sourire d’un enfant ou le regard d’une mère. La beauté est désir et élan vers l’autre.

Photo Izabela Urbaniak :

Et c’est alors que le physique d’une femme, l’épanouissement d’une fleur, le coucher du soleil ou le ciel étoilé permettent, un instant, de se trouver en accord avec le monde. La reconnaissance de la splendeur du monde nous renvoie à notre propre unité intérieure. L’univers a beau être très vieux, c’est pour chacun toujours « la première fois, l’unique fois ».

« Nous ne possédons pas la durée, mais nous vivons l’instant, qui est le vrai mode d’être de la beauté. » Chaque moment qui passe ne revient jamais, chaque être le perçoit de façon unique, à chaque fois nouvelle. La beauté ressentie personnellement est donc dans l’instant, pas dans l’éternité platonicienne ou monothéiste.

Au mal doit être opposée la beauté car celle-ci n’est pas l’inverse de la laideur mais une forme de bien et de vrai : ce qui justifie de vivre. Cependant, poursuivant Platon contre le Christianisme revu par Paul, François Cheng croit que « la passion charnelle reste la plus haute forme de quête spirituelle, elle est un aperçu d’éternité ». Car seules les rencontres permettent de s’épanouir, « la vraie passion est une quête, pas un emportement. »

François Cheng est né en Chine, il a étudié à Chongqing avant de pouvoir venir en France en 1948, grâce à l’UNESCO. Il a étudié la littérature, a traversé une période difficile d’emplois précaires avant d’enseigner à Langues O. « Lorsque je suis arrivé, en 1949, âgé d’à peine vingt ans, je me suis inscrit à l’Alliance française et j’ai étudié jusqu’au diplôme qui me permet d’enseigner le français à l’étranger. Je suivais également, et avec la même application, des cours à la Sorbonne. Et puis j’allais lire à la bibliothèque Sainte-Geneviève. » Les Académiciens ont accueilli ce calligraphe, peintre et poète en 2002 après un Grand Prix de la Francophonie 2001.

Sa culture expatriée, son existence longtemps précaire, son obstination au travail par amour des lettres, ont fait de lui cet homme modeste et ce grand Monsieur qui nous parle. « Je suis prêt à affirmer que c’est dans le langage que réside notre mystère », déclare-t-il, « sur notre terre, seule l’écriture permet de tendre vers le tout – de son vivant ». Taoïste et platonicien, il allie les deux traditions en autodidacte précis, intense et amoureux.  « J’ai essayé d’opérer une symbiose en moi-même en prenant la meilleure part des deux grandes cultures auxquelles j’ai eu affaire. » Dialogue avec la peinture occidentale, dialogue avec les écrivains et les penseurs. « En ce sens je suis un passeur, je fais passer en moi-même ces grands courants, j’essaie de réaliser cette symbiose qui obéit à une nécessité vitale, à une respiration de mon être. »

Comme quoi immigration ne rime pas forcément avec aliénation, elle peut être enrichissement à condition de faire un effort personnel. Non pour éradiquer en soi sa culture ancienne ou imposer sa propre religion, mais pour accueillir la culture nouvelle comme un supplément d’âme, une ouverture à l’être.

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, éd. augmentée 2008, Livre de poche 2010, 125 pages, €4.85

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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Imelghas vallée des Ait Bouguemez

Après un épisode difficile, un camion enlisé bouchant à lui tout seul la piste que nous devons prendre, nous finissons par arriver au village d’Imelghas, dans la vallée des Ait Bouguemez. Traditionnelles habitations de torchis aux murs couleur de terre. A l’écart du village, un Français a construit en dur une maison d’accueil pour les voyageurs. Elle est en pierres et comprend des aménagements supplémentaires : un hammam au sous-sol, un étage avec des chambres. Nous y logeons.

Après le thé à la menthe, le hammam nous attend, chauffé pour nous tout l’après-midi, car il doit monter en température un moment avant d’être à point. A Imelghas, on n’y met pas le gaz mais on brûle du bois. Nous nous y débarrassons deux par deux de toute la poussière de la piste. C’est une salle nue cimentée, très chaude car la chaleur du foyer, installé à l’extérieur, passe sous le sol et dans les murs, à la romaine. On jette quelques seaux d’eau froide et la vapeur fuse. On y reste un moment nus à suer, puis l’on se lave à l’eau chaude du chaudron et à l’eau froide que nous puisons dans un grand baquet. Chacun fait son mélange. Le plancher est brûlant, monté sur piles de briques comme les thermes romains. Lorsque l’on sort, nettoyés, on a l’impression qu’il fait froid au-dehors. Le refuge est la seule maison du village à posséder un tel hammam, habitude plutôt arabe que berbère. Or, nous sommes ici en plein territoire berbère. Et déjà en altitude, à 1800 m.

Nous partons nous promener dans le village avec des yeux neufs. Des gamins terreux nous suivent. Bernard leur fait regarder dans ses jumelles, ce qui les ravit. Ils appellent leurs copains. Nous rencontrons un couple de Français et leurs deux garçons. Même à l’étranger, dans un pays chaleureux, les enfants de France restent très réservés. Même s’ils ne veulent pas jouer avec les petits paysans, ils devraient être contents de voir des compatriotes. Quelle est cette culture d’Europe qui rend les être aussi coincés ?

Nous dînons, tard pour nous. Le tajine de poulet aux légumes est un délice. La vapeur a confit les saveurs de la viande et des tubercules avec les épices. Tout cela se fond harmonieusement et donne de la chaleur au palais. La discussion à table porte sur le ski, Marie-Pierre étant de Briançon.

Ce matin, la vallée baigne dans la transparence. Une lumière douce fait chanter les couleurs. Nous partons à pieds avec un petit sac à dos, nos grands sacs étant portés par six mules. Elles portent aussi la nourriture et les tentes pour les jours à venir, guidés par quatre muletiers berbères. Nous traversons des champs riches où la terre, largement arrosée et fumée, laisse pousser à profusion légumes et céréales. A 1800 m d’altitude, on retrouve des plantes de chez nous : des boutons d’or, des renoncules, des aubépines, des saules mêlés aux figuiers.

Nous traversons plusieurs hameaux faits de quelques maisons seulement. Leurs habitants sont aux champs. Les gosses, en vacances, travaillent avec les adultes ou jouent en petites bandes. Sourires, bonjours, regards de curiosité. Quelques-uns demandent – en français s’il vous plait ! – « un stylo » ou « un bonbon ». La vallée est entièrement agricole. On n’y entend s’exprimer que les brebis et les chèvres, les oiseaux, et le vent dans les feuilles des noyers. Ce sont les Alpes marocaines.

Sous le noyer du pique-nique, au lieu-dit Agouti, l’ombre est si forte qu’il y fait froid. De là vient sans doute le dicton paysan affirmant que celui qui s’endort sous un noyer attrape la mort. Un autre groupe de mules vient s’installer. Ce sont des berbères du même village que les nôtres, qui conduisent un couple de Français et leurs deux garçons, ceux que nous avons rencontrés hier soir au village. Ils sont de Briançon comme Marie-Pierre et ont connu l’Atlas en lisant un article dans une revue de montagne. Il y était dit que de jeunes Marocains venaient se former au métier de guide pour exploiter les pistes vierges de l’Atlas central. Ils sont donc venus seuls, en voiture, par l’Espagne, puis en bus de Marrakech à Azizal, et en taxi pour la fin de la route, enfin en camion, pour le bout de piste conduisant à Imelghas. Ils sont arrivés samedi dernier ici, et il pleuvait ! Leurs deux garçons de 7 et 9 ans manquent l’école ? Eh bien, oui ! Ils sont « en voyage d’étude ». Selon leur père, ils aiment courir, jeter des pierres dans l’eau, grimper aux arbres. S’ils marchent trop longtemps, s’ils s’ennuient, ils montent alors sur une mule, ajoute la mère. Ils sont un peu surpris par la nourriture marocaine, par le froid, la nuit, et par les nuées de gamins qui les entourent dans les villages. Ils ne peuvent leur parler, alors ils sont timides. De plus, les jeux sont restreints : en-dessous de 7 ans, les petits garçons berbères restent avec leur mère, au-dessus, ils travaillent la plupart du temps. Cette famille est au début de son séjour, elle va faire comme itinéraire le même que nous, mais à l’envers. Je trouve sympathique de partir ainsi à l’aventure avec ses enfants, au lieu de rester moutonnièrement sur des plages bondées. L’esprit des petits s’éveille mieux, la vie familiale est plus intense en pays étranger et dans les conditions plus difficiles de la randonnée. L’expérience sera plus forte. Mais il vaut sans doute mieux partir avec une autre famille que l’on connaît bien, les tâches de surveillance et d’amusement des enfants sont mieux réparties, et les petits peuvent jouer entre eux.

Le reste du jour se passe à changer de vallée et à longer les pentes de la nouvelle. Nous quittons la vallée des Ait Bouguemez pour la vallée des Ait Boulli. Les cultures restent morcelées, les habitants exploitent la moindre terrasse de terre alluvionnaire. Les hameaux de quelques maisons constituent un habitat dispersé propice à l’exploitation de ces bouts de champs. La construction reste en pisé sur une armature de poutres de bois. Les toits sont plats. La couleur ocre, qui est celle de la terre, est belle dans le paysage verdoyant. L’hiver, il y fait froid ; en cas de grosse pluie l’eau pénètre à l’intérieur ; en tout temps il y fait sombre, même en plein jour – mais ces bâtisses sont faciles à construire et à réparer. Certaines sont en forme de tours. Les meurtrières sont ouvertes en décalant les plaques de terre mêlée de paille qui servent à la construction. Autrefois faites pour se défendre, elles servent aujourd’hui de greniers.

Plus haut, la végétation change. On trouve des pins, des genévriers, des chênes kermès aux feuilles comme le houx, et des palmiers nains. Il fait chaud dans la journée, très chaud. Sur le chemin, on croise une mule : le père est sur la selle, la petite fille suite derrière. Ainsi sont les femmes ici.

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Anne Perry, Du sang sur la soie

Est-ce pour forcer l’aspect policier que l’éditeur de la collection Grands détectives a traduit ‘La splendeur de la soie’ par ‘Du sang sur la soie’ ? Même écarlate, la soie chatoie, ce qui n’est pas le cas du sang. S’il y a crime à Byzance (et cela arrive souvent), ce n’est qu’après moult intrigues et combinaisons politiques. Rome est terne et austère, Byzance à la même époque brille et a des reflets changeants.

En bonne anglo-saxonne, Anne Perry a voulu écrire contre l’absolutisme abstrait français et latin, en faveur des « querelles byzantines ». Elle oppose la civilisation de la soie (chaude, multiple, intellectuelle) à la civilisation de la bure (glacée, obéissante, dogmatique). Byzance, c’est un peu les États-Unis bouillonnants, marchands et multiculturels – héritiers de l’Angleterre comme Byzance mimait Venise ; Rome, c’est un peu l’Europe de Bruxelles et sa bureaucratie bornée qui dit l’unique pour tous les peuples. « Il y avait de la beauté à Constantinople, une sagesse et une liberté de penser, peut-être chaotique, mais infiniment variée, des possibilités infinies d’aventure de l’esprit. (…) Constantinople incarnait le commerce et la diplomatie, le dialogue contre la violence. Rome voyait dans l’ouverture intellectuelle du relâchement moral, et dans la tolérance aux idées (aussi ridicules et confuses soient-elles) un signe de faiblesse, sans comprendre que la soumission aveugle finissait par étouffer la pensée » p.788.

Anna se déguise en eunuque (un troisième sexe qui ne saurait exister à Rome en 1273) pour enquêter sur l’exil en monastère de son frère jumeau Justinien, accusé d’avoir participé à un complot contre l’empereur Michel Paléologue. Être femme autour de la Méditerranée n’a jamais été simple, seuls les hommes sont libres. L’eunuque a l’avantage de n’être ni homme ni femme, exclu du jeu de la séduction et considéré comme un technicien négligeable. Médecin formé par son père et ouverte aux savoirs juif et musulman qui ont recueilli et développé la science des Grecs, Anna se fait appeler Anastasius pour approcher les grands. Elle soignera l’évêque eunuque Constantin, le Premier eunuque Nicéphore et l’empereur Michel lui-même. Mais surtout la subtile, brutale et belle Zoé Chrysaphès, experte en intrigues et poisons. « Violente, insatiable, d’une féminité agressive évoquant non pas l’odeur fraîche de l’eau ou la douceur du lin, mais le musc de la sensualité et les couleurs brûlantes de la soie, Zoé incarnait tout qui était impudique chez une femme. Il ne fallait jamais, au grand jamais, faire confiance à Zoé, ne jamais oublier ce qu’elle était : un outil au service d’une grande cause, une lame dangereuse qui risquait de frapper dans toutes les directions » p.735.

Anna, Zoé du bien, découvrira peu à peu la vérité sur son frère, tout en étant prise dans les rets de cette Ville rivale de Rome qui lutte à la fois contre les croisés latins financés par Venise, contre les khans mongols qui menacent le nord et contre les Musulmans qui menacent le sud. En 1204, 70 ans auparavant, les Croisés ont pris, dévasté et pillé la ville, violant femmes et enfants avant de massacrer et d’incendier, comme si les Byzantins n’étaient pas ces Chrétiens comme eux… Et ils sont prêts à recommencer ! L’époque bouge, ce ne sont pas moins de six papes qui se succèdent entre 1271 et 1285. Le roi de Sicile Charles d’Anjou, oncle du roi de France, a l’énergie et la puissance de vouloir unifier les royaumes d’orient, Byzance y compris. Les nombreux personnages du roman voient leurs destins se croiser au gré des ambitions politiques et des croyances religieuses exclusives. On y rencontre même Dante à 11 ans, illuminé de son amour pour la petite Béatrice ! Et le lecteur saura de près ce que furent les Vêpres siciliennes…

L’intrigue policière n’est qu’un prétexte au tableau : ce qui est en jeu dans cet ouvrage est la tolérance. Toute foi exclusive se voit menacer de servir plus les pouvoirs terrestres que l’ineffable bonté de Dieu. On ne saurait massacrer « au nom de Dieu » : Il est assez puissant et assez omniprésent pour savoir ce qu’Il fait sans que les hommes s’en mêlent ! Anna, déguisée en Anastasius, est la porte-parole d’Anne Perry quand elle déclare : « Je veux une Église qui enseigne la miséricorde et la bonté, la patience, l’espoir, s’abstienne du pharisaïsme, mais laisse place à la passion, au rire et aux rêves » p.717. Tout ce que ne fait pas la Rome des papes – souvenez-vous du ‘Nom de la rose’ ! L’Église, aussi bien celle des papes que celle des évêques de Byzance, est un carcan qui empêche la foi : « Vous n’aimez pas Dieu plus que moi, dit-elle à l’évêque Constantin, Vous aimez votre pouvoir, l’assurance de ne pas avoir à penser par vous-même ou de devoir affronter le fait que vous êtes seul et que vous ne valez rien du tout… » p.812.

Et la foi dans tout ça ? Toute Église instituée tue la foi au profit de l’obéissance. Anne Perry ne critique pas seulement la Rome des papes ou l’intransigeance des évêques orthodoxes, mais aussi tout dogme imposé, qu’il soit stalinien hier ou aujourd’hui musulman. « Vous avez créé un dieu à votre image, un dieu de lois et de rites, d’observances, parce que cela ne requiert que des actes visibles. C’est facile à comprendre. Vous n’avez pas besoin de ressentir vraiment les choses ni de donner votre cœur. Il vous manque la grâce et la passion, le courage inimaginable, l’espoir même dans l’obscurité totale, la douceur, le rire et l’amour pur. Le chemin est plus long et plus escarpé, au-delà de votre compréhension. Mais le Paradis est bien haut dans le Ciel, il doit donc en être ainsi » p.908.

Ce roman chatoyant et complexe, empli d’intrigues sourdes et de fureurs, d’or et de sang, de luttes intestines et de querelles byzantines, montre à quel point toute civilisation est fragile. Les barbares sont à nos portes et nous nous querellons sur des points insignifiants de doctrine ! Il faut qu’une femme sous le costume d’eunuque (neutralité sexuelle) opère comme médecin (neutralité soignante) pour démontrer que la raison n’est pas d’imposer sa vérité mais de discerner le possible, au travers des grands principes qui sont autant de moulins. La fin est belle, pleine d’émotions…

Anne Perry, Du sang sur la soie (The Sheen on the Silk), 2010, 10-18 2011, 979 pages, €10.50 

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Vote présidentiel aux Îles du vent

Comme pour le premier tour des élections présidentielles, nous avons dû voter en Polynésie avant vous, soit samedi soir, jour de sabbat pour les Adventistes. Les mesquineries avaient été rôdées !

Vous savez que Papeari et Mataiea sont les communes associées de Teva I Uta : le coucher du soleil se situant vers 17h38, il fallait aux électeurs de confession adventiste un turboréacteur pour arriver à temps à la mairie faire son devoir de citoyen, encore français. Certains ont renoncé car dépourvus de moyens de transport pour arriver dans les délais.

D’ordinaire la mairie demande une prolongation d’ouverture du bureau de vote afin de permettre à tous ses résidents de voter. Là, il paraît qu’ils avaient oublié de demander cette dérogation au Haussariat (Haut-commissariat). Mais, pour le second tour, ils ont encore oublié. Il faudra prendre du Tanakan. Même ‘la Dépêche de Tahiti’ s’est trompée pour indiquer l’heure de coucher du soleil ce samedi du second tour.

Alors qu’au premier tour la majorité des votants avaient pu s’exprimer sans présenter le moindre papier d’identité – ici tout le monde se connaît – pour le second tour il fallait montrer patte blanche. Sans papier d’identité, retour à la case départ pour les gens de Papeari. Ceux de Mataiea, village de la mairesse de Teva I Uta, pouvaient eux continuer à voter sans montrer la républicaine pièce d’identité. Vous comprendrez mieux quand vous lirez les résultats que voici :

  • Papeari : 3079 inscrits ; 1729 votants ; 1669 exprimés ; 659 pour Hollande ; 1010 pour Sarkozy.
  • Mataiea : 3290 inscrits ; 1783 votants ; 1739 exprimés ; 893 pour Hollande ; 846 pour Sarkozy.

Le président du Pays est ravi de l’élection de M. Hollande ; lui et son gouvernement ont déjà réservé des passages pour Paris, ils emporteraient de grosses valises pour ramener beaucoup de moni (sous)… C’est leur souhait le plus ardent car ici les caisses sont (comme toujours) vides.

Portez-vous bien. Fa’aitoito (courage) !

Hiata de Tahiti

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Hiata au Mali

Vaste terre africaine d’1,2 million de km² peuplé de plus de 13 million d’habitants, capitale Bamako, aucun accès à l’Océan, le Mali est composé de dunes de sable au nord, de savanes au sud, de paysages variés, de villages pleins de vie, de marchés colorés, de mosquées en banco de style soudanais et d’un grand fleuve : le Niger.

Pays enclavé, il a des frontières avec l’Algérie au nord-est, le Niger au sud-est, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et la Guinée au sud, le Sénégal et la Mauritanie à l’ouest.

Ce n’est pas mon premier pays noir et dès mon arrivée sur la terre africaine, je retrouve l’odeur de l’Afrique que le vent fait voyager à travers pluies et poussière au gré des saisons.

Les Maliens sont les descendants des plus grands empires africains, des hommes et des femmes dignes. Les ethnies qui peuplent ce vaste pays sont à 48% Mandingues. Les Bambara à l’ouest autour et à Bamako ; les Songhaï à l’est ; les Soninké à l’ouest (Kayes) ; les Sénoufo (Sikasso) dans la zone frontière du Burkina et de la Côte d’Ivoire ; les Dogon au nord-est sur le plateau de Bandiagara ; les Peul dans la cuvette du Macina ; les Maures et Touaregs au Sahara. Il y a également les Malinkés, Sarakollé, Bozo et Somono, Khassouké, Toucouleur. Si la langue officielle est restée le français, le bambara conquiert une place importante au milieu des langues mandé : bambara, malinké et dyula ; des langues voltaïques : dogon et sénoufo ; songhaï, hassanya et tamasheq demeurent vivants dans ces communautés. La religion dominante est l’Islam teinté d’animisme à 90%, l’animisme est pratiqué par 9% de la population, les Chrétiens ne sont que 1%.

Le Mali est un pays de musiques, chaque ethnie a la sienne : Ami Koïta dite la griotte raffinée ; Habib Koïte ; Toumari Diabate virtuose de la kora ; Oumou Sangare chanteuse engagée pour les droits des femmes notamment ; Salif Keita ; Boubacar Traore ; Ali Farka Toure, l’artiste-cultivateur ; Rokia Traoré ; Amadou et Mariam ; Tinariwen pour la musique touareg.

Les griots sont des musiciens ambulants, professionnels, qui vont de villages en villages chanter les louanges d’un lignage et de ses descendants. Ils font partie d’une caste. Paria et respecté pour ses connaissances, à l’occasion d’une fête on ne peut refuser sa présence car les suites seraient dommageables pour le maître de maison ! A l’entrée de la concession, bien droit, accompagné ou non de sa kora, il récite la saga ou une partie, bien planté devant le maître de maison. Certains griots sont attachés à la religion musulmane et récitent les louanges des marabouts ou des saints.

La société africaine ne ressemble pas à l’européenne. La communauté est organisée hiérarchiquement. Dans la concession vit la famille dans des cases ; le chef de famille est un monarque absolu ! Les « Vieux » sont des personnes respectées pour leur savoir et leur sagesse. Le travailleur donne sa paie à sa mère qui lui rend une partie pour son argent de poche, prend ce qui lui est nécessaire pour entretenir la maisonnée et reverse le reste au chef de famille.

En Afrique on pratique la tontine, sorte de caisse d’épargne entre famille, amis, voisins. Les membres de la famille mettent en commun une somme d’argent et chacun à son tour en empochera la totalité. Torti, le banquier italien du 17e siècle ne pensait certainement pas que son « invention » se retrouverait en Afrique où cette entraide est fondamentale.

Hiata de Tahiti

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Quand le Mali était visitable…

On ne peut plus aller au Mali. Les 4 463 Français inscrits au consulat au 31 janvier 2011 sont désormais beaucoup moins. Selon le site du Ministère des Affaires étrangères, « Compte tenu de l’instabilité de la situation sécuritaire qui prévaut actuellement dans le pays et notamment à Bamako, il est conseillé à nos compatriotes dont la présence n’est pas indispensable, de quitter provisoirement le pays. »

Même dans la capitale, où sévissent de faux policiers ou des vrais corrompus : « A Bamako, la plus grande prudence est recommandée tard la nuit et à proximité des bars et discothèques, en particulier à l’égard des chauffeurs de taxi. »

Car le pays est sous-développé, pauvre et corrompu. Il est pays source, pays de transit et destination de trafic humain. Femmes et enfants sont soumis à la prostitution pour les deux sexes, ou à l’exploitation : domestique pour les filles, mines pour les garçons. Les mines de sel de Taoudenni sont particulièrement redoutables aux adolescents de l’ethnie Songhaï, dit-on. Selon la CIA, le gouvernement malien a identifié 198 victimes sur ces dernières années, dont 152 enfants obligés à se prostituer… mais il n’a mis en cause que 3 flagrants délits et emprisonné seulement 2 trafiquants !

Le coup d’État militaire d’officiers subalternes, il y a quelques semaines, n’a fait que précipiter la déliquescence de cet État pourtant indépendant depuis le 22 septembre 1960. Sa devise : « un peuple, un but, une foi », n’a pas grand sens et tout d’un vœu pieu. Le Mali est en effet écartelé entre les Maures, les Kountas et les Touaregs au nord et les ethnies du sud. Les coutumes et modes de vie des nomades du désert sahélien (10% de la population) et des agriculteurs des bords du fleuve Niger, dont les Bambaras, Malinkés, Soninkés, Peuls et Dogons entre autres (80% de la population), sont peu compatibles.

Le pays produit surtout du coton et des fruits pour exporter (bananes, mangues et oranges), et des céréales diverses pour sa consommation, mil, sorgho, riz, maïs, fonio et blé. Les habitants font beaucoup d’enfants, leur taux de fécondité est l’un des plus élevé au monde (6.54 enfants par femme). Cet état de fait entretient la pauvreté et l’émigration, empêchant tout développement. L’alphabétisation reste faible (26% en 2010 selon l’UNESCO) surtout chez les femmes, réduites à la cuisine, aux gosses et à satisfaire le mari. Seuls les naïfs s’en étonneront : l’islam garde 90% de la population sous son emprise. Évidemment, le taux de participation aux élections ne rassemble qu’à peine un tiers des électeurs, puisque le Coran est la seule Constitution. Même si le Premier ministre était une femme, jusqu’au récent coup d’État…

Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) sévit dans le nord. Issu de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, il n’est qu’à peine combattu par l’Algérie, probablement pour que l’armée, en agitant la menace d’un retour à la guerre civile, conserve son emprise sur le pouvoir civil à Alger. AQMI voit dans ce Mali faible et divisé un terrain d’action favorable à sa croisade religieuse. Le Mali se situe en effet dans l’entre-deux géographique et stratégique, espace sahélo-saharien et Afrique subsaharienne. Il est en outre entouré de sept voisins. Toute avancée de l’islam radical en ce pays agirait comme un coin pour fendre le continent et inoculer l’agitation islamiste au cœur des pays noirs, chrétiens ou animistes.

Les Occidentaux qui se hasardent dans la région payent un lourd tribut, la liste des assassinats et enlèvements s’allonge de mois en mois :

  1. assassinat de quatre touristes français à Aleg (Mauritanie) le 24 décembre 2007
  2. enlèvement de deux diplomates canadiens à 40 km de Niamey le 14 décembre 2008
  3. enlèvement de 4 touristes européens aux confins malo-nigériens le 22 janvier 2009 et assassinat de l’un d’entre eux le 31 mai
  4. assassinat d’un ressortissant américain le 23 juin à Nouakchott
  5. attentat suicide contre l’ambassade de France en Mauritanie le 8 août
  6. enlèvement d’un ressortissant français dans les environs de Ménaka (est du Mali) dans la nuit du 25 au 26 novembre (libéré le 23 février)
  7. enlèvement de 3 ressortissants espagnols puis de 2 Italiens en Mauritanie fin 2009
  8. enlèvement d’un ressortissant français au Niger le 20 avril 2010, exécuté par ses ravisseurs dans le nord du Mali
  9. enlèvement de 5 ressortissants français, un ressortissant togolais et un ressortissant malgache dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010 à Arlit au Niger (une ressortissante française, le ressortissant togolais et le ressortissant malgache ont été libérés le 25 janvier 2011, les autres étant toujours retenus au nord du Mali)
  10. explosion devant l’ambassade de France à Bamako le 5 janvier 2011
  11. enlèvement Le 7 janvier 2011 de deux ressortissants français à Niamey exécutés le lendemain…

L’ancien empire du Mali, fondé par le légendaire Soundiata Keïta au XIIIe siècle, est bien loin. Depuis, les empires éphémères n’ont cessé de se succéder : empire du Ghana, empire du Mali, empire songhaï, royaume bambara de Ségou et empire peul du Macina, jusqu’à la fédération coloniale appelée « Soudan » français. Les coups d’État militaires sont monnaie courante, le premier président républicain a été renversé en 1968 par les officiers conduits par Moussa Traoré qui s’est empressé d’instaurer une dictature. Il est à son tour renversé par le général Amadou Toumani Touré, dernier président élu en 2002 (après avoir quitté l’armée).

C’est ce dernier qui vient d’être renversé à son tour début 2012 par un quarteron de lieutenants… La « démocratie » civile aura duré vingt ans, courte période durant laquelle il était possible de visiter ce pays africain attachant. Hiata de Tahiti, lorsqu’elle n’était pas encore à Tahiti, l’a fait, principalement au sud. Elle va vous livrer ses impressions en quelques notes vivantes, colorées de photos dont ce billet vous présente l’avant-goût.

[Argoul]

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Quelle Europe pour demain ?

Un intéressant article de Franck Lirzin et Philippe Condé, géopoliticiens économistes, est paru en mars sur le site Diploweb. Pour les auteurs, « face à la crise de l’euro, il existe deux grandes grilles de lecture. La première en tire argument pour prôner l’éclatement de la zone euro. La deuxième considère qu’il faut pour la dépasser mettre en œuvre de manière démocratique une Europe plus fédérale afin d’engager une convergence économique et sociale tournée vers la croissance. »

Mais comment faire lorsque les trois principaux pays européens ont des cultures contraires et que leur action politique est guidée par des visions différentes ?

  • Pour les Allemands, l’enjeu est moral : il s’agit de responsabilité des États (et des peuples) sur les conséquences de leurs actes. Chaque pays doit se soumettre aux règles de la collectivité (efforts, rigueur, transparence) pour garantir l’unité et la confiance.
  • Pour les Anglais, l’enjeu est pragmatique : il s’agit d’encourager la mobilité des travailleurs et la redistribution des taxes pour fluidifier l’économie de la zone. Ce qui signifie recul de la souveraineté des États par intégration budgétaire.
  • Pour les Français, l’enjeu est politique : il s’agit d’installer une coordination des politiques budgétaires qui n’existe pas, une centralisation des pouvoirs économiques au niveau communautaire via un ministre des Finances euro et l’achat d’obligations des États par la Banque centrale européenne.

Comment agir dans ce grand écart ? Par alliances. Pour le moment, « la solution retenue est d’inspiration allemande : instauration de règles de vie en commun, pénalisation des pays ‘délinquants’, responsabilisation des gouvernements. L’approche française n’aura survécu que dans l’idée de coordination des politiques budgétaires. Quant aux Britanniques, ils ont quitté la partie. » La raison en est que les Anglais sont très mal en point et doivent se sauver tout seul avant de revenir négocier ; que les Allemands sont en bonne santé et qu’ils affichent légitimement leur vertu, tout en reconnaissant qu’ils ne seraient pas si heureux sans l’Europe ; les Français restent velléitaires et ‘arrogants’ – comme d’habitude – incapables de mettre de l’ordre dans leur État obèse et inefficace, mais plein d’idées pour avancer en commun dont ils ne conçoivent pas qu’elles ne soient pas la ‘raison’.

Morale, pragmatisme, politique… Nous serions tentés d’observer que le dernier terme l’emporte : il s’agit de savoir quel est le projet d’Europe que nous voulons.

  • Le projet anglais reste le splendide isolement îlien, avec un grand marché de libre-échange à sa porte – et le parapluie militaire américain pour le solde.
  • Le projet allemand reste l’hédonisme d’une population repue et vieillissante qui préfère s’occuper de ses petites affaires que d’exister dans le monde (ils ont déjà donné…).
  • Le projet français reste au pire celui de Charlemagne et de Napoléon, au mieux la mission civilisatrice des Lumières (prolongée un temps par le marxisme), notre fameux « modèle français » trop centralisateur et autoritaire pour qu’aucun de ses partenaires n’en veuille… vu son échec.

Reste que la France, si elle laisse de côté son jacobinisme botté (à droite) sûr de lui-même et dominateur (à gauche), peut tenir une voie juste qui n’est pas une voie moyenne. Dire aux Allemands que notre destin est commun et que les économies se complètent (85% des exportations allemandes se font en UE) ; dire aux Anglais que l’intégration est nécessaire mais pas sur tout les détails, en fonction de la subsidiarité, et qu’il faut avancer les débats démocratiques.

La voie historique sur l’exemple du Zollverein (1828), un temps favorite de la France, n’est pas d’actualité : personne n’en veut. Il s’agissait moins de créer la prospérité allemande que de forger une entité politique panallemande pour accéder au rang de première puissance industrielle. La voie Hollande, qui consiste à prôner des « cercles » concentriques entre pays unis, pays de droit commun et pays de libre-échange n’est pas incompatible avec cette vision. Mais elle nécessite de s’entendre a minima avec les Allemands… ce qui est mal parti lorsque seul le SPD y est favorable.

Les auteurs prônent une autre voie, assez séduisante. « Demander à des pays de suivre des règles de vie communes n’a de sens que si l’on esquisse également une solidarité par laquelle les pays s’entraident pour parvenir à des niveaux technologiques équivalents, pour nouer des partenariats commerciaux et pour faciliter la mobilité des citoyens européens. Le pacte de discipline budgétaire ne fonctionnera qu’adossé à une volonté de faire de la zone euro un espace politique, sous la forme d’une fédération. »

Ce qui signifie volonté des élites et offre de démocratie plus réelle au peuple. Les auteurs ne vont pas plus loin, moi si. Ce serait par exemple élire des députés européens hors nations, sur la base de partis européens. Ils seraient réunis dans un Parlement élu le même jour dans tous les pays de l’Union, dans les mêmes conditions. Ce Parlement aurait alors un pouvoir de lever ses propres impôts pour établir un budget global, orienté vers les investissements directs dans la zone. Cela ne supprimerait pas les États, ni les régions, mais donnerait une tête et un bras à ce concept flou d’Union européenne. Il faudrait évidemment que l’élargissement sans fin s’arrête, et qu’on dise une bonne fois que cette politique supranationale est désormais « entre nous ». Car comment faire accepter l’impôt, si on ne sait pas où il va ?

http://www.diploweb.com/Vers-une-Federation-europeenne.html Mars 2012-Condé-Lirzin/Diploweb.com

Patrick Artus, La relation Allemagne/reste de la zone euro semblable à la relation Chine/Etats-Unis, mars 2012

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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Aujourd’hui sous le regard de Michelet

Je suis en train de lire l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet, né en 1798. Célèbre histoire, en deux volumes de plus de 1500 pages chacun dans la Pléiade. Certes, les historiens ont nuancé et précisé son ouvrage depuis, avec les documents nouveaux. Mais le souffle d’écriture reste inégalable. Il nous fait vivre les grands moments, il nous montre les forces, il nous fait rencontrer les gens.

Chaque Français sait que la Révolution est la matrice de notre système politique, aujourd’hui encore. L’élection présidentielle essaie de rejouer, en comédie, ce qui fut une tragédie il y a deux siècles : le conservatisme et les émigrés d’un côté, les jacobins coupeurs de têtes de l’autre. Avec les excès « clivants » de rigueur dans le théâtre des histrions médiatiques nés avec la télévision.

Le mot « cliver » est du jargon à la mode, qui n’a pas de sens concernant les affaires humaines. Il désigne l’action mécanique de fendre un corps minéral suivant la direction de ses couches. Comme si la nation était une chose rocheuse, une éternité géologique, qu’il suffisait à un homme politique de travailler avec l’outil adéquat pour la faire se fracturer dans le « bon » sens. Ceux qui utilisent ce genre de vocabulaire méprisent le genre humain. Ils réduisent les idées à des strates chosifiées, immanentes, sans même penser que l’électeur puisse avoir sensibilité et une histoire. Surtout qu’à droite comme à gauche, les politiciens ont tout fait pour se partager le fromage et ne jamais remettre en cause l’endettement clientéliste !

Ce n’est malheureusement pas nouveau en France, pays des guerres de religion et des haines sociales, pays de l’envie et de la délation où n’importe quelle égalité apparaît préférable à toute liberté. Ce pourquoi le roi a toujours été mieux vu que les nobles (contrairement à l’Angleterre), et que l’État apparaît plus légitime que les entreprises, les associations ou les syndicats (contrairement à l’Allemagne et aux pays nordiques).

Dès la parution de son premier tome, en 1847 déjà, Michelet dénonçait le « moyen-âge » de la pensée dans l’assimilation de la Révolution à 1793. Comment, s’écrie Michelet, « née, grandie, dans l’indignation légitime qu’inspirait la Terreur de l’Inquisition, elle triomphe enfin, elle éclate, révèle son libre génie, et son génie ne serait autre que la Terreur de 93 et l’inquisition jacobine ? » (1-295). L’interprétation marxiste, reprise avec enthousiasme par les fonctionnaires intellectuels d’État qui ont vu dans le communisme façon Staline la « libération » du genre humain, a fait de la Révolution cette caricature. Celle que reprend Mélenchon aujourd’hui, où raser gratis signifie reconstruire la Bastille pour y fourrer les futurs guillotinés, tous ceux qui ne pensent pas comme lui. « Si cette théorie est bonne, le moyen-âge a vaincu », conclut Michelet. Mélenchon est un réactionnaire de gauche, la fraction autoritaire et sectaire de la mouvance qui comprend aussi – fort heureusement – une fraction libertaire positive comme le dit si bien Michel Onfray.

« Voltaire contre Rousseau »… pensait Michelet. « Les Jacobins semblent se porter pour héritiers directs des prêtres. Ils en imitent l’irritante intolérance, par laquelle le clergé a suscité tant d’hérésies. Ils suivent hardiment le vieux dogme : « hors de nous, point de salut » (1-537). François Hollande a raison de prêcher la modération ; mais tort lorsqu’il dérape en tribun, singeant Mélenchon qui imite Le Pen, et forçant sa voix jusqu’à l’hystérie. Nicolas Sarkozy a raison de pointer les incohérences socialistes ; mais tort lorsqu’il attaque au panzer, hors de tout bon sens, singeant Le Pen et ses outrances frileuses de repli. Les vocifération des années 30 submergent la raison : est-ce le signe que les candidats d’aujourd’hui n’ont rien de rationnel à dire ? Va-t-on tout droit vers les mêmes effets qu’en 1933-1939 ?

Ils ont voilé Voltaire jusqu’aux pieds comme une fatma sous burqa, les politiciens honteux de Paris, au musée du Louvre… (photo ci-dessus prise par moi en janvier 2012). Depuis combien d’années déjà ? Fin 2005 ! Une vidéo publiée par moi en février 2006 en témoigne : Voltaire a été voilé sous Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur. Il le reste en 2012, sous Nicolas Sarkozy président. Mais tout le monde s’en fout : y aurait-il des « civilisations » plus égales que d’autres pour les bobos branchés ? En avril 2005, Voltaire n’était pas encore voilé… (photo ci-dessous prise par moi en avril 2005). Pourquoi le reste-t-il aujourd’hui ? Pourquoi les « socialistes-anti-racistes » Delanoë/Hollande ne disent-ils rien sur le sujet ? Pourquoi Mélenchon-le-laïc passe-t-il sous silence ce fait sous nos yeux ?

Or, déclare Michelet : « Grande leçon pour les politiques, et qui doit les faire songer ! Qu’ils prennent garde à Voltaire ! Cet homme-là ressuscite quand on y pense le moins. Robespierre s’en est mal trouvé. Chaque fois qu’on s’appuie sur Tartufe, ou qu’on veut s’y appuyer, Voltaire est là qui vous regarde » (1-302). Que les intolérants théoriciens du parti socialiste, ou les sectaires écolos en appendice, prennent garde à « ces trois vainqueurs de Tartufe » qui forment la pensée intime du peuple français. « Rabelais-Molière-Voltaire, est sous la variété infinie de ses formes vives et légères, le fond même de ce peuple. Comment ? Par sa haine du faux, des vaines subtilités, des abstractions dangereuses, des scolastiques meurtrières ; et puis par son amour du vrai, du positif et du réel, par son sincère attachement à la plus certaine des réalités, la vie, par sa touchante religion pour la pauvre vie humaine, si précieuse et si prodiguées… Par son bon cœur et son bon sens, il est profondément le peuple. »

Si le début de la phrase ne s’applique que trop à la gauche intello-intégriste d’aujourd’hui, la seconde s’adresse directement à Nicolas Sarkozy (on n’ose dire l’UMP tant ce parti godillot se veut uni derrière un « chef » qui le tire à sa gloire plus qu’il ne le représente…).

Les Français ont du bon sens : ils ne croient ni les écolos qui veulent arrêter toutes les centrales nucléaires en quelques années, ni l’impôt inquisitoire à 75% (+ CSG, + ISF, + impôt sur les successions) de ceux qui gagnent. Ce sont moins « les riches » qui les préoccupent que le symbole politique qui consiste à confisquer le succès dès qu’il atteint un montant arbitrairement fixé par des fonctionnaires qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit par eux-mêmes. Si, encore, cela ne touchait que les gains de finance, issus de prises de risque d’une fortune héritée : mais non ! N’importe quel créateur d’entreprise réfléchira à deux fois avant d’entreprendre désormais en France. Les footeux eux-mêmes s’en émeuvent; les écrivains à succès votent avec leurs pieds. Assurer le pain au peuple, certes il est content, mais qu’on le prive de jeux et c’est la révolution qui gronde !

Les Français ont aussi bon cœur ; ils croient en la vie, en tout ce qui est positif. Ce pourquoi ils font tant d’enfants en privé alors qu’ils disent leur déprime en public aux sondeurs. Qu’un candidat de droite les prive du positif, ils s’empresseront de voter ailleurs. Conserver est utile, si cela doit servir la vie, l’avenir : oui au durable, au bio, à l’économie d’énergie et de matières. Mais conserver est nuisible quand il s’agit de « principes » : non aux privations, aux restrictions, à la discipline haineuse de ces nouveaux curés prêcheurs de croisade anti-industrie. Oui à l’éducation, à la formation professionnelle, aux aides pour retrouver un emploi ; non à la profitation privilégiée des trois mois et demi de vacances, à l’élitisme matheux méprisant qui laisse une grosse part de jeunes sans aucun diplôme, non aux petits arrangement entre syndicats à la comptabilité opaque pour se partager la manne des taxes en formation permanente et la gestion des caisses de SS ou d’Unedic, non aux filiales ingérées de l’État où le gaspillage et le népotisme syndical sont la règle (EDF, SNCF, RATP, SNCM…). Que propose Sarkozy pour l’industrie ? Que propose Hollande pour l’école ? Que proposent-ils pour réformer l’État, à part encore et toujours augmenter les impôts ? « Amour du vrai, du positif et du réel », « sincère attachement à la vie » : où est-ce donc dans la posture de droite ?

Pan sur la droite et pan sur la gauche d’aujourd’hui ! Données par Michelet, ces baffes sont salutaires dans cette campagne qui invective pour mieux cacher sous le tapis les poussières qui gênent : « Si nous voulons fermer la porte à l’avenir, étouffer les forces inventives, écoutons les endormeurs politiques ou religieux ; les uns qui cherchent la vie aux catacombes de Rome – les autres qui proposent pour modèle à la liberté la tyrannie de la Terreur » (1-609). Ni Le Pen, ni Mélenchon, ni leurs pâles épigones Sarkozy ou Hollande quand ils n’ont rien à dire sur leur programme… Il faut relire l’historien Michelet plutôt que les tracts électoraux des histrions.

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Cimetière de Noratous, lac Sevan et monastère

Ce matin Tigran et son frère ont amenés les fils avec le petit-déjeuner. Il y a de la brioche dorée faite maison. Les kids sont intimidés, 7 et 11 ans, curieux des étrangers. Dommage que nous ne puissions communiquer, il faudrait au moins parler russe. Nous pourrions répondre à leur avidité de connaître.

Le bus nous mène, une fois pliées les tentes, au cimetière du Noratous. C’est un immense cimetière au-dessus du village du même nom, à 1934 m d’altitude, dont les tombes datent du début du christianisme. Noratous, propriété des princes Zakarian, était le centre administratif de la province Tsemak jusqu’au 19ème siècle.

Notre guide arménienne nous apprend à distinguer les siècles en fonction du décor des khatchkars, il y en plus de 800. L’usage est issu de traditions païennes et les premiers étaient probablement en bois. Le IXe siècle voit une simple croix sur pierre brute, puis la pierre est taillée en rectangle avec un bourrelet avançant orienté vers l’ouest et la croix mieux décorée. La croix est doublée au XIe par l’arbre de vie. Le soleil au XIIIe siècle s’introduit sous la croix et sous l’arbre de vie en un cercle où s’entrelacent des lignes. Au XIVe siècle, certaines pierres sont en olivine, vaguement cristallisés et vert pâle. La couleur verte est donnée par le sulfate de magnésie et de fer. Pourquoi le bourrelet de tête de la pierre est-il orienté à l’ouest ? Parce que si le monde naît avec le soleil à l’est, le Christ sauveur, à la fin des temps, est réputé venir des ténèbres, donc de l’ouest. Le bourrelet est comme une inclinaison de la pierre vers le Sauveur, en signe de respect.

La pierre tombale Guéghama est en forme de berceau. Elle est très sculptée de croix et d’arbre de vie. Sur sa face nord un cavalier et un servant qui tient la bride du cheval, un ange survole le couple. A leur gauche sont taillés une rosette (symbole d’éternité), un pot à vin et un four circulaire à cuire le pain arménien. Un musicien assis joue d’un instrument à cordes à côté d’un cercle solaire. La pierre tombale a été érigée en l’honneur de Khatchatour qui avait approvisionné le village en eau au XVIIe siècle. Une autre pierre montre un paysan labourant avec une charrue.

Les tombes modernes, laïques ou communistes, préfèrent le portrait photo du mort gravé sur le marbre, ou encore un buste en bas-relief, à la soviétique.

Au café qui vend des souvenirs et où nous prenons une mouture « à la turque » (qu’on préfère appeler en Arménie « café oriental »), un grisonnant de Lyon nous entreprend en français. Il vit là-bas mais est né en Arménie. Ses grands-parents ont émigré en France mais ses parents sont revenus pour construire le communisme… « Les cons ! », nous dit-il, sincère. Ils ont pu heureusement revenir en France parce qu’ils étaient français.

Notre guide arménienne nous lit dans le bus quelques contes arméniens en français. Il s’agit du bon sens populaire dans les situations inédites.

Voici que nous longeons les rives du lac Sevan. C’est un gigantesque lac salé, 1400 km², presqu’une mer. Lyriques, les nationaux l’appellent « la perle d’Arménie », morceau tombé du ciel.

Nous visitons sa presqu’île aux deux églises, endroit très touristique où se massent les cars d’étrangers et les voitures des Arméniens. Il faut dire que les rives sont balnéaires, une petite côte d’Azur où l’on lézarde au soleil avant d’aller dans l’eau, puis de prendre un verre sous les parasols. Les gens y sont bronzés, se départant de la frilosité paysanne. Gamins et jeunes n’hésitent pas à se promener sans chemise, avec la hardiesse de l’habitude. L’un d’eux, douze ans, s’étire comme un chat sur la pierre chaude du parapet bordant l’église côté lac, frottant sa peau caramel sur la rugosité du basalte. Il est heureux au soleil, le corps libre, bien dans sa peau.

Le monastère Sévanavank (vank voulant dire monastère), s’élève à peut-être 200 m au-dessus du niveau du lac. Il offre une vaste perspective jusque sur l’autre rive et les montagnes au loin. Tout se fond progressivement dans un pastel qui se mêle avec le ciel.

Le lieu est un endroit inspiré, ce qui ne fait pas peu pour sa réputation. Il a été l’un des premiers sites à adopter le christianisme à la suite de la conversion du roi Tiridate le Grand. On dit que saint Grigor éleva les deux premières églises du Sévanavank. L’église des saints Apôtres (Arakélots), date du IXe siècle élevée par la princesse Mariam, fille du roi Achote I Bagratouni. La seconde église est dédiée à saint Jean-Baptiste (Karapèt). La troisième à la Sainte-Mère de Dieu (Astvatsatsine) n’existe plus.

Un groupe de handicapés est amené par ses moniteurs pour aller mettre un cierge de cire jaune dans l’église. Des jeunes, garçons et filles, se prennent en photo sur le parapet, des gamins en groupes de vacances, des familles avec grand-mère et petits enfants. La tradition est transmise ici, même si cela se fait dans une sorte de kermesse. Nous ne sommes pas chez Disney car tout est authentique et il ne s’agit pas de jouer mais de révérer. Mais nous ne sommes pas non plus à Lourdes car la révérence est plus de tradition que de croyance aveugle.

Monter les degrés jusqu’à l’esplanade du monastère, faire le tour des bâtiments, pénétrer dans l’église pour y acheter plusieurs cierges, les allumer en l’honneur de proches au loin ou malades, s’asseoir sur le muret chauffé de soleil pour contempler le lac, redescendre pour déjeuner au restaurant du parking, ou acheter un souvenir avant d’aller pique-niquer sur la plage, voilà qui est un rite social plutôt qu’un acte de foi.

Mais je préfère ce christianisme-là, intégré dans l’existence, au fanatisme des illettrés brutaux qui détruisaient tout ce qui choquait leurs croyances dans les premiers temps chrétiens. Mais oui, nous avons eu nos talibans et ils n’avaient rien à envier aux afghano-pakistanais actuels, l’étude de Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle nous le rappelle (1996, Tempus Perrin 2011) !

Dans l’église, un Christ orant a l’air mongol sur une stèle du XIVe siècle. Peut-être est-ce pour que les invasions mongoles ne la détruisent pas, reconnaissant sur l’image l’un des siens ? De fait, la stèle a subsisté. Beaux visages rêveurs de la jeunesse qui allume des cierges. La lumière douce et chaude allège leurs traits.

Nous déjeunons à une longue table réservée sous les velums du parking. Un groupe d’Italiens encore plus grand que le nôtre déjeune une table plus loin. Il y a des Allemands, des Arméniens en famille, et même nos Tchèques. Nous avons revu le couple et son Stefan de 9 ans, bob blanc et la tête et tee-shirt orange sur le dos. Outre les salades de légumes cuits ou crus, les olives et le fromage, nous est servi un lavaret du lac, poisson coupé en tronçons grillés sur la braise. Le four et le barbecue semblent les façons de cuisiner majeures ici. Les frites, cuisinées pour faire international, sont trop grasses ; il ne doit pas y avoir deux bains de friture et une température trop basse.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog

Évidemment les démagos ont voté la « loi sur le génocide » arménien, comme si les histrions étaient capables de juger souverainement d’un fait historique. Ils ne sont qu’à la pêche aux voix, dans la plus pure illusion. Étant pour la liberté, je ne voterai pas pour les partisans du politiquement correct – qu’ils le sachent. Un bon commentaire sur le blog de Nicolas.

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Alexander Kent, En vaillant équipage

Vingt ans et déjà quatrième lieutenant sur un vaisseau du Roi : Richard Bolitho franchit les grades à toute allure en fonction des engagements de guerre, des pertes au combat et de sa propre audace. Il se retrouve à la fin capitaine, commandant un brick de prise. Il est aimé des hommes, discipliné et compétent. Il n’en faut pas plus pour être reconnu, même tout jeune, dans la marine anglaise. Cette capacité à reconnaître que la valeur n’attend pas le nombre des années fait sans aucun doute la force de toute société. Napoléon reprendra l’idée à son compte, avec les succès qu’on sait. De même la Résistance prouvera une fois de plus ce qu’il en est. Depuis, les Français, confits en rentes et statuts, se sont empressés d’oublier…

Nous sommes en ce roman en 1777 et les vaisseaux de haut rang de Sa Majesté tentent de conserver à la Couronne les colonies américaines que les Insurgents – ces « paysans » – veulent émanciper. La guerre fait rage sur terre mais aussi sur la mer où les corsaires américains harcèlent les bâtiments de commerce et traitent en contrebande de la poudre et des armes avec les Français. Car le bon roi Louis XVI soutenait au-dehors cette révolution qu’il ne voudra pas au-dedans. L’auteur le reconnaît, les Français construisent alors de bons bateaux et ils sont bien commandés. On peut être ennemi et néanmoins fair play.

Commander un navire, d’ailleurs, n’est pas une sinécure, obéir non plus. L’entraînement à la discipline commence très tôt, vers 12 ans – pour les mousses comme pour les officiers. Manœuvrer un tel monstre de toiles et ses quelques centaines d’hommes exige une seule tête et une hiérarchie établie. La voile ne pardonne pas : il faut décider dans l’instant et agir vite. D’où ce sadisme d’apparence, le respect exigé des matelots pour les officiers, le fouet donné pour tout manque, et ces gamins envoyés méditer là-haut, dans les enfléchures.

D’où, en réalité, cette vertu de l’exemple, qui agit bien mieux et bien plus fort que toute punition. Le capitaine se doit de rester de marbre et de savoir où il va ; les lieutenants se doivent de comprendre sur l’instant et de donner les ordres qu’il faut ; les aspirants se doivent d’imiter leurs aînés et de rester dignes toujours devant leurs hommes.

Tous ne sont pas élus et la tempête comme la bataille révèlent parfois le manque de caractère ou de maîtrise de soi qui empêcheront à jamais d’exercer un commandement. Le roman met en scène, autour de Bolitho, deux aspirants par contraste. Le premier, Quinn, 16 ans, fils de négociant de Londres, n’est pas fait pour commander et combattre, il perd tous ses moyens, paralysé de terreur, même s’il connaît parfois quelques sursauts de courage et d’honneur.

Le second, Couzens, 13 ans, n’en est que plus émouvant. Terrorisé lui aussi par le fracas de la bataille, il se choisit un modèle qu’il suit aveuglément, avec courage. Ce modèle est naturellement Richard Bolitho, de 8 ans son aîné, qui lui est comme un grand frère et qui, attentionné à tous ses hommes, l’encourage et le protège. Couzens le suit partout et fonce comme un petit taureau. Même sans savoir nager, il s’accroche à tout espar et renaît – tout nu mais très digne – sous les vivats de l’équipage et les compliments du capitaine. Bolitho lui aussi, au même âge, « avait jeté son dévolu sur un officier qui était devenu son idole, un lieutenant qui ne s’était sans doute jamais rendu compte de rien et pour qui il n’était même pas un être humain. Mais Bolitho se souvenait encore de lui comme au premier jour. C’était un officier qui ne perdait jamais son calme sans raison, qui ne cherchait jamais à se décharger sur autrui quand il venait de se faire sermonner par le capitaine. » p.15

Il y a beaucoup de bagarres, de coups de main, de ruses et d’action, dans ce monde d’hommes. Mais l’aventure est l’aventure et le récit tient en haleine tout lecteur qui aime la mer, la voile et le courage. L’observation des êtres humains est d’une grande importance sur ces étroits territoires de bois où le capitaine est le roi et le juge. Cette lecture d’action et d’éducation humaine revigore – et donne des leçons à notre temps.

Alexander Kent, En vaillant équipage, 1977, Phébus Libretto 2006, 315 pages, €9.40

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

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Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes

Le gendarme Lituma de ‘Qui a tué Palomino Molero’ est devenu brigadier et a été muté à Naccos, un campement minier qui ouvre une route dans les Andes. Cette partie du Pérou est inhospitalière, dangereuse car froide, escarpée et sujette aux avalanches. Elle est peuplée d’Indiens tristes et, dans les années 1980, est le repaire des maoïstes du Sentier lumineux.

Leur menace est omniprésente et opère comme l’orage qui gronde toujours sur les sommets. Parfois la tempête crève et ce sont alors une douzaine ou une cinquantaine de miliciens armés, murés dans leur idéologie rudimentaire, qui viennent demander des comptes au peuple du nom du Peuple. Ils n’écoutent rien, accomplissant seulement le rituel des manuels : question, jugement, exécution. Ils sont hors du monde, dans une croisade des enfants dont ils ont la foi candide et la simplicité d’esprit. Les meneurs (ou les meneuses) leur disent où il faut aller et ce qu’il faut faire. Ils se laissent embrigader avec bonheur dans le groupe fusionnel, aveugles à toute humanité (et même aux animaux), au nom d’une Révolution dont ils n’ont qu’une très vague idée.

C’est l’occasion, pour l’auteur, d’explorer un peu plus ce Pérou dont il s’est fait le chantre. Il y a ces villages perdus dans la montagne, subsistant de maigres cultures arrachées aux cailloux (patate, quinoa et maïs), d’élevage (vigognes et cochons d’inde). Il y a ces notables qui sont les cadres de la société : curé, notaire, juge, policier, instituteur, maire. Il y a ces marchands ambulants qui achètent le Pisco (un alcool fort) sur la côte et l’échangent dans la montagne pour du maïs ou de l’artisanat. Il y a ces ouvriers, encadrés par des contremaîtres et guidés par des ingénieurs, qui creusent des mines, refont les routes. Outre le curé, définitivement fermé aux ouailles, le bistrotier et le policier local, à ras de terre, sont les observateurs et les confesseurs des paysans.

Lituma et Tomás sont policiers, seuls dans une cabane qui fait office de poste. L’aîné fait raconter au plus jeune ses amours et les fantasmes permettent de passer le temps. La vie serait fade ou la tentation de se venger sur les autres cruelle, si les rêves ne venaient pas interférer. Tomás a été amoureux d’une Mercedes (une femme, pas une voiture). Elle était un peu pute mais très indépendante, il l’a délivrée d’un caïd qui la battait (et la payait). Elle n’aime personne et a quitté bien vite le jeune homme, mais… qui sait, le destin réserve bien des surprises.

Vargas Llosa aime à conter ces tours du destin.

Côté sombre, on croit avoir bonne conscience et faire ce qu’il faut mais voilà que des paysans illettrés, illuminés de marxisme mystique, décident de vous massacrer à coup de pierres (les balles sont trop précieuses pour les gaspiller). C’est ce qui arrive à un couple de trentenaires français – évidemment de gauche, évidemment profs – qui croyaient naïvement que leur idéal révolutionnaire et leurs bonnes intentions pour la cause les protégeraient des maoïstes péruviens. Ils le payent de leur vie.

Côté clair, on croit avoir perdu à jamais le grand amour de sa vie (et quatre mille dollars avec) et puis… arrive ce qui doit arriver. Je ne vous le dit pas mais ça fait chaud, et pas seulement au cœur.

A la palette des personnages, il faut ajouter ces Andes emplies d’apus, divinités des lieux qui sont sur les sommets, dans les trous et les sources. La montagne est un personnage à part entière, une sorte de dieu intangible, qui ne reste pas immobile. Elle réclame sa part de chair humaine et déclenche ses colères quand elle veut. Ou bien se laisse contempler dans sa beauté glacée : « il remarqua le splendide croissant de lune et les étoiles qui éclairaient toujours aussi nettement, dans un ciel sans nuage, le front déchiqueté des Andes ». C’est la phrase qui termine le livre et donne la clé. L’humain est bien petit dans l’énormité naturelle.

L’histoire, car il y a une histoire, est celle de trois disparitions : celle d’un albinos, d’un muet et d’un traître. Nul n’échappe aux forces supérieures : elles sont ici les malformations génétiques, la persécution des hommes et l’origine de classe. Seuls Lituma le brigadier humaniste, son adjoint plein de rêve et le couple étrange des bistrotiers, parviennent à chevaucher en partie le destin. Parce qu’ils ne sont pas impliqués comme les autres dans la société : ils ne possèdent rien, délivrent la justice ou donnent de la joie.

Ce n’est pas un hasard si le patron du troquet, ex baladin, se nomme Dionisio et sa femme Adriana. Le Dionysos de la mythologie, fils adultérin de Zeus, a épousé Ariane à Naxos et protège le théâtre tout en suscitant de grandes fêtes où le vin fait délirer les bacchantes. Dans les Andes, Dionisio et Adriana enivrent et font danser les hommes pour qu’ils se lâchent. Vivre, c’est quitter un moment le sérieux de l’existence, le travail, les patrons, l’absence de femmes, les tueurs illuminés et les avalanches de la montagne. Faire délirer est la soupape qui permet aux gens de survivre. Parfois au prix de sacrifices aux divinités et de boucs émissaires, mais c’est une autre histoire. Lituma, homme de la côte, la découvrira peu à peu.

Pour qui est allé errer sur les pentes ardues des Andes, aspirant l’air raréfié et subissant les ardeurs du soleil le jour et celles du froid glacial la nuit, rencontrant ces Indiens fermés que rien ne vient jamais dérider et ces gens des plaines perdus là pour un travail qui permet à peine de survivre, ce roman de Vargas Llosa parlera. Pour les autres, il dira la beauté et la brutalité d’un coin de cette terre, dans la queue de l’Amérique. Et si la littérature est de raconter une histoire en faisant vivre des personnages auxquels on croit, alors en voici de la grande.

Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes (Lituma en los Andes), 1993, Folio, 1998, 358 pages, 6.93€

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Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

La version française récente est traduite de la version abrégée par Denis Kelly en 2002 des six volumes des Mémoires de Churchill. Ils forment déjà un plat consistant pour le lecteur, plus d’un demi-siècle après les faits. D’autant que Winston est un écrivain, il aime écrire, il aime les effets littéraires, il aime se mettre en scène dans l’Histoire. Une sorte de général De Gaulle anglais, auteur-interprète, sauf qu’il n’appartient pas à une nation vaincue mais à celle qui a résisté la première aux avances nazies, l’une des trois nations à avoir gagné la Seconde guerre mondiale.

Comme De Gaulle, c’est en étant chassé du pouvoir fin 1945 par la démocratie qu’il avait maintenue malgré vents et marées, qu’il a eu le loisir d’écrire la chronique des événements tout en sculptant sa statue. Sauf que De Gaulle travaille seul alors que Churchill aime s’entourer de collaborateurs qui lui fournissent la documentation, lui rafraîchissent la mémoire, à qui il dicte debout en marchant, parfois à peine sorti du bain !

Il est curieux que les éditions Gallimard n’aient pas cru bon jusqu’à aujourd’hui de faire une place à Winston Churchill dans leur monument de la Pléiade. Ils y ont bien mis des auteurs mineurs comme Marguerite Duras. Mais il est vrai que Simone de Beauvoir, bien plus talentueuse, n’a pas eu cet honneur, et qu’il a fallu bien des décennies avant que Charles de Gaulle y parvienne… Rappelons-nous aussi que l’attitude de l’éditeur a été ambigüe pendant l’Occupation et que des restes d’anglophobie ringarde peuvent expliquer que le Prix Nobel de littérature 1953 « pour sa maîtrise de la description historique et biographique » et « pour la défense des valeurs humaines » soit volontairement ignoré.

Dommage pour Gallimard… Winston Churchill se lit bien, élevé aux classiques, lyrique latin quand il le faut et pragmatique précis lorsque cela est utile. Il passe nombre de faits sous silence, évoque longuement Hiroshima et ne dit rien du bombardement de Dresde. Mais le style est éblouissant, cadencé comme Gibbon sur la chute de l’empire romain, humoristique à de nombreuses reprises et tragique comme Shakespeare. Car Winston Churchill est un acteur de la grande histoire. Seul à maintenir l’honneur démocratique en 1940, il a été appelé par les Soviétiques The British Bulldog car il n’a jamais lâché sa proie.

Cela ne va pas sans défauts : un certain dilettantisme à négliger les rapports préparatoires aux conférences puis à se lancer dans des improvisations catastrophiques, l’ignorance de la mentalité américaine portée au juridisme, une incompréhension de Staline jusqu’aux derniers mois de la guerre – ce qui est de la dernière naïveté face au dictateur sans scrupules.

Mais cela ne va pas aussi sans qualités : l’intuition militaire que la guerre sous-marine est vitale, que tout débarquement exige des péniches adaptées qu’il faut concevoir et construire bien avant, que la maîtrise de l’espace aérien permet tout, que la guerre classique n’est pas efficace sans forces spéciales. Il lance le Special Operations Executive (SOE) pour opérer des sabotages en territoires occupés, des Commandos qui deviennent un modèle dans toutes les armées jusqu’à aujourd’hui.

Le premier tome est sans conteste le plus vivant car la guerre est principalement européenne et Winston Churchill la supporte seul jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis. Le second tome brasse le monde et est cousu d’informations de seconde main car Churchill n’a ni tout vu ni participé à tout, bien qu’il voyageât beaucoup. Les États-Unis avaient conçu un superbe hydravion à long rayon d’action, le Skymaster, dont Churchill a supplié d’avoir un exemplaire. C’était plus sûr que les croiseurs pour échapper aux sous-marins et beaucoup plus rapide pour sauter jusqu’au Caire, à Washington, à Moscou, à Téhéran ou à Yalta…

Un lecteur français cherche ce que le vieux lion a dit de son pays. Il y lit la futilité française, le déni des gouvernants devant le danger, les petites luttes politiques et l’abandon de tout honneur pour quelques vanités (Darlan), ou par fatigue biologique sous la bannière usagée du vieillard Pétain. En chaque crise ne rejoue-t-on pas le même théâtre ? Celle de l’euro ne met-elle pas en scène les mêmes minables postures ? Si rares sont et ont été les De Gaulle… Le chapitre 8 du tome 1 est même intitulé « l’agonie de la France ». Churchill constate l’éclipse de la patrie de Napoléon durant quatre ans, après son effondrement de 1939, alors qu’elle se croyait « première puissance militaire du continent ». Se croire éternel triple A serait-il le vice caché des Français ?

Le pays ne resurgit du néant que vers 1944 avec l’armée de Leclerc et la Résistance, mais dans un état de faiblesse avancé. Il y eut bien sûr le général de Gaulle dès juin 1940, accueilli et soutenu en Angleterre par Churchill et que ce dernier surnomme « le connétable de France » (I p.343). Mais combien de divisions ? La flotte française, de loin la plus importante pour continuer la guerre, n’est pas entre ses mains. Pour le reste du personnel politique en 1940, c’est une assemblée de veules notaires de province à l’esprit étroit et défaitiste, caractérisés avant tout par « la surprise et la méfiance » (I p.344). L’aigri Laval, le vaniteux Darlan, le cacochyme Pétain – quelle brochette ! Si la France a fini par obtenir des trois Grands une zone d’occupation en Allemagne et un siège au Conseil de sécurité avec droit de veto à l’ONU, c’est bien sur l’insistance obstinée de Churchill, peut soucieux de partager la cage avec l’ours après le départ d’Europe des troupes américaines. C’est plus la géopolitique fondée sur les forces démographiques en présence que la reconnaissance de qualités françaises qui ont prévalues…

Prophétique – mais en décembre 1944 seulement – la mauvaise foi « politique » de la gauche communiste sous la guerre froide. Churchill fustige à la Chambre des Communes « cette escroquerie à la démocratie, cette démocratie qui se donne un tel nom uniquement parce qu’elle est de gauche. (…) Je ne permets pas à un parti ou à un organisme de se qualifier de démocrate parce qu’il tend vers les formes les plus extrêmes de la révolution » II p.534. Avis à Mélenchon, qui reprend volontiers le ton Saint-Just et les pratiques Chavez. Tout en copiant Staline, dont la tactique consistait à lancer des accusations brutales pour déstabiliser l’interlocuteur (II p.575). Avis aussi aux bobos naïvement creux, qui croient à la démocratie « islamiste modérée » – comme si l’islamisme, qui n’est pas la religion mais son application littérale à la politique, pouvait jamais être modéré : la Vérité de Dieu, comme celle du nazisme ou du communisme, n’est-elle pas unique ? A-t-on jamais vu lapider l’adultère de façon « modérée » ? A-t-on jamais pendu le jeune homo iranien, décapité la sorcière saoudienne ou coupé la main du voleur taliban avec « modération » ?

La leçon de Churchill, par-delà son époque, est justement qu’on ne transige pas avec la Bête. La liberté n’est pas compatible avec la foi, qu’elle soit pureté raciale, communisme laïc ou une quelconque religion révélée. L’égalité n’est pas compatible avec les règles d’un Livre, qu’il soit Bible, Coran, Manifeste du parti, Mon combat ou autres Petits livres rouge ou vert. La fraternité ne saurait surgir que dans le respect des différences, qui se conjuguent pour un même idéal de vie commune pacifique. Ce pourquoi Churchill, vieux royaliste britannique, a tout fait pour vaincre le nazisme qui était aux antipodes de ces valeurs-là. Et qu’il nous faut continuer avec les millénarismes d’aujourd’hui, qui sans cesse renaissent.

Le traducteur, François Kersaudy, est historien, enseignant à Oxford et à Paris 1, et l’auteur entre autres d’une biographie de Churchill (Le pouvoir de l’imagination) d’un De Gaulle et Churchill (La mésentente cordiale) et d’un recueil de citations du Premier britannique (Sentences, confidences, prophéties et réparties) . Il parsème de notes utiles à la lecture les affirmations du grand homme, les ramenant à leur juste et historique proportion.

Winston Churchill, Mémoires de guerre, 1948-1954, version abrégée avec épilogue 1959, traduit de l’anglais par François Kersaudy, Tallandier

tome 1 : 1919-1941, 2009, 446 pages, €27.55

tome 2 : 1941-1945, 2010, 636 pages, €28.40

Biographie wikipédique

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Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

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Réactionnaires

Article repris par Medium4You.

Qu’est-ce qu’être « réactionnaire » ? C’est celui qui réagit à une action ; en politique, celui qui est contre ce qui arrive et veut soit le rétablissement de ce qui était avant (conservatisme) soit l’établissement d’un idéal imaginé (gauchisme) ou d’un équilibre éternel (écologistes). La réaction est une action qui tend à provoquer l’effet contraire à celui qui l’occasionne. Sont donc réactionnaires tous ceux qui refusent le présent au nom d’un âge d’or, d’un ailleurs ou d’une « autre » politique.

Contrairement aux idées reçues, le terme de « réactionnaire » en politique n’est pas réservé aux conservateurs qui veulent retrouver un âge d’or (droite) ou protéger les zacquis (gauche) ; il est aussi applicable à ceux qui prônent le durable, autre nom de l’éternel. Cet âge de stabilité à (re)trouver peut être soit très ancien, soit plus récent.

  1. Ainsi, les contre-révolutionnaires n’ont jamais accepté la révolution libérale des Lumières en 1789 ; ils rêvent au retour du roi de droit divin, de la tradition établie, des féodaux.
  2. Certains écologistes remontent même plus loin, à l’époque néolithique où l’homme a cessé d’être chasseur-cueilleur respectueux de mère nature pour tenter de la maîtriser par l’élevage et la culture, bâtissant des villes pour y entasser les récoltes, créant l’État pour lever l’impôt et entreprendre de grands travaux pour dompter les fleuves, le vent, la matière.
  3. Les nostalgiques des Trente glorieuses rêvent de retrouver l’élan démographique, économique et moral des années de Gaulle, où le parti Communiste et la CGT allaient dans le même sens productiviste et progressiste.

Il y a donc des réactionnaires de droite, des réactionnaires écolos et des réactionnaires de gauche. Mais tous ont un point commun. Ils se ressemblent par leur itinéraire mental, toujours le même, obéissant à un schéma de causalité identique. La séquence commune est : refus du présent, sentiment de déclin, recherche d’un coupable, ressentiment anti-élites, désignation d’un bouc émissaire, rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur.

Extrême droite, extrême gauche et gauche écolo agissent de cette même façon. Toujours au nom du « peuple », bien sûr, à qui l’on inculque que célafôta et yaka. Selon cet archétype politique, peu importe le prétexte, le résultat sera le même. Inutile de prétexter qu’il y a « gauche » dans le titre, il s’agit là de pure idéologie, dont Marx, Nietzsche et Freud ont montré qu’elle n’est que le voile de bonne conscience sur les instincts refoulés.

Il suffit d’examiner point par point l’itinéraire de cet archétype.

1-      Refus du présent : il s’agit de montrer qu’aujourd’hui est pire qu’hier ou que l’équilibre abstrait (Dieu, l’Histoire ou Gaïa même combat). Pas difficile car rien ne va jamais comme on veut. C’est le sens du temps que de changer sans cesse. Le mouvement a deux sens, revenir à l’avant ou anticiper l’après – mais il s’agit, à droite comme à gauche, de quitter ce mouvement pour établir une éternité. De quitter l’histoire qui se fait pour fonder un équilibre perpétuel indépendant des hommes.

  1. L’extrême droite veut retrouver un âge d’or où la culture ne remettait pas en cause la nature, où tout était « naturel » : l’identité, l’état social, la hiérarchie du pouvoir, la croyance, les mœurs.
  2. L’extrême gauche veut retrouver une époque révolue en rétablissant ce qui était alors : État jacobin, politique industrielle, crédit largement nationalisé, franc géré par le gouvernement via la Banque de France, frontières, diplomatie armée indépendante dotée de la bombe nucléaire (en bref un capitalisme monopoliste d’État).
  3. La gauche écologiste veut un avenir sur le thème de l’équilibre, toujours hors de l’histoire, par un nouveau pacte écologique pour effacer l’humain des rythmes naturels et des ressources de la nature, en devenant « renouvelable » ou « durable ». Effacer l’homme des êtres prédateurs au nom d’un « équilibre » du vivant mythique.

2-      Sentiment de déclin : non seulement ça ne va pas, mais ça va de mal en pis. Vite, jetons le bébé avec l’eau du bain ! Pour les réactionnaires, de droite, de gauche ou écolos, il n’y a rien de bon à garder du présent. La nature se dégrade comme le climat, les ressources se raréfient et sont l’objet de compétition mondiale, la population nationale est envahie d’immigrés, l’économie s’effondre à cause des émergents et de la rentabilité marchande, la devise est laissée à un lobby de technocrates apatrides asservi au capital étranger, l’emploi se délite à cause des patrons avides qui vont produire ailleurs et déclarer des bénéfices où il y a le moins d’impôts, la diplomatie et l’éducation n’ont plus « les moyens », le français recule comme langue parlée dans le monde comme le bon français dans nos banlieues. Nous sommes en décadence, rien ne va plus, c’était mieux avant ; il n’y a plus de bons produits, plus de sécurité, plus de jeunesse, plus de morale…

3-      Recherche d’un coupable : il s’agit de démontrer la causalité diabolique, souvent assimilée au libéralisme économique, laisser faire et laisser passer. La différence entre les extrêmes, droite et gauche (avec les écolos), est que la première refuse tout laisser passer au nom de l’autorité réhabilitée contre le laxisme, alors que la seconde distingue soigneusement le laisser faire économique (c’est mal) et le laisser faire des mœurs (c’est bien). Il faut y voir un écart de clientèle, les bobos sont des bourgeois acquis à la gauche qu’il s’agit de garder alors que leur pente naturelle, fonction de leur position sociale et de leur statut de richesse, les mènerait volontiers au conservatisme (si je suis heureux dans la société telle qu’elle est, pourquoi vouloir qu’elle change ?). Or le mouvement historique montre l’affinité des libertés : de la liberté d’expression à celle de voter, de la liberté de faire à celle d’être. La liberté réclame la liberté, voyez l’Iran, la Chine, l’Égypte de Moubarak… Le coupable une fois désigné, pourquoi ne se passe-t-il rien ? Parce qu’il y a Complot, évidemment ! Complot planétaire, fomenté par tous ceux qui ont intérêt à préserver leur pouvoir financier, social et moral et qui empêchent « le peuple » de réaliser ce qu’il veut.

4-      Ressentiment anti élite : qui a donc intérêt à préserver ce qui est ? Ceux qui ont actuellement le pouvoir, les élites sociales, politiques, énarques et grandes écoles, des affaires. Elles sont mondialisées, libérales, riches, urbaines, bourgeoises, parlementaires, attirées par les États-Unis et à l’aise en anglais. Vous avez là tous les ingrédients de ce « qu’il faut » haïr : la société du contrat au profit du retour à la société patriarcale, la culture de la négociation au profit de celle de l’autorité imposée, la société ouverte au profit du protectionnisme et du corporatisme, la population multiculturelle au profit de la xénophobie, le bon français et la loi française contre la presse poubelle et l’instruction à l’américaine (déferlement de franchouillardise sur l’affaire DSK), la campagne contre la ville, le terroir contre l’Europe technocrate, le jacobinisme contre les organisations internationales, le nationalisme contre le cosmopolitisme, la pureté ethnique contre le mélange métèque…

5-      Bouc émissaire : il est tout trouvé, il s’agit du capitalisme libéral anglo-saxon mené par l’Amérique selon l’éternel Complot financier qui dépossède chacun de sa terre, de ses origines, de ses pratiques ancestrales ppour tout rendre négociable et marchand. Un classique qui touche l’extrême droite comme l’extrême gauche et les écologistes, malgré les euphémismes et les dénis. Il s’agit de remettre en cause tout le mouvement de libération de l’individu depuis les démocrates Grecs jusqu’à la révolution des mœurs de mai 1968, en passant par la Renaissance (lire les classiques païens au-delà de la Bible) et les Lumières (esprit critique, égalité en droit et dignité, sortie par l’éducation des obscurantismes et contraintes). Cela au profit du collectif qui commande et exige le fusionnel. Tous les droits au collectif, aucun droit à l’individu : telle est la vulgate de ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Evidemment, le collectif, c’est eux : le parti, l’avant-garde, les spécialistes autoproclamés, la technocratie d’Etat…

L’intérêt de désigner un bouc émissaire est que le ressentiment individuel peut prendre une forme physique collective manipulée et canalisée : la violence de « la rue » est orientée vers des ennemis clairement désignés. Tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous : c’est simple à comprendre ! Tu discutes ? Tu es donc l’ennemi, le Diable, le sous-humain, le malade. J’ai le droit moral de te haïr, le droit juridique de t’accuser de n’importe quoi, le droit médical de te faire soigner malgré toi dans des camps spécialisés de rééducation, le droit physique de te taper dessus (et plus si crise politique comme sous Hitler, Staline, Castro, Pol Pot ou Milosevic).

6-      Rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur : à cette anarchie apparente des intérêts particuliers qui semble faire de la société une jungle, le remède refuge est l’État national et social. Il s’agit de la nostalgie de la monarchie, état « organique » où tout le monde est à sa place selon l’ordre divin ou « naturel », ou de l’Etat « intrument de la lutte des classes » pour retrouver l’équilibre de la société d’avant les classes, l’état définitif de la fin de l’Histoire, ou encore de l’empeinte humaine minimum dans l’état de Nature. C’est une constante des programmes de gauche comme de droite extrêmes que ce social nationalisme (ou national socialisme) dans un seul pays. Repli sur soi, sur ses origines, ses traditions, son « modèle social », ses frontières. Contre l’étranger, les traités négociés, les classes privilégiées, les lobbies, vive le peuple sain, rural et premier ! Local contre global : la terre seule ne ment pas, bon sang ne saurait mentir, vox populi vox dei.

  1. Pourquoi l’État ? Parce qu’il est réputé au-dessus des classes et des partis, des intérêts personnels – même s’il est manipulé par une caste étroite au nom du « peuple ». Parce que seules les frontières définissent le domaine d’intervention d’un État.
  2. Pourquoi un sauveur ? Parce que nul groupe ne peut seul être le maître en démocratie, enclin plutôt à négocier, à faire de la petite « politique ». « Yaka imposer car célafôta l’élite établie », est le slogan populiste.
  3. Pourquoi populiste ? Parce que le populaire est toujours en retard d’une génération sur les mœurs – depuis tous temps. Resté autoritaire malgré 1968, patriarcal machiste malgré le droit de vote de 1945 et l’égalité dans le mariage 1975, partisan des solutions de force malgré l’éducation (nationale).

Toute époque de crise engendre ressentiment social et repli sur soi, crispation et intolérance. Malgré l’écart affiché des idéologies, le schéma de réponse politique est le même : il s’agit d’arrêter le temps, de trouver l’équilibre qui rendra immobile le système. Il s’agit là d’un rituel archétypal où peu importent les prétextes – de gauche, de droite ou écolo : l’avenir espéré est résolument réactionnaire.

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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Hommage à Jean Marie Gustave Le Clézio

Né français à Nice en 1940, anglais par son père, breton par sa mère dont la famille a émigré à l’île Maurice au 18ème siècle, éduqué dès 7 ans au Nigeria où papa est médecin de brousse, il suit des études supérieures dans l’anglaise Bristol, il fait son service militaire en Thaïlande et vit en partie au Mexique après avoir beaucoup erré. Jean Marie Gustave Le Clézio est un écrivain du monde ; il écrit en français mais n’appartient pas à la littérature française.

Le «beau style » ne l’intéresse pas, lui qui écrit avec 3000 mots denses. La comédie sociale ne l’intéresse pas, lui qui préfère les sauvages et les enfants. L’ironie des bons mots et la satire des mœurs ne l’intéresse pas, lui qui fait face à la nature, aux éléments, à tout ce qu’il y a de brut sur la terre.

Sensible, nomade et libertaire sont peut-être les trois caractéristiques qui sont les siennes. Elles sont les miennes aussi, ce pourquoi je me suis toujours senti proche de lui. Il n’aime pas les classifications qui figent, les administrations qui rendent anonymes, les frontières qui contraignent. Il est « enfant du monde » comme cette collection des éditions Nathan des années 1960 (animée par Dominique Darbois), rêvant d’ailleurs et d’humanité que j’aimais tant, enfant.

Sensible, sensitif, il se laisse envahir par les éléments, la lumière, le froid, le vent, la mer. Cela va jusqu’à la sensualité qui est harmonie avec l’entour. Jon, adonaissant islandais, se roule tout nu sur la mousse couverte de rosée dans l’une des nouvelles de Mondo. Jon ne fait plus qu’un avec la terre travaillée de laves souterraines, avec le ciel incommensurable au-dessus. A un point tel qu’il va sortir du temps et de l’espace pour rencontrer le génie du lieu, un petit garçon amical qui aime la musique. Et la nuit fut un rêve, une parenthèse entre les jours. La sensibilité, ce sont aussi les autres. Mondo, dans une autre nouvelle, est justement ce petit gars au teint cuivré et aux yeux obliques qui vient de nulle parte et ne sait pas lire, errant sur les quais de Nice, aidant les maraîchers, les bateleurs et les pêcheurs, demandant à qui lui plaît : « Voulez-vous m’adopter ? ».

Mais c’est là que la bureaucratie, la paperasserie et tous ces écrans que les sociétés mettent entre les relations humaines empêchent Mondo de s’installer quelque part. Il est le nomade par excellence, tout comme l’auteur, qui rêve en voyant partir les cargos vers une lointaine Afrique aux existences fabuleuses. Jean Marie Gustave, adulte, ira chercher auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible envers les mystères du monde (Le rêve mexicain, Trois villes). Il dira le désert (Désert), cette étendue vide et stérile, terre élémentaire, nue, domaine de tous les possibles immatériels : la relation humaine, la poésie. Il chantera l’enfermement des îles en Mélanésie (Raga), la tradition, les légendes. Ou la quête du trésor passé, au-delà des mers et du temps présent (Voyage à Rodrigues). Toujours l’ailleurs…

Tel est le fond libertaire de l’écrivain, marqué par son époque, sa famille, son éducation tout entière. Éternel voyageur, il se cherche. Explorant son enfance par les contes qu’il envoyait aux cousines, dès 7 ans ; racontant sa mère ; allant à la recherche du trésor du grand-père ; traquant cette soif de l’or des explorateurs occidentaux. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement comme « maître et possesseur de la nature ». Lui veut l’harmonie, ce pourquoi le désert est pour lui liberté et les filles du tiers-monde des initiatrices à la sagesse immémoriale (Onishta). Il croit tous les actes sans origines et tous les acteurs sans conscience.

Il rejoint ainsi la pensée tragique, cet absurde de Camus qui l’a inspiré pour Le Procès-Verbal. Sa conscience flottante s’apparente au zen et au contemplatif des Indiens mexicains ; il s’agit de se fondre dans le grand Tout, avec une attention aigue à tout ce qui survient, êtres et choses. La noblesse et la liberté ne sont pas pour lui dans la possession mais dans l’harmonie.

Cette assonance, Jean Marie Gustave la recherche par la parole. Il se veut un conteur depuis tout enfant. Ce pourquoi les mots doivent rester bruts, et les phrases ne pas séduire par leur apparence. Au-delà du langage, tout est signe. Dire ce qui est, précisément, pour bien se faire comprendre avec les mots de base, telle est cette « médecine » de l’âme que l’écrivain propose aux lecteurs d’aujourd’hui. Le roman comme remède pour guérir des interrogations existentielles : lisez Le Clézio, écrivain sans frontières, par hasard en français.

A l’heure où la rationalité scientiste vacille sur les marchés financiers, où la prédation industrielle est remise en cause par le climat, où le démocratisme droidelomiste apparaît comme un néo-colonialisme pour les pays émergents – Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel 2008 comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare.

Œuvres :

  • Le Procès-verbal, 1963
  • Le Déluge, 1966
  • Terra amata, 1967
  • L’Extase matérielle, 1967
  • Le Livre des fuites, 1969
  • La Guerre, 1970
  • Les Géants, 1973
  • Voyages de l’autre côté, 1975
  • Les Prophéties de Chilam Balam, 1976
  • L’Inconnu sur la terre, 1978
  • Mondo et autres histoires, Gallimard, 1978
  • Vers les icebergs (essai sur Henri Michaux), 1978
  • Désert, 1980
  • Trois Villes saintes, 1980
  • La Ronde et autres faits divers, 1982
  • Le Rêve mexicain, Gallimard, 1982
  • Le Chercheur d’or, 1985
  • Voyage à Rodrigues, 1986
  • Printemps et autres saisons, 1989
  • Onitsha, 1991
  • Étoile errante, 1992
  • Diego et Frida, 1993
  • La Quarantaine, 1995
  • Poisson d’or, 1996
  • La fête chantée, 1997
  • Hasard suivi de Angoli Mala, 1999
  • Fantômes dans la rue, 2000
  • Coeur brûle et autres romances, 2000
  • Révolutions, 2003,
  • L’Africain . 2004
  • Ourania, 2006,
  • Raga approche du continent invisible, 2006
  • Ballaciner, 2007
  • Ritournelle de la faim, 2008

Une belle biographie sur une page perso

Une bio-bibliographie comprenant des articles

L’Association des lecteurs de JMG Le Clézio

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Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent

Le capitaine Liddell Hart, anglais né en 1895, est un expert en stratégie. Il n’aime pas Clausewitz mais préfère l’approche oblique de Napoléon à Austerlitz. Après la victoire de 1945, il passe son temps à interroger les généraux allemands incarcérés pour comprendre « de l’autre côté de la colline » comment on s’y est pris. Cela donne un livre intéressant, écrit de façon directe et sans jargon. Il se lit très bien et l’on en ressort avec quelques idées neuves.

Pour lui, Hitler a à la fois gagné les premières batailles et perdu la guerre. Tout est de son fait. Intuitif et amateur de livres tactiques, Hitler était passé maître dans l’audace et les effets de surprise. D’où le succès de l’invasion de la Pologne comme de l’URSS, le succès de la percée des Ardennes comme de la contre-offensive de 1944. Mais Hitler n’était pas stratège, méfiant et trop sûr de lui. Commandant en chambre, il ne connaissait pas le terrain ; soupçonneux envers les généraux et un brin paranoïaque, lui qui n’était que caporal, il préférait écouter les jeunes colonels, les fanatiques nazis, tous ceux qui faisaient échos à ce qu’il pensait. D’où ces fulgurances dans l’action vers l’avant et cette répugnance à toute retraite tactique pour consolider les positions. Il a donc gagné vite et perdu le long terme.

Pour Liddell Hart, les généraux allemands étaient les meilleurs professionnels de leur temps ; Hitler a su pousser les plus ardents au nom de la volonté, mais n’a pas su voir les réalités matérielles alors que le temps passait et que les divisions étaient usées. La volonté est nécessaire, mais si la raison froide ne vient pas l’épauler, elle s’efforce en vain. La défense élastique aurait mieux réussi en Russie comme en France, lors des offensives alliées, que la résistance à tout prix. Il y a des obstinations absurdes.

Mais il y a des intuitions fulgurantes de la modernité. Comme ce combiné des panzers et des avions en piqué, idée de Seekt réalisée par Guderian, qui fit merveille en France en mai 1940. L’erreur stratégique de Gamelin fut d’avoir placé les meilleurs éléments de l’armée française en Belgique, croyant à tort que la ligne Maginot interdirait toute action allemande sur le flanc. Le déni de mécanique a disséminé les blindés français dans des unités d’infanterie au lieu de les grouper en divisions. L’absence de réserves a empêché toute contre-attaque de flanc. C’est en revanche le refus d’Hitler de choisir de viser Moscou plutôt que de se disperser entre Léningrad et Stalingrad, qui a coûté la victoire en URSS.

Contrairement à la légende complaisante des vainqueurs, ce ne sont pas les réflexions sur les blindés du général de Gaulle qui ont attiré l’attention des Allemands avant la guerre sur les nouvelles tactiques, mais les expériences de la première brigade de chars britanniques créée dès 1931. Liddell Hart interroge le général allemand von Thoma : « Je lui demandais si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle, comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut : « Non, nous n’y prêtâmes pas grande attention, car nous le trouvions plutôt ‘extravagant’. Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques » p.151. Mais dès 1943 la Résistance française, une fois unifiée grâce à de Gaulle, devint un instrument important de la victoire des Alliés (p.456).

La bravoure des combattants a été mal servie par des chefs sclérosés et sans volonté. Le général allemand Blumentritt déclare à l’auteur : « Durant la campagne de 1940, les Français combattirent bravement, mais ce n’étaient plus ceux de 1914-18, ceux de Verdun et de la Somme. (…) Nous avions une aviation plus forte et des chars plus modernes que les Français. Nos chars étaient surtout plus mobiles, plus rapides, supérieurs dans les corps à corps. (…) Les Français (…) ni leur commandement ni leurs liaison radio n’étaient à la page » p.253. Les Russes ont eu, en revanche, d’excellents chars, robustes, simples à réparer et rapides. Un peu sous-armés au début mais le char Staline était « le meilleur de son temps », plus rapide que le Tigre.

Au total, voici un livre sur la période qui se dévore facilement et qui apprend comment le commandement allemand a vécu la guerre, entre le terrain et les lubies du dictateur. Beaucoup de noms nous sont presque inconnus, ignorés des manuels scolaires : Seeckt, von Brauchitsch, Runstedt, Warlimont, von Thoma… Rommel est remis à sa juste place, héros médiatique de la propagande mais guère instruit. Qui s’intéresse au sujet hors de l’hagiographie habituelle lira cette synthèse de témoignages qui a mis des décennies à être enfin traduite en français !

Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent (The Other Side of the Hill), 1948, Prrin poche Tempus mars 2011, 552 pages + 4 cartes, €9.50

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Démagogie sur l’Europe

Article repris par Medium4You.

Le cas grec est symptomatique de la cacophonie européenne. Il n’y a pas de pilote dans l’avion, pas d’avenir rêvé ni d’édifice solide. Il est loin le temps de Jacques Delors… Certains disent qu’à 27 l’Europe est ingérable, qu’à 16 (bientôt 17) la zone euro est mosaïque. Oui mais elle est une construction qui avance, pas à pas, poussée par les crises. Nous sommes en plein dedans : l’Europe va-t-elle avancer une fois encore ou éclater ? Chacun selon son tempérament verra le verre à moitié plein ou à moitié vide. Je me situe parmi les optimistes… ou plutôt parmi les réalistes : que serait le petit pays France dans le monde globalisé ? Nous ne pouvons exister qu’au travers de l’Europe, peser sur le destin du monde par le droit, la diplomatie, l’économie et la monnaie que par l’Europe. A condition que celle-ci parle d’une voix homogène, pas chacun dans son coin.

Or, sur le cas grec, chacun y va de sa tirade. Les politiciens à courte vue ne parlent qu’à leurs électeurs locaux, sans souci des nouveaux moyens de communication mondialisés. Les politiciens imbus d’eux-mêmes croient disposer de tous pouvoirs pour étrangler qui ils veulent, dont ces « marchés » dont ils font le bouc émissaire commode sans savoir qui ils sont. Les politiciens agissent comme des pantins d’un théâtre qui les dépasse, archaïque et histrion. Pendant ce temps, nul ne veut plus prêter d’argent à la Grèce, ses politiciens ayant menti pour entrer dans l’Europe, menti sur les réformes, menti à leur peuple en garantissant leurs zacquis. Ces zacquis, il faut bien reconnaître qu’ils ont été volés, fondés sur la fraude fiscale, les passe-droits, les prébendes d’État endetté. Tout cela en bénéficiant d’un euro fort à l’extérieur et d’un crédit à faible taux sous le parapluie de la Banque centrale européenne. Le reste du monde dit maintenant : « Rendez l’argent », au moins faites ce qu’il faut pour rembourser.

Le peuple grec dit « cépanou » mais les politiciens qui ont favorisé les riches. Ce à quoi on peut leur rétorquer : conservateurs et socialistes confondus, qui les a élus ? Qui les a contrôlés ? Qui a profité de l’euro fort et de la liberté de circulation des hommes et des capitaux dans l’espace européen pour travailler ailleurs, planquer ses capitaux ailleurs, investir ailleurs qu’en Grèce même ?

Les politiciens grecs disent « cépanou » mais les précédents au pouvoir, le système, les traditions, les électeurs, l’absence de contrôle européen fiable. Dommage pour eux, le système ne veut plus leur prêter à moins de 18% l’an, les traditions explosent parce qu’Internet permet de comparer avec les autres pays, les électeurs ne sont pas d’accord pour voir leur niveau de vie baisser d’un tiers brutalement et l’Europe se préoccupe enfin d’organisation et de surveillance.

Les technocrates européens disent « cépanou » mais les politiciens qui ont voulu que la Grèce entre dans l’Union européenne, Giscard en tête, et même dans l’euro, Kohl-Mitterrand en tête. Cela pour que les Français et les Allemands puissent passer leurs vacances en euro sur les plages du club Med. L’effet monnaie unique a conforté la Grèce dans sa gabegie, la technocratie de Bruxelles étant censée surveiller les finances pour la convergence. Il n’en a rien été évidemment et c’est lorsque le feu prend à la maison qu’on distingue une maison de paille d’une maison de pierre.

Les politiciens européens ne disent rien, eux qui sont élus pour cela. Ils préfèrent leur théâtre pour Gaza ou contre le nucléaire. C’est loin Gaza, c’est lointain le nucléaire. Se poser en moraliste sur le lointain est moins risqué politiquement que sur le proche grec, n’est-ce pas ? Quel courage !

Les politiciens nationaux font alors leur petite danse du ventre électorale puisque des législatives approchent en 2012 pour beaucoup de pays de la zone. Il s’agit toujours de préserver les zacquis locaux et de faire payer les autres, rien de nouveau en politique. Tant pis pour l’Europe et pour l’avenir : seul compte le pouvoir ici et maintenant ! Ce pourquoi je reste persuadé que la politique médiatique (celle d’aujourd’hui, pas celle de toujours) est un travail de mensonge et de manipulation, un théâtre où la réalité a peu de chance de s’imposer… sauf par le global.

Car le global, pour le meilleur comme pour le pire, s’impose à nous au XXIe siècle.

Le climat exige, la limitation des ressources empêche, la communication instantanée oblige, les marchés financiers prêtent ou pas. Les politiciens dans leurs petits coins ne peuvent plus dire impunément n’importe quoi : ils sont surveillés par toute la planète. Qu’ils disent « l’Allemagne paiera » et les marchés dévissent, car personne de sensé ne peut croire que les Allemands travailleurs et précis vont payer pour les je-m’en-foutistes grecs, italiens ou (un jour ?) français. Car les Français sont en déficit public depuis 35 ans, tout le monde le sait. Les Allemands aussi subissent l’euro fort et la concurrence asiatique : leur industrie s’en sort-elle si mal ? Ils travaillent même moins que les Grecs, selon une étude de Patrick Artus. Pourquoi ce qui leur est possible ne se serait-il pas pas aux Grecs ou aux Français ?

Il est facile de dire « les marchés » pour les accuser de tous les maux. Mais qui sont « les marchés » ? Ce sont les fonds de pension des retraités californiens ou hollandais, les veuves écossaises et celle de Carpentras, les réserves des collectivités locales comme la ville de Saint-Denis ou le département des Charentes, l’assurance-vie de Monsieur pour ses vieux jours, ou de Madame en réversion, faute de retraite suffisante.

Ce sont aussi « les spéculateurs », mais il y a là encore du monde très différent : les entreprises pour couvrir leurs risques de change ou de prix des matières premières, les peutizépargnangnans qui « jouent » en bourse via les trackers ou les hedge funds, les gros capitaux qui vont au plus offrant, les escrocs comme… non justement pas comme Madof, qui n’a jamais rien investi, payant les intérêts des anciens avec les capitaux des nouveaux. Quand on critique « les marchés », il faut préciser les spéculateurs à la seconde – pas les autres. Mais la démagogie se mêle à l’ignorance pour accuser en bloc : ça fait toujours bien sur les estrades.

Donc quittons l’euro, instaurons le protectionnisme, fermons les frontières aux produits à bas coûts payés par l’exploitation du peuple et de l’environnement, faisons payer les riches. C’est ce que réclament les Le Pen, Dupont-Aignan et Mélenchon, jamais à court de populisme. Nous l’avons dit plus haut, c’est facile, la politique : promettre la lune, garantir à chacun ses zacquis et faire toujours payer les autres. Tout cela en appelant au peuple, bien sûr, tous les tyrans ont toujours agi au nom du peuple qui les acclamait…

Facile à dire, difficile à faire. Car il s’agit de changer de système complètement :

  • juridiquement, diplomatiquement et militairement se retrouver tout nu sans l’Europe,
  • dévaluer brutalement le pouvoir d’achat et faire exploser la dette extérieure,
  • voir chuter nos exportations par rétorsion des pays lésés par notre protectionnisme,
  • laisser piller notre technologie par espionnage plutôt que par contrats devenus impossibles,
  • encourager la fuite des cerveaux vers des cieux plus favorables à l’innovation récompensée…

Simple : yaka interdire les exportations de capitaux et la circulation des gens, yaka nationaliser les banques, yaka créer des emplois de fonctionnaires, yaka consommer local. Certes, c’était le monde avant 1945… Les Français étaient à plus de 70% ruraux, gagnaient leur survie dans leurs champs et avec leurs bêtes, mangeaient bio et beaucoup, mourraient gros et vingt ans avant l’espérance d’aujourd’hui, ne possédaient pour épargne qu’un livret A dès la naissance (et les terres des parents) et aucun des gadgets électroniques de la modernité. On a vu comment cela s’est terminé : par une bonne guerre où le plus fort industriellement et moralement l’a emporté. Des communistes sont devenus fascistes, des socialistes ont voté les pleins pouvoirs au vieux conservateur-maréchal, des bourgeois bien français ont collaboré, le peuple a fait le gros dos, toujours en faveur de qui gagne.

Mais oui, c’étaient les années trente. Cela vous dit-il quelque chose ?

L’Europe accouche toujours dans la douleur. Malgré les démagogues histrions, focalisés sur leur seul petit pouvoir local égoïste.

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Que nous disent ‘los indignados’ ?

Les indignés espagnols initient depuis quelques semaines une façon neuve de faire de la politique : l’insurrection pacifique des non syndiqués sans-partis et au chômage. Cette jeunesse est rafraichissante, bien plus que les braillards idéologues de nos avenues pavées qui scandent du Marx ou du Guevara (sauf le mercredi et pendant les vacances) – puis s’empressent de se poser en intellos sur France Culture et dans Libération une fois leurs études passées.

Indignation : colère envers ce qui heurte la conscience morale, contre les politiciens indignes de confiance dont la légitimité apparaît imméritée. La colère n’est pas le ressentiment, elle a à voir avec la dignité et la justice, pas avec la haine sociale née de l’envie. Le ressentiment veut détruire un système, une classe et des gens haïs en faisant table rase ; la colère veut faire lever un nouvel avenir rectifié en participant à son élaboration. C’est bien la différence entre los indignados espagnols (ou la révolte arabe) – et nos intellos en herbe.

Cet écart, Victor Hugo cité par le Robert l’a démontré : « on n’est indigné que lorsqu’on a raison ». Les Français dans la rue ont des certitudes à la Hugo, le sentiment de détenir l’ultime Vérité – pas los indignados des places espagnoles. D’ailleurs les manifs parisiennes avancent, s’écoulent, cassent des vitrines en queue pour piller – pas les manifs espagnoles qui s’installent, statiques, en des lieux symboliques. Les théoriciens gauchistes ont déjà la société utopique toute prête dans leur tête, pas les pragmatiques indignés qui disent seulement ‘on est là et il faut compter avec nous’.

Carlos Paredes, entrepreneur espagnol associé d’une micro-entreprise d’informatique, explique à MyEurop pourquoi un tel mouvement spontané : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. Or, le problème, c’est qu’il y a une professionnalisation de la politique et du syndicalisme qui fait que l’intérêt des élus est de rester au pouvoir le plus longtemps possible, au détriment de l’intérêt des gens qu’ils sont censés représenter. » L’Espagne est une démocratie mais il manque des mécanismes pour empêcher que les élus mettent en place des politiques qui lèsent la majorité des citoyens.

Cette revendication d’autogestion, de non-violence et de tolérance vient de loin. Elle existe aussi en France : la Résistance, le peuple contre les élites défaillantes, Camus contre Sartre, le mouvement anti guerres coloniales et la deuxième gauche avec Mendès-France puis Michel Rocard, l’aspiration européenne sociale-démocrate de Jacques Delors. Aujourd’hui encore, les citoyens français sont attirés par le centre, les sondages le montrent. Dominique Strauss-Kahn l’a un temps incarné, mais sa chute ne profite pas aux extrêmes. Les Français en ont marre des gauchistes radicaux qui veulent tout casser pour instaurer un pouvoir centralisé à leur seul profit. Ils aspirent à la paix, à la participation, aux contrepouvoirs. Comme les autres Européens.

C’est ce qu’a bien perçu Pierre Rosanvallon avec sa démocratie participative. La contre-démocratie est composée des piliers qui surveillent, empêchent et jugent. Par eux, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par leur vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Pas d’apathie politique ni ces manifs fusionnelles entre soi mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter (dont internet), et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes. Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche !

Toutes les personnes qui se réunissent à Puerta del Sol veulent un vrai changement et parlent en leur propre nom, pas en celui d’un parti. Si le campement venait à prendre fin, des assemblées de quartier sont prévues dans tout Madrid. Pas besoin de partis, de syndicats ou d’intellos en Espagne ! Chaque citoyen prend son destin en main. Dure leçon pour les Français qui aiment bien donner des leçons…

Le livre de Stéphane Hessel, ‘Indignez-vous’ est plus émotionnel qu’analytique. Son empathie généralisée est naïve, plus un constat d’impuissance qu’une ouverture vers l’avenir. Mais le succès de son opuscule ne tient pas seulement à son titre et à ce qu’on peut le lire durant un trajet en métro. Il montre la colère face aux injustices des puissants, qu’ils soient riches ou élus. A leurs postures médiatiques, leurs petites phrases, leurs coups sans lendemain. Los indignados en Espagne montrent la voie moderne à ces Français qui cherchent à rejouer sans cesse le psychodrame parisien de mai 68.

Los indignados, dossier MyEurope.info

Los indignados, Rue89

Stéphane Hessel, Indignez-vous, 2010, collection Ceux qui marchent contre le vent, 32 pages, €2.85

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 2008, 344 pages, €9.02

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