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Yukio Mishima, Chevaux échappés

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Ce tome deux de la tétralogie mishimienne qu’est La mer de la fertilité est le plus long, signe que l’auteur y tenait. Il est le plus lourd aussi pour nos consciences contemporaines, l’univers mental qu’il décrit étant largement ‘ancien régime’, se passant en 1932. Il ne fera vibrer que ceux qui chantent les traditions millénaires d’enracinement d’une race dans une terre.

Isao est un jeune homme de vingt ans, expert en kendo, les yeux clairs brûlant d’une aspiration à la pureté, symbolisée par le lis sauvage du sanctuaire d’Isé. Pour sa fin d’adolescence encore chaste, son honneur est sa fidélité. Pénétré de l’appartenance charnelle du peuple japonais à son domaine éclairé par le soleil levant, symbolisé par l’empereur, il n’a que réprobation pour l’occidentalisation, « un capitalisme dépourvu de tout loyalisme national » (chap.21), et même le bouddhisme venu de Chine « parce que celui-ci niait l’existence, et en conséquence, qu’on puisse mourir pour l’empereur » (chap.22). Il ne voit pas le compromis nécessaire, en ce monde fini, de l’esprit avec la matière, mais la corruption d’une âme du Japon dont il fait un mythe éternel, intangible, né de la terre Yamato. Il brûle donc d’une flamme ardente pour créer l’événement en attirant l’attention de l’empereur-soleil sur les turpitudes commises en son nom. Il se pénètre de la réaction d’un groupe de samouraïs sous l’ère Meiji pour créer à leur exemple une Société du Vent Divin afin de repousser, comme dans la tradition, l’invasion venue d’ailleurs. Entouré de jeunes comme lui, enthousiastes et purs, il compte assassiner des personnalités du monde des affaires et entraîner l’armée à opérer un coup d’État. « Nous sommes tout entier résolus à nous sacrifier pour cette Restauration » (chap.24). Il dit bien l’aspiration au retour à l’âge d’or fantasmé d’un Japon isolé et immobile d’ancien régime.

ephebe japonais

Un Japon aristocrate où les meilleurs font leur propre loi, au-dessus de la loi destinée à encadrer le vulgaire : « La pureté extraordinaire d’une poignée d’hommes, le dévouement passionné qui ne veut rien savoir des règles du monde… la loi est un système qui essaie de les dégrader vers le ‘mal’ » (chap.33). Malgré les apparences, nous sommes bien loin de Nietzsche, qui demandait aux happy few d’être Par-delà le Bien et le Mal pour créer eux-mêmes leurs propres valeurs. Mishima se détache là aussi du philosophe allemand qui l’a le plus influencé, parce qu’il n’est pas japonais et ne ressentait pas cet enracinement charnel des êtres dans leur île et leurs traditions préservées de toute influence étrangères durant deux siècles. Nietzsche incitait à penser par soi-même pour former son propre jugement de valeur – et surtout pas à se laisser dicter sa conduite par les traditions, l’empereur ou l’honneur !

Rien, bien entendu, ne se passe comme prévu et la jeunesse trop effilée ne peut que briller en vain avant de mourir. Car il y a encore un jeune homme sacrifié à la fin, thème éternel de Mishima. A cause d’une femme amoureuse, autre thème cher à l’auteur pour qui la virilité active doit se conquérir sur la part féminine passivement accueillante de chaque garçon.

Le héros, Isao, est fils de l’Iinuma précepteur de Kioyaki, héros du précédent volume. Kiyo est mort mais, mystérieusement, ses trois grains de beauté en-dessous du sein gauche existent de même sur la poitrine musclée d’Isao. Rien de commun pourtant au physique comme au moral entre ces deux jeunes êtres – mais plane ici l’anti-occidentalisme de Mishima, affirmé une fois de plus malgré ses influences profondes. Non seulement il récuse l’humanisme, qu’il qualifie d’ « usine d’idéalisme d’Europe occidentale » (chap.28), mais il veut croire aussi, contre la logique d’Aristote, à la réincarnation de la philosophie asiatique, à la transmigration de l’Esprit dans des corps différents. Après tout, Kiyoaki comme Isao sont Mishima, deux facettes successives de son être, l’adolescence chétive et passionnée, puis la jeunesse qui se cuirasse d’une armure de muscles et s’exerce au kendo. Ce qui nous vaut d’admirables descriptions de combats au sabre de bambou qui ne laissent aucun adepte des arts martiaux indifférent. C’est le mérite de Honda, vingt ans plus vieux, que de reconnaître son ami Kiyo dans le jeune Isao en le voyant nu sous une cascade, se purifiant dans un sanctuaire shinto.

kendo torse nu

Le complot est dénoncé et Honda n’hésite pas à sacrifier sa carrière de magistrat pour devenir avocat et défendre le jeune homme. Non par attirance homosexuelle, comme peuvent le croire des lecteurs obnubilés par l’idéologie du mariage gai, mais par fidélité profonde à l’être jeune qu’il fut et à l’amitié d’alors – conduite très japonaise. Si attirance il y a, elle est peut-être à chercher du côté du père d’Isao, ce précepteur rigide du trop beau Kiyo qui n’a jamais consenti à le voir nu : « Dans l’embarras où se trouvait Iinuma, ses traits rudes se contractèrent et le sang monta à ses joues basanées. ‘Quand le jeune maître était dévêtu, je n’ai jamais pu me résoudre à le regarder’. » (chap.8). Peut-être est-ce la raison qui le poussera à trahir son fils, pour sauver ce beau corps de garçon façonné par lui (double fusionnel idéal), contrairement à Kiyo auquel il ne peut penser sans être encore ému aux larmes ? Mais les rebondissements ne manquent pas sur la fin, que je vous laisse découvrir.

L’indigeste de ce gros roman réside dans la profession de foi nationaliste de tout le chapitre 9, exaltation absurde de valeurs qui n’ont plus cours tels l’honneur rigide, la pureté sacrificielle, la fidélité jusqu’à la mort à refuser tout changement. La jeunesse qui n’a encore jamais connu le sexe s’enivre de grands mots et de grands sentiments, croyant devoir régénérer le monde par ce qu’il a de plus précieux : le suicide exemplaire de sa fleur. Il y a de la pensée magique en cette offrande du meilleur « aux dieux » : « Un sacrifice, au sens le plus large, est le fait de renoncer à quelque chose de précieux pour obtenir autre chose que l’on estime encore plus précieux » (dit-on ici).  Tous les mouvements totalitaires ont joué de ce dévouement des hormones, de cette énergie prête à servir, de ces « chevaux échappés ». Ce pourquoi je serais tenté de suivre Wilhelm Reich lorsqu’il montre que le fascisme et le nazisme sont nés des frustrations sexuelles de la société bourgeoise – frustrations qui n’étaient pas celles des temps aristocratiques. Les cas plus anecdotiques de Merah et de Breivic vont aussi dans ce sens. C’est pourquoi Mishima fait de la femme amoureuse un danger, le personnage de Makiko étant redoutable, maîtresse femme comme l’auteur sait en créer, habile et intelligente à modérer la virilité.

Moins séduisant que le premier tome, mais qui peut se lire indépendamment, Chevaux échappés est plus idéologique que romanesque. Il tenait fort au cœur de l’auteur, expliquant ainsi ce qu’il va accomplir dans la vie réelle : son suicide médiatique en 1970.

Yukio Mishima, Chevaux échappés, 1969, Gallimard Folio 1999, 499 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55 

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Yukio Mishima, La mort en été

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Ces dix nouvelles de Mishima donnent la palette des talents de l’écrivain. Il passe en virtuose de la culpabilité maternelle d’avoir perdu ses deux enfants noyés avec sa sœur au coût d’un bébé pour un jeune couple, de la terreur d’un petit garçon au bruit de l’air s’échappant du bouchon de la thermos de thé au brutal atterrissage spirituel d’un moine zen tombé raide dingue d’une femme juste entrevue, de la superstition des prières dites en passant sept ponts alors que tout concours à vous en empêcher à la superstition du grand amour romantique par-delà la mort, de la sensibilité d’un acteur de kabuki à l’hypocrisie sociale des femmes entre elles et à l’inhumanité d’envelopper un bébé juste né dans de vieux journaux…

La nouvelle la plus emblématique de Mishima s’intitule Patriotisme. Pas un mot en trop dans ce récit dépouillé à la morale glacée. Un jeune officier, en 1936, doit combattre des camarades qui se sont révoltés. Impensable ! L’armée impériale ne peut se battre avec l’armée impériale. Pour garder son honneur, seul le suicide est digne. Par éventrement ou seppuku, le plus lent, le plus douloureux, le plus méritant à titre symbolique. L’officier est jeune, musclé, beau ; son épouse est pareille et va le suivre dans la mort, soumise tant au mari qu’à la tradition de l’honneur. « Mais ce grand pays qu’il était prêt à contester au point de se détruire lui-même, ferait-il seulement attention à sa mort ? Il n’en savait rien, et tant pis » p.181. Mishima est là tout entier : rigueur jusqu’à la rigidité, extrême beauté détruite par la mort, énergie vitale au service de principes. Lui aussi ira jusqu’au bout, transformant cet imaginaire et action réelle en 1970. Nous ne pouvons suivre cette philosophie conservatrice de l’existence, mais nous pouvons comprendre cette exigence de pureté et d’immobilité dans un monde qui change sans cesse et se corrompt.

La mort en été contraste avec cet « idéal » de la tradition. Deux beaux enfants joyeux meurent par noyade, mort horrible qui fait longtemps suffoquer et se débattre avant de périr. Mais les parents, êtres modernes, choisissent de faire le deuil et de célébrer la vie. Faire un autre enfant est préférable à se supprimer pour expier car « dans la cruauté même de la vie régnait une paix profonde » p.41. La nature est indifférente, le destin n’est écrit par personne, seule l’énergie vitale existe, et y renoncer montre sa faiblesse intime.

Même chose avec Le prêtre du temple de Shiga : sa discipline personnelle à respecter la tradition bouddhiste l’amène au bord du nirvana, mais la vue d’une belle femme remet tout en cause. Plutôt que de céder au désespoir ou de tenter de chasser son image obsédante, il l’entretient au contraire, il entre en elle complètement, va jusqu’à la rencontrer – et ce jusqu’auboutisme va paradoxalement le sauver. Il faut suivre sa Voie.

« Rien de ce qui peut m’arriver ne pourra jamais me changer le visage » p.231 – sauf peut-être le théâtre, « présent tout au long du jour » p.265. D’où la vie romancée, la vie par procuration, la vie des autres que l’on crée. Sans cesse, Mishima est balancé entre ses rêves et la réalité, son désir et les possibilités de le réaliser, son existence réelle et les romans qu’il invente. Tout Mishima est là, dans ces nouvelles.

Yukio Mishima, La mort en été, 1966, nouvelles traduites de l’anglais sur la demande de Mishima par Dominique Aury, Folio 1988, 307 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes

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Ce sont sept nouvelles qui ont été choisies et rassemblées par les traducteurs. Des nouvelles de garçons, depuis le jeune homme qui en a par-dessus la tête de l’amour aveugle de sa compagne (Jet d’eau sous la pluie) à l’amour idéal qu’un vieux professeur se crée comme légende pour compenser sa laideur et sa vie sèche (Pèlerinage aux Trois Montagnes). Mishima et ses personnages sont en quête de la beauté, pas de l’amour. La sentimentalité est pour lui comme pour eux une faiblesse, apanage féminin ; la virilité se doit de respecter l’énergie, la perfection des corps, donc l’honneur de la conduite.

Ce pourquoi Jack, surnom d’un jeune Japonais de Pain au raisin se contente de grignoter durant les ébats nus de son ami très musclé Gôji avec une fille rencontrée lors d’une fête de jeunes. Le mâle lui « laisse le service après-vente » après l’accouplement et Jack, un peu écœuré de cet « amour » animal songe aux étreintes de Maldoror avec la femelle du requin chez Lautréamont…

Ken, abréviation de kendo, joue avec le prénom américain du Barbie mâle – mais il est nippon. Superbe jeune homme de vingt ans entraîné au sabre et d’une beauté magnétique, Jirô dirige un stage martial jusqu’à ce que le groupe, poussé par son ami en tout point opposé à lui, le trahisse en allant se baigner alors qu’il l’avait interdit. Péché véniel mais tache sur l’honneur. Jirô se donne la mort car même son disciple préféré, Mibu, renie trois fois son maître en déclarant qu’il a été nager avec tout le monde. Ce n’est pas la vérité mais les mots sont redoutables, ils disent ce qu’on voudrait être, pas ce qui est. Mibu aurait voulu faire corps avec le groupe, fusionné avec les autres, pas être lui-même, adulte, libéré par la discipline. Jirô a donc échoué à transmettre l’âme du bushido, la voie du guerrier, cette essence du Japon que Mishima révère.

Le lecteur peu au fait du zen dans le combat lira avec profit les descriptions minutieuses de l’auteur sur l’acuité visuelle, le flottement attentif de l’attention, la rapidité des réflexes, le suivi des efforts de l’adversaire jusqu’à trouver une infime faille… Pour avoir pratiqué les arts martiaux durant des années, je retrouve là cette élévation de l’âme, ce corps en fête, cette intensité de vie dans l’instant, qui fait tout le sel de l’expérience.

L’instant présent est le thème de La mer et le couchant. Un vieil occidental s’est fait moine au 13ème siècle, après avoir été de la mythique « croisade des enfants ». Vendu comme esclave avec les autres depuis Marseille, il n’a jamais vu la Terre sainte mais connu toutes les vicissitudes du fait des hommes. Acheté et vendu, il a pu joindre la Perse, puis la Chine et le Japon. A ce bout du monde il s’est fixé, reconnaissant au bouddhisme zen de lui montrer l’ici-bas plutôt que l’au-delà, la responsabilité personnelle efficace du présent plutôt que la ferveur collective vers l’espérance future et l’idéal. Dieu n’a pas ouvert la mer devant ses enfants, mais les a livrés aux marchands d’esclaves ; il n’est donc pas digne qu’on croie en lui. Accompagné d’un jeune garçon sourd et muet qu’il protège et qui le sert, l’ex-enfant croisé médite en haut de la montagne, face au soleil couchant (face à la nature réelle et non à la Croix imaginée), l’esprit enfin en paix.

La cigarette et Martyre sont deux nouvelles sur les adolescents. Le désir d’être reconnu par l’être de beauté qu’on admire, irradiant sans le vouloir sa force et son énergie comme un soleil. L’obstacle du groupe qui fait masse, exige la conformité, exclut toute admiration personnelle au profit de la vulgarité grégaire. Mishima s’y montre aristocrate, sans rien à voir avec l’abêtissement des mouvements de masse que furent le fascisme, le nazisme, le communisme et le militarisme japonais. Ces nouvelles un brin sadiques montrent les tourments du désir et de l’honneur, l’amour voltant en haine, tout aussi changeant que l’éphémère adolescence. L’être pas fini n’a aucun ancrage, il suit le vent, il n’est qu’instant…

Retour à la nouvelle qui donne son titre au recueil, Pèlerinage aux Trois Montagnes. L’auteur livre l’un de ses secrets : [Eifuku] « Monin possédait une sensibilité à fleur de peau. Aussi a-t-elle dû, pour la dissimuler, accumuler des efforts proportionnels à son excès de sensibilité, à sa trop grande vulnérabilité. Mais n’est-ce pas aussi la raison pour laquelle, dans des poèmes qui ont l’air parfaitement indifférents, son cœur se laisse étrangement deviner ? » p.291. Poétesse morte nonne bouddhiste en 1333 après avoir été impératrice douairière, Eifuku Monin est l’un des modèles de Mishima ; comme lui, elle a dû se discipliner pour donner forme à ses sentiments, se corseter physiquement pour éviter les débordements.

Les nouvelles publiées ici sur vingt années, sont ciselées avec précision ; elles montrent tout ce que la maîtrise peut apporter au message – bien loin du grand n’importe quoi spontanéiste à la mode dans la génération des enfants gâtés du bébé boum.

Yukio Mishima, Pèlerinage aux Trois Montagnes, nouvelles 1946-1965, traduit du japonais par Brigitte et Yves-Marie Allioux, Folio 2005, 311 pages, €7.32

Toutes les œuvres de Mishima chroniquées sur ce blog

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Solotareff et Fromental, Loulou l’incroyable secret

Solotareff et Fromental Loulou l incroyable secret

La BD du film qui sort au cinéma le 18 décembre 2013 – qu’on se le dise !

Loulou est un loup et fait les quatre-cents coups avec Tom son copain, le lapin si malin. Pourquoi Croc et Longues oreilles sont-ils amis, mystère ! Mais c’est dit dans les albums avant.

Les deux ados dorment l’un sur l’autre dans une barque de pêche immobile sur l’étang du pays des lapins quand une vieille corneille croasse mélodieusement. C’est pour mieux attirer Loulou, somnambule ensorcelé, dans les rets d’une bohémienne qui projette ses manipulations derrière la boule de cristal. Lui qui se croyait orphelin, voilà qu’il voit sa mère vivante !

Loulou le croit et les quatre pattes se carapatent au pays des Carpathes. C’est le repaire des loups (garou) où les Sancros sont mal vus. Wolfenberg, le château des loups, est une forteresse prédatrice au-dessus des forêts alentour. La population est un brin xénophobe envers qui ne chasse pas de race et ne va pas chercher la pitance avec les dents. Se tient justement le festival de Carne, et ce n’est pas du cinéma. Il s’agit de chasser la biche changeante, vraie femelle-star qui permet de dominer la forêt (on se croirait au cinéma des adultes où qui tient la femme bien roulée tient les financements).

Il y a de la traîtrise et de la manipulation, de la vantardise et de l’orgueil, de l’ego et de la bande. La violence fait loi mais le croc est bien souvent plus bête que les oreilles (qui contiennent quelque chose entre deux).

Il y a aussi de l’amitié indéfectible et de l’amour inconditionnel, de l’honneur et quelque raison parfois. Loulou bêta, lapin malin, il y aura heureuse fin. Mais pas sans suspense ni rebonds.

Loulou l incroyable secret le film

Un dessin très coloré pour des animaux caricaturés, cela plaît aux gamins jusque vers 8 ou 10 ans ; l’histoire parle du monde de la cour de récré. Mais les adultes, qui lisent parfois avec eux, s’amuseront des jeux de mots et allusions à notre jungle globalisée. De quoi contenter petits et grands !

Grégoire Solotareff (dessin) et Jean-Luc Fromental (scénario), Loulou l’incroyable secret, 2013, la BD du film France3 cinéma, éditions Rue de Sèvres, 62 pages, €11.88

Le film sort le 18 décembre 

le site officiel du film
www.louloulincroyablesecret-lefilm.com
Site officiel qui propose un contenu documentaire sur le film, des mini-jeux, des goodies, des ressources presse et pédagogiques, etc.
Le carrefour pour l’accès à tous les contenus numériques spécialement créés pour la sortie du film, via des espaces dédiés à la presse, aux enseignants, aux parents et aux enfants.

le livre numérique sur le film
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret [A propos du film] Ouvrage numérique enrichi qui propose, pour la première fois en France, une présentation complète et approfondie de toutes les étapes de la fabrication du film au travers de nombreux extraits audiovisuels, dessins de recherches et de production, interviews, musiques… Disponible gratuitement jusqu’à Noël sur l’iBookStore pour iPad et (prochainement) sur Google Play pour tablettes Androïd

l’application-jeux pour tablettes
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Loulou l’incroyable secret pour apprendre et s’amuser avec les personnages du film; elle contient la bande-annonce, des goodies, des mini-jeux ludo-pédagogiques, les coulisses du film…Disponible gratuitement sur l’App Store pour iPad/iPhone et Google Play pour tablettes Androïd

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la bande originale
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toutes les musiques composées par Laurent Perez Del Mar pour le film
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la mini-expo
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une mini-exposition éditée en 17 planches disponible à la commande

Une exposition Grégoire Solotareff à Angers dans le cadre du Festival Premiers Plans du 17 au 26 janvier 2014
www.premiersplans.org

Une grande exposition Grégoire Solotareff à l’Abbaye de Fontevraud
du 20 mars 2014 jusqu’à l’été 2014
www.abbayedefontevraud.com/

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Cette connerie de 14-18

En une seule journée le 22 août 1914, 27 000 tués français, la stupidité du pantalon « garance » (rouge vif) bien avant le « bleu horizon », une conception ringarde de « l’honneur » qui voulait que les officiers restassent debout sous la mitraille pour « donner l’exemple » aux hommes (donc se fassent tuer presque immédiatement, laissant « les hommes » se démerder tout seuls de la boue et du bordel ambiant), l’impuissance des corps contre les armes et explosifs industriels et chimiques, 1 375 000 morts français (16% des mobilisés, 10% de la population active), 38 000 monuments aux morts, 6 000 000 d’orphelins, les persistantes habitudes de la violence aux autres et aux enfants, la discipline de marcher droit, la brutalisation des relations humaines en furent les conséquences dans les années qui suivirent… Quelle connerie, la guerre !

1914 1918 abel gance j accuse

1914 ordre de mobilisation generale

Le vieux poilu de 14, Lazare Ponticelli, dernier soldat français de 14-18 décédé en 2008 à 110 ans, a eu raison de refuser de porter ses médailles et d’être enterré au Panthéon. Cet État-là, qui l’avait fait marcher, ne pourrait jamais se racheter, pas plus que l’État italien qu’il a du servir un temps. Lui avait fait bêtement son « devoir » et il ne devait vraiment plus rien à ces monstres froids.

Or les arrières petits-fils (et filles) ont l’air stupidement heureux de commémorer, de sacrifier au « devoir » de mémoire, de faire du massacre un tourisme national, une sortie scolaire, un show médiatique, le support d’une sentimentalité qui fait pleurer ! Les grosses caisses de la conne mémoration qui commencent, non sans arrière-pensées électoralistes d’union nationale dans le souvenir, sentent le moisi.

Ce qu’a montrée la guerre 14-18 est l’imbécilité du « nationalisme », qui sera confirmée (et au-delà) par l’imbécilité provoquée de 39-45. En 1914, les États-nations se veulent des coqs, des aigles, des lions ; ils disent le bien et le mal pour leurs nationaux ; ils les commandent en toute légitimité et décident souverainement pour eux. En 1918, les citoyens-soldats ont eu quatre ans pour s’apercevoir que les planqués politiques, les embusqués syndicalistes et les mercantis spéculateurs s’étaient bien gardés d’être « aussi égaux » que les autres en allant aux tranchées. Ils faisaient tuer le paysan, l’ouvrier, le petit-bourgeois comme le burnous – d’un trait de plume – confortablement au chaud dans leurs bureaux.

L’État sort délégitimé. Désormais les citoyens et les intellectuels le surveilleront et lui demanderont des comptes. C’est ainsi que les Allemands ont foutu dehors leur Kaiser aussi bête qu’orgueilleux ; c’est ainsi que les Russes ont balancé leur tsar et sa clique, lui préférant pour un temps Lénine qui promettait la paix et la terre. Mais c’est ainsi que peut s’expliquer en partie la débandade française de 1940 : par le refus général d’obéir aux badernes datant de 14, avec leurs vieux plans percés de toutes parts par l’ennemi et leur impréparation matérielle, sous le bouclier illusoire de la ligne Maginot. L’État a montré en 1914 qu’il ne défend plus l’intérêt général mais les intérêts particuliers de carrière et de fortune des politiciens qui le gouvernent. L’ânerie de l’amiral Darlan, refusant de faire un atout de la flotte française sous ses ordres pour un hochet à Vichy, en est un exemple. L’État seul juge de l’intérêt national, c’est fini ! C’est donc ainsi que s’explique la « résistance » de certains Français aux ordres du gouvernement « légitime » de Pétain, et que le patriotisme renouvelé par Charles De Gaulle à Londres a trouvé des adeptes – contre l’État français.

Après 1918 se crée la Société des nations pour éviter aux États de s’ingérer dans le droit des peuples. Après 1945 se créera l’Organisation des nations unies, encore plus vaste, encore plus légitime, pour limiter encore plus les États-nations. Non seulement dans leurs rapports avec les autres États, mais aussi dans leurs rapports avec leurs propres nationaux – dont on a vu le peu de cas qu’Hitler en faisait. Le « droit d’ingérence » est né de la Shoah ; il sera développé sous l’égide des Droits de l’homme et de l’humanitaire. Mais c’est bien contre les États comme souverains politiques, contre les États-nations, que ces droits universels sont établis.

Dès lors, commémorer 1914-1918 comme une grande période nationale est, à mes yeux, une connerie. Il n’y a rien à célébrer de cette boucherie industrielle, rien à garder de cette propagande nationaliste, rien à honorer de ces morts pour rien. Heureusement, le centenaire fait désormais basculer le moment vers l’oubli : tous les témoins directs sont morts et l’on ne peut raviver sans cesse la mémoire des horreurs anciennes, sous peine de ne plus oser vivre. Ce retour systématique vers le passé – qui date des années Mitterrand – est à mes yeux suspect : la France vieillit, se confit en conservatismes, tout le monde veut garder les zacquis : les syndicalistes, les patrons, les fonctionnaires, les ayants-droits… Tout le monde veut refuser les droits aux autres, aux non-inclus, aux non-nationaux, aux immigrés, aux délinquants fils d’immigrés, et ainsi de suite.

1914 1918 connerie

1914 a été le summum de la bêtise brute, sur un continent qui se disait à la pointe de la civilisation à son époque. Que cela nous serve de leçon : les rodomontades des politiciens, l’orgueil des puissants, la xénophobie populaire, les théories raciales Germains-Slaves-Gaulois, les mythes nationaux hérités du 19ème siècle – tout cela a préparé cet irrationnel déclenchement de la guerre, puis la guerre suivante avec sa démesure.

14-18 est un commode bouc émissaire pour évacuer le présent dans la mémoire du « plus jamais ça ». Incurable bêtise ! Pourquoi ne pas analyser plutôt le présent, afin de prévenir l’irrationnel qui monte sur le même genre de rodomontades des politiciens, d’orgueil des puissants, de xénophobie populaire, de théories « ethniques » ou « communautaristes » (mots politiquement corrects pour dire la même chose qu’avant), des mythes nationaux renouvelés du 19ème siècle ?…

  • Revue Les Collections de l’Histoire n°61, 14-18 la catastrophe, octobre 2013, €6.90 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr
  • Revue Le Débat n°176, septembre 2013, Comment commémorer la Grande guerre, Gallimard, €18.50 en kiosque ou sur www.le-debat.gallimard.fr
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Anatole France, Balthasar

anatole france balthasar

L’auteur, en cette fin XIXe, livre à ses lecteurs qui le suivent déjà dans Le Temps et autres journaux, sept contes archéologiques. Ou du moins fondés sur l’érudition historique d’époque, férue de Bible, d’Égypte et de moyen-âge. Anatole France, un temps positiviste, réhabilite l’imaginaire. Son rationalisme use du romantisme pour mieux dire une histoire.

L’ensemble du recueil est centré sur la femme, tour à tour sympathique ou matérialiste, maternelle ou séductrice, en tout cas « sans morale ». L’archétype en est Lilith, la seconde femme d’Adam, créée par Dieu de terre rouge comme lui (et pas d’une partie de son côté) – donc absolument indemne du « péché originel ». Balkis, Morgan, Leila, Marie-Madeleine, les ondines et même Abeille sont des Lilith, plus préoccupées à jouir de leurs sens et à manipuler les autres pour leur plaisir qu’à être une compagne égale aux hommes. Ceux-ci doivent se sortir du piège de la femme pour exister, trouver le salut ou l’honneur.

Balthasar est la première nouvelle, en référence au roi mage qui, avec deux autres, a suivi l’étoile vers Bethléem. Fou amoureux de la reine de Saba, qui s’amuse avec lui puis le snobe, il sacrifie son amour pour une destinée plus grande – au grand dam de la reine délaissée qui se croyait irrésistible. Une autre nouvelle met en scène un vieil érudit hypnotisé par la volonté d’une femme et poussé à écrire des contes délirants plutôt qu’à poursuivre des études austères, mais scientifiques. Un jeune homme est littéralement envoûté par une femme enlevée par son meilleur ami et quitte tout pour elle : fiancée, réputation, amitié, honneur… L’Église ne veut rien savoir de Lilith ; elle n’est pas catholiquement correcte et seule Ève pécheresse, rachetée par Marie toujours vierge, trouvent grâce aux yeux du dogme. Mais se voiler la face permet-il d’échapper aux maux ?

Par un retour à l’antique, avant l’église devenue institution, Anatole France montre que la vertu romaine avait du bon. Laeta Acilia est une matrone qui doit tenir son rang. Elle compatit à la misère et la soulage, mais ne veut pas entrer dans l’avilissement social, même pour un dieu unique. Marie-Madeleine lui conte son aventure avec Jésus, mais Laeta lui rétorque : c’est bien pour toi ce souvenir réel, mais pour moi, qu’y aura-t-il d’autre que la prosternation socialement condamnée dans mon monde ? La religion ne va-t-elle pas parfois jusqu’à la superstition ? C’est ainsi que l’œuf pondu rouge d’une poule annonce un grand destin à l’enfant né le même jour, comme jadis Alexandre Sévère – alors qu’il est si facile pour un manipulateur de subtiliser un œuf réel par un œuf teint.

Dans le monde imaginaire d’Abeille, situé dans un moyen-âge mythique, les nains (mâles) ont plus de générosité et d’honneur que les ondines (femelles). Chacun a enlevé l’enfant de sexe opposé, la fille pour les nains, le garçon pour les ondines. Mais les femmes gardent sept ans l’enfant qui, devenu adolescent, est emprisonné dans une cage de verre gardée par des requins. A l’inverse, le roi des nains instruit et lie amitié sept ans avec l’enfant fille, mais lui laisse le choix de son amour ; comme elle aime et aimera toujours son garçon, de qui elle a été séparée si longtemps, le nain va délivrer l’adolescent et les unit avant de les relâcher.

Contre la magie des femmes, la science ; contre l’hypnotisme du rêve, la rationalité ; contre l’ensorcellement des sens, l’exercice de la raison. Balthasar, amoureux : « Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser (…) les connaissances (…) détruisent le sentiment ». Monsieur Pigeonneau, érudit : « Vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. (…) J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art ». Un vieux nain : « La science ne se soucie ni de plaire ni de déplaire. Elle est inhumaine. Ce n’est point elle, c’est la poésie qui charme et qui console. C’est pourquoi la poésie est plus nécessaire que la science ».

L’époque opposait raison à sentiment, nous savons aujourd’hui que toute raison doit être mue par une passion avant de raisonner et qu’il existe donc des sentiments avant que l’esprit ne les analyse. Mais la science optimiste des années 1950 et 60 a été mise en veilleuse dans nos sociétés occidentales – et il est bon de faire renaître le débat qu’avait connu la fin du siècle avant le dernier nôtre. Anatole France conte bien, il est agréable à lire et d’une langue française intacte, ce qui ajoute au plaisir.

Anatole France, Balthasar et autres nouvelles, 1889, Hachette libre BNF 2013, 262 pages, €12.54 

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Les hommes supérieurs de Nietzsche

L’homme supérieur n’est pas le Surhomme, mais un intermédiaire contemporain qui prépare le futur. Homme ou femme, le français n’a pas de genre neutre, mais homme a ici le sens d’« être humain ».

Nietzsche suit Stendhal, auteur dont il disait qu’il « est un des plus beaux hasards de ma vie » (Ecce Homo). Les ‘happy few’ selon l’auteur français allient la lucidité à l’intelligence, la sensibilité à l’imagination, la délicatesse à la générosité, la volonté à l’énergie. Ces vertus ne peuvent se trouver réunies que chez un petit nombre, les heureux élus : les ‘happy few’. Tel Napoléon 1er qui, selon Stendhal, était lucidité et énergie.

Nietzsche-jeune-homme

L’élite de l’intelligence ne donne que des hommes exceptionnels : les grandes écoles en sont pleines.

L’élite du caractère donne, en revanche, des hommes supérieurs : ceux-là sont plus rares, et généralement formés sur le tas, dans les armées ou dans les collèges anglais et les anciens collèges des Jésuites en France. Ou plus simplement par la vie.

Nietzsche dit que l’on reconnaît un homme supérieur à la distance qu’il met entre lui et les autres. Distance n’est pas mépris, mais l’art de séparer sans brouiller. « La première chose que je me demande lorsque je scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer. Par là on est gentilhomme » (Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres 4). Ce caractère heurte le sentiment d’égalité démocratique de la société médiatique, mais demeure.

L’égalité, en démocratie, est de dignité – pas de nature ni de mérite. Chacun naît comme il est et a droit à un égal pouvoir à l’assemblée ; mais chacun se construit aussi par son mérite propre et l’inégalité s’installe. Cela est « juste » puisque l’important est que chacun selon ses capacités mette ses talents au service de la société de tous. Ce sont les régimes totalitaires qui ne supportent pas les différences. Une égalité « réelle » – si tant est qu’elle puisse être instaurée – ramènerait l’humanité au rang du plus retardé et ne servirait en rien la société (‘veux voir qu’une tête ! en rang… fixe !, etc.).

La distance n’est en rien non-démocratique, elle reconnaît les faits et la valeur sociale de chacun. « Je reproche aux compatissants d’oublier trop facilement la pudeur, le respect, le tact et les distances » (Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage 4). La pitié, pour Nietzsche, est une faiblesse de l’âme qui cherche à se soulager de sa culpabilité face à ceux qui souffrent. Tout le contraire de la générosité où l’âme s’oublie elle-même par force intérieure et offre son énergie superflue à tous ceux qui en ont besoin. Zarathoustra, le prophète de Nietzsche, est indulgent aux malades. « Qu’ils guérissent et se surmontent, et créent un corps supérieur ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Des hallucinés de l’arrière-monde). Tel est d’ailleurs le sport, dont Montherlant disait volontiers qu’il est « un idéal de puissance en fonction d’un idéal de qualité ».

La distance n’est pas la morgue, pas plus que la conscience de sa valeur n’est mépris pour les autres. Nietzsche dit des hommes supérieurs qu’ils ne doivent pas « se forcer » ; il leur suffit d’être simplement – mais complètement – eux-mêmes. Il s’élève donc contre Carlyle qui exaltait les héros d’empire de son temps, ces boursouflés qui se croyaient l’histoire. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). Il faut agir avec le courage des solitaires, le « courage des aigles dont il n’est même pas de Dieu qui soit le spectateur » (id, 4).

On ne devient pas adulte épanoui pour la galerie, mais pour soi-même. Ne brimer ni sa nature ni son énergie, être soi-même simplement : « Que ne comprenez-vous ma parole : faites toujours ce que vous voudrez – mais soyez d’abord de ceux qui peuvent vouloir ! » (id, De la vertu qui rapetisse, 3). Nietzsche paraphrase ainsi Saint-Augustin, docteur d’église : « aimez, et faites ce que vous voulez ». Ce qui compte n’est pas l’intention, mais l’énergie mise au service de l’intention.

L’énergie est la force intérieure, vitale, qui vient du fond de l’être et qui fait vivre pleinement plutôt que de suivre un troupeau. Le faible cède à la facilité d’être « toujours d’accord » : c’est plus confortable que de penser par soi-même, de faire l’effort de peser le pour et le contre, de raisonner selon ses capacités. Suivre, c’est l’unique facilité de se choisir un chef, un parti, une communauté, une famille. Il suffit ensuite d’appartenir pour exister, sans aucun effort ; puis de cancaner avec les canards, de répéter les préjugés de sa bande. Ethnie, corporation, caste, tous enrégimentent et guident. L’homme supérieur se moque des régiments : il juge par lui-même et exerce son droit de retrait s’il le veut.

Les hommes supérieurs sont appelés de noms différents selon les époques, mais ils ne se confondent jamais avec les histrions qui occupent le devant de la scène. Pour les Grecs, ils sont les héros, les « véridiques » ; au moyen âge, ce sont les chevaliers et les preux ; dès la Renaissance les gentilshommes, caballeros ou gentlemen ; chez Corneille, ils laisseront l’honneur pour la générosité ; Stendhal les appellera ‘happy few’ ; Napoléon fera de la canaille méritante des généraux, comtes ou ducs, membre d’une Légion d’honneur aujourd’hui fort galvaudée ; Montherlant dira d’eux qu’ils sont les ‘solaires’ et Élie Faure qu’ils sont ‘les Constructeurs’. Le Japon dira qu’ils sont des samouraïs et l’Inde les héros du Mahabharata.

Un homme supérieur est un être humain complet, synthétique et harmonieux. Il a développé en lui toutes ses qualités intrinsèques, tous ses sens et toutes ses possibilités. C’est un idéal, mais qui demeure dans les héros de notre temps, d’Arsène Lupin à James Bond ou à Jason Bourne de ‘La mémoire dans la peau’. Évidemment, dans une société obnubilée par le fric et le strass, cela paraît mesquin. Un ‘grand’ joueur de foot est celui qui se fait beaucoup de thunes ; un ‘bon’ homme de télé est celui qui gagne deux siècles de SMIC annuel. Est-ce justifié ? Ces talents ont-ils créé des nouveautés, des œuvres, au moins des entreprises ou des emplois ? « Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à graviter autour de toi ? » (Ainsi parlait Zarathoustra, Des voies du créateur).

L’homme supérieur est lui-même ; en cela il est libre – mais pas libre DE faire mais libre POUR faire. « Le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même » (id). « Tes mauvais instincts eux aussi ont soif de liberté. Tes chiens sauvages veulent leur délivrance, ils aboient de joie. (…) Celui-là même qui a délivré son esprit a besoin encore de se purifier » (id, De l’arbre sur la montagne). Nous donc bien loin des libertés du marquis de Sade ou du ‘tout est permis’ des chefs nazi : l’homme supérieur a une grande énergie, mais aussi des vertus à la même hauteur.

Générosité est énergie qui déborde, éclaire et rejaillit – pas qui oblige ni contraint ! Le modèle de Nietzsche n’est pas la lourde statue du Commandeur, mais la légèreté du danseur – le style, c’est l’homme ! « Zarathoustra est un danseur » (Ecce Homo, Un livre pour tous et pour personne, 6). Il dira de son livre ‘Par delà le bien et le mal’ : « mon livre est l’école du gentilhomme » (id, Pourquoi j’écris de si bons livres, 2).

Bien loin de notre époque de petitesse narcissique…

Friedrich Nietzsche, Oeuvres, Bouquins Laffont, 1993, 1368 pages, €30.88

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Hans Fallada, Seul dans Berlin

Fallada est un pseudo d’Allemand né en 1893 et qui a honte du nazisme. Il a terminé ‘Seul dans Berlin’ (qui porte un autre titre en allemand : Tout le monde meurt seul) l’année de sa mort, en 1947. Il avait 40 ans à l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, et 47 ans en 1940. Morphinomane et alcoolique, il échappe à la guerre pour le journalisme et la littérature. Son existence de citoyen et de père de famille n’est pas particulièrement louable, mais il se sublime par ses livres.

Nous sommes en 1940 et l’Allemagne nazie sable le sekt pour avoir enfoncé l’armée française, réputée ‘la meilleure du monde’. Mais, dans un immeuble modeste de la rue Jablonski à Berlin, le couple de petits bourgeois besogneux Quangel reçoit une lettre officielle. Le Reich leur annonce la mort de leur fils unique, envoyé au front. Dès lors, c’est la fin des illusions. La dialectique tapie dans tout esprit allemand se met en marche, trouvant la négativité inhérente à tout positif. Hitler a menti, il est le joueur de flûte qui ensorcelle mais ravit les enfants ; le parti nazi ment, il ne crée pas une élite de seigneurs, mais de saigneurs vulgaires et brutaux ; victorieux, les Allemands sont déjà vaincus, car leur victoire repose sur l’illusion. « Au nom du peuple allemand », c’est la barbarie qui s’installe.

Une remarque de sa femme, jetée dans la colère d’avoir perdu le fils, va mettre le feu aux poudres. « Toi et ton Führer ! ». Quoi, « mon Führer » ? se demande Otto Quangel, contremaître dans une fabrique de meubles. Puis il réfléchit : il n’est pas inscrit au parti nazi, il n’a pas voté pour Hitler, mais il laisse faire. Ne rien faire est laisser faire, l’indifférence conduit la minorité extrémiste à imposer à tous sa tyrannie. A quoi bon être la majorité si elle est silencieuse ? Quangel décide donc de résister. A sa manière, pas bien cultivée, très individualiste, citoyen démuni. C’est inefficace, bien sûr, mais témoigne. Un commissaire et un général SS ne vont-ils pas s’étrangler de fureur et passer des années à découvrir ce ‘Trouble-fête’ (surnom qu’ils lui ont donné) ?

L’auteur nous plonge dans le Berlin des années de guerre, au ras des petites gens. Baldur, le plus jeune de la famille Persicke et chef Hitlerjugend à 16 ans, nanti de deux grands frères brutes SS, aime terroriser les autres. Frau Rosenthal est juive, ses enfants ont émigré à l’étranger mais elle n’a pas voulu fuir. Son mari est arrêté, elle dénoncée et pillée par ses voisins d’immeuble ; elle en deviendra folle et, malgré l’aide d’un conseiller pas antisémite, se jettera dans la gueule du loup, puis par la fenêtre de son étage. Eva Kluge, la factrice qui apporte la lettre, est nantie d’un mari coureur de femmes et joueurs aux courses, dont les deux fils sont au front, l’aîné dans la SS. Il massacre en Ukraine des enfants juifs de trois ou quatre ans en les balançant par les pieds, la tête contre les pare-chocs, à ce qu’on dit. Quand elle l’apprend, elle est écœurée et quitte le parti, la poste et Berlin pour se refaire une vie nouvelle à la campagne.

L’infâme Borkhausen ne pense qu’à dénoncer pour gagner des marks, et cogne tout ce qui bouge quand il rentre bourré, sa femme et ses nombreux enfants (dont très peu sont de lui). S’il se souvient avoir un fils aîné, Kuno-Dieter, blond déluré aux yeux bleus de treize ans, c’est pour l’entraîner dans une affaire louche, et le gamin va fuguer pour ne plus revenir. Il sera la fleur en bouton qui s’épanouit à la fin de ce livre noir, espoir pour l’avenir. Mais, entre temps, la Gestapo aura eu loisir de faire tous ses ravages et les Berlinois, saisis de peur, resteront à ne rien faire, donc à subir leur destin.

Sauf Quangel et sa femme, qui chaque dimanche puis bientôt chaque soir, vont se mettre à écrire des cartes anti-Hitler. Ils les déposeront au hasard dans les cages d’escalier ou les boites aux lettres, persuadés que ceux qui les liront auront un doute, peut-être. Las ! Les presque 300 cartes se retrouveront aux neuf dixièmes sur les bureaux de la Gestapo, tant les gens ont de frayeur à ne serait-ce que penser autrement qu’on leur demande !

Ce qui devait arriver arrivera, mais c’est à l’honneur des gens qui ont résisté de l’avoir fait. Même pour rien ; car ce ‘rien’ est tout. Il dit l’honneur et le courage, la petite voix qui dit non quand tout le monde veut penser oui, la démocratie dans l’esprit d’un seul contre l’embrigadement de parti… (qu’il soit brun, rouge, rose ou vert). « Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale » p.480.

Le livre est écrit en courts chapitres comme des séquences de feuilleton télévisé. Il en a le rythme et le style dépouillé, les images directes. Un bien beau livre, le meilleur de son auteur, qui nous décrit de façon très réaliste l’existence à Berlin dans les années 40.

Hans Fallada, Seul dans Berlin, 1965, traduit de l’allemand par A. Virelle et A. Vandevoorde, Folio 2004, 559 pages, €8.17

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Thorgal 20 La marque des bannis

Pendant que Thorgal erre, sans mémoire, aux côté de Kriss, sa walkyrie, sa petite famille désespère. Elle vit toujours au village, où il est plus facile d’élever un bébé. Trois ans ont passé depuis que le père est parti et Louve, la petite fille, a désormais 4 ans. Elle se révèle : curieusement environnée de loups, elle n’a ni peur ni agressivité : elle les entend « discuter » ! C’est ce qu’elle dit à son frère. Elle est née en même temps que des louveteaux, jadis, dans la grotte où s’était réfugiée sa mère.

Jolan, le fils, en a 10, son visage a changé, plus allongé, préadolescent déjà. Il cultive son talent de détruire les objets, mais ne sait pas encore recombiner les atomes pour construire. Il reste petit garçon, la larme lui perle à l’œil quand il pense à son papa qui ne revient pas. Mais cet album est celui où il surgit à l’aventure. Il s’émancipe du village (où il a quelques ami(e)s) et de sa mère. Il sent qu’en se montrant digne de lui, il pourrait faire revenir son père. C’est pourquoi j’aime tant Thorgal, cette bande dessinée où la psychologie des enfants est réaliste, évoluant avec leur âge.

Les hommes du village, partis piller les Saxons, ne reviennent pas de leur expédition. Le mythe viking (repris par la BD) veut que ces guerriers-commerçants aient été surtout des pillards, alors qu’ils ont été avant tout des négociants. Ce sont les moines, peureux et improductifs, fonctionnaires avant la lettre réfugiés sous l’égide l’Église-providence, qui ont écrit cette légende. Eux n’avaient rien à échanger et voyaient « le diable » dans tout étranger païen. Le malheur veut que ce soient les vainqueurs qui écrivent l’histoire, pas ceux qui ont vaincu sur le terrain. Heureusement que l’histoire comme recherche scientifique vient désenfumer les croyances ! Les assauts des « lois mémorielles » n’ont pas d’autres visées que d’imposer la vérité totalitaire de quelques-uns sur tous, par la menace.

Au village, pourtant, un jeune homme revient, blessé, épuisé. Il manque de se faire bouffer par les loups et c’est Louve, parce qu’elle entend les bêtes « discuter » entre elles, qui le sauve au matin. Les bonnes femmes du village sont soupçonneuses, haineuses, prêtes à trouver n’importe quel bouc émissaire à leur colère d’avoir perdu leurs hommes. Le jeune homme s’appelle Erik et décrit un grand guerrier brun appelé Shaïgan, à la barre d’un bateau plus grand que les autres et peint en rouge, du sang de ses ennemis. Il est excité au combat par son égérie guerrière Kriss de Valnor, sans pitié pour les faibles. Ceux qui ne se rendent pas sont égorgés ; ceux qui se rendent ne méritent plus le nom d’homme, rendus esclaves et vendus à un marchand byzantin.

Ce Shaïgan ne serait-il par Thorgal, par hasard ? Celui qui a été adopté par le village mais n’a jamais vraiment été accepté par ces xénophobes de terroir ? Jolan, naïf, avoue reconnaître Kriss de Valnor – que n’a-t-il pas dit là ! Aussitôt les mégères réclament le prix du sang, le wergeld. Mais comme les Vikings sont reconnus (malgré les écrivaillons moines) comme révérant le droit, c’est le parlement du village, le Thing, qui délibère et juge. Ni Aaricia ni les enfants ne sont condamnés à mort, mais exclus. La marque des bannis sera apposée au fer rouge sur la joue d’Aaricia, l’empêchant ainsi de se refaire une vie ailleurs dans le monde viking. Jolan en vient à détester son père, « parti pour aller vivre avec une autre femme » comme plusieurs hommes du village l’ont fait, qui a changé de nom et n’aime plus ses enfants…

La famille doit fuir, ses biens sont confisqués et distribués aux femmes qui n’ont pas revu leur mari ; l’ordre règne par la délation et le profit, comme plus tard sous Pétain. Seule une femme les aide, l’amie d’Aaricia, Solveig. Elle leur donne un cheval et des provisions. Mais la loi des bannis est celle du chacun pour soi : belle leçon aux adolescents qui lisent la BD.

Être trop bon n’est jamais sûr quand on n’assure pas ses arrières. Des voisins pillent ans vergogne ceux qui sont accusés sans preuves ; des esclaves sauvés volent sans vergogne leurs bienfaiteurs. Mais Jolan a appris avec Thorgal qu’on est quand même plus fort à plusieurs que tout seul. Les loups en bande donnent l’exemple en protégeant la petite famille…

Cependant Kriss ne peut vivre sans écraser sa rivale dans le cœur de Thorgal. C’est elle qui a tout manigancé : la capture des bateaux qui revenaient chargés de butin, l’envoi d’Erik comme victime pour avouer, le bannissement inévitable. Aaricia est donc à sa merci ; elle s’en empare avec Louve, tandis que Jolan erre en gamin des rues avec Darek, un copain de rencontre, un Suédois rendu esclave puis délivré par la bande de loups.

Jolan connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans un château imprenable construit sur la mer et à la passerelle bien gardée. Il n’a que dix ans mais du courage comme à dix-huit. Petit homme dont l’éducation (la meilleure) s’est faite par l’exemple. Il a vu son père courageux lui enseigner qu’on ne devait jamais renoncer ; il a vu sa mère avilie ne pas haïr mais chercher à comprendre ; il a connu des erreurs et sa mère lui a enseigné à suivre son but quand même, sans se décourager. Il n’hésite donc pas à se lancer nu dans l’eau glacée de l’hiver nordique pour aborder la forteresse du côté de la mer, mal gardé. Son copain le suit, de deux ans plus âgé, mais admiratif de sa hardiesse.

Je songe à Nietzsche, dans l’aphorisme 225 de Par-delà le bien et le mal : « Cette tension de l’âme dans le malheur, qui l’aguerrit, son frisson au moment du grand naufrage, son ingéniosité et sa vaillance à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter, à l’exploiter jusqu’au bout, tout ce qui lui a jamais été donné de profondeur, de secret, de dissimulation, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, à travers la culture de la grande souffrance ? » Il ne s’agit pas de masochisme, mais d’acceptation pleine et entière du réel, avec tout ce qu’il a de dur ; il s’agit de supporter pour risquer. La BD Thorgal comme initiation au philosophe Nietzsche, qui aurait cru ?

Et voilà les gamins qui délivrent les hommes, enfermés dans les sous-sols – dont une partie du village, capturé sur les bateaux. Être délivré par un môme, quelle honte pour les valeureux Vikings ! Ils ne savent pas quoi faire pour se faire pardonner. Jolan, grand seigneur comme son père, n’accepte que quelques pièces d’or pour acheter un bateau et se rendre sur l’île de Kriss de Valnor. Car sa mère et sa sœur n’étaient pas avec les esclaves délivrés, mais emmenées in extremis par Kriss sur un navire ancré en bout de ponton. Jolan ne peut rien faire, la guerrière le vise d’une flèche, substitut de pénis qu’elle affectionne. Elle ne la décoche pas cependant car, si elle est sans pitié, elle garde de l’honneur. Elle doit quelque chose au gamin, qu’elle appelle « petit garçon » en hommage à sa virilité naissante, donc l’épargne pour cette fois… mais le défie de venir chercher sa mère chez elle !

La figure de Kriss se fait meilleure au fil des albums. Dans le premier où elle est apparue, c’était une vaniteuse féministe, prête à tout pour prouver qu’elle faisait mieux que les hommes. Elle avait notamment ce coup de poignard bas qui violait autant qu’il tuait, en basse vengeance pour tous les viols qu’elle avait elle-même subis. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été nommée Kriss, du nom d’un poignard malais. Elle devient plus vivable, louve désormais plus éprise de liberté que de paraître. Elle est possessive, jalouse du mâle qu’elle veut, Thorgal, qu’elle refuse de partager avec Aaricia. Qui va gagner ?

Jolan, émoustillé par ses premières hormones d’adonaissant, prend la digne suite de Thorgal. Il sait s’allier des compagnons tels que Darek, 12 ans et sa sœur de 10, un peu amoureuse de lui. C’est mignon, prenant, et bien tourné. Avec un dessin détaillé et amoureux des personnages. Suite aux prochains numéros…

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 20 La marque des bannis, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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John Burdett, Bangkok psycho

Attention, roman littéraire ! Les indignés habitués aux trente pages, les ennuyés du pavé qui préfère le numérique ou la barricade au livre, se détourneront sans regret. Place aux autres : ceux qui aiment la psychologie et la littérature. Car le monde de la nuit thaïlandais est ici rendu avec acuité et brillant. Le lecteur, éventuel touriste qui a survolé la Thaïlande quelques jours, ne comprend rien aux apparences. Il ne peut pas, faute de détenir les codes. Toute société a sa propre culture ; elle reste irréductible à la soupe multiculturelle montée par l’industrie du divertissement et transformée en idéologie pour bobos.

Ignorez-vous que la Thaïlande est un pays d’Asie qui n’a jamais été envahi, jamais été colonisé ? Dommage pour vous… La Thaïlande n’est ni la Chine revancharde, ni le Vietnam écolier, mais un royaume (encore aujourd’hui) où la religion est bouddhiste mais sur un fond chamaniste (comme au Japon). Où la culture est fière mais millénaire, bien assise, juste effleurée par les modes américaines mondialisées. Où le sexe est une hygiène, mais l’amour exclusif ; où les enfants se débrouillent et où les hommes dominent… mais où l’argent est détenu par les femmes.

L’auteur n’est pas américain mais avocat anglais de Hongkong avant de venir vivre à Bangkok pour écrire. Il est un excellent passeur de cultures. Ainsi pour la « prostitution » : il n’a pas l’œil moral des religions du Livre pour juger au nom de Dieu ; il se contente d’analyser les comportements et les fait expliquer par son héros : « Le moteur de tout cela est un besoin humain primordial et sain de chaleur animale et de réconfort. Durant toutes les années que j’ai passées dans le métier, je n’ai rencontré qu’une demi-douzaine de cas graves d’abus et, selon moi, la raison en est que tout cela fonctionne parfaitement en tant que manifestation d’une moralité naturelle et d’un capitalisme de base. Notre fonction d’intermédiaire est semblable à celle des agents immobiliers, sauf que la nôtre porte sur la chair et non sur la pierre. En revanche, monter tout ça artificiellement afin que les gras du bide du Sussex ou de Bavière, du Minnesota ou de Normandie, puissent se branler sans avoir à se fatiguer l’imagination, cela me paraît carrément immoral, presque une crime contre la vie » p.152. Choc des cultures, renversement des valeurs. L’Occident croit en la marchandise, l’Orient en la relation humaine… Baiser réellement est moins immoral que regarder des acteurs le faire.

L’auteur crée ici l’exception, l’abus, un portrait psychologique puissant d’une Thaï d’origine khmère, Damrong. Une fille qui a dû lutter seule depuis son enfance pour survivre, assumer les viols, protéger son petit frère, se garder de ses parents. Son père l’a prise lorsqu’elle était fillette et l’a vendue à 14 ans à un bordel malais où elle devait par contrat contenter vingt clients par jour. De quoi se forger une âme d’acier et expérimenter un talent physique utile. Drogué, alcoolique, le père un peu bandit voulait se taper le petit frère mais la fille a dit stop. Elle l’a dénoncé aux flics pour un flagrant délit. Le père violeur, brutal et indigne est mort dans ce « jeu de l’éléphant » que je laisse le lecteur découvrir… Coutume locale impressionnante s’il en est.

Mais Damrong atteint la trentaine et son frère est adulte, devenu moine après avoir étudié à l’université. L’inspecteur fétiche de l’auteur, Sonchaï Jitpleecheep, est un fils de pute thaï et d’un soldat américain en repos du Vietnam. Entre deux cultures, il a le recul nécessaire pour juger en thaï la superficialité occidentale et, en occidental, les superstitions thaïes. Pourtant, chaque nuit, le fantôme de Damrong vient le hanter, aussi fort que si la présence physique était avec lui. Il en rêve, il la baise, se réveillant torse trempé et couilles vidées, ayant gémi dans son sommeil. Car le bouddhisme admet la réincarnation et, avant elle, un purgatoire où les fantômes rôdent, leurs passions subsistant quelque temps lorsqu’elles ont été trop fortes. Or Damrong a travaillé dans le bordel familial de l’inspecteur ; Damrong l’a asservi de son corps, le rendant amoureux comme jamais ; Damrong est morte assassinée, comme en témoigne un snuffmovie dont le DVD est envoyé au commissariat.

Sonchaï va enquêter parce que cette affaire le touche de près, parce que l’amour transcende le devoir. Son chef, le corrompu colonel Vikorn, veut utiliser l’idée du snuffmovie pour trafiquer plus vite et plus universel que l’héroïne. Il est reconnaissant à Sonchaï de lui donner ce concept d’affaires juteuses et le laisse donc s’amuser à jouer au policier. Car en Thaïlande la police royale ne fait son travail que lorsque le système féodal le lui permet. On ne touche pas aux puissants, mieux vaut les faire chanter, actionner ce renvoi d’ascenseur du don réciproque qui est la « face » de l’honneur asiatique. Que peut comprendre un ‘farang’ (étranger) à ce système social complexe ? A cette culture où la virginité n’est pas déifiée ? A ce peuple pour la mort n’est qu’un passage vers une ‘autre’ vie ?

Les détails ne manquent pas sur l’industrie pornographique asiatique, sur l’affairisme des pontes, sur l’avidité naïve des occidentaux mal aimés chez eux et trop infantiles pour s’en sortir tout seul.

Il y a les comparses : le colonel Vikorn, affreux mais fidèle ; Lek l’adjoint de l’inspecteur, katoey efféminé qui veut devenir femme ; Kimberly l’américaine appelée miss FBI, jument esseulée car égoïste, qui se tue au travail car elle n’a que ça ; Phra Titanaka, moine expert en méditation, qui a du mal à se libérer des liens charnels avec sa sœur. Mais le personnage principal est fouillé, digne d’un romancier : Damrong a conduit sa vie comme elle voulait, après en avoir pris très tôt les rênes ; bien que morte, elle continue à actionner les vivants pour se venger. Le titre anglais (Bangkok Haunts) joue sur l’ambiguïté du mot haunts : à la fois fantômes et action de hanter. L’image de Damrong vous restera à l’esprit une fois le livre refermé !

Un grand roman, encore plus abouti que les précédents. A lire pour mieux comprendre la Thaïlande si vous envisager d’aller y faire un tour.

John Burdett, Bangkok psycho (Bangkok Haunts), 2007, 10-18 2011, 439 pages, €8.36

J’ai chroniqué les volumes précédents sur un blog précédent, aujourd’hui fermé. Je les republierai ultérieurement ici.

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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Thorgal 18, L’épée-soleil

Thorgal est donc parti pour échapper aux dieux. Il erre dans la forêt où il menace un ours, sans le tuer, sauvant ainsi une très jeune fille… qui s’enfuit.

Hébergé par un paysan, il est livré par lui aux hommes du seigneur, pour construire sa forteresse. Esclave, il se révolte intelligemment en provoquant le despote, qu’il vainc par la ruse.

La force brute en impose, comme le déclare le paysan à son fils adolescent, Shenko, qui a du mal à l’accepter : « si je n’obéissais pas à ces ordres, c’est toi qu’ils viendraient chercher… » Nous ne sommes que des paysans, pas des hommes d’armes, que les soudards se débrouillent entre eux. Il ne faut pas chercher l’honneur chez les glébeux, ils tiennent bien trop à leur petite aisance matérielle et se couchent devant la force.

Mais l’adolescent rêve d’autre chose ; il n’aime pas qu’on manque à sa parole. Aussi part-il un soir de la ferme pour aller rejoindre les rebelles, réfugiés dans les marais. Si l’adulte est pétainiste d’instinct, le jeune est résistant de tempérament. L’album est né en 1992 alors que les pays soumis à l’ex-URSS venaient de secouer ensemble le joug communiste pour recouvrer leur liberté. Le tyran avait été renversé de l’intérieur et le socialisme « réel » renvoyé aux poubelles de cette Histoire dont il se croyait le devin.

Thorgal retrouve sa vieille copine ennemie Kriss de Valnor à la tête des résistants, mais elle ne veut le manipuler que pour récupérer une arme venue d’ailleurs, qu’elle convoite. Elle use de Thorgal comme d’un appât pour attirer le despote dans les marais, où elle fait massacrer ses sbires.

Quant à Shenko, il échappe à tout cela en découvrant la fille de la forêt. C’est une princesse égarée qu’il aide et nourrit parce qu’il a bon cœur. Elle veut qu’il le protège, et foin de son statut ! N’est-ce pas son oncle qui venait la vendre au despote contre des faveurs ? En voulant délivrer la fille, il délivre Thorgal, qui l’aide.

Mais sortir de la tyrannie ne va pas sans se mouiller : il faut être adroit, ne pas avoir froid aux yeux, et oser.

Le chef des esclaves, colosse à face de Mongol (le mythe de la brute asiate soviétique par excellence) y passe. Il est défié par Thorgal, aveuglé par la princesse et pourfendu par Shenko. Il périt par le fer et le feu comme dans la Bible.

Quant à Thorgal, il reprend son errance après que les comptes soient réglés. Shenko et sa princesse s’en vont de leur côté, l’adolescent a quelqu’un à protéger désormais.

Quant à Kriss de Valnor, elle rejoint Thorgal car elle aime l’aventure. Cette traitresse avide et cynique promet une belle suite aux albums !

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 18, L’épée-soleil, 1992, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Edith Wharton, Les mœurs françaises

La romancière américaine Edith Wharton habite Paris depuis 1907. Après la guerre de 14-18, elle écrit une série d’articles sur les mœurs françaises pour familiariser ses compatriotes amenés à résider en Europe dans le cadre des négociations de paix. Elle y peint une délicieuse manière d’être faite de goût et d’équilibre, ce fameux bon sens à la française qu’elle oppose aux manières un peu frustes et à la culture kitsch des Américains. Certes, la France a bien changé en un siècle… Mais il reste quelques traces de cet écart.

Par exemple que la femme est influente dans la société, à travers son intimité avec les hommes. Bien loin du cantonnement des bourgeoises bostoniennes ou des vamps fatales. La jument féministe, sûre d’elle-même et égocentrique, reste le modèle de la femme aux États-Unis, fort heureusement bien loin du nôtre.

En revanche, ce qu’elle dit de l’honnêteté intellectuelle française mérite quelque doute. La faute au communisme stalinien et à la fascination des intellos pour la force brute, si prégnante dans les années 1950 avec Sartre et Althusser, avant que les doutes des années 1960 avec Foucault, Glucksman et quelques autres ne viennent tempérer cet aveuglement. Les politicards ont repris le flambeau aujourd’hui, toujours en retard d’une mentalité. Il est admis comme vérité scientifique chez les bobos que la droite ne saurait être qu’illégitime et que la gauche a toujours raison, dans l’histoire, dans la morale et dans les consciences… Aussi, quand je lis que « les Français se sont débarrassés des croquemitaines, ont ‘chassé de leur esprit les chimères’ et affronté la Méduse et le Sphinx d’un œil froid, et avec des questions pénétrantes » (p.22), je me dis que nombre d’écolos et de socialistes ne sont décidément pas « français » à cette aune ! Fukushima n’a-t-il pas « médusé » les antinucléaires ? Empêché de penser « d’un œil froid » ?

Ce n’était guère que la France bourgeoise que peignait Edith Wharton, peut-être pas la France dans ses profondeurs… Ainsi ce principe de liberté, « éclairant le monde » (p.30) qui ferait mouvoir les Français. N’est-ce pas plutôt la rage égalitaire qui l’emporte ? Rage qui contraint la liberté et réduit la fraternité à l’unanimisme fusionnel : qui n’est pas comme nous, à l’unisson, sans penser par lui-même, n’est pas notre « frère ». Sauf si nous allons le « sauver » comme en Libye, apparaissant ainsi tout naturellement comme protecteur et éclairé, donc supérieur. On veut bien être généreux quand on est supérieur. Mais pas de fraternité qui tienne pour les immigrés qui fuient leur dictature !

Reste vrai « le respect des usages » qu’elle note (p.41), la civilité se manifestant par ce qui se fait et par ne pas empêcher les autres de se faire entendre dans une conversation. Mais n’est-ce pas le cas de tous les peuples ? Les usages sont si lourds en Grande-Bretagne ou au Japon… comme dans les pays d’islam en ce qui concerne les femmes ! Dans « les salons », évidemment, « il y a là un rituel presque religieux, organisé dans le seul but de tirer les meilleurs discours des meilleurs causeurs » p.43. Comme la société française s’est démocratisée, cela s’étend désormais aux universités où les colloques sont l’occasion aux ‘chers collègues’ de se faire des ronds de jambe en public, tout en descendant leurs travaux dans le secret de leur cabinet au nom de la liberté de la recherche.

Car « la conception française de la société est hiérarchique et administrative, à l’image de son gouvernement (quelle que soit sa nature) » p.127. Rien de plus vrai, et qui n’a pas changé d’un iota ! L’honneur familial, social ou national compte plus que l’individu et doit s’y soumettre – le contraire de l’Amérique.

Vrai aussi le réflexe de déni. Il demeure plus que jamais ! « Il y a un réflexe de négation, de rejet, à la racine même du caractère français : un recul instinctif devant ce qui est nouveau, qui n’a pas été tâté, qui n’a pas été éprouvé » p.46. Mais, plutôt que de « caractère français », j’évoquerais les périodes de crise. L’après 1918 en était une, tout comme 1940 et aujourd’hui. Ce n’était aucunement le cas des années 1960 à 1990, période où la jeunesse croissait en proportion de la population et où la curiosité pour le monde et pour les idées était au sommet. Depuis une décennie, le repli sur soi tient certes à la crise, mais surtout au vieillissement démographique et aux idées qui vont avec, selon lesquelles les enfants et les excentriques n’ont pas leur mot à dire. Retour du collège fermé avec les Choristes, de l’encadrement religieux avec les scouts, du flicage dans les rues et du surveiller et punir sur l’Internet.

Il reste un « art de vivre » qu’Edith Wharton appelle « le goût » et qui tient plus aux habitudes transmises : bien manger, de vrais repas sans grignoter, en famille et entre amis, prendre du loisir, jouer avec ses enfants, aller au spectacle ou à la fête… Nous ne sommes pas dans le ‘divertissement’, organisé façon marketing et soigneusement commercialisé comme aux États-Unis – du moins pas encore – nous sommes encore dans le loisir où aller à la pêche tout seul ou sortir en bande de copains compte plus qu’acheter un ‘tour’ ou louer un ‘resort’. Pour l’instant.

Il est vrai que les États-Unis n’ont jamais été envahis, ce pourquoi les attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center ont tant traumatisé le peuple américain. Dans leur univers, tout doit être rose, couleur optimiste où tout est bien qui finit bien – comme dans les westerns. C’est que Dieu leur a confié une Mission… Pas aux Français qui ont connu de multiples invasions et le tragique de la défaite et des révolutions. « Le prix en a été lourd, mais le résultat en valait la peine, car c’est justement parce qu’elle est la plus adulte que la France domine intellectuellement le monde » p.74. Hum ! C’est un peu pompeux, mais le fond de vérité est que nous sommes souvent sans voix devant les naïvetés américaines en politique étrangère : contre Staline, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… La gestion du contre-terrorisme en Algérie n’a-t-elle pas servi de modèle aux militaires américains éclairés, contre les idéologues de George W. Bush qui croyaient que quelques missiles et forces spéciales suffisaient à instaurer ‘la démocratie’ ? « Théoriquement, l’Amérique tient l’art des idées en estime, mais sa population ne les recherche pas, ou ne les désire pas » p.78.

La conclusion de l’auteur, en 1929, est un intéressant parallèle entre les faux amis que sont les mots gloire, amour, volupté et plaisir. La glory anglo-saxonne est une vanité, pas la gloire française qui aurait plutôt quelque chose à voir avec l’élégance, le panache. « Amour contient bien plus de choses que love. Pour les Français, amour signifie une somme indivisible de sensations et d’émotions complexes qu’un homme et une femme s’inspirent l’un à l’autre ; tandis que love, depuis l’époque élisabéthaine, n’a jamais été plus, pour les Anglo-Saxons, que deux moitiés de mot – une moitié toute de pureté et de poésie, l’autre toute de prose et de lubricité » p.117. De même que l’anglais voluptuousness fait penser au sérail, le Français « volupté signifie le charme intangible que l’imagination extrait de choses tangibles, (…) toute une conception de la vie (…) [qui] exige d’abord la liberté pour l’esprit de jouer sur tous les faits de la vie, et ensuite, pour les sens, une finesse qui leur permet de distinguer l’aura qui entoure les beautés tangibles » p.123.

D’où le plaisir français, qui n’est pas le comfort anglo-saxon ni le divertissement superficiel. « Le plaisir consiste à se livrer à une délectation des sens libre, franche et autorisée (…) [sans] aucune insinuation de vice furtif » p.124.

Un joli petit livre, au fond, qui fait penser à cette mystérieuse « identité nationale » de la France, acquise non par les gènes mais par la culture, les institutions, la transmission – un certain art de vivre. Il est utile d’écouter ce que les étrangers ont à dire de nous, même à un siècle de distance.

Edith Wharton, Les mœurs françaises et comment les comprendre, 1919, Petite bibliothèque Payot 2003, 137 pages, €6.08

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Thorgal à nouveau papa

Thorgal, le héros viking des années 1990, de pères belge et polonais (Van Hamme-Rosinski), a été sept ans avant papa d’un petit garçon blond et hardi, Jolan. Dans cet album 16ème, voici sa femme Aaricia, princesse viking, à nouveau enceinte. L’accouchement ne se passera pas sans stupeur ni tremblements. La vie est rude dans les âges médiévaux, dans ce paysage du grand nord qui sort à peine de l’hiver.

Fantasme de femme, Aaricia tient absolument à accoucher dans « son » village, celui qu’elle a quitté pour suivre Thorgal, enfant des étoiles qui n’est de nulle part. Atteindre le fameux village n’est pas de tout repos et ce n’est pas la première fois que le couple et l’enfant tentent d’y parvenir. A chaque épisode, des obstacles humains les en empêchent. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle. C’est un vaniteux Wor, dit « le Magnifique » parce qu’il a sens aigu du marketing et de sa personne, qui est devenu « roi » des Vikings du nord. Il occupe le village, accapare les femmes avec sa bande, et a fait main basse sur l’héritage du roi défunt dont Aaricia est la fille. Autant dire que le retour de Thorgal n’est pas le bienvenu…

Il y a donc complot, dans une nature sauvage peuplée de brutes. Tous les ingrédients de l’aventure pour les petits garçons. Jolan construit une cabane avec son père, s’endort heureux parce qu’il entend ses parents se dire « je t’aime ».

Il volera un cheval afin de prévenir son père. Mais il n’a ni l’âge ni la carrure, malgré son courage. Un orage fait cabrer son cheval qui le désarçonne. Assommé, gisant à terre, il sera récupéré par les brutes qui s’en servent comme otage pour attirer Thorgal – et le tuer. Car la tuerie suit la torture comme le viol le pillage. Tous les poncifs de la légende viking établie par les moines en robe sont là.

Sauf que Rosinski-Van Hamme tissent une autre histoire : les Vikings ne sont pas toujours des brutes épaisses, pas plus qu’en notre temps les soldats ou les ados de banlieue. Il y a aussi des histoires d’amour, d’honneur et de courage. Comme la BD est à destination des moufflets et mouflettes, ces valeurs là sont bien mises en scène.

Chacun des héros est courageux, jusqu’au chien Muff qui combat un grand soudard sur le point d’embrocher Jolan. Aaricia aveugle de braises l’autre soudard avant de fuir et de se cacher de la horde. Elle accouchera dans la douleur, mais sans rien dire, auprès… d’une louve dans le même état de parturiente. Le courant passe, solidarité entre femelles ; les petits naissent ensemble.

Thorgal, bien sûr, combattra le vaniteux, montrera à la horde combien minable est le bellâtre, sera époux et père attentionné. Il sera sauvé par le destin qui est, comme chacun sait, la somme des actions passées que l’on a accomplies. Le passé vous rattrape toujours et les crimes précédents ne restent pas impunis. Mais les bonnes actions ne restent pas non plus sans réponses.

Tout est bien qui finit bien ? Pas tant que ça : Aaricia est épuisée, Thorgal et Jolan blessés, Muff entre la vie et la mort.

Nous sommes en 1990 et personne ne sait ce qu’il va advenir du monde avec une URSS vacillante et une Chine en plein essor. L’aventure est tentante, mais cruelle. Elle fait mal. Il est bon de rester stoïque et de faire honneur à ses valeurs. Telle est la leçon aux gamins et gamines, les deux sollicités par cette histoire où bagarres et attaches familiale se rejoignent.

Voilà en tout cas Thorgal papa à nouveau. D’une fille cette fois, une très brune qui s’appellera Louve pour faire bonne mesure !

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 16 – Louve, 1990, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

La version française récente est traduite de la version abrégée par Denis Kelly en 2002 des six volumes des Mémoires de Churchill. Ils forment déjà un plat consistant pour le lecteur, plus d’un demi-siècle après les faits. D’autant que Winston est un écrivain, il aime écrire, il aime les effets littéraires, il aime se mettre en scène dans l’Histoire. Une sorte de général De Gaulle anglais, auteur-interprète, sauf qu’il n’appartient pas à une nation vaincue mais à celle qui a résisté la première aux avances nazies, l’une des trois nations à avoir gagné la Seconde guerre mondiale.

Comme De Gaulle, c’est en étant chassé du pouvoir fin 1945 par la démocratie qu’il avait maintenue malgré vents et marées, qu’il a eu le loisir d’écrire la chronique des événements tout en sculptant sa statue. Sauf que De Gaulle travaille seul alors que Churchill aime s’entourer de collaborateurs qui lui fournissent la documentation, lui rafraîchissent la mémoire, à qui il dicte debout en marchant, parfois à peine sorti du bain !

Il est curieux que les éditions Gallimard n’aient pas cru bon jusqu’à aujourd’hui de faire une place à Winston Churchill dans leur monument de la Pléiade. Ils y ont bien mis des auteurs mineurs comme Marguerite Duras. Mais il est vrai que Simone de Beauvoir, bien plus talentueuse, n’a pas eu cet honneur, et qu’il a fallu bien des décennies avant que Charles de Gaulle y parvienne… Rappelons-nous aussi que l’attitude de l’éditeur a été ambigüe pendant l’Occupation et que des restes d’anglophobie ringarde peuvent expliquer que le Prix Nobel de littérature 1953 « pour sa maîtrise de la description historique et biographique » et « pour la défense des valeurs humaines » soit volontairement ignoré.

Dommage pour Gallimard… Winston Churchill se lit bien, élevé aux classiques, lyrique latin quand il le faut et pragmatique précis lorsque cela est utile. Il passe nombre de faits sous silence, évoque longuement Hiroshima et ne dit rien du bombardement de Dresde. Mais le style est éblouissant, cadencé comme Gibbon sur la chute de l’empire romain, humoristique à de nombreuses reprises et tragique comme Shakespeare. Car Winston Churchill est un acteur de la grande histoire. Seul à maintenir l’honneur démocratique en 1940, il a été appelé par les Soviétiques The British Bulldog car il n’a jamais lâché sa proie.

Cela ne va pas sans défauts : un certain dilettantisme à négliger les rapports préparatoires aux conférences puis à se lancer dans des improvisations catastrophiques, l’ignorance de la mentalité américaine portée au juridisme, une incompréhension de Staline jusqu’aux derniers mois de la guerre – ce qui est de la dernière naïveté face au dictateur sans scrupules.

Mais cela ne va pas aussi sans qualités : l’intuition militaire que la guerre sous-marine est vitale, que tout débarquement exige des péniches adaptées qu’il faut concevoir et construire bien avant, que la maîtrise de l’espace aérien permet tout, que la guerre classique n’est pas efficace sans forces spéciales. Il lance le Special Operations Executive (SOE) pour opérer des sabotages en territoires occupés, des Commandos qui deviennent un modèle dans toutes les armées jusqu’à aujourd’hui.

Le premier tome est sans conteste le plus vivant car la guerre est principalement européenne et Winston Churchill la supporte seul jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis. Le second tome brasse le monde et est cousu d’informations de seconde main car Churchill n’a ni tout vu ni participé à tout, bien qu’il voyageât beaucoup. Les États-Unis avaient conçu un superbe hydravion à long rayon d’action, le Skymaster, dont Churchill a supplié d’avoir un exemplaire. C’était plus sûr que les croiseurs pour échapper aux sous-marins et beaucoup plus rapide pour sauter jusqu’au Caire, à Washington, à Moscou, à Téhéran ou à Yalta…

Un lecteur français cherche ce que le vieux lion a dit de son pays. Il y lit la futilité française, le déni des gouvernants devant le danger, les petites luttes politiques et l’abandon de tout honneur pour quelques vanités (Darlan), ou par fatigue biologique sous la bannière usagée du vieillard Pétain. En chaque crise ne rejoue-t-on pas le même théâtre ? Celle de l’euro ne met-elle pas en scène les mêmes minables postures ? Si rares sont et ont été les De Gaulle… Le chapitre 8 du tome 1 est même intitulé « l’agonie de la France ». Churchill constate l’éclipse de la patrie de Napoléon durant quatre ans, après son effondrement de 1939, alors qu’elle se croyait « première puissance militaire du continent ». Se croire éternel triple A serait-il le vice caché des Français ?

Le pays ne resurgit du néant que vers 1944 avec l’armée de Leclerc et la Résistance, mais dans un état de faiblesse avancé. Il y eut bien sûr le général de Gaulle dès juin 1940, accueilli et soutenu en Angleterre par Churchill et que ce dernier surnomme « le connétable de France » (I p.343). Mais combien de divisions ? La flotte française, de loin la plus importante pour continuer la guerre, n’est pas entre ses mains. Pour le reste du personnel politique en 1940, c’est une assemblée de veules notaires de province à l’esprit étroit et défaitiste, caractérisés avant tout par « la surprise et la méfiance » (I p.344). L’aigri Laval, le vaniteux Darlan, le cacochyme Pétain – quelle brochette ! Si la France a fini par obtenir des trois Grands une zone d’occupation en Allemagne et un siège au Conseil de sécurité avec droit de veto à l’ONU, c’est bien sur l’insistance obstinée de Churchill, peut soucieux de partager la cage avec l’ours après le départ d’Europe des troupes américaines. C’est plus la géopolitique fondée sur les forces démographiques en présence que la reconnaissance de qualités françaises qui ont prévalues…

Prophétique – mais en décembre 1944 seulement – la mauvaise foi « politique » de la gauche communiste sous la guerre froide. Churchill fustige à la Chambre des Communes « cette escroquerie à la démocratie, cette démocratie qui se donne un tel nom uniquement parce qu’elle est de gauche. (…) Je ne permets pas à un parti ou à un organisme de se qualifier de démocrate parce qu’il tend vers les formes les plus extrêmes de la révolution » II p.534. Avis à Mélenchon, qui reprend volontiers le ton Saint-Just et les pratiques Chavez. Tout en copiant Staline, dont la tactique consistait à lancer des accusations brutales pour déstabiliser l’interlocuteur (II p.575). Avis aussi aux bobos naïvement creux, qui croient à la démocratie « islamiste modérée » – comme si l’islamisme, qui n’est pas la religion mais son application littérale à la politique, pouvait jamais être modéré : la Vérité de Dieu, comme celle du nazisme ou du communisme, n’est-elle pas unique ? A-t-on jamais vu lapider l’adultère de façon « modérée » ? A-t-on jamais pendu le jeune homo iranien, décapité la sorcière saoudienne ou coupé la main du voleur taliban avec « modération » ?

La leçon de Churchill, par-delà son époque, est justement qu’on ne transige pas avec la Bête. La liberté n’est pas compatible avec la foi, qu’elle soit pureté raciale, communisme laïc ou une quelconque religion révélée. L’égalité n’est pas compatible avec les règles d’un Livre, qu’il soit Bible, Coran, Manifeste du parti, Mon combat ou autres Petits livres rouge ou vert. La fraternité ne saurait surgir que dans le respect des différences, qui se conjuguent pour un même idéal de vie commune pacifique. Ce pourquoi Churchill, vieux royaliste britannique, a tout fait pour vaincre le nazisme qui était aux antipodes de ces valeurs-là. Et qu’il nous faut continuer avec les millénarismes d’aujourd’hui, qui sans cesse renaissent.

Le traducteur, François Kersaudy, est historien, enseignant à Oxford et à Paris 1, et l’auteur entre autres d’une biographie de Churchill (Le pouvoir de l’imagination) d’un De Gaulle et Churchill (La mésentente cordiale) et d’un recueil de citations du Premier britannique (Sentences, confidences, prophéties et réparties) . Il parsème de notes utiles à la lecture les affirmations du grand homme, les ramenant à leur juste et historique proportion.

Winston Churchill, Mémoires de guerre, 1948-1954, version abrégée avec épilogue 1959, traduit de l’anglais par François Kersaudy, Tallandier

tome 1 : 1919-1941, 2009, 446 pages, €27.55

tome 2 : 1941-1945, 2010, 636 pages, €28.40

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Alix, L’Ibère

César se bat contre les fils de Pompée en Espagne. Le scénario est calqué sur la conquête napoléonienne, avec factions rivales et paysans-résistants de l’intérieur. Quand un village choisit un camp, le camp adverse vient piller, violer, massacrer. César va triompher, militairement et moralement, en ralliant à lui le peuple local. Mais non sans politique. C’est là que paraît le cynisme du scénariste notre époque, qui n’a jamais été celui de Jacques Martin, élevé en collège religieux et chez les scouts.

Dès la première page, la morale des personnages est campée crûment : Alix défend les « victimes innocentes », César « Ne soit pas naïf » – quant à Enak, il bouffe… A croire que le colonialisme mental a imprégné la génération récente : Enak n’apparaît-il pas proche de l’animal ? Comme lui il va presque à poil, fidèle comme un chien et avide de plaisirs terrestres : les frottements sur sa peau nue, la viande avalée goulument, l’eau qui dégouline sur son torse, une main amie sur son épaule, la sensualité des liens… Jacques Martin ne l’avait pas fait évoluer ainsi, jusqu’à ce qu’il passe la main. C’est le danger de faire continuer la série, après la mort de l’auteur : la trahison.

Tarago est fils de chef, orgueilleux et fanatique. En vrai caudillo, il est le seul à avoir raison et impose ses vues par la violence. Plusieurs cases « justifient » la violence en la présentant comme normale, habituelle, à reproduire en cours de récré. Quant à la torture pour obtenir des renseignements, pas de problème : placer une lame sur la gorge nue d’un gamin suffit à son aîné pour déballer tout ce qu’il sait. Morale : ça marche, donc essayez !

En contrepartie, Tarago apprécie le courage et donne une chance aux braves. Voilà du bon machisme méditerranéen, qui justifie qu’on ait « des couilles ». Et pas touche à sa sœur – sauf si elle trahit la famille et le clan.

En bref, voilà tout le catalogue valorisé des poncifs attachés à l’Espagne et aux maquisards de Méditerranée, tous vaguement corses ou siciliens dans l’imaginaire essentialiste du scénariste. Notons les mœurs issues des Arabes (touche pas ma sœur, le cimeterre recourbé à égorger). Elles sont bien anachroniques puisque nous sommes censés être au temps de César et que le Prophète n’est pas même né !

Entre Alix, Tarago et César va se jouer une partie de poker politique où l’argent, l’honneur et la terre sont l’enjeu. Alix est trop donquichottesque pour tirer un quelconque intérêt de l’aventure, César trop obstiné pour échouer et Tarago trop fanatique pour réussir. Voilà le schéma.

Restent les comparses : Enak, toujours torse nu, sur le point de se faire égorger comme en Afghanistan avant d’être flanqué avec brutalité à terre par Tarago ; Celsona, sœur de Tarago, qui aime évidemment un opposant modéré et qui le paye de sa vie, étant donnée la brutalité du frère qu’imitent ses sbires ; Labiénus, général romain renégat, qui joue triple jeu et s’y perd ; les paysans qui cultivent la terre rude et dont les jeunes enfants gambadent de joie au soleil.

La morale de l’aventure est un peu obscure aux jeunes lecteurs et c’est le plus gênant. A croire que la génération trentenaire qui tient les commandes de la série n’a plus de morale. Elle souscrit au cynisme girouette du temps tout en jouissant de la torture des jeunes corps adolescents. Les gamins suivent Alix puisqu’il est le héros ; ils aiment Enak, plus à leur portée par son âge et sa faiblesse, plus raisonnable et attaché à son aîné ; ils admirent César puisqu’il est le chef, personnage historique et bon républicain.

Mais Alix laisse la vie sauve à son ennemi et met en péril tous les autres, à commencer par la sœur dudit ; Alix refuse le cadeau de César au nom d’un humanisme qui n’existe pas encore alors qu’il aurait pu accepter et donner lui-même la ferme aux paysans (ce qu’il fera, mais à la toute fin !) ; Labienus trahit tous ceux qui l’approchent, bien que général (donc discipliné) et Romain (donc civilisé) ; Tarago, soudard brutal et fanatique au début, devient sympathique par son combat de résistant contre les colonisateurs, avant de déraper dans l’allégeance aux fils de Pompée, encore plus cyniques que César… Comment les jeunes têtes pourraient-elles se retrouver dans cet imbroglio ?

Heureusement, le dessin de Christophe Simon sauve l’album. Les corps souples, les visages expressifs, les attitudes naturelles, la dramatisation des ombres qui disent la rudesse du combat ou la tendresse des amoureux, parlent plus que le texte.

Au total, comme toujours depuis la renonciation de Jacques Martin, voici un mauvais Alix. Une dégradation d’époque sans morale. Bel exemple pour la jeunesse !

Alix, L’Ibère, 2007, Jacques Martin, Christophe Simon, P. Weber, Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

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Régis Debray, Un candide en Terre sainte

Discours du Pape à Noël, « tous frères », « haine absurde » et blabla. C’est gentillet et complètement hors du temps. Que se passe-t-il vraiment entre religions du même Livre ? L’exclusion réciproque, le chacun chez soi, le Dieu avec moi tout seul. Pour ne pas être dupe du baratin idéaliste, lisez le voyage en pays réel d’un intello français honnête – il en reste.

Cet essai, dédié à Jacques Chirac et à François Maspero, est issu d’une rencontre intellectuelle avec le second et d’une mission confiée par le premier sur les coexistences ethno-religieuses au Proche-Orient. Régis Debray part nez au vent, le mettre dans cet orient « compliqué », sans même des idées simples. Son itinéraire est celui du Christ, s’il est possible. Après tout, la Bible, les Évangiles et le Coran, par ordre d’apparition à l’image, restent aujourd’hui la carte des territoires et des revendications des peuples du lieu. Sauf qu’il faut désormais passeport et visas sans nombre, tant le monothéisme a généré de petites chapelles étroitement nationalistes. Debray n’est jamais meilleur que dans le reportage, loin des exégèses de bibliothèque qu’il affectionne trop souvent.

Qu’a-t-il « vu » en Terre sainte des trois monothéismes ? « Toutes les parties trouvent intérêt au maintien des faux-semblants et trompe-l’œil internationaux : les Israéliens, parce que l’histoire avance masquée. Les Palestiniens, parce qu’on ne pense pas dire la vérité à un peuple occupé, et qui espère, sans l’inciter à s’autodétruire ; et que notables, élus, fonctionnaires, tirent de ce qu’il est devenu un vœu pieux gagne-pain, titulature, dignité et raison d’être. Les Européens, parce qu’ils ont choisi de s’acheter une conduite moyennant une aide financière et humanitaire importante, qui les exonère de leur passivité politique et de leur cécité volontaire. Et les Américains, moralement plus redevables à l’Ancien Testament qu’au Nouveau, parce que leur lien existentiel avec Israël est de type filial et donc acritique. L’illusion autoprotectrice et partagée résulte ainsi d’intérêts opposés – là est l’ironie de l’histoire » p.368.

Est-ce tenable sur le long terme ? « Il est permis d’en douter ». L’obsession sécuritaire secrète son insécurité même, dans les tendances lourdes de la région, notamment démographiques et morales. Régis Debray rappelle finement ce qu’est l’Ancien Testament (le Talmud des Juifs) : « avec ses carnages, son érotisme, ses monstres sacrés, ses rois truculents, ses prophètes déjantés, son Iahvé interventionniste, incorrect en diable (et qui passerait aujourd’hui en correctionnelle pour incitation à la haine raciale et apologie de crimes de guerre) » p.28. Fonder une politique là-dessus au XXe siècle est probablement se condamner à l’échec.

D’où les accommodements avec le siècle. L’auteur évoque le père Émile Choufani, formé en France, qui dirige l’école secondaire privée Saint-Joseph à Nazareth : « Je suis arabe, de culture musulmane, de religion chrétienne, de mémoire byzantine, et dans un milieu juif. Je suis tout cela à la fois. Je suis l’histoire de cette région depuis trois mille ans. Je n’aime pas les identités. Je n’ai que des appartenances. Est-ce que j’ai l’air d’un homme déchiré ? » p.46. Comment donc « comprendre » d’Europe ce genre de personnage, très courant au Proche-Orient ? Comment avoir des idées simples dans ces complications ? Côté palestinien, culture de l’assistance côtoie culture de la violence. A Gaza, « les crimes d’honneur ont repris de plus belle. Les femmes sont à la merci du clan et dans le clan, tout est permis, viol, meurtre, kidnapping. L’ultime fédérateur de ce puzzle éclaté, c’est le Coran » p.76. Ailleurs, les fouilles archéologiques sont mal vues. « La curiosité envers l’autre et envers le passé – ce double exotisme propre à notre culture – constitue presque un trouble de la personnalité pour un musulman pieux. Fort d’une révélation qui clôt l’histoire et arrête par avance le canevas du futur, l’islam sunnite (plus fermé que le chiite) a tout loisir de camper dans un perpétuel et tranquille présent » p.91. D’où la stupidité de tenter d’appliquer nos schémas bobos naïfs à cette configuration inédite.

La concurrence entre religions ressort plus du bac à sable que des savants exégètes : « L’islam a trois lieux saints, comme le Dieu chrétien a trois personnes. Les cinq prières quotidiennes dont l’horaire est affiché en fluo rouge sur un tableau électronique à l’entrée de la mosquée reprennent les cinq offices monastiques (…) L’émulation peut aussi jouer en contre : l’interdit sur le vin, simple hadith, qui n’est pas dans le Coran, n’était-il pas destiné à rendre impossible la célébration de l’eucharistie ? » p.152. Islam « modéré », qu’est-ce que cela veut dire ? « Ces islamistes, je m’en aperçois vite, ne font pas la conversation. Ils admonestent. (…) Vous vous dites démocrates, et vous soutenez au Pakistan un dictateur arrivé au pouvoir sur un char pendant que vous mettez en quarantaine nos amis du Hamas, élus au suffrage universel. (…) Israël s’est créé sur une base religieuse, qui le lui reproche ? Un État juif vous semble normal, mais pas un État islamique » p.201. Pas faux. Les moralistes occidentaux feraient bien de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celui du voisin… Est-ce que le Net demain, comme l’imprimerie jadis, cassera le monopole du clergé en incitant chacun à lire par lui-même et à se faire son idée du sacré ? Debray y croit ; nous sommes plus sceptiques – le Net est un formidable outil pour libérer, mais aussi reconstituer des sectes, par-delà frontières et distances.

Nos petites cases rationnelles servent-elles à quelque chose au Proche-Orient ? Pas vraiment, exemple le Hezbollah : « congrégation pieuse, parti politique, ONG (le parti a ses hôpitaux et ses écoles ouverts à tous), groupe de communication (télé, journaux, radios, éditions), fraction parlementaire, armée populaire, centre d’études sociopolitiques, entreprise de travaux publics, mutuelle d’assurance, société secrète » p.241. Ce parti attrape-tout ressemble fort à ce que fut le fascisme, le communisme et le nazisme hier : totalitaire. Qui le pense comme tel ? Qui en voit le danger ou la force nationale, en Occident ? Car tout se recoupe : « l’âge d’or, le complot et l’honneur. La trilogie de toujours, où tout se tient. La première fabule sur une Cité idéale perdue – la Médine du prophète – et se défoule dans l’exaltation d’un passé improbable. (…) Si tout est complot, il suffit de gémir en éternelles victimes des méchants Occidentaux (…) La troisième maladie chronique, l’honneur du groupe, par nature attaqué – on est toujours offensé chez les tiens – interdit de parler à la première personne, de se penser soi-même comme un sujet, autonome et distinct de sa tribu, évidemment bafouée » p.271.

Israël fait l’objet d’un panégyrique admiratif et critique à la fois, pages 301 à 306. « La plus dense concentration d’individualités attachantes au kilomètre carré », « un taux incomparable de Justes par milliers d’habitants », « une proportion plus élevée qu’ailleurs de caractères (choses plus rares et plus intéressantes que les intelligences) », « la lecture encore à l’honneur », « le beau sexe dans le champ, malgré l’esthétique ambiante de la force ». Mais un milieu arabo-juif irrémédiablement gâché par de vieux Livres : « Morgue, arrogance, brutalité, mépris d’un côté. Insensibilité, fermeture, tricherie, brutalité de l’autre, où l’on fait la manche en permanence. Deux ennemis qui s’entretuent depuis trop longtemps finissent par se ressembler : mêmes mots, mêmes rites » p.326.

Nous avons bien compris, au terme de cet essai tout en nuances : Israël-Palestine – laissons-les se dépatouiller de leurs éternelles querelles. « Nous » ne pouvons rien faire que couper les vivres aux Palestiniens ou forcer les Américains à couper leur aide à Israël. Est-ce possible ? Non ? Alors il n’y a rien que nous puissions faire. « Chaque communauté, chaque secte, chaque sous-faction a son trousseau à la ceinture qu’elle ne partagera pour rien au monde avec sa voisine. Le Dieu unique n’est pas un passe-partout » p.389. Laissons Dieu défaire ce qu’il a pris un malin plaisir à faire, là où il y a un élu, il y a un exclu. Que pouvons-nous, pauvres humains ?

Avec érudition, non sans humour, Régis Debray décline sa pérégrination. Chaque phrase est ciselée comme un aphorisme, martelée comme définitive. Ce style particulier est marque d’auteur. Il faut un certain temps pour s’y habituer mais l’esprit en ressort avec des formules en tête. A lire donc avant de proférer n’importe quoi sur le conflit israélo-palestinien.

Régis Debray, Un candide en Terre sainte, 2008, Gallimard, folio 2009, 446 pages, €8.45

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Alexander Kent, Victoire oblige

L’aventure… Les adultes trouvent cela gamin et de toutes façons lisent peu ; les adolescents ne lisent plus, sauf quand tous leurs copains en parlent comme le phénomène Harry Potter. Dommage, car Alexander Kent est un grand romancier d’aventures populaires. ‘Victoire oblige’ est le 14ème de la série, toujours aussi prenant et humain. Son héros est le capitaine devenu contre-amiral Richard Bolitho, même pas fait Sir après ses exploits nelsoniens dans la Baltique…

Nous sommes en 1801 et Napoléon, comme avant lui Guillaume et après lui Hitler, songe à envahir la perfide Albion. L’île n’a pour se défendre que sa marine, équipée par la presse, c’est-à-dire la rafle sur les côtes et dans les prisons d’hommes et d’adolescents valides pour servir le roi. La marine à voile et en bois exige beaucoup de bras pour tirer les cordages et parer aux manœuvres. Bolitho commande une escadre, mais réduite parce que la guerre avec la France révolutionnaire dure depuis 8 ans.

Des pourparlers de paix sont en cours et les politiciens sont comme tous les politiciens, des faux-culs. Ils exigent des militaires le maximum, mais les trahissent à la première éclaircie. Bolitho est envoyé dans le golfe de Gascogne pour surveiller la flotte de chaloupes et péniches de débarquement préparées par les Français. Elles remontent lentement vers la Manche et il s’agit de les retarder au maximum, voire de les détruire car les politiciens français négocient par devant et préparent l’invasion par derrière. Mais l’un des Lords de l’Amirauté, fin stratège, qui donne ses ordres à Bolitho, meurt. Dès lors, le contre-amiral n’a plus de protecteur : à lui de décider des ordres qu’il a reçus. S’il réussit, ce sera patriotique, s’il échoue il sera méprisé et renvoyé. C’est ça la politique…

Bolitho est un battant. Il aime la mer, le mouvement du bateau sous lui, et les hommes qui l’entourent, des jeunes mousses gargoussiers jusqu’aux officiers dont beaucoup ont été aspirants dès 12 ans sous ses ordres, jadis. Ce qui lie les hommes entre eux est l’aventure, la mer cruelle et les batailles où le feu rend presque fou. Qui sait garder sa raison et commander à bon escient est le maître. Celui qu’on respecte parce qu’il décide, tout en restant conscient de la dignité de chacun malgré les galons qui séparent. Ses marins appellent le contre-amiral Dick Égalité parce qu’il a des hommes une conception moderne, presque « révolutionnaire » bien qu’Anglais.

Bolitho a su s’entourer et ce sont ces hommes qui le font autant qu’il les entraîne à la victoire. Son neveu Pascoe, second d’un autre navire, Herrick, commodore de la flotte sous ses ordres, Allday son domestique, jusqu’au jeune garçon Stirling, aspirant de 14 ans pour qui le contre-amiral est un dieu. L’existence est rude au combat, surtout pour de jeunes âmes au physique encore fluet qui doivent commander à des adultes. Mais l’exemple des aînés, officiers comme eux, l’exemple des pairs, aspirants comme eux, la protection bougonne de quelques vieux boscos qui trouvent leur jeunesse touchante, font de ces gamins des hommes en devenir. Les traumatismes en sont moins lorsqu’ils sont replacés à leur juste place par toute la société à laquelle vous appartenez.

Bolitho a une fiancée qu’il aime profondément mais qu’il doit délaisser pour accomplir sa mission et « sauver le monde », du moins le sien, ce monde anglais où la domination des mers reste le poumon vital du commerce et de la prospérité. Une femme peut-elle comprendre cette dette d’honneur des hommes entre eux ? Oui, elle le peut si elle aime. Et Bolitho est comblé. Il réussira sa mission, bien sûr, ramènera son neveu et le jeune aspirant Stirling à bon port, puis se mariera…

Happy end, non sans des pages haletantes de scrupules et d’action. Bolitho est ménager des hommes, il sait ce que coûtent les combats de navires. Il a peur, comme chacun, il doit prendre les décisions stratégiques tout seul, malgré les conseils de prudence avisés. Il est celui qui décide, donc celui qui est responsable. Angoisse du commandement… Mais le spectacle de ces aspirants presqu’enfants qu’il a formé, devenus aujourd’hui des hommes posés commandant les bâtiments, est là pour lui montrer qu’il n’a pas failli.

C’est ce mélange de doutes et de décision, d’affectivité et de rigueur, d’honneur et d’humanité, qui fait tout le prix de ces aventures. Douglas Reeman a pris le nom d’un de ses camarades marins mort au combat durant la Seconde guerre mondiale, pour dire la vie de la marine. Pour notre bonheur malgré le fait que notre nation soit désignée comme ennemie. Dommage que les éditions Phébus ne mettent les tomes qu’au compte-gouttes sur le marché. Ils ont été publiés dès 1981, pourquoi tant de lenteur ? C’est un beau cadeau de Noël pour un jeune adolescent et un rare plaisir pour les adultes qui aiment la vie à bord.

Alexander Kent, Victoire oblige (A Tradition of Victory), 1981, Phébus poche Libretto, juin 2011, 373 pages, €10.45

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Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo

Dédié à son fils Philippe, l’auteur entreprend la saga d’une famille de Malouins partie de rien pour s’anoblir par le commerce au loin. L’histoire s’étend sur cinq tomes, l’avant-dernier étant rédigé avec son fils, le dernier par lui tout seul après la mort du père.

Nous sommes à l’orée du capitalisme français, parti un siècle après l’anglais et le hollandais et deux siècles après le génois et le vénitien. Il faut dire que tout gravite autour de la cour et que Louis XIV, fonctionnaire absolu, méprise le commerce. Tout est politique au Grand siècle et il faut la guerre contre les pays protestants pour que le monarque consente à laisser faire ses sujets à la marge. C’est ainsi que s’ouvre la saga malouine, le 15 septembre 1664, par la création de la Compagnie des Indes. Il s’agit d’aller prospecter l’orient pour en ramener les épices, les porcelaines et les toiles peintes, monopole jusqu’ici des compagnies hollandaises et anglaises. Bien sûr, tout ce qui est d’État en France est géré selon prestige et clientélisme, sans aucun souci de rentabilité commerciale. La Compagnie est donc un gouffre à gogos, percluse de dettes, ses actions ne valent bientôt plus rien. Le roman, publié en 1983, ne pouvait pas manquer la référence à l’actualité mitterrandienne première manière, le faste vaniteux du G7 à Versailles en juin 1982, la dépense sans compter, les trois dévaluations du franc en 18 mois, l’incompétence des fonctionnaires d’affaires…

Mais ce qui importe est le premier pas politique : puisque le roi s’y intéresse, le commerce devient la mode. La vanité des courtisans pousse la noblesse à prendre des parts sans déroger à l’honneur. L’enrichissement des marchands pousse aussi le roi à reconnaître cette fortune qui lui permet la guerre et d’agir comme un grand de ce monde dans la géopolitique du temps. Voici donc les commerçants enrichis faits écuyers ou conviés à acheter des charges de nobles transmissibles aux héritiers. Une marchande de poissons sortis de l’eau (« maquereaux frais qui viennent d’arriver ! ») deviendra ainsi comtesse de Morzic, la comtesse en sabot, alias Clacla comme fait le son des petits pieds claquant sur le pavé.

L’histoire familiale commence avec Mathieu Carbec, ex-regrattier enrichi sous à sous dans le commerce de détail puis l’avitaillement des navires. Mais on ne fait pas fortune sans prendre de risques, l’épargne d’une vie ne suffit jamais à se pousser dans la société. Il y faut les opportunités, savoir les saisir au bon moment et les relations qui permettent la reconnaissance. Le capitalisme est l’aventure, pas le fonctionnariat comptable. Mathieu Carbec vient de perdre sa femme et ses deux aînés de la mort noire. Il ne lui reste qu’un fils, en nourrice à la campagne, Jean-Marie. C’est pour lui qu’il va tenter la fortune, base d’une dynastie. Jean-Marie franchit les étapes obligatoires de la roture à la noblesse, tant par sa hardiesse à saisir ce qui se présente que par ses soutiens familiaux et amicaux. L’auteur note combien les femmes sont avisées et de bon conseil dans la stratégie qui mène à la fortune.

Le gamin qui courait les flaques pieds nus pour ramasser les coquillages est dégrossi par les prêtres avant d’être envoyé comme mousse sur les bancs de Terre-Neuve. Il y apprend la mer, le bateau et les relations humaines, jusqu’à « ces violences dont on ne parle pas », dit pudiquement l’auteur. Il ajoutera bien plus loin : « à Terre-Neuve les marins manquent de femmes ». A son retour, il a 14 ans. L’adolescent est dépucelé par Clacla, sa cousine de dix ans plus âgée, qui l’a trouvée avec son copain Romain devant un bordel (elle dépucelle les deux tant qu’elle y est, pour leur éviter la vérole – avant d’épouser le père de l’un pour devenir bourgeoise, puis le père de l’autre pour accéder à la noblesse…). Les deux garçons sont envoyés deux ans au collège de marine avant de reprendre la mer. Romain, fils du chevalier Couesnon, deviendra officier rouge (sur les frégates du roi), tandis que Jean-Marie sera officier bleu (sur les navires marchands). L’un aura la morgue d’État mais l’autre la richesse capitaliste ; l’un finira dans l’honneur mais sans dynastie, l’autre assurera sa famille.

Le père de Jean-Marie prend des parts dans l’armement pour la morue, puis dans la guerre de course contre les navires marchands anglais et hollandais. Les piastres s’entassent dans sa cave. Il ne manque pas d’éviter de mettre toutes ses morues dans le même baril et participe toujours à l’avitaillement des navires en partance, qui est de bénéfice immédiat. Car le commerce comporte des risques : tempêtes, épidémies, arraisonnement par l’ennemi, révoltes aux îles… L’auteur montre bien la guerre psychologique en chaque être, comment combattent la prudence bourgeoise issue de la petite épargne péniblement acquise par un effort constant, et la décision capitaliste qui n’hésite pas à risquer pour emporter la fortune. Une découverte pour ces Français de la mer, restés très paysans au fond, attaché à la terre qui nourrit et anoblit.

Très bien écrit, d’une plume fluide qui se lit merveilleusement, ce premier roman de la saga a le dynamisme d’une épopée. Le lecteur s’attache au vigoureux Jean-Marie, au fantasque oncle Frédéric flanqué de son mainate Cacadou, à la vieille nourrice Rose dont on plaisante les tétasses mais qui sait vous mouler une crêpe à l’œuf comme personne, à Marie-Léone la petite filleule devenue femme, à Clacla cette maîtresse fille qui sait faire son chemin avec bon sens et générosité, au capitaine Le Coz sans qui la fortune n’aurait jamais osé, au chevalier de Couesnon bien revenu de la glèbe où l’hypocrisie de cour entretient les nobliaux… Voici un bon livre, à lire bien remparé dans sa demeure alors que les vents du dehors se déchaînent. Pour méditer sur le vrai capitalisme : celui qui ose.

Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo, 1983, Albin Michel 2011, 570 pages, €21.75

Ce tome est suivi de :

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Albert Camus, Les Justes

Au sortir des actions de Résistance, durant le clivage pro et anti-stalinien de guerre froide, alors que commencent les événements d’Algérie et deux ans après ‘Les mains sales’ de Sartre, Camus écrit une tragédie en cinq actes sur le terrorisme. Les Justes sont ceux qui se mettent au-dessus des lois et de la simple humanité pour revendiquer les Idées pures. Ils se prennent pour Dieu, récusant le présent forcément imparfait pour l’avenir toujours radieux. Ils sont du côté de Platon et du Bien, flottant au-dessus des hommes, les incitant à sortir de la caverne terrestre pour accéder à la lumière absolue, éternelle.

Camus s’inspire de faits réels et de personnages ayant existé. « En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédé et suivi font le sujet des ‘Justes’ », écrit-il dans sa prière d’insérer. Lui admirait ces hommes et ces femmes épris d’absolu. Il opposait leur idéalisme en actes à ce qui est devenu la bureaucratie socialiste, ce « système confortable » de la terreur où les commanditaires ne se salissent plus les mains, bien à l’abri derrière des décrets anonymes.

Tout le tragique de ce monde réside entre l’exigence de justice et l’inhumanité des moyens pour y parvenir. Est-ce que tuer des enfants fait avancer la justice humaine ? Faut-il accepter d’en tuer deux pour que des milliers connaissent une vie meilleure ? Lancer la bombe contre un Principe inacceptable n’a-t-il pas pour conséquence de massacrer un être vivant réel qui n’incarne pas forcément le mal absolu ? S’habituer à tuer, sans état d’âme, n’ôte-t-il pas l’humanité en nous ? Ce sont toutes ces questions que Camus remue. Elles restent actuelles, le fanatisme islamiste n’a fait que remplacer le socialisme révolutionnaire.

L’auteur s’efforce de dépasser l’émotion devant l’horreur. Certes, le terroriste Kalialyev s’abstient de lancer sa bombe parce que la calèche du grand-duc emporte aussi deux enfants, ses neveux. Cet épisode s’est d’ailleurs passé tel quel dans la réalité historique : les socialistes de 1905 avaient encore une conscience, celle que Lénine et ses affidés staliniens vont piétiner une génération plus tard. Mais Kalialyev lance sa bombe quelque jours après et tue le grand-duc seul. L’objet de la pièce est de montrer que tout n’est pas permis et que l’action elle-même a des limites.

Camus oppose ainsi les nihilistes et les révolutionnaires :

  • Les nihilistes sont réactifs, haineux, solitaires emplis de ressentiment, intransigeants parce qu’ils ne sont pas purs dans leur volonté de changer le monde : ils n’aiment ni leurs semblables, ni l’amour… Ils se mettent en retrait de l’humanité qu’ils méprisent. Stepan est leur porte-parole. Pour lui, « la bombe seule est révolutionnaire » (I).
  • Les révolutionnaires sont amoureux, veulent être aimés de tous, ils désirent le monde meilleur et acceptent de se salir les mains ou de faire sacrifice de leur amour terrestre, de leur vie même, si cela peut faire avancer la conscience de l’injustice. Kalialyev est leur symbole. Il aime Dora mais refuse cet égarement au nom de la Cause. Pour lui, il s’agit de « la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie » (I). Donc « tuer des enfants est contraire à l’honneur » parce qu’une révolution authentique ne peut oublier l’honneur d’être un homme, « la dernière richesse du pauvre » (II).

Stepan : « Je n’aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie ». Camus dira plus tard, à propos du terrorisme en Algérie, qu’il préfère sa mère à la justice. Le monde des Idées n’est pas le sien, trop abstrait, trop fumeux, permettant de justifier n’importe quoi. Il lui préfère le monde des hommes, ici-bas et imparfait, qu’il faut patiemment réformer plutôt que de se croire Dieu, le pouvoir de mort de la bombe à la main. Il décrit parfaitement l’engrenage qui va de l’idéalisme pour la justice à la réalité d’une Organisation inhumaine qui pense à la place de ses citoyens, leur imposant son pouvoir absolu.

Le dialogue entre Dora (porte-parole de Camus) et Stepan (qui ressemble à Sartre) est édifiant :

  • « Dora – Ouvre les yeux et comprends que l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes.
  • Stepan – Je n’ai pas assez de cœur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera.
  • Dora – Ce jour-là, la révolution sera haïe de l’humanité entière.
  • Stepan – Qu’importe si nous l’aimons assez fort pour l’imposer à l’humanité entière et la sauver d’elle-même et de son esclavage.
  • Dora – Et si l’humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? Faudra-t-il le frapper aussi ?
  • Stepan – Oui, s’il le faut, et jusqu’à ce qu’il comprenne. » (II)

Toutes les dérives des régimes révolutionnaires sont contenues dans ce simple dialogue. Pour les socialistes (hier les robespierristes, aujourd’hui les islamistes et les mélenchonnistes), le peuple est aveuglé. Seuls les révolutionnaires professionnels qui se mettent en retrait des réactions humaines peuvent leur faire prendre conscience par des actes choquants. Puis les guider, malgré eux, vers ce qui est bon pour eux. Croient-ils. Car il s’agit de croyance : obéir dispense de penser par soi-même, obéir aux ordres ne rend pas responsable de ses actes – c’est pas moi c’est l’Organisation. Dora : « C’est facile, c’est tellement plus facile de mourir de ces contradictions que de les vivre » (V) !

Évidemment, chez les socialistes révolutionnaires nous sommes loin de toute démocratie, loin de l’humanisme, loin de toute humanité même – malgré les grands mots :

  • Les enfants sont quantité négligeable, seule compte la Cause.
  • Ce que veulent les citoyens est quantité négligeable, seule compte l’Organisation du parti.
  • La conscience humaine est quantité négligeable, seule compte l’obéissance.

Cela fait de bons petits soldats du socialisme, sans état d’âme, parfait rouages inhumains de la Machine – celle qui remplace Dieu sur cette terre. Au nom du Bien… « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police » (IV).

Si la violence est parfois inévitable, montre Camus, elle est toujours injustifiable. Elle doit donc rester à chaque fois l’exception. Ses limites sont et seront toujours – pour nous Occidentaux – l’honneur de mériter le nom d’humain.

Albert Camus, Les Justes, 1950, Gallimard Folio théâtre, €4.37

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Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Le Clézio, Gens des nuages

Autant L’Africain était retour à l’enfance de Jean, Marie, Gustave, autant ‘Gens des nuages’ remonte aux origines familiales de sa femme, Jemia. Ce livre de voyage, paru initialement chez Stock, est le « compte-rendu d’un retour aux origines ». L’auteur a épousé une fille du désert, descendante de ces ‘gens des nuages’ qui cherchent l’eau pour leurs troupeaux, quelque part dans l’extrême sud marocain. Le voyage du couple est un périple à remonter le temps : d’abord celui de la tribu des Ouled Khalifa, d’où vient Jemia ; ensuite celui des origines de la civilisation, dans cette vallée saharienne où l’eau et le vent ont formé un creuset de rencontres humaines.

Les étapes initiatiques de ce petit livre de 150 pages, illustré de 16 photos couleur des lieux qui donnent vie au texte et supportent l’imagination, sont un délice pour qui aime les voyages mais préfère rester au coin de sa cheminée, un chat sur les genoux et un verre à proximité. Cela commence par un passage, celui du Draa, pour culminer au Tombeau du saint, créateur de tribus, avant de se poursuivre jusqu’à la Voie – celle de l’éternité. Six chapitres précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue, six étapes d’un approfondissement de soi.

« Il n’y a pas de plus grande émotion que d’entrer dans le désert » p.37 L’auteur en a écrit tout un livre, qui l’a rendu accessoirement célèbre, dans les années 80. Il s’est inspiré de l’histoire de sa femme, des légendes racontées par la grand-mère, des récits des voyageurs français, espagnols et anglais du temps. C’est par le plateau de Gadda, dans l’ex Rio de Oro au sud du Maroc, que le couple pénètre le désert « sans fin, monotone, presque sépulcral, d’une beauté hors de la mesure humaine » p.38. L’impression est d’être « près du socle du monde », au ras de la roche ferrique qui forme le cœur de la planète, envahi sans limites par la lumière du soleil.

Le socle est aussi la matrice : « les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles (…) Ce ne sont donc pas les hommes qui ont inventé ces civilisations. Ce sont plutôt les lieux, comme si, par l’adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures » p.56. La Saguia el Hamra est l’un de ces lieux, « une coupure dans le désert ». L’auteur rêvait enfant sur les livres d’aventure, de la fiction d’H.G. Wells aux récits de René Caillé et aux reportages du ‘Journal des voyages’. « Quand il avait treize ans, à la suite d’un voyage au Maroc, encore sous protectorat français [probablement en 1961], il avait écrit une sorte de roman d’aventures dans lequel un cheikh vêtu de blanc, venu du désert, se battait farouchement contre les Français et, vaincu par le nombre, retournait vers le Sud, vers un pays mystérieux où s’étaient regroupés les nomades insoumis. Ce pays était la Saguia el Hamra, le dernier lieu inaccessible… » p.58 Jean, Marie, Gustave parle de lui à 13 ans à la troisième personne. Il avait déjà en prototype, à cet âge pubertaire, le roman de son succès, la prescience de sa seconde épouse. « Il se pourrait que le devenir des hommes, fait d’injustice et de violence, ait moins de réalité que la mémoire des lieux, sculptée par l’eau et par le vent » p.69.

Le moment culminant du périple est le tombeau de Sidi Ahmed el Aroussi entouré des sept Saints. Sidi Ahmed fédéra les nomades pour en faire un peuple d’équilibre vivant de peu, « entre la parole divine et la justice humaine. Et l’amour de l’eau et de l’espace, le goût du mouvement, le culte de l’amitié, l’honneur et la générosité. N’ayant pour seuls biens que leurs troupeaux » p.74 Un idéal d’homme leclézien. « La seule réussite des Arabes fut de donner une cohérence mystique à des peuples entre lesquels le fabuleux était l’unique ciment » p.72 C’est de la lumière du soleil et des étoiles que vient la force, c’est du désert que vient la sobriété, l’obstination, la patience, « apprendre à vaincre sa peur, sa douleur, son égoïsme » p.95 « Mais ce sont les yeux des enfants qui sont les vrais trésors du désert. Des yeux brillants, clairs comme l’ambre, ou couleur d’anthracite dans des visages de cuivre sombre. Éclatants aussi leurs sourires, avec ces incisives hautes, une denture capable de déchirer la chair coriace accrochée aux os des vieilles chèvres » p.97 Une beauté de diamant, une joie de source, une opiniâtreté à la mesure de la vitalité exigée du désert : Le Clézio raccourcit en une phrase toute l’admiration qu’il a pour cet animal humain en sa force première.

Il retrouve en cela l’élan des philosophes des Lumières, qui pensaient retrouver le socle humain dans le Sauvage, que la sentimentalité du temps croyait « bon ». Et cela à la suite de Tacite, qui voyait dans les Germains des forêts outre-Rhin ces humains vigoureux et sains qui donnaient un exemple moral aux Romains de la décadence. Après les Grecs, qui définissaient leur idéal d’homme par rapport aux borborygmes et à l’efféminé des « barbares ». « Les femmes du Sahara donnent tout. Elles transmettent aux enfants la leçon du désert, qui n’admet pas l’irrespect ni l’anarchie ; mais la fidélité au lieu, la magie, les prières, les soins, l’endurance, l’échange » p.104. Le Clézio se veut de ce genre d’homme, socle de l’humaine humanité au-delà des ethnies. Ce pour quoi il touche à l’universel.

Tbeïla, le Rocher secret perdu dans le désert, est un lieu de légende pieuse. « C’est ici que Sidi Ahmed el Aroussi a touché terre après avoir été transporté dans les airs depuis Tunis, ou Marrakech, par un génie » p.114 Le lieu est de pèlerinage, un monument naturel incongru au milieu de la plaine. « Quand on arrive au sommet du Rocher, il s’agit bien d’une émergence. Tout d’un coup, on est frappé par le vent et la lumière, suffoqué, aveuglé comme un oiseau sorti d’une grotte » p.122 L’auteur parle bien de cet éblouissement des sens qui prépare à la foi. « Ici, nous avons tout à apprendre » p.126. La vie même de Sidi Ahmed est celle d’un proche de Dieu, maître du soufisme. « Ce n’est pas par les armes que les maîtres soufis luttent contre le mal, c’est par la puissance de leur verbe, par l’exemple de leur pureté, par la force de leur sacrifice » p.139 Le Clézio retrouve au désert la nudité et le silence « où, parce qu’il n’y a rien qui vienne troubler les sens, l’homme peut se sentir plus près de Dieu (comme le sera Charles de Foucauld dans le Hoggar) » p.139. Je l’ai ressenti aussi, face aux rocs rouges de l’Assekrem.

D’où cette leçon tirée du voyage : « Ce qui caractérise la vie des nomades, ce n’est pas la dureté ni le dénuement, mais l’harmonie. C’est leur connaissance et leur maîtrise de la terre qui les porte, c’est-à-dire l’estimation exacte de leur propres limites » p.147. Toute une morale pour les Occidentaux humanistes et vaguement écologistes qui veulent changer le monde. Un idéal parfois bien mal incarné, mais chez Le Clézio une belle leçon d’observation humaine !

Un petit livre à lire en complément de ‘Désert’, si vous avez aimé.

Le Clézio, J.M.G. & Jemia, Gens des nuages, photographies de Bruno Barbey, 1997, Folio 2008, 151 pages, 5.7€

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Péguy et la mystique républicaine

Dans les années 80 j’ai trouvé en solde dans la collection « Velpeau » de Gallimard un court livre édité en 1933 et réédité depuis en Folio essais : ‘Notre jeunesse’. On ne lisait déjà plus Péguy et avec raison tant le style est lourd, redondant, circulaire. C’est un style de tribune fait pour être dit, pas pour être lu. La déclamation d’assemblée passe mal le silence de la page. ‘Notre jeunesse’ est peut-être la plus lisible des œuvres de Péguy. Le lecteur y découvre quelques idées restées neuves.

S’il est peu question de la jeunesse en général, et encore moins de celle de l’auteur malgré le titre, Charles Péguy développe certaines de ses conceptions politiques à leurs débuts. Elles sont marquées de façon indélébile par l’affaire Dreyfus. J’ai retrouvé certaines de mes interrogations adolescentes, notamment ce que Péguy nomme avec emphase la « mystique républicaine ». Un Mélenchon n’a pas peur de raviver l’idée aujourd’hui pour servir sa dissidence. Mais c’est une grande idée, simple comme toutes les grandeurs. Je crois qu’elle porte encore puisqu’elle est probablement le moteur des révolutions arabes.

Il s’agit d’une transcendance. La république comme substitut de religion. Le contraire même de la religion d’État ou de la religion de l’État. Louis XIV qui ne voulait voir qu’une tête (la sienne) et le jacobinisme botté intolérant d’une certaine gauche comme d’une certaine droite, apparaissent aussi insupportables en regard de la république. Celle-ci, « chose publique », signifie l’intérêt général.

  • Il n’est pas forcément celui du plus grand nombre : ce ne sont pas les sondages qui gouvernent.
  • Il n’est certainement pas celui d’un seul, omniprésident, guide, conducator ou secrétaire général.
  • Il est celui d’un groupe informel et pas d’un parti.
  • Il est soucieux du bien de la nation avant toute autre chose. Mitterrand a ainsi imposé l’abolition de la peine de mort à une opinion rétive… qui reconnaît son bien-fondé. De Gaulle avait de même imposé l’indépendance algérienne à son camp qui y était hostile, volontiers nationaliste.

Ces présidents-là avaient l’air de gouverner seuls. Ils incarnaient en fait la France, une certaine idée partagée de l’avenir commun. Leur solitude était légion.

La mystique signifie l’au-delà de la matière, la mise en veilleuse des petits intérêts cuits à petit feu dans leurs petits coins par les petits lobbies et les partis étroits. L’argent, les machines politiques, les alliances internationales, la mondialisation, conduisent du fait de leur complexité à réserver le champ du politique aux seuls spécialistes. Or la politique est la vie de la cité, elle concerne chaque citoyen, elle appelle tous ceux qui veulent le devenir, jeunes, exclus ou immigrés. Avec le recul, c’est bien la mystique républicaine qui a fait naître la Résistance comme la conquête du pouvoir par la gauche en 1981, ou encore la volonté de bouger enfin la France dans un monde qui accélérait, en 2007. C’est l’une des causes des révoltes arabes, et certainement ce qui pousse los indignados à revendiquer d’exister dans une société qui les ignore, les éduque par-dessus la jambe et les exclut du travail.

Que dit donc Péguy ? Pour lui, la modernité est « le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique » p.15. Cette mystique qu’il revendique est une foi, mais pas forcément religieuse. Elle est le sens des valeurs, la culture en acte. Incarnations : Jeanne d’Arc, Barra, Gavroche, de Gaulle au 18 juin, Jean Moulin, Albert Camus face à la haine des Sartre – pour n’évoquer aucun vivant.

« Ne parlez point si légèrement de la république, elle n’a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d’honneur, et ce qui est peut-être plus important encore, plus près de l’essence, tout un passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté » p.17. Ne sautez pas au plafond au mot de ‘race’, c’est une clause du style d’époque pour dire l’honneur, d’essence aristocratique. La ‘race’ au sens de Péguy n’est pas la sélection génétique mais le tamis des valeurs inculquées par la culture et le milieu. « Car des hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi » p.28.

Mais c’est une loi historique que toute foi s’use, que toute légitimité se voit remise en cause, que toute noblesse devienne routine. La tragédie se répète en comédie, la mystique se dégrade en politique, les pensées vivantes en idéologie fermée, la volonté en propositions réduites à l’acceptable, la culture en enseignement monotone et l’enseignement en pédagogisme… Ce qui était vivant, fruit d’un élan, s’intellectualise, se dessèche, se réduit, se bureaucratise. On ne construit plus, on nomme une commission ; on ne décide plus, on cherche le plus petit commun dénominateur pour ne fâcher personne. Les saints deviennent clercs, puis énarques ; les héros passent nobliaux fiers de leur naissance plus que de leurs actes, puis politiciens démagos fiers de leur beau quartier, de leur écoles huppées, des résidences réservées et des rallyes privilégiés pour marier leurs descendance ; les entrepreneurs deviennent gestionnaires puis administrateurs, l’esprit d’entreprise se dégrade pour se réduire ultimement au seul contrôle des coûts.

La grandeur, on ne la comprend plus, donc on la méprise. Le scepticisme intellectuel croît très fort dans le calme et la paix, engendrant une somnolence de la raison, plus sollicitée par les instincts ou les mouvements. Chaque catastrophe nous le révèle : l’Administration n’a jamais rien vu, les politiciens n’ont rien anticipé, les décideurs réagissent affolés à ce qui aurait dû être au moins envisagé. L’État n’est plus incarné, c’est personne. Voilà la politique du parapluie, le principe de précaution inscrit dans la Constitution, la somnolence Chirac élevée au rang des beaux arts… Auparavant, il y eût la faillite de mai 1940, la débâcle de toute une société petite-bourgeoise, provinciale, contente d’elle-même et confite en un « radicalisme » qui n’avait plus aucune radicalité autre que celle de conserver à tout prix ses zacquis.

Ce sont alors les obscurs, les sans-grades qui sauvent l’honneur, ceux qui avaient gardé en leur cœur quelques braises de cette mystique républicaine. Joseph Kessel a magnifiquement décrit ce premier mouvement dans ‘Pour l’honneur’, dédié aux résistants de la première heure face à la démission des élites française de la IIIe République en 1940, tout comme aux républicains espagnols catalans.

La mystique républicaine s’applique à tous les peuples. Mais la France a ses particularismes en Europe et dans le monde. Charles Péguy les énumère : « la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé ; une tristesse gaie qui est le propre du Français ; un propos délibéré, une résolution chaude et froide ; une aisance, un renseignement constant ; une docilité et ensemble une révolte constante à l’événement ; une impossibilité organique à consentir l’injustice, à prendre son parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe » p.130. Avec l’hédonisme post-68 et la contamination américaine, ces vertus seraient à revoir, mais ne boudons pas notre plaisir : la mystique républicaine reste.

La question est : qui l’incarne ? Il ne suffit pas de le clamer, comme Mélenchon. On sent chez lui que, très vite l’intérêt « général » risque de se réduire à celui de son clan, de sa vérité étroite. Comme Chavez ou Castro, il est universel avant de prendre le pouvoir, il risque d’être sectaire après. Il y avait de Gaulle, il y a eu Mitterrand. Quelques autres ont émergé sans accéder à la haute fonction. Qui  pour 2012 ?

Charles Péguy, Notre jeunesse, 1933, Folio essais 1993, 344 pages, €9.40

Joseph Kessel, Pour l’honneur, 1964, Livre de poche 1972, €1.80 occasion

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Anne Perry, La fin justifie les moyens

Article repris par Medium4You.

L’actualité rejoint la fiction. Nous sommes à l’ère victorienne, dans ce Londres fin de siècle où l’apparence bourgeoise et la réputation comptent plus que tout, mais l’on se croirait dans la France politique 2011. Les passions demeurent. Saisis par l’ennui d’une sociale, morale et sexuelle trop « convenable », nombre de Messieurs de la haute cherchent des excitants. Quoi de mieux que le jeu avec le sexe et l’honneur ? Anne Perry, bientôt 74 ans, saisit bien la psychologie des personnages en société de cour. Retenons-en la leçon pour la nôtre.

Car la française, sous les présidents-monarques de la Ve République, n’a rien à envier à celle du règne Victoria. Un candidat putatif au fauteuil suprême trousse une employée pauvre et musulmane d’un bouge pour riches à New York. Un ex-ministre répand la rumeur qu’un autre ex-ministre (mais probablement pas de son camp) aurait partouzé avec des « petits garçons » dans l’East-End européen, aujourd’hui le Maroc.

Fin XIXè, le héros d’Anne Perry, l’inspecteur William Monk de la police fluviale, a démantelé un réseau de proxénétisme qui mettait en scène des gamins de 4 à 10 ans, soumis aux turpitudes de plus âgés. Des aristocrates et des bourgeois payaient le droit d’assister et de consommer. Cela se passait sur une péniche ancrée sur la Tamise, dans un quartier éloigné du regard social. Cette nouvelle enquête montre que le cancer a ramifié. Rien de tel que l’excitation pour séduire les riches. Cette fois le maître chanteur photographie les clients, ce qui est leur droit d’entrée dans ce club très fermé où ils vont en bande s’encanailler. Il ne s’agit plus seulement d’argent, bien que ce commerce illégal soit très lucratif. Il s’agit de chantage, qui peut toucher tous les aspects de la vie en société, y compris le vote des lois au profit d’intérêts divers.

Mais ce qui révulse l’inspecteur Monk, et sa femme Hester, ex-infirmière en Crimée, est le sort des enfants-objets, victimes hébétées de sodomies ou aspergés de sperme. Le meurtre d’un malfrat, retrouvé étranglé dans la Tamise, permet à Monk de découvrir la nouvelle péniche et de délivrer 14 enfants battus, à demi nus et terrorisés. Le foulard qui a servi à étrangler le proxénète est fort reconnaissable : il appartient à un mauvais garçon de la haute, à qui son père a toujours tout pardonné. Arrêté, interrogé, effaré d’avoir participé à ce commerce sexuel sans vraiment le vouloir, le jeune homme sera finalement libéré : une pute témoigne lui avoir volé le foulard la veille et l’avoir donné à quelqu’un d’autre. A qui ? Mystère… A-t-elle menti ? Pourquoi alors disparaît-elle, tuée elle aussi par étranglement alors que le filet se resserre sur le commanditaire de toute cette organisation ?

Monk ira jusqu’au bout. Parce qu’il est un limier obstiné, parce qu’il ne craint jamais de piétiner les platebandes du convenable social lorsque la souffrance de faibles est en jeu, mais aussi parce qu’il a recueilli avec sa femme Scuff, un enfant des rues de 9 ans qui lui fait confiance. On ne ment pas à un enfant, ses yeux sont le miroir de la conscience. Alors Monk va frapper haut, aidé malgré lui par l’avocat intègre Rathborne qui devra peut-être sacrifier son mariage… L’enquête est bien menée, tout chapitre apporte son lot de révélations, jusqu’au coup de théâtre final.

Pas facile de rendre la justice lorsqu’il y a conflit de loyautés. Anne Perry, en philosophe, place au-dessus de tout cela l’amour. Le véritable amour est le seul guide. Peut-on mentir par amour ? S’aveugler sur la vérité ? « Quand on aime quelqu’un, on ne lui demande pas de détruire le meilleur de lui-même. L’amour signifie aussi être libre de suivre sa conscience. Si on ne peut pas être fidèle à soi-même, il ne nous reste pas grand-chose à donner à l’autre » p.392. Du père trop indulgent à la fille trop fidèle, du mari qui veut préserver les apparences à la bonne société qui ne veut rien savoir – c’est une véritable leçon morale que nous donne Anne Perry dans ce roman très actuel. Aimer ne signifie jamais tout pardonner mais corriger à temps : avis aux parents, aux couples, aux politiques, aux profs et jusqu’aux journalistes… Ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui.

Anne Perry, La fin justifie les moyens (Acceptable Loss), 2010, 10-18 mai 2011, 413 pages, €7.79

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Harry Potter

A ma surprise – et sur les conseils du gamin lorsqu’il avait 12 ans – j’ai commencé du bout des yeux le premier tome des Harry Potter (le plus court). Il trouvait ces livres « tellement bien »… Je me suis retrouvé cinq jours plus tard à avoir dévoré le 4ème !

Harry Potter, écrit par une chômeuse mère de famille dans les pubs (parce qu’ils étaient chauffés), c’est magique…

Il y a de la fantaisie, des qualités humaines, des caractères, de l’intrigue. C’est très bien fait, très anglais, ce qui veut dire exotique pour nous français. Dans la même veine que le « Seigneur des anneaux » en plus actuel.

Harry, onze ans dans le premier tome, un an de plus à chaque volume, est scolarisé dans un collège de sorciers, un peuple « parallèle » à notre réalité. Où l’on découvre de quoi se nourrissent les Scrolls à pétard et que « troll » est la pire insulte pour une fille. Le message est subversif contre notre société vue par une exclue. Le nom du héros, par exemple, est un concentré de déviance : Harry est le diminutif d’Henri, mais il n’est pas connoté comme notre bon Henri IV de la poule au pot – il signifie pour les Anglais le diable, en référence à Henri VIII (Old Harry) ! Potter lui-même, banal potier, veut dire quand il est verbe (to potter) bricoler ou flâner, en bref ne travailler qu’en dilettante.

Son ennemi est le blond pur ethnique Draco Malfoy (mauvaise foi en ancien français), un musclé couard égoïste entouré d’une cour de faire valoir.

Pied de nez à la société tout-finance des années 2000, les romans prônent le retour à la bonne vieille magie antique et aux vertus classiques. Collège anglais dans les fins fonds écossais avec château gothique, forêt profonde et neige à Noël, Poudlard forme le caractère plus que l’intellect :

  • Être bon dans une équipe compte plus que réussir tout seul face à sa copie.
  • Il est nécessaire de travailler avec les autres, pas tout seul, ni seulement sur la théorie.
  • Le courage est la vertu exigée des jeunes Anglais.
  • L’intelligence, réclamée aux jeunes Français, ne vient qu’en second, plus tournée vers la pratique (le bon sens et la ruse plus que la spéculation abstraite).
  • La fidélité en amitié est plus précieuse que l’apparence physique ou l’origine.
  • On ne récompense jamais le délateur, même pour « bons » motifs (comme chez nos profs qui encouragent le « j’vais l’dire à la maitresse »). Mais plutôt la camaraderie et l’honneur.

Chaque aventure est une épreuve que le héros doit surmonter pour réanimer le Bien contre les forces du Mal. Cela entre deux cours pragmatiques de Divination (soporifique), de Potions et Poisons (astucieux), de Résistance aux forces maléfiques (utile), d’Histoire des sorciers (indispensable) et d’élevage des bêtes magiques (hum).

Plusieurs films en ont été tirés avec le jeune Daniel Radcliffe, qui grandit avec les aventures. L’avant-dernier film vient de sortir, le suivant sortira avant l’été prochain. Le héros est désormais majeur et l’on dit qu’il va enfin se montrer torse nu et sauter sa copine – comme dans la vraie vie, quoi.

J’ai toujours préféré les livres aux films car ils ne brident pas l’imagination. Le Gamin aussi. Mais il faut avouer que les décors et les effets spéciaux des films rendent bien l’atmosphère un peu folle et féérique des histoires. Et que les acteurs sont diablement sympathiques.

Pour moi, ces films ont l’âge du gamin. Harry Potter a grandi avec lui, a changé avec lui, découvrant les amis, les adversités et les amours en même temps que lui. Revoir ces films, c’est me replonger dans son enfance et adolescence, le voir se métamorphoser, s’élancer, mûrir. Cela me touche profondément.

Harry Potter, les 10-12 ans en raffolent ; les adultes lettrés apprécient. J’en suis.

Joanne Rowling, Harry Potter (6 volumes), Gallimard Jeunesse :

tome 1 L’Ecole des sorciers

tome 2 La chambre des secrets

tome 3 Le prisonnier d’Azkaban

tome 4 La coupe de feu

tome 5 L’ordre du Phénix

tome 6 Le prince de sang mêlé

tome 7 Les reliques de la mort

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Mario Vargas Llosa, La guerre de la fin du monde

Les décennies 1970-1980 aimaient lire ; la culture avait explosé dans la lignée de 1968 et chacun était avide de savoir. Les auteurs en profitaient pour se lancer dans leur ‘Guerre et paix’. Nous trouvions des ouvrages aussi bien garnis en pages que ‘Le pavillon des cancéreux’, ‘La gloire de l’empire’ ou ‘Cent ans de solitude’. Il s’agissait de décrire un univers total, une Somme au sens théologique qui dirait tout du monde et des hommes. Vargas Llosa en a profité pour sortir son pavé : ‘La guerre de la fin du monde’.

Le roman se situe en une fin de siècle, vers 1897, dans un pays neuf, le Brésil, qui vient de s’émanciper de l’empire portugais pour créer une république indépendante. Mais la république, pour les masses tenues par les curés, est le diable, le Chien comme ils disent. La république ne veut-elle pas recenser les hommes pour établir l’impôt ? Ce classement technocratique n’est-il pas le prélude à un retour de l’esclavage, aboli par la monarchie ? Tous les délaissés, les prostituées, les bancroches, les bandits se rebellent contre l’établissement de l’État. Anarchistes ou libertariens, c’est selon, ils suivent un prophète illuminé, Antonio qu’ils appellent le Conseiller. Celui-ci déclare que son royaume n’est pas de ce monde et que l’Apocalypse arrive à bride abattue, menée par les républicains, francs-maçons anglo-saxons et autres pas très catholiques. Il s’agit donc de se retirer loin des villes, dans le sertao du Nordeste, pour fonder un phalanstère. Là, dans la solitude et la prière, chacun pourra se purifier avant de se présenter devant le Père.

De cet épisode peu connu – mais réel – de l’histoire brésilienne, Vargas Llosa fait un conte philosophique. Il évoque le millénarisme, les mouvements de foule, le merveilleux qui saisit les gueux. Il compose une galerie de personnages attachants qu’il suit dans leur destin improbable jusqu’au bout. Car tout se terminera par le retour à l’ordre, trois expéditions militaires échouent devant les jagunços (bravaches ou rebelles) ; mais la quatrième, où la république a mis « les moyens » triomphe : il y aura très peu de survivants à cette guerre d’État contre communauté.

Les statuts se croisent, c’est ce qui fait le sel du conte. Le baron de Canabrava, riche propriétaire terrien, monarchiste et conservateur, se trouve déstabilisé par la foi des humbles ; ils brûlent deux de ses fermes et sa femme en devient folle. Il voit alors combien sont vains les petits combats politiciens contre la subversion de l’ordre au nom de l’Ailleurs. Il renonce à la politique au profit de son rival républicain, un jacobin à poigne, pour que survive l’État de Bahia dans la fédération du Brésil. Le révolutionnaire communard Galileo Gall (surnom qu’il s’est choisi), aspire ardemment à la révolution contre la bourgeoisie. Il prône la liberté totale et l’amour libre. Mais lorsqu’il viole la femme d’un gueux, adepte du Conseiller, dans un moment de désir reichien, il s’aperçoit que des notions aussi archaïques que l’honneur viennent se mettre en travers de l’utopie. Il n’ira pas à Canudos, village aux centaines de maisons où réside le Conseiller, qui s’est isolé en brûlant tous les alentours. Il disparaîtra dans un duel absurde, pour une femme qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas, simplement parce qu’il a obéit à ses instincts animaux. Un journaliste bigleux et très laid, affligé de crises d’éternuements interminables, est allé à Canudos. Non par conviction mais pour savoir la vérité. Il y découvre l’élan social de la communauté et, pour lui, l’amour que sa laideur lui a toujours refusé.

L’État, c’est la contrainte, l’anti-communauté. L’armée, c’est la bêtise, l’anti-efficacité. L’armée symbolise l’État, elle promeut les plus stupides, ceux qui ont pris du galon parce qu’ils n’ont jamais d’initiative, se contentant d’obéir aveuglément aux ordres et au manuel. D’où les pertes lorsque des soldats vêtus de flanelle, portant pantalon rouge qui se voit de loin, épuisés par les marches sous le soleil, rencontrent les paysans du cru, reposés et connaissant le terrain, camouflés par des herbes et autres ruses d’indiens. Les soldats chargent sabre au clair, ils se font allumer. C’est bravache et inutile, comme l’honneur. L’honneur est la vertu des imbéciles, la carapace rigide qui camoufle le vide intérieur. L’État, l’armée, l’honneur, forment une constellation philosophique à laquelle s’opposent la communauté, l’organisation à la base et la foi. Telle est la leçon du conte, racontée somptueusement par l’auteur.

Ne vous laissez pas rebuter par le nombre élevé de pages, vous serez captivés par cette histoire éternelle.

Mario Vargas Llosa, La guerre de la fin du monde (La guerra del fin del mundo), 1981, Folio, 700 pages

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