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Élections : le cave se rebiffe

Ce n’est pas en soi « la gauche » qui a été rejetée par les électeurs ces deux dimanches de municipales, ni vraiment « le président » ou peut-être « sa politique » – c’est bel et bien le socialisme à la française et l’indigence de son parti.

Le socialiste est trop souvent content de soi, sûr de son bon droit « progressiste », animé d’une foi aveugle en sa « mission » d’émancipation des Lumières et d’égalitarisme révolutionnaire féministe. Comme tous les croyants, il n’écoute pas ; comme tous les prêtres d’une quelconque religion, il est sûr de détenir le vrai, donc de savoir mieux que « le peuple » ce qui est bon pour lui. Aujourd’hui comme hier, « le peuple » infantilisé, méprisé, ignoré se venge : il vote avec ses pieds. Hier contre le socialisme de l’Est lorsque le mur de Berlin est tombé, aujourd’hui contre le socialisme municipal, cette exception française qui a façonné le parti.

francois hollande rit

Missionnaire, le socialiste remplace le peuple par l’image idéale qu’il s’en fait : celle du troupeau sous la houlette de son berger, des poules en poulaillers protégées du « renard » par l’État fermier, pater familias macho, autoritaire et propriétaire. Mais l’État ne remplit plus ses promesses, ayant trop promis et trop prélevé, désormais obèse des structures empilées et impuissant de moyens essoufflés. Malgré les impôts en hausse pour tous, y compris pour les plus modestes, y compris sur les mutuelles santé, le déficit (4,3% du PIB) et la dette publique (93,5% du PIB) continuent de croître, dépassant l’objectif que s’était même fixé le gouvernement pour 2013. A quoi bon payer toujours plus, si c’est pour le gouffre de la gabegie administrative et des ayants-droits qui sont toujours les autres ?

Aucun électorat n’est captif, pas plus celui des prolétaires que celui des Français issus d’immigrés, pas même celui des profs… A trop caqueter contre le renard fantasmé de la finance tout en se couchant devant les puissances réelles qui font marcher l’économie et assurent les fins de mois de l’État, on perd son crédit. A trop valoriser les comportements marginaux sans prendre en compte la sensibilité populaire sur le fondement social de la famille et des enfants (plafonnement des allocations, mariage gai et lesbien, théories sur le genre à l’école), les bobos parisiens des ministères ont braqué non seulement la province restée catholique, mais aussi les Français issus de l’immigration sur leurs convictions religieuses, et encore leur volonté d’être conformes et de s’intégrer à une société sûre d’elle-même.

Impuissant à faire encore rêver, le socialisme du terrain croit emporter le peuple dans « le progrès » – sans rien changer dans l’économie. Il est pour ces intellos le nomadisme multiculturel, la redéfinition perpétuelle de soi et le zapping opposé à tout enracinement identitaire au profit d’une valorisation a priori du métissage, d’un antiracisme qui apparaît comme la tare des seuls Blancs, une repentance pathologique. Le Paris d’Hidalgo contre le désert français. Ce que propose le socialisme est, au fond, la haine de soi, l’ouverture aux autres se réduisant à se fondre dans l’ailleurs plutôt que de s’enrichir aux contacts. Le peuple en ses profondeurs refuse cette mentalité d’esclave, unique en Europe.

elections paris hidalgo

Tout se passe comme si le socialisme s’était coulé dans le catholicisme pour reproduire sa religion, son église et son sectarisme moral. Chasser les marchands du temple, encourager à tout quitter pour suivre le maître qui promet le Progrès, déraciner les militants pour leur faire parler toutes les langues et les envoyer partout dans le monde porter les leçons, imposer ce qui doit être pensé, ce qui peut être dit, ce qu’on doit enseigner – certain de sa bonne conscience – il faut écouter ce refrain sans cesse ressassé dans les médias que c’est toujours « de la faute des autres » si la Cité de Dieu n’advient pas. Thierry Pech, directeur de Terra Nova, a le poli sympathique de l’intellectuel modéré mais son discours reste dans la croyance que tout est de la faute à l’euro fort, à la Banque centrale européenne, à Angela Merkel, à « l’austérité » imposée à la dépense publique. Comme s’il suffisait de recommencer comme avant, sous la vieille gauche 1981, à dépenser, augmenter autoritairement les salaires, travailler encore moins que 35 h, réglementer encore plus, donner encore plus de « droits » pour que – miraculeusement – les capitaux affluent, l’investissement reprenne, les entrepreneurs innovent, les emplois fleurissent. Est-ce un hasard si le chômage augmente, si les jeunes bien formés s’expatrient, si le logement s’écroule et que les impôts rentrent moins ? N’est-ce pas plutôt parce que les ministres (depuis 2 ans au pouvoir) ont insulté les entrepreneurs, pigeonné les créateurs, réglementé les bailleurs, taxé la production et un peu plus tout travail ?

Sociologiquement issu des classes populaires en ascension scolaire, fraction de petit-bourgeois ambitionnant d’égaler les grands bourgeois par la méritocratie élective, le parti est devenu de plus en plus hermétique, entre copains intellos qui discutent interminablement et se tirent dans les pattes. L’électeur a du mal à cerner la vision socialiste de la société dans la valse des grandes promesses suivies de petites politiques inverses, dans « les efforts » demandés à tous qu’on ne restitue qu’à quelques-uns : les minorités sexuelles ou ethniques, les grandes entreprises, les syndicats majoritairement composés de fonctionnaires, les mauvais payeurs locatifs et ainsi de suite.

De plus en plus âgés et provenant en large majorité du secteur public, les militants et les élus socialistes ne représentent pas les Français en leur diversité. Non seulement l’électorat socialiste est volatil, mais de larges fraction du peuple ne votent plus ou contre lui, aux extrêmes, surtout à droite. Marine Le Pen a su valoriser l’État-nation autoritaire et protecteur que Sarkozy a incarné un temps mais que le Louis XVI au pouvoir a laissé tomber au prétexte d’être « normal ».

Les exclus des prébendes, les effrayés du monde, les non-intellos se sont vengés dimanche. On peut mépriser le cave, quand on est du Milieu et spécialiste de la fausse monnaie électorale. Mais un jour il se rebiffe…

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Oiseaux et jardins à Tahiti

Les jeunes noha (pétrels) vont quitter les nids pour suivre leurs parents vers le large, c’est un moment crucial de leur vie qui peut se mal passer dans  les zones urbanisées des îles hautes Les Anciens utilisaient leurs plumes pour fabriquer des leurres pour la pêche. Cet oiseau de mer au plumage brun-noir, au ventre blanc, au bec crochu est méconnu et pourtant chaque année il niche à l’intérieur des terres. Pour les marins, c’est un bon indicateur de la présence de poissons tandis qu’il rase les flots. Il se nourrit de petits poissons, de calamars, de crustacés qu’il capture en plongeant. Il vole majestueusement en une succession de battements d’ailes et de longues phases planées. Ils nichent dans une excavation ou établissent leur nid dans un tunnel qu’ils ont eux-mêmes creusé, toujours en montagne et en altitude car les pétrels ont besoin de hauteur pour prendre leur envol. Un seul œuf couvé par les deux parents. Au moment où il quitte le nid pour la première fois, le jeune pétrel se dirige vers la mer grâce au reflet des lumières célestes sur celle-ci. Dans les zones urbanisées ils sont trompés par les éclairages urbains et s’échouent au sol. L’association Manu a mis en place depuis plusieurs années un programme de récupération des oiseaux signalés par la population ayant atterri dans jardins et sur les routes.

Petrel tahiti

Le martin-chasseur des Gambier (Todiramphus gambieri) a disparu de cet archipel, il y a très longtemps. Aujourd’hui il resterait seulement 140 individus ce qui lui vaut d’être classé comme espèce en danger critique par l’UICN et la Polynésie française l’a classé dans la liste des espèces protégées. Cet oiseau de petite taille, 17 cm, fréquente les cocoteraies. Il délaisse les forêts denses. L’espèce est territoriale et le couple occupe un domaine qui peut atteindre 12 hectares. Il garde son domaine en se perchant très haut sur une palme de cocotier. Sa nourriture ? Les gros insectes et les lézards. Il chasse au sol et pour tuer les gros lézards n’hésite pas à frapper à plusieurs reprises son lézard contre un tronc d’arbre. L’espèce est monogame. Il niche dans un appartement creusé dans un tronc de cocotier mort. Sur l’atoll de Niau la population d’oiseaux se raréfie. Plusieurs raisons d’après les scientifiques, le cyclone de 1983, une régénération de la cocoteraie, et la prolifération des rats. Le rat apprécie aussi les lézards. Une concurrence pour la ressource alimentaire du koteuteu !

martin chasseur des gambier

Au PK 51.2, côté mer, sur le motu Ovini se situe le Jardin botanique de Papeari qui jouxte le Musée Gauguin (fermé). Ce jardin d’acclimatation a été créé par Harrison Smith, un Américain, en 1919, âgé de 46 ans à l’époque de son installation à Tahiti. Il acheta un domaine de 105 hectares à Papeari pour s’adonner à la botanique étant grand amateur de flore tropicale. 450 espèces végétales y sont plantées dont le fameux pamplemoussier sucré du Sarawak d’ Indonésie et le ramboutan, arbre fruitier proche du litchi. Le parc a été récupéré par le territoire, 18 ha en bord de mer. L’entretien laisse à désirer.

chatte grisette

Aujourd’hui 400 espèces d’arbres et de plantes peuvent encore être observées comme le majestueux banian du Bengale dont le diamètre excède 70 mètres, le fara ou pandanus apprécié des artisans locaux, l’arbre du voyageur dont les bases des feuilles servent de réceptacle d’eau aux voyageurs assoiffés, la forêt de mape (châtaignier tahitien). Deux tortues des Galápagos, arrivées en 1928, ainsi qu’un jardin de plantes médicinales complètent la visite. La signalétique ? Ben cela pourrait être mieux ! Les numéros et les indications du descriptif ne correspondent plus ! Préparez la monnaie, 600 XPF pour les adultes, les heures d’ouverture, tous les jours sauf fériés de 9 à 17 heures. Alors, bonne visite.

Inaugurée par le ministre de l’Agriculture, la foire agricole de Papeari vous propose des légumes, des plantes, de la volaille à Tatutu, au pied de la future prison. Bananes, ufi (igname), patates douces, choux, carottes, tomates, pourront réjouir votre palais, c’est beau, c’est frais, et les prix sont des « prix foire ».

Hiata de Tahiti

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Anatole France, Les dieux ont soif

anatole france les dieux ont soif folio

Enfin le retour du roman pour Anatole France, un bon roman historique, édifiant et passionné. Anatole France a voulu reconstituer l’air du temps révolutionnaire, à Paris, durant la Terreur ; il a voulu comprendre comment un élan pouvait devenir système et échapper aux acteurs, les rendant spectateurs, engrenages de la machine ; comment le rêve heureux de se prendre en main en Assemblée nationale le 17 juin 1789 a pu générer la réalité cruelle des massacres de septembre (du 2 au 6) en 1792 qui préparent la Terreur de 1793…

Son personnage sera donc un artiste saisi de vertu, Évariste Gamelin, ci-devant peintre, 28 ans. Sa jeunesse lui donne la beauté mais – fantasme chrétien – la beauté du diable, qui cache sous de plaisants atours la glace du dogmatisme. Elle s’empare de la sensibilité passionnée de cet âge pour lui faire servir la Raison pure : le mal absolu. Il y a du christique chez le jeune homme, « irrémédiable de chasteté » p.440, incapable de marier sa bonne amie Élodie pourtant fort amoureuse de lui. Mais un Christ inversé, martyr de la Vérité certes, mais de l’inhumaine. Comment les Lumières ont-elles pu engendrer ce culte de la Loi, cette déraison du « bon sens », cette négation qu’il soit « la chose du monde la mieux partagée » ? « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses » p.585. Car c’est un coup de force d’un petit groupe d’« enragés » qui décrète la mobilisation générale, instaure un tribunal « révolutionnaire » et entretient sans cesse le fantasme du Complot et de la Trahison pour éliminer tous ceux qui ne pensent pas selon le vent venu d’en haut. Où est le partage du bon sens dans cette Raison imposée ?

L’auteur montre donc comment, touche après touche, l’exigence de vertu surhumaine détruit l’humanité, comment les Jacobins éradiquent toute diversité, comment le déisme d’État traque avec fanatisme à la fois l’ancien catholicisme et le nouvel athéisme. Toute foi peut dégénérer en fanatisme, on l’a vu avec le catholicisme sous l’Inquisition, avec les Lumières sous la Terreur, avec le communisme sous Staline, Mao et Pol Pot, avec l’islam sous Khomeiny et Ben Laden, avec la finance radicale, explosée en 2007. Le « bon sauvage » de Rousseau, pris au mot, se révèle singe hurleur, violent et cruel. La nature serait-elle darwinienne et pas biblique ? « Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur, et Gamelin faisait des invocations aux mânes de Jean-Jacques » p.593.

Baisant un enfant de 8 ans dans un jardin public, Évariste Gamelin s’exclame : « Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon » p.607. Toujours cette illusion que, lorsque le mal sera éradiqué le paradis règnera sur la terre, l’avenir sera radieux. Mais demain – car il reste toujours de mauvaises herbes à extirper, d’ancienne habitudes qui renaissent, un « homme nouveau » éternellement à construire, dans une « révolution permanente ». Le monde ici-bas est mêlé, c’est cela que les tenants des Idées pures et d’un Idéal hors du temps ne peuvent accepter : ils traquent donc sans cesse les « traîtres » et châtient jour après jour les « coupables » – dont le seul tort est de ne pas obéir à l’épure…

Robespierre, bourgeois provincial un peu efféminé, ne se sent plus d’orgueil lorsqu’il parvient, par louvoiements et flatteries égalitaires, à rallier la majorité jacobine. Lui, l’Incorruptible, a mis la Vertu hors du temps, tel une nouvelle Table de la Loi. Sa « pureté » inhumaine s’étourdit de paroles, s’enfume de morale et, saisi de vertige, ne voit plus rien de la réalité des gens ni des choses. Tout ce qui va contre le monde idéal qu’il a créé tout armé dans sa tête doit être faux ou traître, tous ses prédécesseurs révolutionnaires, puisqu’ils le contestent parfois, ne peuvent être que des comploteurs monarchistes depuis l’origine, entachés de péché originel – donc à éliminer pour que survienne le Souverain bien. Robespierre apparaît deux fois dans le roman, mais plane sur toute la période.

Anatole France, socialiste jaurésien, abominait Robespierre et la Terreur, signe pour lui du dérapage de la raison pratique dans la raison pure. Son incarnation est Brotteaux des Îlettes, ci-devant receveur des finances sous l’Ancien régime, réduit à vendre des pantins de carton et ficelles dans un grenier parisien. Il est sensuel et de bonne humeur, prend les choses comme elles viennent, cultivant le doute critique, se nourrissant de Lucrèce – un véritable écolo libertaire, si l’on ose cet anachronisme. Il exerce sa raison contre la Raison, ses lumières contre l’aveuglement d’État qui voit tout, qui sait tout, qui peut tout – et qui décrète malgré vous ce qui est « bien » pour vous. « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes » p.479.

La brutalité du fanatisme égalitaire détruit toute liberté et toute fraternité – or c’est par l’équilibre des trois vertus que la Révolution est grande. Robespierre et les Jacobins ont fait déraper la devise dans l’abstrait, idéal fusionnel de « la Nation » conçue comme appareil tenus par quelques-uns, au détriment du plus grand nombre et de leur diversité. Le contraste, éclairé par l’auteur, était grand entre les images d’État de la fête de la Fédération, ces statues géantes d’Hercules populaires, ces statues de la Nature seins nus, cette Isis hiératique (qui nous rappellent furieusement la période soviétique ou nazie), et les réactions du vrai peuple dans sa vie quotidienne : « on se croirait sur les bords du Nil » p.494. De là à exiger des citoyens qu’ils construisent des pyramides sous le fouet, il n’y a qu’un pas.

Son beau-père potentiel le dit carrément à Évariste : « Vous êtes dans le rêve ; moi je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la libertés coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnement, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres et de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n’avez conduits au Capitole que pour les précipiter ensuite de la roche Tarpéienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Pétion, Manuel et tant d’autres. Qui nous dit que vous ne préparez pas le même sort à vos nouveaux héros ? » p.456.

Anatole France milite pour l’amélioration de la vie quotidienne du plus grand nombre, de ces petits ramoneurs savoyards en loques à la poitrine salie de suie dans les rues de Paris, de ces vieilles réduites à mendier leur pain faute de pouvoir vendre des images pieuses, de ces artisans qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et sont conduits à prostituer leurs enfants. Seules la constance et la justice peuvent améliorer le sort des hommes – pas la violence ni l’autoritarisme au nom du Bien. Encore moins les jugements de la passion, qui courbent toute raison au nom du sentiment. « Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée » p.497.

Les Mélenchon, Aubry, Montebourg – et ceux tentés de voter pour eux – devraient lire d’urgence ce livre qui décortique comment les bonnes intentions et les bons sentiments peuvent paver l’enfer de la réalité sociale ! « Évariste admirait en eux la vigilance, l’esprit soupçonneux, la pensée dogmatique, l’amour de la règle, l’art de dominer, une impériale sagesse » p.537. D’une brûlant actualité.

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, Folio 1989, 320 pages, €7.32

La Révolution française, L’Histoire – les collections, n°60, juillet 2013, 98 pages, €6.90

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Jean-Michel Riou, Le secret de Champollion

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Un Da Vinci Code français ? Du moins une tentative – fleurie, un rien bavarde, sans trop d’action. Mais les petites cellules grises sont enfiévrées par cette quête de l’écriture « sacrée ». Déchiffrer Pharaon va-t-il donner des pouvoirs d’éternité ? Une civilisation qui a duré plus de 3000 ans ne possédait-elle pas un secret ? Bonaparte le croit lorsqu’il part pour l’Égypte ; les savants des Lumières le croient lorsqu’ils le suivent avec enthousiasme ; le Vatican le craint, ce qui est bon signe. Et les Anglais espionnent, interviennent, confisquent ce qui pourrait bien devenir une arme imparable entre les mains de la France. C’est donc qu’il y a quelque chose plutôt que rien.

Nous sommes après Mozart et son opéra maçonnique de La flûte enchantée ; nous sommes après la Révolution de 1789 qui libère les esprits de tout obscurantisme ; nous sommes avec le Corse qui incarnera pour les siècles l’autoritarisme égalitaire qui plaît tant aux Français, du mythe gaulois au bonapartisme politique. L’époque est à percer les mystères, et le déchiffrement des hiéroglyphes en est un – de taille. L’écriture n’a-t-elle pas été interdite en 391 par un empereur chrétien, le Romain Théodose 1er et sa lecture « perdue » depuis lors ? Pourquoi ce tabou s’il n’y avait quelque redoutable secret de pouvoir à cacher ?

Trois amis d’âge inégal, Morgan, Orphée et Pharos, séduits déjà par l’égyptomanie Directoire, vont être entraînés à la suite de Bonaparte pour percer le secret des sources. La découverte de la pierre de Rosette, qui expose en trois écritures la même proclamation en -196, va permettre de résoudre l’énigme. Mais les Anglais veillent jalousement, les Français se chamaillent comme toujours, chaque détenteur d’un petit pouvoir toujours plus bureaucrate que le voisin même dans la lointaine Égypte sous le feu de l’ennemi. Les Anglais vont s’emparer en 1801 de la pierre de Rosette, du nom de la localité du delta où le creusement de fortifications par l’armée l’a mise au jour.

Dès lors, la course s’engage pour enfin savoir. C’est un gamin de 12 ans, Jean-François Champollion, né à Figeac et élevé jalousement par son grand frère qui va, une fois adulte, avoir la révélation. Il n’a jamais vu l’Égypte et ne connait rien aux intrigues politiques ni aux querelles d’érudits. Volontiers indiscipliné et d’une curiosité sans borne, il apporte un esprit neuf et parvient à lire l’écriture pharaonique qui n’est pas alphabétique mais véhicule « des idées et des sons ». La pierre de Rosette porte en effet trois écritures : égyptien en hiéroglyphes, égyptien en écriture démotique et alphabet grec ; en passant par la langue copte, le jeune homme trouve la clé en 1822, à 32 ans. Napoléon ne l’aura pas connue, mort en 1821.

Les trois amis se transmettent le flambeau de la quête sous forme d’un manuscrit qui doit être conservé en coffre-fort durant 150 ans. Le premier évoque la fièvre de la conquête d’Égypte et la quête du mystère ; le second la découverte et la formation de Séghir, « le petit » en arabe, surnom affectueux du surdoué Champollion ; le troisième aborde enfin « la » question qui taraude toute la quête : y a-t-il une révélation au-delà des mots ? Comprendre Pharaon est-ce accéder à l’au-delà où Dieu parle directement ? Ma foi… François Mitterrand avait lui aussi ce sentiment.

Les trois parties emboitées, le discours indirect, les fréquents retours de paragraphes qui bouclent sur eux-mêmes sont au premier abord un peu longs. Puis le lecteur de trouve comme envoûté par cet espoir mystique au-delà des faits, par ce « peut-être » en filigrane derrière le déchiffrement. Il découvre que les trois amis n’écrivent pas sous leurs vrais noms, que l’amour peut cacher une espionne, que la fièvre peut être due à un empoisonnement. Pourquoi ?

D’une idée originale, traitée à la façon des vieux grimoires, plongée dans l’histoire peu connue de Bonaparte en Égypte, Jean-Michel Riou a fait un roman classique qui tire vers le fantastique avec un zeste de Sherlock Holmes. Un abord neuf de l’égyptomanie, d’un pays très ancien qui ne cesse de fasciner, le pouvoir de l’imagination.

Jean-Michel Riou, Le secret de Champollion, 2005, Flammarion, 433 pages, €19.19

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Esprit français

vertus fonctionnaires

Les critères d’évaluation des candidats en écoles supérieures de commerce disent ce qu’il NE FAUT PAS être : indécis, non investi, pas créatif, peu autonome, passif, fermé, insensible, individualiste, sans critique, indifférent au monde de l’entreprise. L’amusant est que se dessine ainsi un portrait en creux des mauvaises qualités du commercial… qui laisse apparaître son antithèse presque parfaite : le fonctionnaire.

Le fonctionnaire est l’occupant d’une fonction publique, organe d’un ensemble, tiré du latin dès 1370 qui signifie l’exécution d’une charge (faire fonction de) en situation de dépendance (en fonction de). Le mot fonctionnaire, tiré de fonction, apparaît sous la plume de Turgot en 1770. Le titulaire fonctionnant est un rouage d’une machinerie administrative. En est tiré le terme de « fonctionnarisme » vers 1850, « prépondérance gênante des fonctionnaires dans un État » selon le Robert historique de la langue française. « Bureaucrate, rond-de-cuir, budgétivore », ajoute en synonymes le Petit Robert

fesses et bourgeois

Si l’on en croit le portrait en creux des qualités requises en grandes écoles, le fonctionnaire n’est pas adulte épanoui responsable – mais tout l’inverse : infantilisé par la pure exécution sans initiative, dépendant irresponsable sans empathie, non motivé et se moquant des affaires, des relations aux autres et de toute entreprise (quoiqu’il fasse, il est payé, pensionné et garanti).

« Fonctionnaire : Inspire le respect quelle que soit la fonction qu’il remplisse » disait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Sa personne représente en effet un ensemble symbolique qui le dépasse et lui confère sa puissance. Un fonctionnaire est censé incarner l’État, ne pas avoir de pensée personnelle mais être la voix du règlement et de la loi, ne pas avoir d’intérêt particulier mais se poser en garant de l’intérêt général. D’où le vocabulaire volontiers administratif de ses représentants lorsqu’ils se sentent contestés, cette façon d’évacuer la question particulière par la légalité générale, de ne jamais être responsable personnellement en face d’un individu mais d’être un sachant fonctionnant devant un numéro de dossier.

L’importance historique de l’État fait que les Français révèrent un comportement inadapté au monde globalisé, depuis que l’échec soviétique a prouvé la sclérose de cette machinerie hiérarchique. Il est donc plus difficile aux jeunes français d’intégrer les valeurs et les comportements de la concurrence et de l’initiative, ce qui fait justement les créateurs d’idées nouvelles appliquées à la production de nouveaux biens. Si la France recèle nombre d’inventeurs, elle recèle peu d’entrepreneurs. Pire : ils sont découragés d’entreprendre par l’ambiance sociale et culturelle, entravés par l’Administration en ses multiples règlements paperassiers et la multiplication des taxes, voire insultés par les politiciens idéologues qui font de la démagogie leur seule tactique électoraliste.

Pourquoi, dès lors, se lamenter de n’être pas aussi structuré que l’Allemand, pas aussi réactif que l’Américain, pas aussi hédoniste laborieux que le Suédois, ou habile commerçant comme le Chinois ? Le « modèle » culturel français a fait son temps (le mot empreinte, traduction plus exacte de l’anglais anthropologique pattern serait plus juste : l’empreinte culturelle).

La tentation est immense de se réfugier dans le passé, de fermer les yeux et les frontières pour rester entre-soi, comme « avant ». La Chine des mandarins l’a fait jadis, avec les succès qu’on a vus ; la Russie soviétique l’a tenté avec le rideau de fer, protectionnisme dérisoire qui a explosé dès que les citoyens de l’est ont pu franchir le mur ; la Corée du nord et Cuba le pratiquent aujourd’hui, laissant le monde aller de l’avant tandis qu’eux traînent, leurs dirigeants fascinés cependant par les films et les gadgets des pays qui vont de l’avant…

Yes week-end reve francais Ce n’est pas ainsi que l’on évolue. Oublie-t-on, au pays de Descartes, que l’intelligence est la faculté d’adaptation ? Oublie-t-on, au pays des Lumières, que l’universel est l’autre nom de la voie vers la liberté ? Voie qui fait envie à tous ceux qui vivent sous les despotismes, voie qui montre le chemin de la libération, la lumière du savoir comme de la conscience ?

Mais croire qu’est toujours « universelle » notre propre façon de voir, passive et datée, est une ornière mentale. Toutes les valeurs du fonctionnaire que sont le faible investissement personnel, l’absence de créativité, l’autonomie réduite, la passivité devant les règles, la fermeture à l’humain au profit du principe, l’indifférence au monde de l’entreprise – tout ce qui était vertu au temps de l’État bâtisseur de la société – ne sont plus les valeurs d’aujourd’hui depuis que la société est devenue mondiale et autonome. L’esprit français s’éteint, et c’est tant mieux. Que vive un esprit renouvelé, pleinement de son temps !

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Clément Rosset, Une passion homicide

clement rosset une passion homicide

Deux années après le grand bouleversement social et mental de mai 1968, l’époque était féconde. La mode était à l’antirépressif ce qui, vu par la jeunesse, avait quelque chose d’irrésistiblement réjouissant. Rien à voir avec ce « sérieux » militant des gros bataillons de la Morale qu’un peu tous les partis cherchent sans cesse à faire renaître. A droite comme à gauche. Car la gauche, en ces années-là, réagissait à la pensée de droite, aux habitus de droite, au conservatisme foncier de toute la société d’après-guerre. Et, comme la gauche « réagissait », elle devenait « réactionnaire » : elle remplaçait la morale conventionnelle par la Morale de l’Histoire, substituant Marx lu avec les lunettes de Hegel à saint Paul revu par les Lumières. Avec autant de conviction pour son « bon droit » et d’aveuglement dans les idées.

C’est le mérite d’Une passion homicide, de Clément Rosset, de nous faire ressouvenir de cette époque lointaine 1970. Il y a plus de 40 ans, donc prescription. La gauche est devenue moins bête (quoique plus hypocrite) et la droite moins conventionnelle (quoique plus agitée). Bien que certains tentent de susciter un climat guerre civile permanente avec mobilisation citoyenne envers tous les « fascismes » imaginaires (qu’ils s’appellent Sarkozy, contrainte budgétaire ou service minimum), la démocratie a progressé. Les yeux se sont ouverts, les idéologies ont fait pschitt ! Le théâtre médiatique est pris pour ce qu’il est – un divertissement – et non plus pour le dernier sérieux d’une pensée décapante. Les intellos – tribu particulièrement moutonnière, poseuse et impériale – ont laissé la place aux histrions cathodiques et aux chercheurs populaires. On a désormais la pensée plus modeste.

Qui sait ce qui est passé par la tête de Maurice Clavel, intello à la pointe des années 1970, pour demander au jeune philosophe Clément Rosset, de donner des chroniques littéraire au Nouvel Observateur ? Rosset était déjà l’auteur de La philosophie tragique et d’un pamphlet ironique sur Derrida, intitulé avec inspiration Discours sur l’écrithure. A cette époque, l’hebdomadaire est estampillé avec enflure et tremblement « Journal de Gauche » par ses lecteurs convaincus, comme cet ineffable professionnel du choqué politiquement correct « A.Z., professeur agrégé, lycée Claude Monet, Paris », qui dénonce par courrier. C’était la procédure « Alerte ! » du monde.fr avant le net – comme quoi les réflexes staliniens ont la vie dure… La gauche, à l’époque, se devait d’être « sérieuse », austère, pédagogique. Il ne fallait pas laisser la dérision détruire ce bel Idéal !

Réfractaire aux illusions, pourfendeur d’enflures, rieur invétéré comme tous ceux qui savent qu’au-delà de cette vie, « rien » ne les attend, Clément Rosset est toujours demeuré allergique de part en part à cette forme de révérence de la pensée unique. Durant quelques mois, de fin 1969 au printemps 1970, il donne ses chroniques irrévérencieuses – pourtant dans le ton mai 68 – à l’hebdo des Cons-vaincus (jusqu’en 1981). L’avalanche de courrier des lecteurs arrête bientôt l’expérience. Ce qui étonne aujourd’hui est moins le fond des critiques du courrier, parfois justifiées sur certains auteurs analysés, que le ton moralisateur tiré tout droit d’un catéchisme jésuite. Comme s’il suffisait, à l’époque, de se dire « de gauche » pour être exempté aussi sec de toute “mauvaise” pensée et de tout acte conventionnel et “répressif”. Clément Rosset y répondra d’ailleurs en citant une lettre de Blaise Pascal à ses détracteurs curés.

C’est dire l’attrait de ce petit opuscule (105 pages) opportunément réédité par les PUF. Il nous montre :

  • Comment la moraline peut pervertir les meilleures intentions : « Reich demeure, aux yeux de beaucoup, une valeur établie, un « grand penseur » avec lequel on ne doit pas, sous peine d’excommunication, en user à la légère. » p.60.
  • Comment l’art du pamphlet est tout de nuances : « la loi du bon pamphlet : laisser parler l’absurdité de l’auteur, intervenir le moins possible, faire apparaître l’absurde en ne changeant presque rien à la pensée et au discours de ceux qu’il pastiche. » p.29
  • Comment la mode couvre l’ineptie de la pensée : « Tout le monde peut s’essayer ainsi à des combinaisons de mots, avec plus ou moins de succès selon leur degré de démagogie idéologique. » p.66

Il réhabilite aussi Paul Lafargue, « gendre de Karl Marx et que Lénine estimait beaucoup », précurseur sans le savoir de nos contemporains écolos dans son pamphlet sur Le droit à la paresse (on voit que la semi-fonctionnaire d’EDF, qui a commis un livre récent sous le titre de Bonjour paresse, n’a rien inventé).

Relire ces chroniques aujourd’hui est de salubrité mentale ! D’ailleurs, la « passion homicide » qui donne son titre au recueil, « c’est, selon Paul Lafargue, (…) celle des ouvriers pour le travail. » p.21 Elle tue, mais on veut la vivre intensément.

Clément Rosset, Une passion homicide – Chroniques au Nouvel Observateur 1969-1970, PUF 2008, 105 pages, €9.97

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Libéral malgré la gauche

L’ignorant n’est tourmenté que par l’opinion qu’il a des choses, non par les choses elle-même. Le mot chien ne mord pas, selon William James, mais la Gauche d’ambiance pourtant salive de rage comme un chien de Pavlov quand elle entend le mot « libéralisme ». Elle le qualifie même, avec la lourdeur petite-bourgeoise de la redondance qu’avait noté Roland Barthes, de « néo » ou d’« ultra », pour bien marquer le tu dois de sa pensée moralisante.

hollande 2013 photo

Car il n’y a rien de réel dans la caricature faite par la gauche (française) du libéralisme

Né durant les Lumières, le libéralisme est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques et d’entreprendre. Ces autonomies individuelles sont opposées aux hérédités, ethnies, communautés, ordres et corporations. Le libéralisme politique a été inventé par les Français et les Anglais des Lumières. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui (voir Diderot), une règle pratique, la tolérance envers les opinions (voir Voltaire) et une conception de la vie en commun (voir Montesquieu). Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays.

La France révère « l’État » (avec majuscule) au nom d’une liberté qui ne serait rien sans la contrainte du Père. Or le concept de liberté est double : absence de contraintes – mais aussi choix des règles qui contraignent la vie commune. Les Anglais (protestants incités à lire par eux-mêmes la Bible) ont privilégié le premier, avec cantonnement de l’autorité par le consentement régulier. Les Français (catholiques sous la houlette de prêtres qui ont le monopole de l’interprétation biblique, eux-mêmes sous l’autorité du Pape) ont privilégié le second, sous prétexte que le peuple (les faibles, les ignorants, les infantiles) ne saurait être libre sans contrainte d’en haut. Mais pourquoi garder cette idée venue tout droit du Dieu tonnant, du Père fouettard, du Roi soleil, de l’État-c’est-moi, de la Terreur paranoïaque, de l’orgueilleux empereur des Français, de l’absence d’écoles publiques jusque bien tard dans le 19e siècle et de l’absence de droit de vote aux femmes jusque bien tard dans le XXe ? Les temps n’auraient-ils pas changé ?

Le choix des règles est l’exercice de la démocratie. Les penseurs français de gauche ont longtemps œuvré pour l’éducation, l’égalité devant la loi et la laïcité d’État pour délivrer les individus des contraintes de naissance, de race ou de religion. Ce n’est que depuis le choix du marxisme, transformé en instrument de guerre léniniste, qu’ils considèrent les citoyens comme mineurs au nom de la Vérité révélée déclarée « scientifique » qu’une caste cooptée à la tête du Parti se charge d’interpréter et de réaliser. La « liberté » à gauche est donc progressivement passée de la libération de ce qui aliène à la contrainte idéologique, traduite dans tous les pays du socialisme réel en contrainte d’État et, dans les autres pays, en contrainte de parti. Comment ne pas noter que, dès qu’ils ont pu (boat-people vietnamiens, chute du mur de Berlin, ouverture cubaine), les citoyens se sont empressés de fuir ?

L’État s’est retrouvé en France le seul créateur du lien social après que la Révolution ait tout aboli, jusqu’aux syndicats, recréés seulement en 1884. L’État absolu français (jacobin, colbertiste, élitiste et parisien) ne veut face à lui que des individus atomisés qui lui doivent tout. C’est le sens de « la volonté générale » de l’orphelin éperdu de Père, Jean-Jacques Rousseau, magnifiée aujourd’hui par le proto-tyran Mélenchon. On comprend pourquoi l’initiative est peu répandue en France, pourquoi le peuple attend tout de l’État, pourquoi toute innovation ne peut s’y épanouir… L’État français est une machine politique pour assurer le pouvoir à une élite restreinte ; l’État anglais est un garant juridique – voilà l’écart essentiel que les intellectuels devraient analyser !

Dans cette idéologie française de l’État, tout ce qui est « libéral » représente à gauche le Diable, puisque menaçant le pouvoir de quelques-uns. Selon Pierre Bourdieu, le néolibéralisme se réduirait à « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Cette opposition radicale entre l’État et le marché n’est malheureusement qu’une « idée pure », aussi évanescente que les ombres de la caverne de Platon. Karl Polanyi l’a largement démontré, le libre marché présuppose une intervention réglementaire constante et le développement d’un appareil de contrôle…

L’utopie néolibérale n’est pas le « marché pur » mais le profit protégé par un État camouflé en « non politique » qui se consacre uniquement à la gestion rationnelle et technicienne du social, à l’administration des choses (ce qui se passe à peu près en Chine depuis 1978). Pourquoi ne pas constater que le Parlement est bien plus efficace dans les pays où la « volonté générale » ne se traduit pas par le « j’veux voir qu’une tête » (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Scandinavie, Suisse, Inde…) ?

Le gauchisme idéologique se pare ainsi de « grands mots »

Il fait illusion et empêche d’analyser la réalité des choses. « Tout le monde » (ce qui signifie en fait « de gauche, français, parisien et guignant le pouvoir ») est anti-américain par antilibéralisme ; mais nul ne se pose jamais la question des libéraux là-bas. Or les Liberals américains (de gauche) sont clairement pour un État fort, appuyé sur la puissance militaire garantie par un oligopole de sociétés nationales protégées. Où se trouve la fameuse « libre concurrence » et « l’ouverture mondialisée » dont la gauche idéologique nous rebat les oreilles ? Les libéraux américains (Obama en est un, après Clinton) peuvent empêcher l’achat d’une société par un groupe étranger si l’intérêt national est en jeu… mais ils ont une claire vision nationale de cet intérêt – pas une vision étroitement idéologique servant aux Montebourg à faire mousser leur ego. Le refus ne passe donc pas par un oukase ministériel devant les médias mais par des arguments clairement présentés au Congrès – qui décide.

Pour tout ce qui est autre que l’intérêt national, le privé règne, donc l’initiative, l’entreprise, les financements. Pourquoi croyez-vous que les entreprises les plus dynamiques de la dernière révolution technologique se soient créées aux États-Unis et pas en France ? Nous avons inventé la Fnac, le Minitel, la carte à puce, Copains d’avant : mais le succès a été Amazon, l’Internet, Paypal et Facebook. Les intellos de gauche ne se sont-ils jamais demandé pourquoi ? Ce n’est pas l’incantation à la croissance qui la fera surgir. Encore moins le pouvoir magique de l’Administration d’État.

Liberal définition Robert

Le socialisme est né du libéralisme et dans son prolongement

Il était l’aspiration des prolétaires à étendre à l’économie les principes de liberté et d’égalité conquis en politique. Il visait à « désaliéner » les consciences, pas à remplacer l’aliénation bourgeoise (prédatrice, consumériste, bien-pensante) par l’aliénation d’État (centralisé, malthusien, politiquement correct). L’histoire a conduit trop souvent les socialistes à s’allier avec les ennemis de ses ennemis, donc à confondre le socialisme (« les producteurs associés », disait Marx) avec l’étatisme antilibéral.

Le libéralisme ne s’identifie pas à sa version étroite héritée de Frédéric Bastiat et défendue par les journaux financiers. Il ne peut être amalgamé à l’ultralibéralisme des Reagan et Thatcher mais connaît d’autres versions plus ouvertes comme celles de Léon Walras, de Stuart Mill, de John Rawls, d’Amartya Sen et de Joseph Stiglitz. L’État réalise mieux certaines activités, Stiglitz cite la sécurité des aéroports, la recherche, l’éducation, l’aide médicale, l’environnement. « Cet équilibre peut être différent selon les pays et les époques ; il varie d’un secteur d’activités à l’autre, d’un problème à l’autre » (The Roaring Nineties). Mais pas question d’entretenir des privilèges de monopoles lorsqu’ils sont indus et économiquement injustifiés ; ni de refuser de rationaliser l’organisation et l’emploi des moyens publics. L’État est dans son rôle lorsqu’il régule et arbitre, dans son rôle lorsqu’il prend en charge ce que le marché n’est pas apte à faire, dans son rôle lorsqu’il impulse la recherche dans un secteur stratégique – mais il ne doit en aucun cas se substituer à l’initiative privée lorsque celle-ci est efficace.

Les idées libérales incarnent une culture de la résistance : aux idées imposées, à l’expression bâillonnée, à une administration tentaculaire (y compris de Bruxelles), à un marché sans règles, à une économie mondialisée sans ordre ni normes, à une société civile sans principe de légitimité ou de critique, à une culture uniformisée, au droit du plus fort. La liberté n’existe que garantie par un pouvoir souverain… contrôlé par des contrepouvoirs citoyens. C’est le rôle du droit, de la loi votée, de l’État qui applique et contrôle. Mais dans cet ordre qui part de la base. Ce n’est pas à l’État de me dire comment il faut baiser, avec qui et pourquoi ; c’est cependant son rôle de faire appliquer le droit qui autorise ou interdit la relation ou le mariage, son rôle encore d’informer sur les dangers sanitaires, son rôle toujours de faire assumer les conséquences.

Quant au socialisme ouvrier traditionnel, des origines à Marx inclus, il n’est pas antilibéral. Il faut se garder de le confondre avec les diverses variétés de socialisme réactionnaire et petit-bourgeois surgies en même temps. Au contraire, l’utopie ouvrière est celle de la coopérative (pas de l’entreprise nationalisée), de la décision à la base (pas par une Administration), du moins d’État possible (qui selon Marx doit disparaître). Elle est plus libertaire qu’autoritaire, plus proche du libéralisme que du despotisme, plus tolérante que doctrinaire. Elle confisque moins la démocratie (expression, élections, droits) que le jacobinisme (partisan, centralisé, technocrate). Les antilibéraux sont toujours partisans de la contrainte – car l’opposé du libéralisme, c’est l’autoritarisme. Difficile de sortir de là.

Or les élites socialistes qui se disent “morales” et “progressistes” se gardent bien d’aider le peuple à s’émanciper, se contentant de le manipuler par de grands mots d’un vide sidérant, afin de conserver leur confortable contrôle issu de la légitimité partisane ou énarchique. La seule chose qui les intéresse est leur pouvoir personnel, étatique et parisien. Ce “chacun pour soi” est beaucoup plus dangereux que celui des PDG qui se gavent de stocks options : ils montrent leur intérêt tout cru mais parfaitement transparent (donc démocratiquement contestable, et d’ailleurs réellement contesté), alors que les politiciens d’une certaine gauche se parent de “vertu” et de “grandes idées généreuses”… pour faire entre soi les petites magouilles tout en se préservant entre soi par des copinages choisis, dans l’entre-soi des quartiers réservés et des entreprises publiques.

C’est là où la position dogmatique est non seulement un aveuglement politique, mais aussi une erreur démocratique. Machiavel l’a très bien montré, ce sont les lucides qui manipulent les gogos, les pragmatiques qui analysent les situations et ceux qui se gardent bien de suivre les idées générales qui ont – toujours – le pouvoir.

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Jacques Julliard, Les gauches françaises

René Rémond l’a voulu pour la droite, Jacques Julliard l’a fait pour la gauche : une analyse en « familles politiques » plus qu’en partis éphémères. Pour Julliard, il existe un « invariant de gauche » depuis la Révolution. S’il y a trois droites (légitimiste, orléaniste, bonapartiste), il y a quatre gauches (libérale, jacobine, collectiviste, libertaire). Qui accomplissent d’ailleurs une « révolution » : partie du libéralisme des Lumières, la gauche en revient au libertaire post-68 ; elle retourne à l’individu après avoir erré du côté des collectivismes.

jacques julliard les gauches francaises

La gauche serait partie d’une révolte individualiste contre la société d’ordres de l’Ancien régime. Mais le mouvement ouvrier vers la fin du XIXe pousse la gauche au collectif, jusqu’au collectivisme de masse du XXe siècle. C’est la droite qui récupère l’individualisme.

Pour Julliard, il y a une profonde différence entre la gauche XIXe et la gauche XXe siècle : un appauvrissement de l’imaginaire. En cause, la fuite du peuple au profit des professionnels de la politique, dont le parti communiste a représenté l’acmé. La politique dit le Bien pour la société qui, elle, n’a qu’à se taire et bien voter. Le social a été remplacé par la technocratie du social, ce qui change beaucoup de choses : manque la fibre… D’où le retour à l’individuel de la gauche d’aujourd’hui après l’effondrement de l’eschatologie « scientifique » communiste. Droits de l’homme jusqu’aux droits des mœurs plutôt que lutte des classes jusqu’au changement social. Car la gauche s’en est aperçue : on ne change pas la société par décret.

Jacques Julliard traque ces gauches lors de « nœuds » historiques (en référence à Soljenitsyne) qui sont des périodes charnière où les idées mutent avec la politique. Pour donner de la chair au tout, l’auteur établit des couples de figures historiques où le vécu côtoie la symbolique pour donner des trajectoires (ex. Robespierre et Danton, Chateaubriand et Constant, Thiers et Blanqui, Mendès-France et Mitterrand…). Même politique, mais chaque fois deux façons radicalement différente de l’incarner – à gauche. Bien sûr il manque des figures, Proudhon notamment. Bien sûr il manque des femmes (Louise Michel, Simone Weil), mais c’est qu’elles manquaient singulièrement en politique, la république ne leur ayant donné le droit de vote qu’en 1945.

L’originalité de la gauche française par rapport aux autres gauches européennes ? L’aspect religieux. Pour Julliard, la Révolution a été le renversement du religieux (préparé depuis déjà un siècle par les philosophes et, depuis plus longtemps par le scepticisme dû aux guerres de religion). La gauche a été le parti athée qui voulait émanciper l’individu de toute détermination. Problème que Julliard n’évoque guère : Dieu est mort mais son besoin existe, par quoi le remplacer ? La gauche n’a-t-elle pas sans cesse secrété une nouvelle religion en tordant Marx du côté messianique ? puis Keynes version État-providence après 1945 ? enfin le catastrophisme écolo depuis les années 1970 ? Quelle gauche nous délivrera du biblique, puisque le socialisme ne serait selon lui que l’Évangile mis en œuvre ?

Pour l’auteur, les Français sont partagés entre l’utopie et le radical-socialisme, ils ne sont en rien sociaux-démocrates car il y a longtemps que les syndicats ne représentent plus les travailleurs mais une caste retreinte de professionnels politisés. Dommage que les Français y soient allergiques, car « l’aspiration sociale-démocrate, non seulement ne s’est pas réduite, mais est devenue dominante dans le monde entier », avouera-t-il au Nouvel Observateur)…

La gauche aujourd’hui veut incarner la justice alors que la droite incarnerait l’efficacité. D’autres disent que la gauche est la liberté des contraintes volontaires, la droite l’assentiment et l’adaptation à ce qui survient. Mais le propre du bonapartisme, dont le gaullisme fut successeur, était justement d’incarner la synthèse de ces fausses oppositions (ordonnances de 1945, la participation, la politique qui ne se fait pas à la corbeille, etc.). Ce courant autoritaire et social, est-il de droite ou de gauche ?

La distinction droite-gauche garde-t-elle du sens aujourd’hui ? La politique se déroule encore dans les partis, mais ceux-ci sont réduits à une machinerie pour sélectionner des candidats, ils ne sont pas laboratoires d’idées. C’est une « opinion » cristallisée en mouvements sociaux sur certains sujets précis (le nucléaire, le gaspillage, le climat, les homos, l’insécurité, les méthodes d’apprentissage de la lecture, etc.) qui font les idées qui s’incarnent en action politique. D’où ce catalogue de « mesures » de tout candidat présidentiel, cette « boite à outils » de tout président élu où manque le projet d’avenir, la vision globale.

Jacques Julliard est issu d’un milieu radical-socialiste et catholique, agrégé d’histoire à Normale Sup avant de devenir syndicaliste UNEF, au SGEN, à la CFDT. Quoi d’étonnant à ce qu’il se pose en libertaire au sens de Proudhon ? Joseph Proudhon, occulté en France pour cause de marxisme aligné sur Moscou, serait selon Julliard « la contrepartie de toutes les tares de la gauche » : le moins d’État possible parce que la société se prend en main à la base. L’histoire l’a incarné dans la Commune. Il y aurait moins besoin de politique parce que les humains pourraient vivre sans être gouvernés. Internet et réseaux sociaux remplacent de nos jours partis et congrès obsolètes. Quoi de plus ridicule que le rituel du Parti socialiste par exemple ? Sympathique idée qu’il faudra du temps à réaliser tant l’esprit français est formaté statuts, hiérarchie, autorité… Est-ce pour cela que Jacques Julliard quitte le Nouvel Observateur, où il a été chroniqueur 40 ans, de 1969 à 2010, pour Marianne ?

La représentation divorce de plus en plus du pays réel et ce serait l’un des rôles de la gauche que d’inventer de nouvelles formes de participation démocratique. Pierre Rosanvallon a écrit de bonnes choses sur le sujet. Julliard au Nouvel Observateur cité plus haut : « Hollande est dans l’obligation d’inventer un nouveau logiciel social-démocrate au temps de la rigueur économique qu’impose la période ».

Un an déjà et toujours rien.

Jacques Julliard, Les gauches françaises 1762-2012, 2012, Flammarion, 940 pages, €23.75

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Albert Camus, L’état de siège

 Albert Camus L etat de siege

L’état de siège’ est un spectacle théâtral en trois parties écrit par Albert Camus sur une mise en scène de Jean-Luis Barrault en 1948. Il reprend le thème de La Peste mais le situe à Cadix en Espagne, avec des personnages différents. La peste est l’allégorie de la mort vivante : bureaucratie, tyrannie, méchanceté. L’État installé, l’État qui siège, l’État qui vous assiège. « La vie vaut la mort », dit Nada, ivrogne cynique qui ressemble à Diogène et dont le nom signifie ‘Rien’. « L’homme est du bois dont on fait les bûchers. »

L’ordre n’est pas la vie ; la vie est liberté, donc mouvement. Révolte et non révolution, car la révolution détruit un ordre pour en construire un pire tandis que la révolte est état d’esprit et non état de siège. « Du moment que vous avez fait vos trois repas, travaillé vos huit heures et entretenu vos deux femmes, vous croyez que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien alignés, la mine placide, vous voilà mûrs pour la calamité. » Pour Camus en effet, rien n’est pire que l’indifférence, cette aspiration au repos, ce pétainisme rampant. Il faut être énergique pour vouloir la liberté et vigilant pour vouloir la justice. Car c’est entre liberté et justice que se situe la condition humaine, entre passions personnelles (comme celle du jeune Diego pour sa Victoria) et exigences collectives (soigner, aider, bâtir en commun). La peste, symbole du temps des tyrannies, vient secouer les habitudes et les paresses, comme un destin. Diego témoigne pour Camus : « Je suis trop fier pour t’aimer sans m’estimer ».

Les personnages sont en effet la Peste elle-même, sa secrétaire objective qui tient le carnet des radiations de vie, Nada le cynique, Diego et Victoria les jeunes, le juge et sa femme les bourgeois, le gouverneur et les alcades au pouvoir, puis les femmes et les hommes de la cité, les gardes. Il s’agit, comme dans la tragédie grecque des origines, d’une tentative de spectacle total : un grand mythe est mis en œuvre pour le collectif avec la participation du public. Ariane Mnouchkine reprendra le genre, mais bien plus tard, lorsque le public bobo post-68 aura la disponibilité d’esprit et la culture pour comprendre. Le thème est celui de la révolte contre l’esclavage.

« Rien n’est bon de ce qui est nouveau ! » clament les alcades, répétant le gouverneur. « L’ironie est une vertu qui détruit. Un bon gouverneur lui préfère les vices qui construisent. » Ce mot s’applique à nos histrions caricaturant les politiques et les politiques qui font l’État spectacle. Les ivrognes : « Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez ! Ne bougez pas, ne bougeons pas ! Laissons couler les heures, ce règne-ci sera sans histoire ! » La remarque vaut pour le règne de Mitterrand II englué dans l’observation cohabitante, puis pour le très long règne Chirac, trop heureux de cohabiter et roi fainéant s’il en fut. Il vaut encore pour le hollandisme, cet art de ne rien faire tout en disant le contraire, un « extrémisme modéré » en tranche-montagne… qui accouche d’une souris (les 75%, la retraite « à 60 ans », la fiscalité « juste » qui prend à tout le monde sans toucher à l’obésité d’État, la loi « contre » la finance – tout contre…).

Caractéristique de ce genre de règne : l’obscurantisme administratif. Camus n’y va pas avec le dos de la cuillère dans la critique du pédantisme de bureau. « C’est pour les habituer à un peu d’obscurité. Moins ils comprendront, mieux ils marcheront. » La tyrannie ne réside en effet pas seulement dans les proclamations de tribune ni dans les chars qui gardent les carrefours, mais dans ce fascisme de bureau où chaque question suscite une commission qui ne décide de rien, où chaque projet fait l’objet d’un rapport qui n’engage en rien, où chaque personne est transposée en « dossier » anonyme qu’on traite à la fourche dans les cases ad hoc avant de tout cramer au four.

Le Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye dit exactement la même chose de l’Administration française d’aujourd’hui, si imbue du « Service Public » qu’elle en oublie de regarder hors du miroir et qu’elle confond son propre statut avec ledit service. La Peste : « Si je règne, c’est à ma manière et il serait plus juste de dire que je fonctionne. » Fonctionner comme fonctionnent les fonctionnaires…

D’où ces lois absconses, ces règlements incompréhensibles : « Barème numéro 108. L’arrêté de revalorisation des salaires interprofessionnels et subséquents porte suppression du salaire de base et libération inconditionnelle des échelons mobiles qui reçoivent ainsi licence de rejoindre un salaire maximum qui reste à prévoir. Les échelons, soustraction faite des majorations consenties fictivement par le barème numéro 107, continueront cependant d’être calculées, en dehors des modalités proprement dites de reclassement, sur le salaire de base précédemment supprimé ». La Loi, dit-on au Parlement français ces temps-ci, ressemble à s’y méprendre à cette charge de Camus datant de 1948…

L’administration n’oublie personne, elle réglemente et elle applique, logique de fonction, rouages sans âme ni projet : « Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice» C’est contre cet absolu de justice, aveugle, égalitariste au point d’éradiquer toute différence (si chère à Mélenchon et au verbe hollandais), que Camus s’élève avec autant de force que contre l’absolue liberté de l’égoïsme personnel (d’une certaine droite). Contre la tentation du Bien, l’organisation collectiviste sur le modèle de la ruche, fasciste ou communiste. Contre l’égalitarisme socialiste, tendance 1793, pour qui aucune tête ne dépasse et qui excite le peuple en armes à surveiller, dénoncer et « faire justice » à toute liberté hors du collectif, à toute originalité qui viserait à s’écarter de la ligne. Contrôle social total. « Le grand principe de notre gouvernement est justement qu’on a toujours besoin d’un certificat », déclare la secrétaire. Plus de vie privée, la vie publique est la seule autorisée. Pas ‘publique’ au sens de transparent, mais publique au sens où seul l’État autorise et interdit. L’État n’étant en rien vous et moi, mais une masse anonyme et irresponsable de fonctionnants, obéissants à des directives et règlements non publiés, édictés par les hommes de l’ombre dans les bureaux du pouvoir.

Albert Camus L etat de siege debout

Et, ajoute Camus, « seuls les votes favorables au gouvernement seront considérés comme valablement exprimés» Ne voilà-t-il pas l’expression ramassée du socialisme, dans sa traduction « démocratie populaire » (ni démocratique, ni populaire) ? Tout comme dans sa traduction gauche mitterrandienne 1982 dans la bouche de l’ineffable Laignel, député : « vous avez juridiquement tort puisque vous êtes politiquement minoritaires. » Albert Camus est éternel dans la révolte contre l’absurde, cet autre nom de la maniaquerie mortifère, de « l’autre monde possible » plutôt que celui qui est ici et maintenant.

« Ah ! Vous ne tenez compte que des ensembles ! » dit le jeune Diego plein de fougue à la secrétaire fonctionnaire de la peste. « C’est une statistique et les statistiques sont muettes ! On en fait des courbes et des graphiques, hein ! On travaille sur les générations, c’est plus facile ! Et le travail peut se faire dans le silence dans l’odeur tranquille de l’encre. Mais je vous en préviens, un homme seul, c’est plus gênant, ça crie sa joie ou son agonie. Et moi vivant, je continuerai à déranger votre bel ordre par le hasard des cris. Je vous refuse, je vous refuse de tout mon être ». Nous sommes dans l’actualité : le chômage n’est pas une statistique mais des femmes et des hommes vivants, à quelque euros près en fin de mois… dans le grand silence indifférent de l’Administration qui se contente de fonctionner. Tout ce que constate Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham’.

Aveu de la secrétaire : « Du plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer. » D’autant que l’homme n’est jamais seul.

Diego : « Si j’étais seul, tout serait facile. Mais de gré ou de force ils sont avec moi. »

La Peste : « Beau troupeau, en vérité, mais qui sent fort ! »

Diego : « Je sais qu’ils ne sont pas purs. Moi non plus. Et puis je suis né parmi eux. Je vis pour ma cité et pour mon temps. (…) Il est vrai qu’il leur arrive d’être lâches et cruels. C’est pourquoi ils n’ont pas plus que toi le droit à la puissance. Aucun homme n’a assez de vertu pour qu’on puisse lui consentir le pouvoir absolu. »

Albert Camus, socialisant, se découvre profondément libéral, du libéralisme tempéré des Lumières, celui de Montesquieu et de Voltaire, celui de Tocqueville. Le Chœur résume son aspiration politique : « Non, il n’y a pas de justice, mais il y a des limites. Et ceux-là qui prétendent ne rien régler, comme les autres qui entendaient donner une règle à tout, dépassent également les limites. » Ni égalitarisme intégral à la communiste où tout est réglementé ; ni libéralisme ultra qui laisse faire sans rien faire ; l’équilibre est dans la limite librement discutée. Au fond pas très différent de ce que disait Rousseau de la liberté : une contrainte négociée, librement consentie. Sauf que Rousseau a dérapé.

Bien oublié, ‘L’état de siège’ est un spectacle dérangeant et d’une étrange actualité !

Albert Camus, L’état de siège, 1948, Folio théâtre 1998, 221 pages, €7.69

Albert Camus, Œuvres complètes tome 2 – 1944-48, Pléiade Gallimard 2006, 1424 pages, €62.70.

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Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines

maurice godelier au fondement des societes humaines

Né en 1934, Maurice Godelier est probablement le meilleur anthropologue français contemporain. Il est beaucoup plus connu à l’étranger que chez lui en raison de la coterie des grandécolâtres et du snobisme médiatique. Agrégé de philosophie, licencié en psychologie et licencié en lettres modernes, il a travaillé auprès de Fernand Braudel puis de Claude Lévi-Strauss. Proche de Chevènement, il obtiendra la médaille d’or du CNRS en 2001 pour l’ensemble de son œuvre. Un temps marxiste, praticien de terrain en Papouasie, il s’est détaché de tous ses maîtres pour se forger une opinion personnelle. Il nous la livre à 73 ans dans ce petit opus qui se lit facilement. Ni jargon ni galimatias, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – c’est le meilleur de Godelier.

« Déconstruire les discours et les résultats des sciences sociales, oui. Leur dénier tout caractère scientifique, non. » Il se pose directement contre le relativisme à la mode aux États-Unis et avidement repris par les bobos multiculturels parisiens pour faire bien, « les dissoudre dans des discours narcissiques, se délectant dans le refus de théoriser, dans l’ironie, dans l’incohérence et l’inachevé volontairement recherchés » p.35.

Ce petit livre présente 5 idées reçues de l’anthropologie, contrées par la recherche de terrain (p.39) :

  1. Les sociétés sont fondées sur l’échange (marchandises et dons) : « A côté de choses que l’on vend et de celles qu’on donne, il en existe qu’il (…) faut garder pour les transmettre, et ces choses sont les supports d’identité qui survivent plus que d’autres au fil du temps. » Tout ne s’échange pas.
  2. La famille est au fondement de la société : « Il n’existe pas, et il n’a jamais existé, de sociétés fondées sur la parenté. (… Ni parenté, ni famille) ne sauraient constituer le lien qui unit différents groupes humains de manière à faire société. » C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie.
  3. Les enfants sont le produit d’un homme et d’une femme unis sexuellement : « Nulle part, dans aucune société, un homme et une femme n’ont jamais été pensés comme suffisants pour faire un enfant. Ce qu’ils fabriquent ensemble, ce sont des fœtus que des agents plus puissants que les humains, des ancêtres, des dieux, Dieu, transforment en enfant en les dotant d’un souffle et d’une ou plusieurs âmes. » L’enfant s’appartient à lui-même, il n’est pas l’objet des parents; la société l’accueille et l’élève au même titre que la famille par des rituels et des institutions appropriés.
  4. Les rapports économiques constituent la base des sociétés (Marx) : « La sexualité humaine est fondamentalement ‘a-sociale’. Le corps sexué des hommes et des femmes fonctionne dans toute société comme une sorte de machine ventriloque qui exprime et légitime les rapports de force et d’intérêt qui caractérisent la société, non seulement dans les rapports entre les sexes, mais dans les rapports entre les groupes sociaux qui la composent – clans, castes ou classes. »Les rapports économiques sont l’un des rapports sociaux, pas le seul.
  5. Le symbolique l’emporte toujours sur l’imaginaire et le réel : « Tous les rapports sociaux, y compris les plus matériels, contiennent des ‘noyaux imaginaires’ qui en sont des composantes internes, constitutives, et non des reflets idéologiques. (…Ils) sont mis en œuvre par des ‘pratiques symboliques’. » Les humains ne font société que par le symbole.

Dit autrement, nulle société n’existe sans une identité, un imaginaire politico-religieux vécu selon des pratiques symboliques renouvelées, qui s’exerce sur un territoire. Sans territoire, ce n’est qu’une communauté (de parenté, de langue et de principes). Font société par exemple les Baruyas, population de Nouvelle-Guinée étudiée par l’auteur ; l’Arabie Saoudite issue de la rencontre entre le rigoriste musulman Al-Wahhab et le chef de tribu Ibn Saoud en 1742 ; la France refondée en 1789 ; les États-Unis nouvelle terre promise émancipée du colonisateur en 1776 ; l’URSS fondée par Lénine ; Israël fondée en 1947… Sur le territoire, la souveraineté s’exerce par des institutions distinctes de la parenté, telles l’école en Occident, les mouvements de jeunesse en URSS et en Israël ou l’initiation des jeunes garçons et des jeunes filles chez les Baruyas.

maurice godelier chez les baruyas de nouvelle guinee

A ce titre, aucune institution n’est « naturelle », tout est construit socialement pour légitimer la souveraineté, donc le faire société. Le passage de l’enfance à l’âge adulte chez les Baruyas n’est pas le fait des parents ni des majeurs spécialisés de la société ; il est le fait des aînés non encore mariés. Dès 9 ans, le garçon est arraché aux femmes pour être initié dans la Maison des hommes en quatre stades. Vers 15 ans, chaque adolescent prend un enfant sous son aile, à 18 ans il a le droit de faire la guerre, à 20 ans de se marier. Les aînés des 3ème et 4ème stades donnent leur sperme à ingérer aux petits des 1er et 2ème stades. Le sperme vise à faire renaître l’enfant par le lait mâle, à le masculiniser. Ni masturbation, ni sodomie, ni inceste entre adolescents, ni fellation d’hommes mariés ne sont permis par la société – tout est codifié. L’aîné choisit le cadet et – ajoute l’ethnologue – « entre eux on peut observer beaucoup de tendresse, nombre de gestes délicats, réservés, pudiques. Là, il y a place pour le désir, l’érotisme et l’affection, mais aussi pour la soumission (…) diverses corvées » p.178. L’usage des sexes fabrique de la vie et de l’ordre social, voire cosmique. La « loi » d’une société suborne la sexualité des individus à l’imaginaire qui fait société. Chez les Baruyas comme chez nous, différemment.

Car « qu’est-ce qu’un rapport social ? C’est un ensemble de relations à multiples dimensions (matérielles, émotionnelles, sociales, idéelles), produites par les interactions des individus et, souvent, à travers eux, des groupes auxquels ils appartiennent » p.194. Ces rapports sont entre les individus et en eux, car la société les façonne et ils veulent s’y intégrer. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion et la morale (ou la loi) dans toute société humaine. La société n’est donc pas née par le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais par le refoulement du désir asocial (anarchique).

En bref, « ce sont des rapports politico-religieux qui ont intégré en un Tout des groupes humains d’origine diverse, et au départ hostiles, et qui ont assuré la reproduction de ce Tout » p.228.

D’où l’intérêt pour la connaissance de soi de « mettre au jour ce qui n’est pas dit, faire apparaître les raisons d’agir ou de ne pas agir laissées dans l’ombre, réunir et analyser ensuite tous ces faits pour en découvrir les raisons, c’est-à-dire les enjeux pour les acteurs eux-mêmes dans la production de leur existence sociale » p.250. Ce sont l’œuvre « des penseurs du siècle dit des Lumières. Ils ont osé avancer l’idée que tous les régimes de pouvoir exercés ou subis par les hommes au cours de l’histoire n’avaient eu ni les dieux ni la nature pour origine, mais étaient le fruit des pensées, des actions et les intérêts des hommes eux-mêmes » p.275. Oui, les sciences sociales et la démocratie sont liées…

Un excellent petit livre qui remet à leur place bien des fantasmes et des préjugés.

Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines, 2007, Flammarion Champs essais 2010, 331 pages, €9.69

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Casanova, La patrie en danger

roger demosthene casanova la patrie en danger

Roger Démosthène Casanova (RDC) est quelqu’un. Son CV ne fait pas moins d’une quinzaine de pages. Il montre un être double, passion et raison. Docteur ès science et expert international mais Corse bouillant, analyste mais porté à la décision politique, soucieux de la démographie mais père d’un seul enfant. Il édite un essai qu’il vaudrait mieux appeler pamphlet tant le ton est urgent, mais bourré de références pour qui veut vérifier. Ce qu’il dit n’est pas faux, mais mélangé et excessif. C’est dommage car le sujet mérite une analyse à froid. Un récent sondage TNS met en avant en France la perte des repères, la peur du dynamisme religieux musulman et l’accrochage à la laïcité comme bouée. Autant dire que le thème est d’actualité.

En résumé, pour l’auteur l’avenir est aux sociétés durables. Mais ce qui constitue l’environnement ne se limite pas au milieu naturel ; il englobe aussi toutes les relations complexes des hommes avec la nature et entre eux. La menace actuelle n’est pas seulement climatique ou liée à la rareté relative des ressources ; elle porte aussi sur les conditions de vie en société. Or l’islamisme représente un véritable changement de civilisation en France, qui est ignoré ou dénié.

Non, RDC n’est pas au Front national, il est plutôt dans ces micro-partis que sont Riposte laïque et Résistance républicaine. Il cite Jean Jaurès dès la page 12 : « le courage est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe ». RDC poursuit malheureusement par 9 pages de « marre de… » qui font dans la complainte et n’analysent rien, ne faisant pas avancer un débat nécessaire. Certes, « les partis politiques se comportent de plus en plus comme des clans et non comme des porteurs d’idées et d’idéaux » – mais est-ce le rôle des partis politiques d’être des laboratoires d’idées ? La Constitution leur a reconnu une fonction, celle de sélectionner les candidats aux postes électifs. Les partis sont donc des machines électorales, ni des think tank, ni des universités. Les 45 pages de « Prolégomènes » sont donc en grandes parties inutiles.

Suit une première partie dont on ne voit pas bien ce qu’elle vient faire. Intitulée « Comprendre pour agir », elle ne porte que sur la biosphère, l’eau, l’énergie et tout ça. Certes, les interrelations homme/biosphère et politique/développement durable sont évoquées, mais sans lien ni avec l’introduction, ni avec la partie suivante. Sauf à prouver que les politiciens sont bien légers dans l’analyse et la prévision des catastrophes naturelles, et que les organisations internationales sont de lourdes bureaucraties conformistes inaptes à appréhender la complexité.

La partie 2 est consacrée à la France et sa « démocratie malade », où l’on apprend que l’expression du vote a été confisquée en 2005 par le refus de prendre en compte le NON majoritaire des citoyens français au nouveau Traité européen. Qui a refusé ? Cette oligarchie de la politique, de la finance et des médias peu à peu installée et qui s’organise en « nomenklatura à la soviétique ». C’est vite dit, mal analysé et peu documenté, mais pas faux : les affaires Tapie, Bettencourt, DSK et Cahuzac (entre autres) en témoignent.

La partie 3 est vouée aux « agents et concepts destructeurs de la civilisation occidentale » et au « totalitarisme islamiste ». Le lecteur entre (enfin !) dans le vif du sujet ; il a attendu 137 pages, la moitié du livre. Là, le propos est plus cohérent, mieux organisé, étayé de nombreux renvois à des rapports et à des publications comme à des exemples personnels, l’auteur ayant beaucoup travaillé en Afrique et autour de la Méditerranée dans le secteur minier et le développement, puis comme fondateur et directeur du DESS Gestion de la Planète, développement durable et environnement de Sophia-Antipolis.

roger demosthene casanova

Ces « agents destructeurs » pour RDC sont

  1. le mondialisme, idéologie anglo-saxonne ennemie de l’Europe, qui est pour le marché unique (Londres) et la finance libre (New York),
  2. les « ennemis de l’intérieur » (listés p.146 en redondance de la partie 2) que sont une « invasion sournoise », la « méconnaissance de la réalité par les décideurs », la « servitude volontaire du peuple, sa résignation », la « bulle protégée » de l’oligarchie politico-financière et médiatique, la « médiocrité des dirigeants de notre société » en termes de morale civique, de culture, de courage et de hauteur de vue,
  3. La propagande des lieux communs comme « l’avenir est au métissage », « l’islam a tant apporté à l’humanité », la « Turquie a sa place en Europe »,
  4. la « repentance » entretenue par l’oligarchie démago,
  5. le « déni des cultures » et de leur incompatibilité de valeurs parfois,
  6. le déni historique qui fait de « l’islam (une) religion de paix et de tolérance »

En conclusion, dit l’auteur, il est urgent de « résister », en « légitime défense » à la montée des musulmans et de l’intégrisme dans l’islam. Citant sans distance l’assez douteux révérend Peter Hammond (Slavery, Terrorism & Islam, 2005) – à ne pas confondre avec l’économiste de renom du même nom à Stanford – RDC expose (sans convaincre) qu’autour de 10% de musulmans dans la population il y a délinquance admise envers les non-musulmans et pression rigoriste sur le comportement religieux ; qu’au-delà de 20% de musulmans dans la population naissent des émeutes et des milices « djihadistes » (Éthiopie), voire une guerre civile (Liban Bosnie). La France peut-elle être comparée historiquement, sociologiquement et politiquement à ces pays ? L’exemple de la Turquie de 1915-1920 aurait été plus probant : éradication brutale de tous les non-musulmans par génocide (Arméniens chrétiens) ou expulsion (Grecs orthodoxes). Mais là encore, la France 2013 dans l’UE n’est pas la Turquie en guerre alliée au Reich de Guillaume II.

L’ensemble de l’ouvrage n’est pas convainquant parce que nombre d’immigrés d’origine musulmane en France ne sont pas pratiquants, que ceux qui sont pratiquants sont en majorité ouverts, et que seule une infime minorité de jeunes mal intégrés par les cités et par la faillite de l’Éducation nationale sombrent dans la délinquance, voire le terrorisme. Ce qui n’est pas dit mais qui en revanche est vrai, est que ces immigrés intégrés ou voulant l’être se taisent trop souvent – par lâcheté et démagogie – envers leurs « frères » qui fautent. Qu’ils ne montrent pas (ou pas assez) que le Coran n’a pas une lecture unique, qu’elle a varié dans l’histoire, que le salafisme ne reflète qu’un courant bédouin archaïque, même s’il est financé par la trop riche Arabie Saoudite, et qu’il existe d’autres courants compatibles avec la neutralité de l’État et avec la démocratie.

La conclusion de l’opuscule est un amalgame de récriminations sans liens avérés entre elles comme le mariage gay, la dépénalisation du cannabis, le communautarisme, les naturalisations abusives, le vote des étrangers, le contournement de la laïcité, le « racisme anti-blanc » et l’effet cliquet des renoncements. On est presque soulagé de lire enfin une phrase de raison dans ce qu’il faut bien appeler un fatras conclusif : « Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas l’islam religion qui est le problème de fond (chacun peut croire à ce qu’il veut) mais l’islam civilisation qui pousse au communautarisme et à l’explosion de la Nation française » p.216. Pas faux – donc comment agir ?

L’auteur retrouve sa maîtrise pour exposer (beaucoup trop succinctement) trois points :

  1. Poser les principes du vivre ensemble
  2. Les mettre en débat national et européen
  3. User des moratoires pour prendre les bonnes décisions (sur la dette, l’immigration, le droit du sol, la tolérance…)

Au total, je juge le livre mal maîtrisé, qui hésite entre le pamphlet politique (mais sans les bons mots et avec trop de références) et l’essai sur l’avenir durable (qui serait bienvenu et avec des références faisant mieux autorité). Il aurait fallu articuler plus clairement environnement et société durable en décrivant comment chaque peuple décide de faire société par des mythes politico-religieux et des valeurs citoyennes (voir Maurice Godelier) ; dire que cela se constitue historiquement par adhésion et qu’au contraire le « métissage » subi conduit à la révolte du peuple contre la caste oligarchique ; enfin montrer combien aujourd’hui les « résistances » existent (même chez les bobos) : notamment la recherche universitaire (Hugues Lagrange, Gilles Kepel) et le féminisme (Dictionnaire des femmes créatrices, 4800 pages, éditions des Femmes 2013). Dire surtout que l’individualisme poussé par les désaffiliations des Lumières exige une éducation solide et un apprentissage de l’outil Internet… Donc pas mal de boulot pour accoucher de quelque chose qui fasse avancer !

Roger Démosthène Casanova, La patrie en danger, éditions Mélibée 2013, 229 pages, €16.15

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Tartuffe ou l’esprit français

Il existe peu d’études qui représentent autant la France que le Tartuffe de Molière (1664). Peut-être auparavant les Essais de Montaigne (1580) et, par la suite, le film Ridicule de Patrice Leconte (1996) ? Ces trois œuvres exemplaires sont issus de la religion : les guerres religieuses pour Montaigne, la cabale des dévots pour Molière, la pensée unique du jacobinisme de gauche sous Jospin pour Leconte. Les Français devraient relire Tartuffe. Et pas seulement les ados pour le bac !

Le 12 mai 1664, la pièce est présentée devant le Roi à Versailles et fait satire de la dévotion. Ce spectacle dans lequel les dévots sont présentés soit comme des ridicules (Orgon) soit comme des hypocrites (Tartuffe), dérange tout le monde, sauf Louis XIV. Il a applaudi la pièce mais doit l’interdire à la demande de l’archevêque de Paris parce que non politiquement correcte pour le temps. C’est que la singerie fait partie de la croyance, croit-on. A-t-on vraiment changé ? L’habit continue de faire le moine, malgré les exigences de vertu. Tartuffe est hypocrite et faux dévot. Orgon et sa femme Pernelle sont dupes, même si le bon sens populaire des servantes ou la jeunesse du fils Damis le sont moins.

Moliere Tartuffe jean le pautre

« L’hypocrisie est, dans l’État, un vice bien plus dangereux que tous les autres », dit Molière. L’hypocrite est celui qui agit d’une façon tout en pensant d’une autre. Il dissimule, ce pourquoi  Molière va parler de Tartuffe durant deux actes sans le montrer. Les autres personnages vont le décrire, tout comme la presse laudative de gauche décrit (sans enquêter) ces hommes politiques sains et intègres qui nous gouvernent après la tirade hollandaise du célèbre « moi, président de la République, je… ». « Cagot de critique » selon Damis, « gueux, qui quand il vint n’avait pas de souliers » et qui se comporte en maître selon Dorine, humble et doux, priant pieusement avec de grands soupirs selon Orgon – mais ambitieux, manipulateur et sans scrupules. Combien de ténors socialistes d’aujourd’hui peut-on reconnaître en ce portrait ?

Molière dans sa préface : « Le Devoir de la Comédie étant de corriger les Hommes en les divertissant, j’ai cru que dans l’emploi où je me trouve je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon Siècle ; et comme l’Hypocrisie sans doute en est un des plus en usage, des plus incommodes, et des plus dangereux…». Le théâtre d’hier est aujourd’hui la presse indépendante. Edwy Plenel surgit en nouveau Molière, digne fils des Lumières et de la démocratie. Il attaque non seulement les vices ridicules de son siècle, de gauche comme de droite, mais surtout l’hypocrisie du déni. Faire la leçon au monde entier exige de la vertu personnelle. C’est loin d’être le cas !

  1. l’ex-candidat à la présidence DSK paye et brutalise des filles pour ses plaisirs ;
  2. la députée PS des Bouches-du-Rhône Andrieux est accusée de pillage de subventions via des associations de complaisance ;
  3. l’élue écologiste parisienne Lamblin est mise en examen pour blanchiment d’argent de la drogue ;
  4. le frère du sénateur socialiste Guérini est poursuivi pour détournement de fonds publics, corruption active et trafic d’influence ;
  5. le ministre Cahuzac chargé d’assurer la rigueur et de traquer la fraude fiscale dissimule non seulement un compte à l’étranger non déclaré, mais de probables commissions de lobbying ;
  6. le trésorier de campagne de Hollande Augier possède toujours des actions dans un paradis fiscal…

Évidemment il y a des « affaires » à droite (les frais de la mairie de Paris, les faux électeurs du Vè, Pasqua, Karachi, Bettencourt) – mais c’est la gauche qui fait le plus mal, car c’est la gauche qui exhibe sa vertu et prône la morale citoyenne. Est-on légitime à surveiller et punir quand on est faux dévot ? Ce pourquoi c’est un Français, banquier à Genève, qui a aiguillé les journalistes de Mediapart sur les bonnes pistes : il a déclaré lui-même à la radio être écœuré de la sempiternelle hypocrisie de ceux qui font la loi d’une part et la violent de l’autre.

tartuffe 2013

Molière oppose les dévots de cœur dont les actes sont humains et discrets, aux dévots de cour qui discourent de généralités avec ostentation sans mettre leurs actes en phase avec leurs hautes paroles. Il s’attaque au péché, non au pécheur. La tentation reste humaine ; prendre les mesures légales pour l’empêcher et assurer les moyens administratifs de la contrôler vaut mieux que disserter sans fin à la télé. « Ce n’est pas Cahuzac qui a seulement fait Cahuzac, écrit Marianne. C’est la faiblesse et l’indétermination de ceux qui l’entouraient, la pusillanimité des choix de ceux qui étaient censés le cadrer, le contrôler. » La véritable justice ne se fait pas mousser, elle procède pour ne pas se laisser prendre aux apparences. C’est le bien le reproche fait à François Hollande dans ces affaires que d’être naïf ou incompétent.

Mais la tartufferie va plus loin que la personne Hollande, peu affairiste, contrairement à Chirac. Molière dépeint une famille de la grande bourgeoisie qui cherche à se faire reconnaître des bien-pensants. Sous Louis XIV, il s’agissait de légitimité religieuse ; sous François Hollande, il s’agit de  cette nouvelle religion de gauche à la mode, à laquelle sacrifient les bobos parisiens. Sexe, fric, pouvoir restent la trilogie de la réussite – mais avec l’excuse d’appeler à la révolution et de s’indigner pour le tiers-monde (tout ce qui est loin et ne risque pas de venir troubler le confort immédiat). Pour Tartuffe, l’idéologie religieuse est un masque qui dissimule l’appétit pour le luxe et les femmes. Pour les bobos de gauche, le socialisme est un sésame qui les dédouane par bonne intention. Les journalistes, les producteurs de films, les grands patrons, les hauts fonctionnaires, les francs-maçons, sont conviés à aduler le nouveau riche, à le protéger, à lui donner du pouvoir – en un réseau d’intérêts croisés. Ces gens-là se croient donc au-dessus des lois, partie d’une élite qui se tient les coudes et pour qui (presque) tout est permis. Tartuffe n’est pas seulement un faux dévot mais aussi un libertin. « Le Ciel défend, de vrai, certains contentements, mais on trouve avec lui des accommodements » acte IV, scène V : comme DSK, comme Cahuzac, comme Augier… « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ! » acte III, scène III.

Comme Tartuffe :

  • n’avouez jamais, car « ce n’est pas pécher que pécher en silence » acte IV, scène V (DSK).
  • usez de restriction mentale selon la doctrine jésuite (Pascal, IXe Provinciale) que prône Orgon (vers 1587 à 1592) : jurez ne pas avoir fait l’acte pourtant réalisé en disant seulement qu’on ne l’a pas fait un certain jour (Cahuzac).
  • excusez-vous des fautes commises par la bonne intention qui était à l’origine (Andrieux, Augier).

Mais où serait le pécheur s’il n’avait été accueilli dans la famille ou élu par le peuple ? Les citoyens ont les gouvernants qu’ils méritent et Tartuffe n’existerait pas sans la famille d’Orgon déjà en crise. Orgon vieillit et veut réaffirmer son autorité sur ses enfants ; la mère d’Orgon s’oppose à sa belle-fille ; la fille veut se marier mais pas contre son gré. Tartuffe est un instrument de pouvoir pour Orgon, mais ce dernier ne fait pas preuve de discernement. Tartuffe, tout en servant les desseins de bonne conscience et de paraître d’Orgon, en profite pour  amasser du vin, des repas, de l’argent, sa femme en passant, enfin sa fille et ses papiers compromettants.

Au final dans Molière, tout finit bien car les qualités du roi sont le discernement, la raison et la perspicacité. Louis XIV est l’antithèse d’Orgon, père aveugle, excessif et fanatique. François Hollande a-t-il cette force de décision de « l’État c’est moi » ?

Molière, Tartuffe, 1669, Bréal Connaissances d’une œuvre, présenté par Brigitte Prost 2000, €4.94

Molière, Tartuffe joué par la Comédie Française avec Robert Hirsch, Jacques Toja, Michel Duchaussoy, Bernard Alane, Claude Winter, DVD réalisé par Pierre Badel, 2008, éditions Montparnasse, 117 mn, €11.83

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Fadéla M’Rabet, La salle d’attente

Fadela m rabet la salle d attente

Témoignage plus qu’autobiographie (c’est dommage), ce livre est un essai-cri. Des sensations, des réflexions  au fil de la plume, sans ordre mais le message finit par se révéler.

Une femme parle, algérienne, éduquée, déracinée. Son pays est bloqué et elle veut le crier : « Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme » p.9. Aussitôt dit, aussitôt fait. « J’écris pour qu’ils ne meurent pas ». Qui ça ? « Les visages, les paysages ». Mais encore ? « La lumière d’Algérie : celle transparente de Skidda » où elle est née, « d’Alger, celle dorée de Béni Abbès ». Et puis ces « regards confiants d’enfants (…) Regards au-delà de la douleur, entièrement habités par une seule interrogation. Comme s’ils cherchaient inlassablement une réponse à une seule question : pourquoi ? pourquoi moi ? » p.11. Les enfants sont l’avenir ; ils sont les Algériens d’aujourd’hui ; ils sont ces gens que l’on a frustré de leur histoire.

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L’horizon ouvert par la Méditerranée leur est fermé. Qui est trop d’ici est condamné à ne jamais être ailleurs. Or « la Méditerranée est une ouverture sur le monde et c’est une chance de naître sur ses rives » p.33. Pour les Égyptiens, Libyens, Tunisiens, Marocains partiellement, mais pas pour les Algériens d’aujourd’hui – à qui reste confisqué leur imaginaire, leur langue internationale, leur initiative. Qui ça, « on » ? Les machos, les colonisateurs, les socialistes. « Nous restons exposés à trois sources d’aliénation : celle du pouvoir patriarcal, celle du pouvoir colonial, celle du pouvoir postcolonial » p.45.

C’est dit : l’indépendance n’a pas apporté la liberté, même si la colonisation avait dépersonnalisé et inculqué la honte de soi. « L’Algérie est un creuset, nous sommes le produit de multiples métissages et il y a une telle diversité que le regard est sans cesse sollicité, captivé » p.47. Sauf que l’homme au pouvoir traite la femme comme il a été traité par le colonialiste : comme une incapable, une chose, un ventre à guerriers. « La peur de perdre son statut de maître absolu à l’extérieur, dans le gouvernement de la cité, ou à l’intérieur, dans la maison-citadelle, provoque une haine obsessionnelle de la femme, dont il a même voulu supprimer le regard » p.52. Certains ajoutent des grilles au voile islamique déjà radical.

Plus qu’ailleurs, en Algérie « la société musulmane, terrorisée par la pulsion sexuelle, ne l’a pas maîtrisée mais entravée. Ainsi elle l’a exacerbé au point que la femme toute entière est devenue un sexe qu’on ne saurait voir, parce qu’il rend les hommes fous » p.54. Frustrations, obsessions, névroses : comment voulez-vous être libres et sereins dans ce contexte où le social est dominé par la politique, qui colonise le tout de religion littérale ? On l’aura compris, Fadéla M’Rabet est féministe, et c’est une vertu que de se révolter dans cette situation intenable.

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Les socialistes parvenus au pouvoir après le retrait français de 1962 se sont empressés d’arabiser pour éradiquer la langue française. Ce faisant, ils ont privé les êtres humains de l’accès aux Lumières (« De la liberté de penser, de la liberté de conscience, de l’esprit critique » p.63) pour engager des enseignants des « pays frères » – incompétents car bornés au Livre, revu et interprété selon la seule voix du plus fort : l’Arabie Saoudite riche de son pétrole. Le « siècle d’or du génie arabe » a été occulté, l’histoire immédiate des « luttes fratricides de la guerre d’Algérie » a été occultée, la femme a été occultée, « forfaiture la plus dévastatrice. Elle porte atteinte à la cellule familiale, dont l’équilibre est détruit et avec lui la santé mentale et physique de chacun » p.63.

Les Algériens restent aliénés, dit l’auteur, docteur en biologie, qui vit et travaille en France. Ce qui lui permet un regard décalé, plus réaliste que les slogans et excuses du régime. « Exister, pour un Algérien, c’est s’opposer à la France et à l’Occident. S’opposer pour exister, c’est une attitude infantile, elle prouve qu’on a des doutes sur son identité » p.65. Ce qui n’empêche pas les politiciens algériens de « se précipiter dans les hôpitaux parisiens » au moindre bobo un peu grave… où ils sont soignés par des médecins le plus souvent algériens, « acculés à l’exil parce qu’ils ne leur ont pas donné les moyens de déployer leurs compétences ».

Pire, « chaque Algérien doit se mettre en guerre contre lui-même.(…) Il lutte d’autant plus férocement contre l’Occident qu’il représente la modernité qui le fascine. Mais l’accueillir, la tolérer, c’est mettre en péril le système ancestral dont il tire beaucoup d’avantages » p.76. Le féminisme est révolutionnaire en pays arabe car il s’attaque à la fois au machisme et à la caste qui monopolise le pouvoir. Remettre en cause l’hégémonie patriarcale, c’est tout faire tomber ! L’égalité homme-femme exige la démocratie citoyenne, l’éducation égale, donc la liberté pour tous. Quel bouleversement inouï des habitudes ! Or « les oulémas ont sacralisé la connaissance, la science, valeurs fondamentales de l’islam. Ils en ont fait un djihad pour la raison contre la pensée magique » p.80. L’Algérie arabe a donc en sa propre culture traditionnelle de quoi entrer dans la modernité. Si « la religion » est enseignée rigoriste, c’est parce quelle sert d’opium du peuple, « entretenue et instrumentalisée par tous ceux qui en tirent profit » p.82.

D’où ce simple mot tunisien : « Dégage ! ». Mais l’Algérie n’est pas la Tunisie : « Tout s’oppose à l’instauration de la démocratie. Pas de classe moyenne montante comme la bourgeoisie française du XVIIIè siècle. Une classe dominante forte de son armée et de ses services de sécurité. Il y a la pesanteur des structures patriarcales, le poids de l’idéologie religieuse, la persistance du terrorisme qui justifie l’autoritarisme et les atteintes aux libertés, au nom de la sécurité de l’Éta» p.98.

Je suis passé il y a quelques années à Alger, en transit vers le Sahara. Il est vrai que le pays ne fait pas envie. Même au ras des relations communes d’aéroport, de transport et d’hôtel, trop de bureaucratie, trop de corruption, trop de ressentiment mal placé. Les Algériens restent en salle d’attente dans l’hôpital de l’histoire. Ils sont malades du pouvoir patriarcal, du passé colonial, du pouvoir unique socialiste. Ils seront soignés par les femmes… L’auteur a été praticienne des hôpitaux Broussais et Hôtel-Dieu. Mais quand guériront-ils ?

Fadela M’Rabet, La salle d’attente, 2013, éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 107 pages, €10.45

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Gai, gai, marions nous !

Les débats s’endorment à l’Assemblée, où l’absentéisme est toujours abyssal en raison du cumul des mandats. En raison de la rafale d’amendements de l’opposition aussi, mais c’est de bonne guerre, la gauche a tellement utilisé cette tactique depuis des années… Droite assez stupide d’ailleurs, qui se contente de bloquer toute évolution sans proposer aucun argument de raison autre que l’inceste et la polygamie (déjà légaux puisque les enfants nés ainsi à l’étranger peuvent rejoindre leurs parents établis en France : y a-t-on pensé ?…). Et les Français en ont déjà marre, têtes de linotte pour qui un « débat » doit se trancher très vite, habitude héritée du droit divin catholique et de la présidence impériale Vème République.

Il ne leur vient pas à l’idée que « la démocratie », dont ils ont d’habitude plein la bouche, exige le débat contradictoire, et jusqu’à ce que tous les arguments soient sur la place publique ? Mais il est vrai que les Français et la démocratie, ça fait deux. Entre une existence sociale éduquée à l’individualisme matheux, au fonctionnement pyramidal des entreprises et au système politique où règne le culte du Chef et où le Parlement est croupion, comment penser une seule seconde qu’une « démocratie » puisse sereinement exister ? Blanc seing est donc donné aux partis et aux zassociations (qui ne représentent qu’elles-mêmes), voire aux « experts » soigneusement sélectionnés par le bord politique au pouvoir, de « dire le droit ». Les citoyens se contentent de brailler dans la rue et sur le net, et leurs députés de faire les pitres, sans aucun intérêt pour le débat ni pour la démocratie. Les Anglais, au même moment et sur le même sujet, sont bien plus cohérents !

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Je n’ai aucun a priori sur l’union de deux êtres, fussent-ils de même sexe, à condition qu’ils soient adultes et consentants. Mais la société a quelque chose à dire sur la transmission : du nom, des biens, des devoirs. Il s’agit d’ordre public. L’origine du mot « marier » est intéressante : il s’agit de pure biologie, « unir des arbres à la vigne ». Autrement dit greffer une branche venue d’ailleurs sur une souche. Marier une fille est le sens dérivé d’associer deux familles par une union sexuelle, dans le but de produire des enfants et d’assurer la transmission de l’héritage (nom, réputation, biens, métier…). Le sens plus moderne (déjà au XVIIème siècle…) étend le concept jusqu’à « allier avec une idée d’harmonie », selon le Robert historique de la langue française.

Le mot « mariage » est né en français en 1135 comme une action de s’unir d’abord (constatation), puis comme un sacrement de l’église catholique, au moment où le mariage des prêtres devenait interdit par la réforme grégorienne. L’église protégeait d’ailleurs l’amour contre les intérêts, puisqu’elle demandait à égalité le consentement public de chacun des époux, mâle et femelle, et ne sacrait pas un mariage trop précoce. Ce n’est qu’avec Napoléon, après la Révolution, qu’apparaît la notion de « mariage civil », contrat bourgeois (et traditionnel) qui laisse le sacrement aux croyances de chacun. Nous vivons jusqu’ici sous ce régime résolument moderne, à l’exception du divorce et de l’égalité entre époux, conquêtes récentes du XXème siècle. Puisque le mariage en droit est un « contrat » entre égaux de répartition des biens (communauté réduite aux acquêts, communauté universelle ou séparation de biens), pourquoi ne pas en faire bénéficier tous ceux qui veulent s’allier ?

Mais le sexe vient par-dessus, ce qui agite les tabous profonds et met en question les religions du Livre, immobiles depuis 4000 ans (avec nouveau prophète tous les 1000 ans, Moïse, Jésus, Mahomet, Moroni)… L’évolution des mœurs fait que le sexe entre adultes consentants est désormais légal (c’est assez récent), mais il reste contesté par les églises, qui croient en une Révélation figée une fois pour toute. Le patriarcat méditerranéen, berceaux des trois religions du Livre, a soumis depuis des millénaires les femmes aux hommes ; les autoriser à se « marier » entre elles, c’est enfreindre le tabou ; quant aux hommes entre eux, c’est perdre de la semence vouée au « croissez et multipliez » et pervertir les « honnêtes gens » en les focalisant sur le plaisir sexuel au détriment du Salut. Même si le Christ a valorisé nombre de femmes, à commencer par Marie sa mère, mais aussi Marie-Madeleine « la pécheresse » (autrement dit la pute), saint Paul (comme le judaïsme intégriste et plus tard l’islam) a rigoureusement séparé les hommes (appelés à la spiritualité) des femmes (impures et tentatrices). Il n’y a donc que des tabous ou croyances à faire valoir contre le mariage entre personnes du même sexe, aucun argument rationnel.

Je ne peux cependant que m’étonner de voir le contrat bourgeois supplanter l’amour… Les soixantuitards qui avaient jeté slips et soutifs aux orties pour « s’unir » à hue et à dia sur le mode libertaire ont aujourd’hui 60 ans. Ils s’embourgeoisent, se voient atteints par le sida, la solitude, l’absence d’héritiers. Ils désirent alors (tout, tout de suite !) se marier comme les bourgeois, pour bénéficier du confort familial. C’est cela qui me fait douter du bien-fondé des arguments « pour ». Il s’agit d’instincts, pas de raison. Du vulgaire désir irrépressible d’État-providence au civil contre la vieillesse et la dépendance qui viennent, pas de grands principes. Déjà, nombre de ceux qui avaient fui « le système » pour aller vivre nus en Inde où la drogue était libre, étaient vite revenus, une fois la trentaine usée, s’enkyster dans la fonction publique. Combien en ai-je connu de ces soixantuitards-là (instit, profs, facteurs, cantonniers…) !

Reste l’intérêt des enfants : savoir de qui ils sont issus, de qui ils portent le (ou les) noms, qui est leur père et qui est leur mère (au sens biologique), qui va s’occuper d’eux en cas de disparition d’un « parent ». L’angoisse profonde de tous les gosses est d’être abandonnés. La littérature XIXème en a fourni de nombreux exemples (Cosette, Oliver Twist, Rémi de Sans famille, Un capitaine de 15 ans, Romain Kalbris, etc.). Mais peu importe qui s’occupe d’eux, l’important à leur yeux est que quelqu’un les aime, les protège et les élève. Une seule femme ou deux, un seul homme ou deux, un homme et une femme, pourquoi pas trois ou quatre avec les oncles/tantes, les grands-parents et les parrains. Ou même par les fratries (une sœur aînée ou un frère aîné jouant le rôle d’adulte pour les plus jeune). C’était le cas au Moyen-âge où l’on mourait jeune, c’est le cas aujourd’hui avec les divorces, des accidents, les familles décomposées. Même s’il est meilleur qu’un enfant soit élevé par ses deux géniteurs (parce que l’amour est plus « charnel ») il peut être aussi bien élevé par une, deux ou plusieurs personnes (aux rôles sociaux définis) sans que sa construction psychologique n’en souffre. Depuis le temps que le divorce et le veuvage existent, ça se saurait ! Il trouvera ses modèles masculin/féminin autour de lui, s’il est aimé et reconnu comme une personne par au moins un adulte sur lequel il peut compter.

Le mariage est un marchandage entre familles (et entre individus) pour les biens à user et à transmettre – plus aujourd’hui, avec le fisc. L’union est un sentiment durable entre deux êtres, que l’on peut sanctionner ou pas par un sacrement religieux, social ou païen. Je n’ai aucune opinion ni pour ni contre sur ce « droit » de proclamer son union sexuelle à la face de toute la collectivité. Mais avilir l’être en avoir m’étonne de ceux qui se proclament dans le fil des Lumières… Mieux vaudrait aménager la fiscalité (tabou à gauche !) et argumenter contre les religions homophobes en cessant de se coucher devant toute revendication communautariste comme le font si souvent les bobos.

Il y a aussi l’amour, même entre personne du même sexe. N’ayant pas cette expérience, je laisse la parole à un financier gai, Français de New York qui se fait appeler Hadrianus en référence à Yourcenar, découvert par hasard. « L’impossibilité pour certains de vivre l’amour qu’ils ressentent au plus profond de leur cœur, de toute leur âme, parce que la société, leur éducation, les autres, leur apparaissent comme autant d’obstacles qui empêchent la révélation au grand jour de leur amour. Une belle illustration au débat de société qui occupe la France en ce moment. Ici aussi on chuchote et on bouge. L’amendement californien qui revient sur les acquis de la communauté homosexuelle fait du bruit, le mouvement NO H8 se répand et reçoit le soutien de nombreux artistes et personnalités dans tout le pays. Pourtant je continue de m’interroger. N’est-ce pas un phénomène de mode qui pousse les plus jeunes d’entre nous à vouloir à tout prix révéler au monde entier leur inclination sexuelle ? Qu’on lutte contre la violence de l’homophobie latente dans notre monde est une chose, que chacun soit laissé libre de ses choix et de ses inclinations sans que cela nous regarde c’est fondamental et il est impensable qu’il en soit autrement. Mais le coming-out est-il obligatoire ? Est-on anormal quand on ne ressent pas le besoin de dire à voix haute et à tous ce qu’on est et ce qu’on vit ? L’amour, le sexe, nos désirs et nos répulsions, tout cela n’appartient qu’à nous. En quoi les autres, la famille, les amis, les voisins, ont-ils besoin de savoir avec qui et comment on couche ? » Je ne vous donne pas le lien, le politiquement correct ne l’autorise pas aux quelques collégiens qui suivent mon blog, mais la note est parue le 30 décembre 2012.

Ce n’est pas la loi qui fait l’amour, ce sont les gens. L’union fait la force, le mariage fait le divorce : quel « progrès »…

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Patrick Deville, Peste & choléra

Une biographie romancée légère qui se lit rapidement. Pas une grande œuvre littéraire destinée à rester mais la mémoire rendue à un savant injustement méconnu.

Nous ne sommes pas chez Jean-Christophe Rufin, autre amateur de biographies romancées mieux réussies. Patrick Deville écrit comme il cause, avec des phrases parfois bancales comme celle-ci : « Mais enfin son Alexandre, le petit chanteur des psaumes à l’Église évangélique libre, et maintenant photographier des négresses à poil » p.81. On devine que c’est la reprise telle qu’elle d’une litanie de rombière, mais c’est assez mal tourné. D’autant que la façon n’est pas unique. J’ai découvert avec horreur cette stupidité : « La moitié de la population de l’Europe est décimée » p.20. Faut savoir ! La moitié, c’est un sur deux ; décimé, un sur dix. Ou alors les mots ne veulent plus rien dire. Et pourquoi pas « les cadavres criblé de balles de ces trois femmes kurdes tuées d’une balle en pleine tête », comme le disait allègrement un journaleux de France-info ? C’est non seulement du bafouillage d’informations, des mots émis pour faire mousser, mais aussi une singulière lâcheté envers la langue et d’irrespect envers l’auditeur. N’importe quoi pour occuper l’antenne, ou remplir la page.Patrick Deville Peste et cholera

Le roman de Patrick Deville est écrit comme un docu-réalité de télé, pourquoi prétendre en faire un « livre » ? 44 chapitres pour 220 pages, nous sommes dans le twit in folio ! Zappez pour ne pas lâcher cette attention qui se fait de plus en plus faible chez vous, lectorat pressé (dit-on), entre deux consultations de Smartphone et deux textos envoyés à la copine !

Reste ce Suisse protestant, orphelin très tôt, passionné d’observer, Alexandre Yersin, 1863-1943. Gamin, il veut suivre une existence à la Livingstone (le Mister de « I presume »). Ou peut-être de Rimbaud sans la gangrène. Il est rappelé judicieusement que l’Arthur aurait eu à deux ans près l’âge de Philippe Pétain… Mais Yersin va connaître « la bande à Pasteur » (Deville est adepte du vocabulaire banlieue). Il côtoiera le grand sauveur du petit Joseph Meister, Roux, Calmette (« le C de BCG »), Lyautey (« général et pédale » écrit Deville). Il sera ami avec Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine et futur président de la République, plus tard assassiné par un terroriste russe. Yersin deviendra français pour passer sa thèse en médecine, mais il parle allemand aussi bien et écrit ses lettres en Suisse, à sa mère.

Il travaille au tout jeune Institut Pasteur, il devient docteur cinq galons des Messageries maritimes, explore les hauts-plateaux de l’Indochine, acclimate l’hévéa (caoutchouc qu’il vend à Michelin) et l’arbre à quinine, devenant par là même assez aisé pour financer ses expériences d’agriculture au Vietnam qui fait vivre toute une population pour l’élevage et les plantations à Nha Trang. Il a parcouru le pays des Moïs et celui des Sedang, a inventé p.139 le Coca (saveur cannelle). Il découvre le bacille de la peste (Yersinia pestis) sur une commande d’Anglais effrayés des pesteux de Hongkong. Il est en rivalité avec un Japonais incapable car trop rigide, comme le sont volontiers les Japonais et les Allemands en ce temps-là. Il ne sauve un pestiféré chinois que page 125, comme en passant. « La peste est imprévisible et mortelle, contagieuse et irrationnelle » p.104. Accumuler des adjectifs au hasard fait partie du style Deville.

Yersin n’est pas missionnaire comme ceux de l’Institut qui « veulent pasteuriser le monde et le nettoyer de ses microbes », autre façon d’exporter les Lumières et de « libérer » de la maladie. Il sera néanmoins fait Grand Croix de l’Ordre du Dragon d’Annam par l’empereur Bao Daï, après avoir obtenu les Palmes académiques ; il aura – mais plus tard – la Légion d’honneur, en une époque où la République ne la bradait pas aux histrions et aux footeux.

Yersin est défini par une phrase de Pasteur : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés » p.167. Encyclopédiste, amateur universel, touche-à-tout égaré des Lumières. « Un génie et peut-être au fond un malade mental », juge Deville en psychiatre de salon. Qu’en sait-il, l’écrivain, de cette âme ? Il pourrait nous dispenser de ces évaluations de courrier du cœur. Sur la même page un peu plus loin il dit l’inverse, pas à une contradiction prêt, en errance au fil de la plume : « Il est un homme de raison qui jamais ne se laissa entraîner par la passion » p.202. C’est mieux, est-ce plus vrai ?

Vite lu, vite oublié, dommage pour ces dames du Femina qui en ont fait tout le prix.

Patrick Deville, Peste & choléra, 2012, Seuil, 225 pages, €17.10

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Mondialisation induit nationalisme

Depuis l’ouverture du communisme chinois au capitalisme (1978) et l’effondrement du Mur de Berlin (1989), le monde est un. Les échanges se développent sans frontières, ils sont économiques, migratoires, culturels – mais aussi transfert des ressources, exportation des pollutions, crises financières systémiques et changement climatique. D’où l’ambigüité de la mondialisation : comme la langue d’Ésope, elle apparaît comme la meilleure ou la pire des choses. Ce pourquoi renaissent les nationalismes et les communautarismes, cet autre nom du nationalisme quand il est sans territoire.

Nous assistons en Europe à une multiplication des revendications nationalistes régionales, dues aux égoïsmes économiques mais aussi à la question de « l’identité ». La Ligue du nord en Italie ne veut pas payer pour le sud, les Flamands pour les Wallons, les Catalans riches pour les autres régions plus pauvres, les Basques pour l’Espagne, l’Écosse pour l’Angleterre depuis la découverte de pétrole en mer du Nord. Jusqu’à la Corse qui ne veut pas payer comme tous les Français des droits de succession sur l’immobilier. Il s’agit parfois d’autonomie qui permettrait une meilleure intégration européenne, préfiguration d’un « empire » aux cents nationalités plutôt qu’un joug des actuels États-nation (Monténégro, Kosovo). Le jeu des Girondins contre des Jacobins une fois de plus rejoué ? L’empire austro-hongrois contre la Prusse nationaliste et l’unité italienne de Garibaldi ?

Plus le global se fait présent, plus le local est revendiqué. Et dans le monde existent deux modèles : le chinois et l’indien. Les deux idéogrammes qui forment le mot Chine veulent dire à la fois le milieu, le pays, la nation et l’État, tout confondu. Nous avons là l’identité faite peuple, l’Un solide comme une famille. Ce n’est qu’aux marges (Tibet, Xinjiang) que l’unité est contestée, surtout parce que l’Un éradique toute particularité locale comme la religion, la langue ou la coutume. L’Inde connaît à l’inverse la culture du multiple, l’État étant une fédération d’États plus petits où les langues sont nombreuses, comme les religions. La structure clanique familiale tient lieu de lien social. En Europe, la France tendrait au modèle chinois et le Royaume-Uni au modèle indien. Quant à l’Allemagne, elle serait tentée par la synthèse japonaise : digérer tous les apports extérieurs – mais ne retenir que ce qui est japonisable.

hip hop colonnes de burenQu’est-ce donc que « l’identité » des peuples ? Une dynamique imaginaire, un mythe créé pour faire société. L’anthropologue Maurice Godelier, dans Au fondement des sociétés humaines, montre l’importance de l’imaginaire pour toute société. La pratique symbolique joue un rôle dans le consentement ou les résistances, l’imaginaire des rapports politiques et religieux fabrique le lien social. Le modèle individualiste issu des Lumières est un leurre pour qui n’est pas déjà inscrit dans une culture. L’homme doué de raison du libéralisme politique n’est pas forcément cet agent rationnel qu’y voit le libéralisme économique. Au contraire, la valeur n’est pas le prix et l’humanité ne se réduit pas au statut de consommateur : l’habit ne fait pas le moine, la Rolex ne fait pas la réussite. Ni le mariage l’amour…

Car se déploie aussi l’identité des êtres. Je suis indifférent au mariage gay, je crois qu’un enfant peut parfaitement s’épanouir s’il est aimé, même par deux femmes ou deux hommes, que l’attention portée à un enfant désiré est meilleure que le délaissement ou le dédain de maints couples hétéros dits « normaux », qu’en termes catholiques chacun a déjà deux papa puisqu’aussi « fils de Dieu » et que l’exemple même de Joseph et Marie, parents d’un enfant dû à la procréation assistée (par Gabriel messager), ne pose aucun problème. Je suis cependant dubitatif sur les « raisons » qui font que les marginaux fiers de l’être en 1968 veuillent aujourd’hui (à 50 ans et plus) se vautrer dans le confort bourgeois qu’ils haïssaient jadis. Il n’y a là aucune « raison ». La société populaire n’aimera pas plus « les pédés » ou « les gouines » parce qu’ils/elles seront passé(e)s devant le maire; et les gosses à deux papas et deux mamans se feront moquer plus qu’avant par leurs copains, toujours plus normalisateurs que la loi. Le mariage gay n’est pour moi que cette autre expression du nationalisme, du communautarisme, du repli sur les origines, le couple, le petit entre-soi. Je ne suis pas « contre », je n’en voit pas l’intérêt. Il y aura autant de divorces, de déchirements et de procès en succession que pour les hétéros : belle avancée ! François Hollande montre qu’il n’est pas indispensable de « se marier » pour avoir des enfants, les aimer et les élever. Bel exemple, au fond.

L’identité se forme à la fois dans le temps et dans l’espace. Elle se déploie verticalement par la filiation et la transmission, et horizontalement par l’appartenance à une famille, un clan, une société, une nation, une culture. L’inquiétude identitaire naît du bouleversement des espaces : le tout horizontal déracine et désoriente ; le tout vertical produit l’intégrisme et le refus du présent au profit d’un âge d’or. Quand les liens familiaux et les liens sociaux se relâchent trop, les individus perdent leur personnalité pour se laisser balloter entre communautarismes ou modes. La violence naît moins du refus d’appartenir que de l’impuissance à y parvenir. On affecte de mépriser ce qu’on ne peut avoir (la fille du voisin) et l’on valorise ce qui est loin et accessible à tous (le gangsta rap, le mode de vie américain). L’identité fait problème chez une partie des jeunes issus de l’immigration, mais plus chez certaines communautés que d’autres. La culture maghrébine ou noire verse trop souvent dans la victimisation d’ancien « esclave » ou « colonisé », encouragée perfidement par les « belles âmes » qui agitent le ressentiment pour motifs politiques. La culture familiale asiatique, restée forte, permet d’intégrer facilement la langue, les mœurs et les pratiques sociales françaises. Ce qui montre que chacun ne peut exprimer son humanité universelle qu’au travers de son humanité particulière – si elle est positive. On ne nait pas homme, on le devient.

Il n’y a pas d’identité figée, par essence. Il n’y a que des identités historiques et pratiques. Si l’on vient bien de quelqu’un, on habite aussi quelque part. La synthèse de ces deux espaces (vertical et horizontal) s’opère par la langue, les mœurs et les modes.

  • La langue est une capacité d’échanges ; bien parler permet de ne pas s’exprimer qu’avec ses poings. Encore faut-il aller régulièrement à l’école et ne pas fréquenter exclusivement sa bande ou son ghetto. La langue fait aussi sens commun, donnant aux mots les mêmes connotations.
  • Les mœurs sont les pratiques culturelles et symboliques de l’espace public. Faire comme tout le monde, même avec ses originalités, c’est avant tout respecter les règles du jeu social. Ce n’est pas être bien conforme, mais rester dans des normes acceptables. Basculer dans la violence, les délits, le terrorisme, c’est se rejeter volontairement de la société. Les bobos toujours prêts à excuser les « victimes » devraient regarder la réalité en face, pour mieux la prendre en compte.
  • La conformité, c’est la mode. L’éphémère marchand comme substitut d’identité. Suivre la mode, c’est remplacer les mots par les choses, les gens par des objets. Le trio Smartphone, Facebook, Twitter remplace les relations humaines par des médiations techniques et virtuelles. Il faut de la culture pour les utiliser et ne pas être utilisé par eux ; il faut une personnalité pour les prendre comme des outils, et pas comme le lien social même. Seule la personnalité empêche le fétichisme. Rappelons que le fétiche est un objet qu’on croit doué de pouvoir, alors que c’est le pouvoir sur l’objet qui fait son bon l’usage.

La mondialisation offre la technique à la mode à tous les êtres humains. Mais la technique ne remplace pas la culture, d’où la désorientation personnelle, le décrochage scolaire, la déprise sociale. Communautarismes et nationalismes naissent de ce manque. Ils ne sont pas à condamner en soi : un peu assure l’identité, trop enferme dans un ghetto.

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Nietzsche succède aux romantiques

Frédéric Nietzsche est un philosophe qui remet les choses à leur place : l’esprit commande à la conscience, mais l’être entier est soumis aux instincts et aux passions. Sa force vitale vient d’eux. Que serait la tête sans le cœur et le ventre ? Nietzsche rééquilibre l’humain, que la Réforme et les Lumières avaient fait dériver vers le seul rationnel. En ce sens, Nietzsche est un successeur des romantiques allemands.

Ceux-ci ont insisté sur l’irrationnel en réaction à la raison absolue des Lumières et au raisonnable de la religion réformée. Ils s’opposent au scepticisme et à l’épicurisme des classes dominantes de leur temps. La vie, le destin, la mort, sont trop « sérieux » pour être laissés à la pensée de cour… On retrouve cela de nos jours chez les socialistes et les écologistes. Autant les grands bourgeois sont volontiers tolérants, épicuriens et sceptiques, autant l’écolo est hanté par les catastrophes climatiques et la mort de la terre, autant le socialiste est obsédé par l’égalité pure et parfaite, ceux qui ont moins que d’autres lui donnant comme des hémorroïdes.

Le romantisme allemand se voulait dans la tradition populaire : mystique de maître Eckhardt, révolte anticatholique, baroque, Sturm und Drang. Goethe opposait au rationalisme le démoniaque : ce que notre raison se refuse à résoudre. Faust est une tentative de chevaucher le tigre pour acquérir la liberté. Rêves, contes de fées, mythologie, chansons populaires, contiennent « l’âme du peuple », son instinct de vie dans les siècles. Les romantiques voulaient un retour à la pureté des origines, de l’enfance, la poésie comme résolution des secrets de la nature par l’image. Pour eux, la séparation entre le sensible et le spirituel est le péché capital. Retour au jardin d’enfance où présent, passé et avenir sont une seule et même réalité. Corps, âme et esprit sont en unité indissoluble, l’être humain doit tendre à une harmonie avec le grand tout.

Les Lumières sont le résultat de la Réforme et ont engendré la Révolution : la lutte contre catholicisme est devenue la lutte contre toute foi en même temps que haine contre la Bible et la pensée judaïque. Repousser la religion (ce qui relie) fait s’attaquer à tout ce qui enthousiasme : le sentiment, l’imagination, la poésie, la morale, l’amour et l’art. La rationalité mécanise le destin, rend raisonnable, prudent, modéré – vieux avant l’âge. Le romantisme est une réaction de jeunesse contre la génération rassise des pères et des vieux. C’est l’inspiration d’Hugo, les correspondances de Baudelaire, le rêve comme seconde vie de Nerval, la poésie de tous les sens de Rimbaud, le rêve de Breton, le futurisme, l’écriture automatique surréaliste, l’interprétation des rêves et le subconscient de Freud, l’an 01 de mai 68…

Dans le même temps, poètes, révolutionnaires et romantiques ont en commun de vouloir réaliser ici-bas le christianisme, l’amour par fusion de tous avec tous, frères au sein de la mère Nature. Ils ont le goût de l’amour et d’être aimés car ils sont faibles devant la vie. Ce pourquoi ils déifient Rousseau, pour eux le premier romantique. Sa Nature est une Mère qui fonde une nouvelle religion des origines. Il revient d’ailleurs aux origines de l’inégalité pour fonder son contrat social.

De tout cela, Nietzsche se méfie. Il est contre les dogmes et les tu-dois romantiques ou révolutionnaires ne sont pas meilleurs que les tu-dois de la morale raisonnable. Ce qui mène les êtres vivants, dit Nietzsche, c’est leur force vitale. Instinct de vie qui est accepté par la conscience humaine et donc « voulu », non plus simple élan vital des plantes ou instinct de reproduction des bêtes mais volonté de puissance. Non par passion de dominer les autres, mais pour épanouir pleinement ses capacités d’être. Ce pourquoi il préfère au pleurard Rousseau le roi Frédéric II de Prusse, éclairé, cynique et railleur, ami de Voltaire. Le souverain considérait la langue allemande « comme juste bonne pour les chevaux » et Nietzsche est bien près de le croire, lui qui se dit non-allemand.

Il prend des lubies romantiques ce qui lui convient, pas plus.

  • Union avec la nature et l’entourage ? Certes, comme des forces qui se reconnaissent et jouissent de s’étendre – pas pour s’y oublier.
  • Communion, mysticisme, interdépendance avec Gaia ? Certainement pas ! La nature n’est pas une volonté mais une indifférence; il n’existe aucune morale « naturelle » autre que celle de tout simplement… vivre. Avec la reconnaissance qu’esprit, passions et instincts sont naturellement liés.
  • Magie, surnaturel, au-delà de la raison humaine ? Au-delà oui, mais sans nier la raison. La magie uniquement comme masque pour l’art ou la politique. Ne pas être dupe : les meilleurs sociétés sont celles qui disciplinent la masse et encouragent les forts ; pour Nietzsche, l’élitisme est un devoir. Que les meilleurs gagnent, ils en feront profiter la société et l’espèce humaine tout entière. Ce pourquoi, comme les romantiques, il aime bien le moyen âge, mais sans avoir comme eux la nostalgie du catholicisme.

Il croit, comme les romantiques, qu’esprit et nature, âme et corps, sont inséparables. Pour lui, comme pour les romantiques, poètes et amants sont sur-humains ; ils transcendent par leur force la petite vie de vache à l’étable qui est le lot de la plupart. Nietzsche, comme les romantiques allemands, veut rendre leur sens originel aux mots, enchanter la parole (il est philologue d’origine). Mais la métaphore plus que le rêve, ou la musique plus que le raisonnement, sont pour lui un moyen de communication entre univers visible et invisible – ou plutôt entre l’univers conscient et les forces souterraines.

Nietzsche est en accord avec la plupart des romantiques allemands sur nombre de sujets :

  • Novalis : Tout le mal vient de la pensée consciente qui réduit, trop sûre de son propre pouvoir et fermant ainsi l’accès à toutes les forces inexploitées dont le rêve nous indique l’existence. Freud piochera ainsi chez Nietzsche cette grande idée de l’inconscient qui nous gouverne.
  • Kleist, Görres : la séparation absolue du monde des sens et du monde de l’esprit est le péché suprême. Ce pourquoi la Morale actuelle est suicidaire pour l’espèce (et les écolos viennent à cette idée lentement).
  • Jean Paul : le printemps, avec ses forces jaillissantes et agissantes, fait naître l’univers. C’est l’instinct de vie qui pousse l’être à émerger à la lumière et à irradier sa puissance créatrice.
  • Novalis : il faut l’ingénuité de l’enfant pour étudier la nature. « L’enfant est innocence et oubli, premier mouvement », dira Zarathoustra, l’ultime métamorphose après le chameau et le lion.
  • ETA Hoffman : la musique est l’expression la plus parfaite des aspirations humaines ; l’art est moyen de connaissance. C’est dans la musique que Nietzsche voit la naissance de la tragédie.
  • Hölderlin : amour brûlant pour la vérité, protestation exacerbée contre l’injustice. Sauf que, pour Nietzsche, la vérité est construite et jamais absolue, et que l’injustice majeure est celle de la morale des esclaves qui s’impose à celle des forts, au détriment du droit à exister, à s’épanouir et à faire avancer l’espèce humaine.

Nietzsche romantique ? Non pas, mais il a puisé à cette source vivifiante sa puissance et nombre de ses convictions, par-delà les idées mêmes.

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La religion aux États-Unis

En ces temps d’élections – françaises en juin, américaine en novembre -, un court opus d’Isabelle Richet fait le point sur la religion aux États-Unis en collection Que sais-je ? Il est intéressant d’aller voir là-bas pour mieux comprendre ici-même.

Et le parallèle France/États-Unis est assez parlant :

• La conquête des colonies américaines a été religieusement pluraliste (calvinistes, puritains, quakers, juifs, catholiques, animistes). – Aujourd’hui, la France n’est désormais plus homogène.

• Le réveil religieux aux États-Unis, dès 1730, s’est effectué en raison de la diversité ethnique, sociale et culturelle croissante des états. – La poussée de l’Islam en France dès la fin des années 1970 a entraîné un réveil du religieux juif, puis catholique, enfin laïc-athée, désormais affiché et revendiqué.

• La conquête de l’Ouest américain avait une dimension religieuse : inventer un nouveau pays moral. – La reconquête des valeurs du travail, de la sécurité et de l’effort, confuses dans la société et enfourchées par le Président précédent, ont probablement le même ressort. Le réveil des Pigeons, contre une fiscalité confiscatoire envers ceux qui entreprennent, est lui aussi une affaire de morale civique : consentir à l’impôt est affaire de légitimité et de justice.

• La fracture de la religion dominante aux États-Unis, protestante, s’effectue en 1845 sur l’esclavage, marquant deux conceptions évangéliques : libérale ou conservatrice. La seconde donnera le fondamentalisme anti-moderne dont les néos-Cons, hostiles à la contre-culture des années 1960, sont les derniers avatars. – Y aurait-il en France, en germe ou sous-jacent, un tel partage entre modernité et traditionalisme dans la religion (jusqu’ici) majoritaire, la catholique ? Il n’est pas impossible de le penser ; le ministre de l’Intérieur aurait, au gouvernement, pour objectif d’aider le courant libéral de l’Eglise de France (et le courant modéré de l’Islam) à émerger.

Aux États-Unis même :

Le baby boom, la guerre froide, la mobilité sociale en hausse, les migrations géographiques des travailleurs vers les banlieues et des retraités vers les états du sud, ont fait que les églises sont devenues aux États-Unis les seules communautés permanentes. Plus même que les familles, souvent recomposées.

  • Le melting-pot catholique (Irlandais, Italiens, Polonais, Canadiens français, Latinos, Caraïbes, Philippins, Vietnamiens…) est de même la seule communauté de rencontre des non-protestants ; il est vivant, tout comme le Pentecôtisme, grâce au Mouvement charismatique ; il rapproche la culture catholique de la protestante en raison de son accès direct à l’Esprit Saint, sans intermédiaires cléricaux.
  • Le judaïsme est plutôt réformiste, en accord avec la pratique d’une communauté aisée.
  • L’islam est devenu la 3ème religion des États-Unis grâce à l’immigration originaire du Moyen-Orient, avec 4 millions de fidèles (dont 1 million de Noirs).

Cette vivacité religieuse, cette cohabitation des communautés, cet individualisme de la foi (le rapport direct de la personne à Dieu) est un modèle de mœurs qui tentait Nicolas Sarkozy. Pas sûr que le gouvernement socialiste aille dans la même voie. Tout ce qui est marqué du sceau du libéralisme lui semble avoir la patte du Diable. Il aurait plutôt tendance à suivre le pesant conservatisme de la société pour le statu quo, se gardant à la fois de la guerre civile permanente du modèle jacobin hérité des guerres de religion sous les rois, et de l’activisme islamique et catholique. La société française reste peu tolérante et lourde à changer : on l’a vu sur l’avortement, on le voit sur les homosexuels, on l’observe dans les débats « politiques ».

Là où la France diffère des États-Unis :

Les croyants américains sont des activistes de leur foi, pas les croyants français (ou pas encore, ça vient lentement, dirait-on…). Les croyants américains se prennent en main, sans tout attendre d’en haut, de l’institution. Ils participent activement à la construction de leur église en même temps qu’à la gestion de leur commune.

Écart de culture, d’attitude devant la vie : les Américains sont volontaristes, prennent de l’initiative – pas les Français, méfiants et passifs, attendant de voir pour critiquer à leur aise sans mettre jamais la main à la pâte. L’individualisme chrétien rejoint l’individualisme républicain des Lumières : il s’agit de devenir un self-made saint. Le péché originel est rachetable par sa propre conduite. Le succès dans ses affaires est signe de la grâce de Dieu. A culture consumériste, religion thérapeutique : la foi est une psychologie, la pratique un accomplissement de soi (scientologie, new age, néo-évangélisme, ‘bouddhisme’ américanisé).

La communauté dans l’église prône une morale de pureté ; elle a pour mission de contrôler la société impure. Si la Constitution américaine est laïque, la nation est chrétienne – revendiquée comme telle, au contraire d’en France – et la séparation administrative n’inhibe nullement le dialogue pour faire les lois. La geste nationale est d’ailleurs « providentielle » : la découverte de l’Amérique a coïncidé avec la Réforme et incité les Pères pèlerins à devenir Pères fondateurs d’une « nouvelle Jérusalem », ici bas et tout de suite. La conquête de l’Ouest est l’avènement du Royaume. La guerre froide mobilisera de même la religion contre le communisme et, plus près encore, les attentats du 11-Septembre mobiliseront les chrétiens républicains contre les islamistes fous de Dieu.

La religion – quelle qu’elle soit – offre donc des repères :

Cela dans une société de plus en plus complexe, de plus en plus orientée vers le rapide, l’utile et le pratique, de plus en plus irriguée de ‘communication’, au risque du narcissisme et du virtuel. Elle redonne aux États-Unis un sens à la vie et à l’activité des communautés. Elle incite à agir, à se réunir et à réussir.

En dehors même de la foi, qui reste personnelle, la religion a une utilité pratique : la socialisation, l’élaboration d’une norme de comportement et un message sur les fins dernières. Un pays tourné vers l’avenir ne saurait s’en passer. La religion comme identité, au carrefour du pluralisme, de l’individualisme et du nationalisme… Faut-il voir dans tout cela un modèle ?

L’intérêt de ce petit livre est d’y faire réfléchir.

Isabelle Richet, La religion aux États-Unis, PUF collection Que sais-je ?, 127 pages, €8.74

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Quel socialisme pour Camus ?

Le terme de « socialisme libéral » figure dans un article de ‘Combat’ publié par Camus le 23 novembre 1944 : « Il nous semble qu’on peut, du moins, distinguer dans les pensées politiques qui essaient de s’exprimer en ce moment, deux sortes de socialismes : un socialisme marxiste de forme traditionnelle, représenté par les anciens partis, et un socialisme libéral, mal formulé quoique généreux, qui se traduit dans les mouvements et les personnalités issus de la Résistance. » Le socialisme marxiste a dominé, attaché à la fameuse « union » de la gauche qui devait pour cela lui donner des gages. Le socialisme libéral a survécu, notamment dans ce qu’on a appelé « la deuxième gauche », opposée aux camps de travail soviétiques et au musèlement des opinions par le terrorisme idéologique marxiste (Sartre contre Camus).

Évidemment, Camus utilise le terme « libéral » dans le sens français classique, celui que l’on trouve dans le dictionnaire. La ‘gôchlangue’ stalinienne n’a pas encore, lorsqu’il écrit, imposé sa subversion intellectuelle pour intimider les gogos, comme George Orwell le montrera si bien dans son ‘1984’. Libéral est devenu un gros mot dans les médias, à cause de la gôch’, ce petit-bourgeoisisme qui se croit intello alors qu’il ne sait même pas le français. Libéral vient de libertés (au pluriel), son inverse est l’autoritarisme ou le royalisme. Le libéralisme est la conquête des Lumières contre l’Ancien régime. (Re)lisez donc le dictionnaire, comme Camus en était féru !

Le soviétisme est mort par fuite de ses citoyens dès que le Mur fut ébréché, et par révolution douce dès que les cacochymes furent été emportés par l’usure biologique (on attend encore Castro). La question d’aujourd’hui est donc celle d’un nouveau socialisme, débarrassé des lectures léninistes et des pratiques staliniennes (à la Mélenchon), comme des postures intellos (à la Badiou). Le parti socialiste français aurait donc intérêt à reconsidérer le marxisme comme la critique vivante de Marx plutôt que comme le dogme du coup d’État partisan de Lénine.

Camus peut nous y aider – car il suffit de revenir à la réflexion d’avant, celle que les compagnons de route du communisme ont occultée depuis un demi-siècle. Le 1er octobre 1944, Camus écrit dans ‘Combat’ ce qu’il veut :

  • « Nous désirons la conciliation de la justice avec la liberté. »
  • « Nous appellerons justice un état social où chaque individu reçoit toutes ses chances au départ, et où la majorité d’un pays n’est pas maintenue dans une condition indigne par une minorité de privilégiés. »
  • « Et nous appellerons liberté un climat politique où la personne humaine est respectée dans ce qu’elle est comme dans ce qu’elle exprime. »

Les expériences de conciliation des deux dans l’histoire ont rarement été à l’équilibre :

  • ou bien la « justice » (version égalitariste, j’veux voir qu’une tête) est imposée par l’éradication de toutes les différences par les citoyens en armes, sans cesse mobilisés et jaloux de tout écart (modèle 1793 repris en 1917 jusqu’à Pol Pot et revendiqué par Mélenchon) ;
  • ou bien la liberté a été laissée telle que chacun fait ce qui lui plaît, avec aussi peu de contrôle collectif que possible, favorisant le riche, le puissant et le droit du plus fort (modèle États-Unis repris par Poutine dans la nouvelle Russie des oligarques, et pratiquée sans vergogne en Chine populaire).
  • « Seules les démocraties scandinaves sont au plus près de la conciliation nécessaire », dit Camus. « Mais leur exemple n’est pas tout à fait probant en raison de leur isolement relatif et du cadre limité où s’opèrent leurs expériences. »

Alors que faire ? « Notre idée est qu’il faut faire régner la justice sur le plan de l’économie et garantir la liberté sur le plan de la politique. » Économie régulée et politique libérale. Camus parle d’économie « collectiviste » selon le vocabulaire de son époque, mais il précise ce que c’est : rien à voir avec le marxisme, ni avec le programme commun de la gauche 1981. Il s’agit d’une économie « qui retire à l’argent son privilège pour le rendre au travail ». La participation des salariés aux fruits de l’expansion chère à de Gaulle, la cogestion syndicats-patronat-länders actionnaires à l’allemande, la négociation en amont des syndicats suédois, les fonds de pension des retraités hollandais et américains, sont quelques-unes des formules qui permettent de rémunérer le travail au détriment des seules puissances d’argent. Il y en a d’autres (l’autoentreprise, les mutuelles, les coopératives ouvrières, les associations à but lucratif). Sans parler de toutes celles à inventer. Qu’attendons-nous ?

« Mais sans la garantie constitutionnelle de la liberté politique, l’économie collectiviste risque d’absorber toute l’initiative et toute l’expression individuelle », dit Camus. Les grands projets d’Etat comme la vanité jacobine adore en monter, les copains énarques propulsés à la tête des grandes entreprises (comme sous Mitterrand et Chirac), le meccano industriel cher à certains ministres (dont Fabius) ou présidents (dont Pompidou), les empêchements publics aux licenciements (France télécom privatisé, Renault sermonné, Total convoqué, Peugeot méprisé…) sont des formes d’économie collectiviste qui inhibent l’initiative. Alors que l’Etat pourrait réfléchir à de nouvelles activités créatrices d’emplois ou à desserrer les monopoles obsolètes qui créent la pénurie (taxis parisiens, médecins généralistes, production EDF). Ce que préconisait pourtant sous Sarkozy la commission Attali…

« Nous pensons que toute politique qui se sépare de la classe ouvrière est vaine et que la France sera demain ce que sera sa classe ouvrière », proclame Camus dans une belle envolée. Il faut traduire en termes contemporains : classe ouvrière signifie classe populaire. Les ouvriers d’usine, hier en plein essor, sont remplacés de plus en plus par les commerciaux, techniciens et administratifs requis par l’évolution technologique d’une part, et par le sous-prolétariat immigré d’autre part. Le développement du tiers-monde réduit l’immigration de la faim ; la faible croissance va obliger à mieux payer les salariés pour qu’ils achètent. Ford le savait déjà, le capitalisme post-crise le redécouvre : le service au client est l’objectif de la production (ni le bel objet trop cher ou trop sophistiqué, ni la rentabilité à tout prix). Des salariés décents font des clients heureux. Toyota, justement, vient de s’apercevoir de sa dérive…

Donc socialisme, pour faire avancer la justice et que cent êtres humains s’épanouissent. Mais libéral, pour préserver le droit à la critique et la liberté de choisir, seuls moteurs du progrès humain dans l’histoire.

On attend avec intérêt sa traduction dans l’univers des petits partis français, qui font « cuire leur petite soupe à petit feu dans leur petit coin », comme le disait si bien de Gaulle. Pour l’instant on a Hollande et le grand méchant Mélanch’tout. Un néo-Chirac attaché à en faire le moins possible pour ne fâcher personne ? Un néo-Marchais attaché à gueuler le plus fort possible pour faire peur à tout le monde et n’arriver jamais au pouvoir ?

Albert Camus, Articles publiés dans ‘Combat’ 1944-48, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2006, pp.539-540 et pp.566-568.

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Internet nous change

L’autisme affiché des jeunes dans le métro ou dans la rue, casque vissé sur les oreilles et œil dans le vague, dansotant en rythme d’une musique qu’ils sont seuls à entendre, paraît ridicule aux générations d’avant les i (iPod, iPhone, iTunes, iPod, iPad…). Il n’est pourtant que la version oreilles d’un comportement largement admis pour l’œil : la lecture. Les passagers du métro plongés dans leur bouquin s’isolaient tout autant du monde alentour, parfois même en marchant. Fuite devant le réel ou désir de quant-à-soi ? Avons-nous changé de monde ou seulement changé d’outils ?

Les enquêtes réalisées depuis 1973 (presque 40 ans !) montrent que les tendances sont lourdes : baisse de la lecture imprimée et hausse des consommations d’écrans (TV, jeux vidéo, Internet, réseaux, baladeurs… et les liseuses qui tendent à remplacer le livre de poche !). Même les forts lecteurs, même très diplômés, lisent moins. En cause, le temps, qui n’est pas élastique. La multiplication des écrans nomades multiplie les tentations d’expérience au détriment de la pause réflexion. D’autant que l’éducation dite « nationale » privilégie la sélection par les maths, qui n’encourage en rien à lire ! La culture littéraire et artistique serait élitiste, « bourgeoise » (capitaliste), reproductrice des inégalités sociales, voire tentation de pédé (un livre dans un collège de banlieue est aussi mal vu qu’une jupe pour un garçon). La démagogie jeuniste accentue les prescriptions à lire court, en extraits, si possible par emprunt (surtout ne jamais acheter de livre, surtout ne pas s’encombrer !).

D’autres habitudes de lecture naissent de la facilité des outils : finis les textes trop longs, trop pavés, trop bavards. Place au vif, à l’illustré, au témoignage. Les articles du ‘Monde’ qui tenaient des pages entières en 1970, remontant aux calendes grecques avant même d’aborder le sujet traité, puis terminant sur une interminable morale en conclusion, ne sont tout simplement plus « lisibles » aujourd’hui. On s’en fout de l’opinion du journaliste (toujours bien conventionnelle, en majorité tendance mainstream, donc gauche bobo) ; on s’en fout de la préhistoire de la délinquance, du nucléaire ou de tout autre sujet : place à aujourd’hui ! Ici et maintenant. Ce qui se passe, ce qu’on peut faire et comment. Ni plus, ni moins. Merde aux concepts et vive le pragmatique. C’est à mon avis un progrès.

Ce qui l’est moins semble le zapping permanent qui nait de l’hypertexte. A force de cliquer sur les liens offerts ici ou là, vous perdez le fil de votre recherche, vous digressez, vous foncez sur les détails sans plus envisager l’ensemble. Faites l’expérience : consultez l’historique de votre moteur… Les jeunes nés avec le net passent, selon les enquêtes, très facilement d’un journal à un autre, selon l’humeur et les circonstances. Ils saisissent les occasions de lire quand elles se présentent (chez le coiffeur, les amis, les gratuits du métro…). Sans critique des sources, croyant le prescripteur le plus connu ou le plus captivant, sans réfléchir par eux-mêmes. D’où la présentation de plus en plus éclatée, remplie de balises pour capter une attention évanescente. Lire fragmenté, est-ce comprendre l’argumentation ? N’est-ce pas plutôt sauter sur les seuls faits qui vont dans votre sens ? La tentation est de rester entre soi plus que de se confronter à des idées nouvelles ou contraires aux vôtres. Les errements de Wikipedia il y a quelques années ont obligé à une reprise en main : l’égalité et le partage sont des valeurs de convivialité, pas de vérité. Celle-ci est une construction critique à l’aide de sources évaluées et confrontée. La misère des mémoires de master ou de thèse montre à quel point le « plan » est un enseignement qui n’est plus jamais fait.

Quant à l’imaginaire, il ne sait plus naître des seuls mots, il exige aussitôt l’image. Même réinventée, déformée, artistiquement traitée, l’image support d’imaginaire ne laisse jamais aussi libre que les mots, elle préforme. Au risque de tomber dans les stéréotypes. Est-ce vraiment un progrès ? L’essor de la presse people et des interrogations sentimentales sur Internet sont de la même veine. Facebook, Twitter, YouTube, SkyBlog et autres réseaux sociaux sont une façon pour les jeunes de se stariser. Se faire voir et côtoyer les célèbres. Faute d’identité formée par la conscience de soi, qui nait des livres, de la confrontation de la pensée avec celle d’un autre par les mots – on se crée un personnage, fait de photos en situation, de vidéos amusantes ou décalées, de fantasmes surjoués, de maximes illustrées, de mentions « J’aime » qui situent. La jeunesse se met en uniforme, même torse nu : il s’agit de montrer les abdos et les pectos bosselés chez les garçons, les seins et les hanches rebondis chez les filles.

Et la liberté dans tout ça ?

La liberté ontologique est contrainte par les outils et les nouvelles manières de penser imagées. La liberté politique est quant à elle réduite. Les Français transfèrent massivement leurs données personnelles en Californie, sur des serveurs étrangers appartenant à une compagnie privée. Carnets d’adresse, liste d’amis, photos de vie privée, messages intimes sont stockés sous la loi de Sacramento et visibles sans contrôle par les organes de police et de renseignement d’un pays tiers (Patriot Act). Au risque de se voir accuser de crimes et délits dont ils n’auront même pas conscience, mais que tout débarquement sur le sol américain révèlera aussitôt (c’est arrivé). Au risque de se voir supprimer tout accès du jour au lendemain sans préavis, sur un caprice technique ou juridique du pays étranger (Amazon via Kindle sur les traductions d’Hemingway). Au risque de voir perdre l’information de cette masse de données, offertes gratuitement en exploitation à des entreprises de divertissement ou de commerce hors de France (Google). A-t-on bien conscience de ces implications lorsqu’on documente Facebook, Twitter, YouTube, Google et autres ? Et pourtant, on ne les entend guère, les gueulards du souverainisme, anticapitalistes forcenés, adeptes de la théorie du Complot CIA & multinationales ! Est-ce naïveté ou posture ?

Internet est comme la langue d’Ésope : la meilleure et la pire des choses. Il est ce que nous en faisons. Auparavant nous séparions vie privée et vie publique ; aujourd’hui nous séparons vie ordinaire et vie médiatique. La parole publique se démocratise, mais dans le même temps envahit l’existence. Se connecter aux médias sociaux, c’est se déconnecter de l’ordinaire, de la société, au profit d’un entre-soi choisi et construit. Rêve d’une interaction sans risque, le réseau social est un préservatif pour aller sonder les autres. Sans conflit puisqu’il suffit d’ignorer, d’effacer ou de « tej ». Nul doute que l’ouverture à l’autre, grand projet social des Lumières, en est réduite…

On peut lire sur le sujet le numéro 170 de mai-août 2012 de la revue Le Débat, Gallimard, €17.10. Redondant, souvent chiant, se sentant obligé de donner la parole à tous les « noms » qui comptent dans l’univers du numérique et qui se répètent à l’envi, les 175 pages consacrées au sujet donnent cependant des idées.

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Jean-Jacques Rousseau se moque de la « rentrée littéraire »

Entre deux torrents de larmes, pages d’outrances et de sensibleries, dans ‘La nouvelle Héloïse’ Jean-Jacques Rousseau se fait polémiste. Il montre là un talent précieux ; autant j’aime peu les larmoiements hypocondriaques du personnage, autant j’apprécie ses critiques aiguës de la société de son temps, celle de Cour. Très sensible lui-même au regard qu’on porte sur lui, sur son état plutôt que sur ses talents, il sait voir – et raconter. Il déteste l’apparence, l’hypocrisie, le mensonge. Pour lui, il faut être soi, « naturel ». Impossible en société. Particulièrement en France, à Paris, dans les coteries à la mode. Aussi bien la « rentrée littéraire » d’aujourd’hui, phénomène typiquement germanopratin, aurait été la cible de son ire. Il n’aurait pas eu à changer grand-chose à ses propos des années 1750… Qu’on en juge.

« On n’a qu’à s’informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu’ils voient, des auteurs qu’ils connaissent : là-dessus on peut d’avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu’ils n’ont point lu, sur une pièce prête à jouer et qu’ils n’ont point vue, sur tel ou tel auteur qu’ils ne connaissent point, sur tel ou tel système dont ils n’ont aucune idée. Et comme le pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s’en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu’ils penseront le lendemain. (…)

« C’est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et reflux de préjugés, d’opinions contraires, où les plus échauffés animés par les autres ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes qui ne sont point admis ailleurs. L’honnête homme d’une maison est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu n’ont qu’une existence locale et circonscrite. (…)

« Il y a plus : c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne, et l’on est convenu qu’ils ne se ressembleraient point entre eux. On n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle. Ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. »

Que Sartre se dise gauchiste, bien au chaud dans son hôtel du boulevard Saint-Germain ne choque personne ; que Sollers se dise catholique tout en pratiquant le libertinage est presque à la mode. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Ou plutôt, puisque désormais tout finit par se savoir (voir VSD sur DSK), revendiquez haut et fort votre double qualité de bourgeois et de bohème, de nanti respectable le jour et de libidineux le soir. Tels sont les « bobos », que Rousseau avait déjà épinglés sans le savoir… « Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur ; leurs lumières ne sont point dans leur esprit ; leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure, et l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seule être mû par lui-même. » 2-14 pp.233-234

Rousseau avait pointé déjà la dérive moraliste de nos médias, le scoop des petites phrases, les vidéos cachées. Toujours sans le savoir : comme quoi la société française, qui se veut tant « révolutionnaire », est restée semblable à elle-même depuis l’Ancien régime. « Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? n’a-t-il pas tout fait, n’est-il pas jugé ? l’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait les bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceront pas quarante ans d’intégrité » 2-17 p.254.

Tout l’art médiatique est de parler pour ne rien dire, de choquer pour faire parler de soi, tout en se gardant bien de contrevenir à la loi (on ne sait jamais…). « On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour loi, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous. »

D’où la désespérance de Jean-Jacques Rousseau, haineux des villes où seule compte l’apparence, où seul le présent immédiat de l’esbroufe et du paraître pose un homme ou établit une femme. « Confus, humilié, consterné, de sentir se dégrader en moi la nature de l’homme, et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevaient réciproquement, je reviens le soir pénétré d’une secrète tristesse, accablé d’un dégoût mortel, et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d’air. » 2-17 p.255. Marx a repris cette idée d’aliénation sociale de l’homme, de divorce entre sa nature et sa condition. Il l’attribue à l’économie qui crée les statuts, et pas au conformisme social quels que soient les statuts, comme le fait Rousseau et le feront Tocqueville et Norbert Élias.

Mais ce n’est pas Marx qui a raison, avec le recul. C’est bel et bien Rousseau !

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

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Françoise Chandernagor, L’enfant des Lumières

Françoise Chandernagor, juriste et grand serviteur de l’État, écrit ici son anti-‘Émile’. Rousseau l’abstrait, qui a pontifié un traité d’éducation alors qu’il n’a jamais élevé le moindre enfant (mais a mis tous les siens aux Enfants-trouvés) n’est pas un bon guide. Mais c’est toute une société – la nôtre – qui est passée au crible de la critique. L’auteur nous entraîne en effet dans l’histoire de la Révolution, la philosophie des Lumières, la corruption sociale des élites, l’éducation des enfants. Tout ce qui fait sens à la société française d’aujourd’hui. Écrit en 2006, c’est bien la France de Chirac qui est en ligne de mire.

Deux décennies avant 1789, la France royale se trouve dans les mains d’un roi fainéant et de financiers qui ont l’art de détourner l’argent public dans des poches privées. Le ministère de Monsieur Necker est édifiant : « pas de réformes (…), pas d’impôts, pas d’efforts, pas de vagues, pas de larmes – de l’emprunt ! » p.383. La démagogie bat son plein pour conforter la rente au détriment de l’entreprendre. La fameuse Compagnie des Indes n’égalera jamais son équivalent anglais car la France met à sa tête des politiciens et non des capitaines d’industrie. Tout ce qui compte est de paraître et de renforcer son statut en s’enrichissant sur le dos des actionnaires – de par le bon vouloir du Roi. On croirait lire l’histoire d’EADS sous Chirac et Villepin, avec l’ineffable Monsieur Gergorin.

En cause la philosophie des Lumières qui préfère les grands mots aux vraies actions. Tout n’est que Morale, Vertu, Progrès, tout n’est que majuscules. Dans la réalité, les coiffures d’un mètre de haut avec vase incorporé et les faux-culs de plus en plus amples des robes à la mode, masquent la décadence des mœurs. Tout le monde couche avec tout le monde, au su de tout le monde. Et ça jacasse dans les salons. L’économie va comme elle peut, le paysan n’ayant qu’une idée : frauder le seigneur sur les grains et faire contrebande du sel entre baillages à fiscalité différente. Le chacun pour soi monte, monte… « Où, dans ce siècle, voyez-vous le progrès ? Déclin de l’honneur privé, dédain des vertus publiques, exténuation de la langue, affadissement de la sensibilité… Sans parler du triomphe de l’agiotage ! » p.567.

Ceux qui sont trop naïfs pour croire que l’honneur et la fidélité conduisent les affaires sont ruinés. C’est le cas du mari de la comtesse de Breyves, acculé à la faillite personnelle et qui se pend de désespoir. Ce monde de requins n’est décidément pas fait pour lui. « Étrange société que celle où la censure s’oppose aux pièces de Beaumarchais, mais où la Reine elle-même joue devant la cour l’auteur censuré ! Sous prétexte de grâce, de subtilité, le siècle s’écartèle, se dédouble, s’oublie jusqu’à la folie. Insensée, l’élite (…) prétend être (…) conservatrice avec les conservateurs, et frondeuse avec les frondeurs » p.394. Les aristos d’hier ressemblent tant aux bobos d’aujourd’hui !

La comtesse, née bourgeoise enrichie dans le commerce triangulaire et le sucre des colonies, ne fait ni une ni deux : elle s’exile à la campagne dans le seul bien propre qui lui reste, la Commanderie. Ce vaste manoir est situé aux lisières de l’Auvergne, dans la Marche, et est propice à la culture. Elle s’y établit avec Alexis, son unique fils de sept ans, déjà déluré et habile au commerce. N’a-t-il pas appris le bonneteau auprès des malandrins du Pont-Neuf, y compris l’art de perdre au début pour gagner gros ensuite ?

Mais la Cour et ses médisances, la philosophie qui trotte après Voltaire, l’indigence des élites obsédées de sexe et de fêtes, les Parisiens exacerbés de sensiblerie et capables d’une cruauté sans égale quand elle est collective, ne sont décidément pas un milieu propice à l’éducation d’un enfant. ‘Émile’ est une fumisterie, on n’élève pas les garçons comme Marie-Antoinette ses moutons à rubans roses dans la bergerie de Versailles. La réalité est toute autre : il faut chasser, cultiver, plaider, compter, savoir châtier pour se faire obéir, et établir de saines relations pour se faire aimer. Les parents élèvent toujours leurs enfants pour le monde d’hier, rarement pour celui qui vient…

Madame de Breyves décide de confronter son garçon aux réalités du monde. Il n’est pas chevaleresque comme son père (mais à quoi cela lui a-t-il servi ?), mais plutôt affairiste comme son grand-père. Inutile de tenter de corriger cette tendance, l’éducation n’agit pas contre la nature. Mais il est utile de lui forger un corps robuste, un cœur endurci et un esprit avisé pour qu’il sache s’adapter au nouveau monde qui naît. « Elle lui enseignerait la prudence et l’art des apparences » p.277. Rousseau « le bon apôtre » (p.165) est décidément un mauvais maître – peut-être est-ce pour cela qu’il plaît tant dans les salons ? « Entre Émile et Alexis, il n’y avait d’opposés que le tempérament et le projet… » p.361. Rien de moins. Le garçon est « gai, drôle, gourmand de la vie, gourmand des êtres. Tendre et affectueux par-dessus le marché ! En outre capable de secret, et dépourvu de préjugés… (…) sachez, si vous ne l’avez remarqué, qu’Alexis est insolent, chapardeur, tricheur, cupide et indiscret (…) Alexis est confiant ! Oui, oui, optimiste, indulgent. Deux péchés inexpiables ! » p.332.

Le garçon grandira, excellera, non sans désespérer sa mère parfois lorsqu’elle doit renvoyer Léveillé, valet adolescent qui fait jouir l’enfant à 10 ans en l’embrassant sur le ventre, très bas, ou lorsqu’il se fait renvoyer du collège religieux à 16 ans pour avoir lu Zadig (« de » Voltaire). Mais il l’aime plus que tout et c’est un arrachement de le faire devenir lui-même. Il faut parfois à la comtesse jouer la mère chatte qui crache et griffe ses petits devenus trop grands pour qu’ils se détachent d’elle et s’épanouissent. Pas simple d’élever seule un enfant, surtout un garçon sans modèle paternel.

Ce roman foisonnant est fort réussi, réussissant l’exploit de nous faire aimer l’histoire et la philosophie, la sociologie et l’éducation tout à la fois. Brassant les siècles parce que notre quotidien est né fin XVIIIème – et qu’il est peut-être, comme vers 1780, en train de disparaître dans la futilité, le mépris, le chacun pour soi – et l’agiotage. Un roman philosophe, qui l’eût cru en ce début du deuxième millénaire ?

Françoise Chandernagor, L’enfant des Lumières, 2006, Folio, 691 pages, €8.17

Un autre roman de Françoise Chandernagor chroniqué sur ce blog

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La France va-t-elle rater la postmodernité ?

Article repris sur Medium4You.

Au train où vont les choses, difficile de suivre. J’ai donc pris l’Express du 15 août pour me mettre sur les rails d’un sociologue décalé, Michel Maffesoli. Il analyse la postmodernité autrement que les autres, il remet la France en place dans un monde devenu global. Oh, certes, il n’encense pas Mélenchon comme « tout le monde » (comme l’avant-garde progressiste qui se croit le tout du monde), il est honni de la gauche à la mode, celle qui blablate dans les quartiers bourgeois en s’habillant peuple, se croyant révolutionnaire parce qu’habitant rue Daguerre plutôt que boulevard Saint-Germain. Mais il faut entendre Maffesoli parce qu’il touche juste – même si la traduction politique de ses dires reste l’affaire de chaque conviction.

Il expose que la modernité cartésienne des Lumières, inventée par la France au XVIIème siècle, arrive en fin de course. La chute des utopies globales, marquée par l’effondrement de l’URSS et par la conversion de la Chine populaire aux affaires, s’accompagne du krach de la raison pure, incarnée par la finance mathématisée qui a explosé en 2007. Nous entrons donc dans une ère de postmodernité qui s’invente sous nos yeux, aidée par les techniques de l’information et de la communication et par l’ouverture totale du monde – l’ex-tiers monde devenant pays émergents (à grande vitesse).

La France a vécu sur ses lauriers de raison, de progrès, de travail, croyant que la révolution périodique permet d’avancer socialement en droite ligne d’un horizon défini par les intellectuels. Où sont les intellectuels aujourd’hui ? Probablement plus aux États-Unis, en Inde et en Chine – ou même en Europe de l’est – qu’en France… Les valeurs hexagonales de certitudes, de positivisme et de commandement ne sont plus d’actualité. Elles ne sont plus des stimulants mais des pesanteurs. Les ères gaulliste et mitterrandienne sont bien du siècle dernier.

La nouveauté du monde veut le léger, peu embarrassé de principes, de morale ou de lois intangibles. La loi demeure, mais contingente et réformable ; la morale est remplacée par l’éthique, mieux adaptée aux situations toujours particulières ; les principes disparaissent au profit des expériences. Souplesse, intelligence, sensations supplantent rigidité, raison pure et bienséance. L’ère de la pensée unique a vécu. Dionysos est préféré à Apollon, bien que les deux doivent marcher main dans la main pour l’équilibre humain. Le balancier va vers l’ivresse immédiate, matérialiste et sensuelle, au détriment de l’ordre immuable et glacé des abstractions. Il s’agit de s’ajuster au coup par coup plutôt que d’avoir un plan. De s’appuyer sur ses proches, sa bande, son réseau, plus que sur des appareils, partis et associations, ou sur des gourous référents.

Ce pourquoi Michel Maffesoli voit en Nicolas Sarkozy un animal politique mieux adapté au monde postmoderne que François Hollande. Le « sale gosse » arriviste et agité est en phase avec l’ambiance de débrouille permanente qui est exigée d’un monde qui bouge. Combinazione et trafics permettent de s’adapter bien mieux que grands principes et morale intangible. Le mouvement permanent est tragique, l’aspiration à l’immobilité dramatique. Drame hollandais, tragique sarkozien : même si cette opposition du sociologue est un peu caricaturale à mon goût, elle a le mérite de placer les enjeux. La France lasse, qui a voté Hollande d’assez peu, surtout parce qu’elle avait le tournis, se veut « un pays de fonctionnaires avec, à la clé, la production de normes (…) Seulement notre pays risque de passer à côté de l’évolution du monde actuel, qui exige de l’audace, des prises de risques. » De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! N’était-ce pas le révolutionnaire Danton qui l’exigeait ?

Observez combien l’ambiance sociale est émotionnelle : musicale, sportive, culturelle, religieuse… Ce ne sont qu’humeurs, buzz, rumeurs. Naissent des solidarités nouvelles comme la colocation ou le couch surfing. Est affirmée la relation permanente en fonction des tribus : amicales, professionnelles, contingentes. L’iPhone, Facebook, Twitter, les réseaux pros tels Viadeo ou Linkedin, entretiennent horizontalement et dans l’immédiat permanent ce qui était hier vertical et fixe (« on se téléphone et on se fait une bouffe », le club de son école, les réunions formelles de l’association favorite, les banquets annuels d’anciens de ci ou ça). L’individu était Un, sous les Lumières ; dans le crépuscule postmoderne, il est plusieurs – selon les circonstances. Il aspirait hier à l’autonomie, base de sa liberté ; il a désormais peur d’être libre car ne se sent pas armé pour être seul. Il veut être avec, coller aux autres, bien au chaud. C’est dommage, mais c’est un fait social.

Pour moi, la philosophie est une méthode de connaissance parce qu’elle est le guide d’un voyage qui éloigne des régions obscures, l’enfer des passions et des illusions, et rapproche des régions lumineuses, science et réalité. La lumière était trop crue et a grillé des ailes ; la tentation de l’obscur revient avec la mode des vampires, des sorciers, des complots, de l’irrationnel et des « contre » médecines, « anti » économie et autres côtés obscurs de la Force. L’ère des tribus recommence… comme dans les années 1930. Ce qui veut dire moins d’État et plus de nations, moins de classes sociales et plus de communautés, moins de syndicalisme et plus de débrouille, moins de famille et plus de bandes, moins de vérité historique et plus de mythes qui confortent, moins de vérités scientifiques et plus de croyances…

Nous n’avons pas fini avec le changement du monde – autant commencer à le penser.

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Mariage dans le bled marocain fin XIXème

Auguste Mouliéras, professeur de la chaire publique d’arabe d’Oran vers 1890 parle l’arabe littéraire et l’arabe vulgaire, ainsi que le berbère. Ses cours d’arabe pour les Français sont encore édités. Il compose une encyclopédie anthropologique sur le Maroc. Il utilise notamment les 23 années d’enquête du derviche Mohammed ben Tayyeb, un voyageur kabyle né en Tunisie, taleb passionné, parti étudier sur les routes dès l’âge de dix ans. Il a vérifié avec des centaines de Marocains les indications de son guide à la mémoire prodigieuse.

Mouliéras est animé d’un optimisme des Lumières sauce saint-simonienne bien loin de la mission civilisatrice des coloniaux à la même époque, sans parler des évangélistes catholiques. Il évoque « la grande Association universelle et fraternelle qui transformera un jour notre planète en un vaste atelier de charité, de paix et de travail » p.786. Bien que non exempt de préjugés de son époque, notamment sur les Juifs qui vivaient au Maroc, l’auteur est attentif aux témoignages bruts et au compte-rendu d’observations sans jugements des habitants eux-mêmes.

Le second tome de son œuvre sur ‘Le Maroc inconnu’ décrit les mœurs des Djebala, ces montagnards du Rif marocains, Berbères islamisés. Par exemple le mariage au village :

« A son arrivée à la déchra d’El-K’alaâ, le derviche eut la satisfaction de tomber sur une noce arabe, la propre noce du caïd de la tribu. On attendait justement la fiancée, qu’un détachement de 200 hommes armés était allé chercher au village voisin. Dans le lointain, de sourdes détonations annonçaient le retour du cortège nuptial. Tout El-K’alaâ était dans.la banlieue, en habits de fête, attendant impatiemment la nouvelle mariée.

Au bout d’une heure, on vit s’avancer, voilée de pied en cap et montée sur une mule, une petite poupée blanche qui pouvait avoir une douzaine d’années. Autour d’elle, les feux de salve crépitaient, effrayant sa monture, dont les brusques écarts entraînaient, pendus à la bride, les deux hommes qui la maintenaient. On vit soudain des femmes, les parentes du caïd, courir vers la poupée, l’emporter pantelante dans la maison conjugale, pendant que les guerriers restés dehors continuaient l’infernale fusillade. Les cris déchirants des hautbois arabes, les coups profonds et répétés des grosses caisses éclataient à leur tour, pendant les intermèdes.

Dans la riante contrée des Djebala, les mariages se font généralement en automne, époque de l’année où tout est en abondance, même dans les plus humbles chaumières. Avec l’inflexible loi coranique, il ne faut pas s’attendre à trouver chez les disciples du Prophète la douce poésie des fiançailles de nos-pays d’Occident. Très souvent, l’homme épouse une femme ou une jeune fille qu’il n’a jamais vue. Sa mère, ses sœurs l’ont renseigné à peu près sur le physique de celle qui doit venir s’asseoir à son foyer, et cela lui suffit. La question importante, c’est le douaire. Achetant sa femme, il entend ne pas la payer cher. C’est une affaire commerciale à débattre, comme s’il s’agissait de la vente d’une bête de labour, d’un animal de boucherie. La demande se fait selon des règles fixes, dans le cérémonial. Accompagné de plusieurs notables de son hameau, le prétendant arrive au domicile de celle dont il sollicite la main. D’abord, le futur beau-père offre un repas aux étrangers. Il feint d’ignorer le but de la démarche de ses hôtes et il s’entretient avec eux de choses banales. Quand le thé est servi, le plus distingué de la députation prend solennellement la parole et s’exprime en ces termes : – Donne ta fille à A conformément à la loi de Dieu et du Prophète.

Tous, en entendant le nom sacré de l’Apôtre, se passent la main sur le visage et la barbe, en prononçant gravement la formule obligatoire – Çalla Llahou àléïhi oua sellama : que Dieu Lui accorde sa bénédiction et sa paix. Ensuite le père répond – Voici mes conditions. Et il énumère la dot, le trousseau, les cadeaux qu’il exige. S’il est pauvre, il se contente d’une cinquantaine de francs. Mais il en demande 100, 200, 300, 500, et parfois davantage, s’il a quelque fortune. Puis, toutes les questions réglées, il dit, non sans solennité – Elle est à vous.

Cependant le jour du mariage n’est pas encore fixé. Le futur est obligé de retourner chez lui avec ses compagnons pour se mettre en mesure de remplir ses engagements, Il court les boutiques, les marchés, achetant le trousseau, les bijoux, le linge, les vêtements promis. Alors seulement il annonce la grande date et il fait les préparatifs de la fête. Chez lui, la maison est bouleversée. Sa mère, ses sœurs, ses tantes allument les fourneaux, font cuire dans vingt marmites des quartiers de bœuf et de chèvre, préparent le beurre, l’huile, le miel, tous les aliments qui seront dévorés dans l’énorme liesse. Et, à l’époque fixée par l’époux, musiciens, hautbois, grosses caisses et tambourins, font éclater, dès l’aurore, devant la porte du marié, une aubade endiablée.

C’est le grand jour. Le fiancé, peinturé de henné aux chevilles, aux poignets, fait son apparition dans une chambre remplie d’amis. Son burnous blanc le distingue suffisamment de ses camarades qui sont vêtus de djellaba plus ou moins sombres. Il est leur sultan, et eux sont ses ministres, ses ouzara, de véritables vizirs, attachés à sa personne, ayant à remplir auprès de lui un rôle important que nous indiquerons dans un instant. Remarquons, en passant, que les Djebaliens ne portent le burnous que le jour de leur mariage. Chaque hameau a son burnous des noces. Il sert à tous ceux qui se marient et il se trouve en dépôt chez un notable de l’endroit.

Voyons maintenant ce qui se passé chez la fiancée. Aussitôt après le consentement du père, la jeune fille s’abandonne à ses parentes et à ses amies. La première des opérations de la toilette y est celle de l’application du henné aux chevilles et aux poignets. La chevelure est lavée au r’asoul, débroussaillée au peigne fin, emplâtrée de henné. Par-dessus la chemise, on enveloppe la petite poupée de cotonnades, de tissus légers, de h’aïk d’une blancheur éclatante. Chaussée de babouches rouges, voilée des pieds à la tête, elle va en visite chez toutes ses parentes, à tour de rôle. Elle s’y rend avec le cortège de ses amies, et elle est reçue à la porte par les graves matrones qui la saluent d’un joyeux – El-IFamdou llah Mbarek ez-zouaj, in cha Allah : Dieu soit loué Votre union sera bénie, s’il plaît à Dieu.

Introduite dans le gynécée, elle se débarrasse de ses voiles, grignote des friandises, boit du thé, jacasse avec ses compagnes. Celles-ci ne doivent jamais la quitter d’un pas, et nous verrons tout à l’heure pourquoi. Durant sept jours, la mariée fait ses tournées dans le village, fêtée partout, gracieusement et copieusement hébergée. Le septième jour, elle attend l’arrivée de la députation qui doit l’amener sous le toit conjugal.

Ce jour-là, l’animation est grande chez les amis et compatriotes du futur. Ils font leurs préparatifs de départ. Sanglés, habillés comme s’ils allaient au combat, le fusil au poing, ils font marcher devant eux l’assourdissant orchestre des hautbois et des tambours, dont le vacarme ne cesse que devant la demeure du beau-père. Quelques parentes du prétendant suivent la députation et pénètrent seules chez la fiancée, qu’elles sont chargées d’accompagner à sa nouvelle résidence. Pendant ce temps, les hommes du cortège sont reçus chez les proches parents du beau-père où on leur offre un grand repas.

Enfin, somptueusement vêtue, le visage couvert d’un grand voile, l’épousée quitte sa maison au milieu de ses sœurs, de ses tantes, de ses cousines, les parentes de son mari la font monter sur une mule sellée d’un vaste bât, et l’on se met en marche.

Dès les premiers pas, la fusillade commence elle dure, sans interruption, jusqu’à l’arrivée du cortège devant l’habitation de l’époux, avec accompagnement des you-you stridents des femmes et du tapage infernal de l’orchestre. Tandis que les femmes emportent la jeune fille dans sa chambre, le fiancé reste dans la sienne avec ses amis. Il s’est bien gardé d’aller chercher sa fiancée. La peur du thik’af le tient cloué chez lui. Patience! Vous connaîtrez bientôt le thik’af, le grotesque, le ridicule maléfice dont tout le monde a peur au Maroc [sortilège pour rendre impuissant].

Les invités affluent à la tombée de la nuit, et les douzaines de plats de viande, cuite à l’huile, selon la mode djebalienne, les corbeilles de pain, le beurre, le miel, les msemmen, le thrid, les beignets, les fruits, font leur apparition dans les pièces respectives des hommes et des femmes, pendant que des babour de thé se préparent devant l’assistance. Des lampes à huile en terre cuite éclairent la mastication des affamés. Quand tout le monde est rassasié, des gitons et des gitonnes, dans la salle des hommes, exécutent leurs danses, évoluent à travers les épais nuages des pipes de kif. Les musiciens soufflent et tapent sans désemparer, accompagnant successivement les chorégraphes et les épithalames des bardes populaires.

Au dehors, la fusillade pétarde sourdement, en un roulement lointain de tonnerre. Ce sont les jeunes, les impatients, ceux qui n’ont pu supporter l’immobilité, après les formidables agapes, qui vont ainsi se dégourdir les jambes, rire, causer et décharger en plein air leurs fusils bourrés jusqu’à la gueule. Et, jusqu’à l’aurore, les mêmes réjouissances se poursuivent de cette manière, sans la moindre variation, telles qu’elles devaient être dans le cours lointain des âges.

Revenons au marié. Le premier soir, au crépuscule, il sort de sa chambre, fausse compagnie à ses vizirs, et il entre, armé d’un fusil, dans la pièce où ces dames tiennent société à celle qu’il considère comme sa proie, sa chose à, lui. A la vue du mâle, la nichée féminine s’envole, le laissant en tête-à-tête avec sa fiancée. Entre ces deux êtres qui se voient pour la première fois, la conversation n’est pas longue. Saisissant la frêle poupée par le bras, le guerrier l’entraîne vers le lit, ou sur la natte, s’il n’y a pas de lit. Se donne-t-il seulement la peine de regarder sa douce moitié à la lueur du lumignon fumeux qui éclaire cette scène d’un réalisme si peu poétique ? Le rustaud n’a qu’une pensée en finir au plus tôt, prouver au bourg tout entier l’incomparable vigueur de ses muscles. Puis, comme un fou, il se précipite dans la cour, il fait feu de son fusil et il va rejoindre ses camarades avec lesquels il passe la nuit à manger et à boire du thé.

Le lendemain, les femmes visitent le linge de la mariée. S’il est maculé de sang, ce sont des you-you frénétiques, interminables, des rires étouffés, des plaisanteries grasses, chuchotées à l’oreille : – Ah notre gars est un rude étalon ! Si, au contraire, aucune tache rouge n’est relevée, quel concert de malédictions contre la prétendue vierge ! Séance tenante, elle est répudiée, renvoyée ignominieusement chez ses parents, et le douaire est rendu au mari trompé.

Le deuxième soir, toujours à la tombée de la nuit, le marié retourne trouver sa femme. Cette fois, son absence est plus longue ; elle se prolonge près d’une heure, puis il revient dans la chambre de ses ministres pour achever la nuit avec eux, buvant, mangeant, causant, se reposant tour à tour. C’est ainsi que s’écoulent les sept premiers jours de son mariage. Emprisonné avec ses gardes du corps, il se borne à aller chaque soir chez sa femme pour retourner ensuite auprès de ses amis qui ne le quittent jamais.

De son côté, la mariée ne bouge pas de la chambre où les femmes lui tiennent compagnie durant sept jours consécutifs, sauf, bien entendu, à l’heure du tête-à-tête avec son mari. Quant aux invités, ils sont dans une pièce spéciale. Ne se souciant nullement des jeunes époux, qu’il n’aperçoivent jamais du reste, ils concentrent leur attention sur les danses des nymphes et des ganymèdes et ils paraissent s’intéresser aussi très vivement aux allées et venues des porteurs de victuailles. On les voit accroupis des journées entières sur plusieurs lignes parallèles, ayant, derrière eux, la cohue des femmes et des bambins, une tourbe de beautés problématiques, qui regardent d’un œil, elles aussi, les évolutions lascives des ballerines et de leurs répugnants cavaliers. Jamais, au grand jamais, un invité ne se retourne pour lorgner du côté des dames, et, encore moins, pour se rapprocher d’elles. Une telle dérogation aux règles de l’étiquette marocaine entrainerait indubitablement la mort immédiate de l’imbécile qui en serait l’auteur.

Je dois ajouter que les danses, la fusillade et la musique ne durent que les trois premiers jours du mariage. Les quatre derniers jours, les retardataires se rattrapent sur les aliments, toujours copieux et assez variés. Les réjouissances nuptiales constituent, cela va sans dire, un régal artistique et culinaire pour les écoliers étrangers auxquels on ne manque pas une seule fois d’envoyer leur part de nourriture quand ils ne viennent pas eux-mêmes se mêler à la foule des convives. »

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899 – disponible gratuitement sur Gallica

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Sortez les sortants !

Article repris par Medium4You.

Les électeurs sont allés massivement s’exprimer à plus de 80% malgré les vacances « colère », l’abstention n’a pas gagné. Les partis qui résonnent dans l’opinion sont les fronts : Front national et Front de gauche. Aussi butés et têtus que des taureaux machos. Aussi en panne d’idées concrètes utilisables, hors des slogans. On note donc dans ce premier tour l’envol du populisme, la lassitude pour les partis de gouvernement et l’effondrement du centre.

Envol du populisme

Surenchère de droite : le vote Le Pen, à près de 20%, est un message clair pour ‘sortir les sortants’, cette élite bobo-cosmopolite qui ne répond rien à la crise. La jeunesse peu éduquée (grâce au syndicat socialiste de l’Éducation nationale qui bloque toujours toute réforme), les sans-diplômes sans-relations sans-mérite, se disent que les sans-papiers, sans argent et sans-logis, chéris de la gauche bobo, comme les nantis de tout, chéris de la droite bobo, ne valent pas qu’on les soutienne. Les ouvriers votent Le Pen.

Surenchère de gauche : le vote Mélenchon est une tentative de donner un sens. Sauf que le ton hystérique et les mensonges (selon Marianne, Vigie 2012, le Véritomètre, Sud-Ouest ou les vidéos traquantes) rendent peu crédible le personnage. Il est tombé autour de 12%, bien en-deçà des fausses promesses des sondages… Le gueulisme radical est dans la ligne des amuseurs médiatiques qui se moquent de tout en restant soigneusement à l’intérieur du système : « tout contre ». Les ouvriers ne votent pas Mélenchon, mais les profs déclassés oui. Mais certains ont trouvé plus utiles de voter Hollande. Mélenchon apparaît d’autant plus braillard et fusionnel qu’impuissant, proclamant tout et son contraire. Les facétieux lui mettent souvent une petite moustache sur les affiches de campagne.

Ces deux partis de tribuns agitent « le peuple », mais il y a malentendu sur la le « pouvoir du peuple » : la démocratie. Le pouvoir libéral est individualiste et universel, préservant la liberté et l’ouverture au monde ; le pouvoir collectiviste est fusionnel, exigeant l’égalité citoyenne par la mobilisation permanente. Qu’elles soient « nationales » ou « populaires », ces démocraties ne sont en rien proches de la nôtre. Leur légitimité ne réside en effet plus dans « le peuple » mais dans « la révolution ». Le premier est godillot et masse de manœuvre, la seconde est mouvement permanent, initié et guidé par des « grands » leaders. Ce fut le cas du Comité de Salut public sous Robespierre, de la Commune de 1871, du parti bolchevique qui dissout l’Assemblée régulièrement élue en 1917, des partis fasciste et nazi, des Mao et Castro, enfin des Conseils de la révolution des printemps arabes. L’avant-garde est composée de ceux qui braillent le plus fort et en imposent aux indécis. Ce pouvoir de chef de bande s’arroge tous les droits : la révolution avant tout, éventuellement (et trop souvent) contre le peuple.

Lassitude pour les partis de gouvernement

L’exaspération, la passion, l’aspiration au changement, font que la raison citoyenne des Lumières se trouve fort déplumée. Les deux candidats de gouvernement ne rassemblent qu’autour de 54% des exprimés. Le réalisme, la modération, l’art du compromis sont contestés par ceux qui se veulent « en résistance ». Le cap est difficile, eux sont à même de mieux le passer que les populistes, mais on sent la lassitude. L’avenir ne sera pas rose pour qui gagnera le second tour.

La crise aurait pu permettre à Nicolas Sarkozy de parler des enjeux du monde et de définir la place de la France. Il aurait pu défendre un projet de compétitivité par contraste avec François Hollande et le tropisme dépensier du projet socialiste. Le travail nécessaire était un thème porteur. Son bilan n’était pas mauvais, malgré certaines erreurs, mais son style personnel a suscité de la haine. Il n’a pas utilisé la crise, préférant le transgressif droitier pour tenter de récupérer l’électorat populaire de Marine Le Pen. Il a donc perdu les centristes. Il n’a pas mis en avant les atouts de son bilan, mais encore et toujours sa personne, comme s’il voulait qu’on l’aime malgré ses trop gros défauts. Ce masochisme suicidaire ne l’a pas servi. Il est deux points en dessous de son rival de gauche, vers 26%.

Inspiré jusqu’à la caricature par François le Grand (Mitterrand), on se demande si François le Petit (Hollande) parviendra à exister. S’il a eu raison d’éviter la confrontation avec Le grand Méchant Luc (Mélenchon), il n’a fait qu’imiter Mitterrand avec Georges Marchais. S’il a lancé le défi au petit Nicolas (Sarkozy), il n’a fait qu’imiter Mitterrand avec Valéry Giscard d’Estaing. Monsieur ‘Normal’ a du mal à apparaître autrement qu’assez fade. Ses 28% lui permettent de faire bonne figure, mais plutôt contre Sarkozy que pour son équipe socialiste.

Effondrement du centre

La posture du solitaire orgueilleux de François Bayrou ne l’a pas servi. Être « au-dessus » des partis est une force lorsqu’on a une légitimité historique : où est la sienne ? quel est son bilan ? Avec moins de 9% des voix, Bayrou fait mentir les sondages. Comme en 2007 et comme Mélenchon aujourd’hui, il a suscité un effet de mode, retombé au dernier moment.

Outre le caractère indécis du personnage, le centrisme se heurte au grand écart des populations confrontées à la crise. Repli sur soi, identité, souveraineté, que dit Bayrou sur le sujet ? Le problème identitaire n’est pas seulement un mot de Sarkozy : il atteint toute l’Europe (Breivic) et l’Amérique d’Obama. Le déni de gauche bobo ne rendent pas moins réels le gauchissement du parti démocrate (avec le mouvement Occupy Wall Street) comme la droitisation du parti républicain (avec les Tea parties). Les démocrates tendent vers l’anarchisme et les républicains libéraux vers les libertariens… La modération devient à notre époque un fatal handicap.

Le premier tour est tombé le jour de saint Alexandre… mais le second tombera le jour de sainte Prudence. Faut-il y voir un signe ? Le rapport droite/gauche se situe à 47 contre 49%, en faveur du changement. Comment cet éclatement extrémiste des votes se traduira-t-il durant les Législatives de juin ?

(Estimation Ipsos/Logica Business Consulting/France Télévisions/Radio France à 20h52, susceptibles de modifications à la marge)

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Histoire de la Révolution française de Jules Michelet

En plus de 2500 pages (plus les notes, biographies et index), voici décrites ces cinq années de bruit et de fureur qui ont fondé la France. Michelet écrit en romantique, avec les outils de l’historien. Il est très proche des sources disponibles à son époque (1868 pour son dernier volume). S’il s’étend beaucoup sur la première période, s’il brade au galop la dernière, s’il s’arrête à la chute de Robespierre sans même évoquer le Directoire (1795), c’est parce qu’il considère que les deux années entre 1789 et 1792 ont plus fait pour la France que la suite. Elles ont changé un millénaire de féodalité. La suite, malheureusement, a préfiguré le XXe siècle…

En 1789, le peuple enthousiaste renverse la Bastille… et la démolit jusqu’aux fondations. Les États généraux de l’Ancien régime se constituent en Assemblée nationale qui devient Constituante. Mais la fuite du roi et son veto exécutif rendent la Constitution inapplicable. Les sections populaires envahissent les Tuileries en 1792 contre le roi « traître » et la reine « vendue à l’étranger ». Se forme à Paris une Commune insurrectionnelle. Une nouvelle assemblée est élue qui prend le nom de Convention. Elle ouvre le procès de Louis XVI le 11 décembre et exécute le roi par la guillotine le 21 janvier 1793, puis la reine. La guerre extérieure et les insurrections en province mettent en lumière l’absence de décision de cette assemblée qui adore palabrer mais se méfie de tout décideur. La Constitution de 1793, dite « de l’an I » est votée mais ne sera jamais appliquée, contrairement aux fumées qu’agitent aujourd’hui certain démagogue.

Pire : Robespierre manipule les partis (qu’on appelait clubs) et joue en virtuose des oppositions pour s’imposer comme « dictateur moral » (Michelet, 2 p.836), allant jusqu’à la posture de « nauséeux moraliste » (2 p.860). Il fait écraser les Girondins par les Jacobins, intimider la Convention par la Commune, centralise la France au Comité de salut public contre les tentatives fédéralistes, fait massacrer les Indulgents (Danton, Desmoulins) par les Ultras (Hébert), avant de se retourner contre eux. Excédée par cette Terreur institutionnelle – 1200 exécutions en 2 mois à Paris, dit Michelet 2 p.923, plus de 5000 selon les registres de Paris sur la période – la majorité des députés arrête Robespierre, Saint-Just et Couthon. Ils sont guillotinés sans jugement au lendemain même du 9 Thermidor-27 juillet 1794, selon la procédure expéditive même de Robespierre…

Cette accélération de l’épuration idéologique, ce reniement de justice, ces exécutions sommaires, ce sont toutes choses que Robespierre et Saint-Just ont voulues, établies. Ils en ont été les victimes. Pour Michelet, Robespierre jacobin persévérant (qualité politique) est un prêtre au fond (défaut moral). Sa quête éperdue de « pureté » passait en-dedans de lui-même, aiguillonnée par Saint-Just l’adolescent funèbre tout entier tourné vers l’utopie. L’idéologue Saint-Just « détestait le commerce et le proscrivait spécialement », écrit Michelet (2 p.851). Il tonnait contre « l’homme d’argent, le spéculateur » (2 p.830), être pourtant nécessaire à l’achat des biens nationaux confisqués à l’Église et aux émigrés pour financer la Révolution… La radicalité d’aujourd’hui reprend cet idéalisme de type communiste pour condamner toute relation humaine autre que politique. Proudhon, dans une lettre d’avril 1851 à Michelet, citée en préface à l’édition de 1868, déclare de Robespierre : « Ce qui m’indispose le plus contre ce personnage, c’est la détestable queue qu’il nous a laissée et qui gâte tout en France depuis vingt ans. C’est toujours le même esprit policier, parleur, intrigant et incapable, à la place de la pensée libérale et agissante du pays » 2 p.1003. On peut en dire autant aujourd’hui : « intrigant et incapable » reste le lot du démagogue de gauche jamais à court de promesses.

« Il est sûr que tout élément du vrai Tartufe y était, souligne Michelet dans sa préface de 1869 intitulée ‘Le tyran’. Ses moralités banales, ses appels à la vertu, ses attendrissements calculés, de fréquents retours pleureurs sur lui-même, enfin les formes bâtardes d’un faux Rousseau, prêtaient fort, surtout lorsque, dans cette rhétorique, discordait de façon criante tel brusque élan de fureur » 2 p.1019. Ce portrait politique paraît dessiné pour notre contemporain.

La Terreur de Robespierre profite de la lassitude du peuple pour s’installer. Il en sera de même en Russie et en Chine au XXe siècle. Il en a vite marre du bruit et de la fureur, le peuple ; il aspire à retrouver sa famille, un climat apaisé, et à vaquer tranquillement à ses affaires. Michelet sur le 9 Thermidor : « Un phénomène singulier, qu’aucun des partis n’attendait, apparut dans cette nuit : la neutralité de Paris. Ce qui se mit en mouvement, ou dans un sens ou dans l’autre, était une partie imperceptible de cette grande population. On aurait pu le prévoir. Depuis cinq mois, la vie publique y était anéantie. Partout les élections avaient été supprimées. Les assemblées générales des sections étaient mortes, et tout le pouvoir avait passé à leurs comités révolutionnaires, qui eux-mêmes n’étant plus élus, mais de simples fonctionnaires nommés par l’autorité, n’avaient pas grande vie non plus » 2 p.970. Une vraie politique à gauche de la gauche, sans voix au peuple, ce qu’agite aujourd’hui certain tribun dans l’enthousiasme des foules et l’ébahissement ravi des fonctionnaires bobos. Curieuse conception de « la démocratie »…

Comment tuer le vieil homme en Robespierre, cet Ancien régime dans lequel il a été élevé ? « La société doit s’épurer. Qui l’empêche de s’épurer veut la corrompre, qui veut la corrompre veut la détruire » 2 p.763. Après Saint-Just, c’est ce que dira plus tard Lénine ; Staline déclenchera la même Terreur que celle de Robespierre, aussi aigri, paranoïaque du Complot, voyant des ennemis partout, étrangers ou émigrés, « à la solde » des puissances extérieures, avec l’instrument fondé par Trotski, la police politique, cette Tcheka si proche du Tribunal révolutionnaire où le jugement est fait d’avance… Michelet 2 p.877 : « Cinquante jurés, robespierristes. Plus de défenseurs. ‘Défendre les traîtres, c’est conspirer. (…) Plus d’interrogatoire préalable. Plus de dépositions écrites. Plus de témoins, s’il n’est absolument nécessaire. La preuve morale suffit’ » 2 p.877. Les procès staliniens, fascistes et nazis, les autocritiques maoïstes, les déportations polpotistes sont de cette eau. Ceux que fait Mélenchon aux journalistes ou à quiconque le critique aussi. « La preuve morale » est analogue au bon vouloir royal. Le chef du parti au pouvoir décide souverainement du Bien et du Mal, comme s’il représentait Dieu sur la terre.

Un exemple de cette absence de « contrepouvoirs » dans les institutions, dont un soi-disant féru de politique s’étonne (provocation ou sainte ignorance ?) qu’on puisse encore l’évoquer : Michelet 2 p.836 : « Un Hébertiste qui menait la section des Quatre-Nations, ans laquelle demeurait Prudhomme, fit à lui seul toute l’affaire : 1° il dénonça Prudhomme à l’assemblée générale de la section (…) ; 2° président de cette assemblée, il prononça lui-même la prise en considération de la dénonciation, et fit décider que l’accusé irait au Comité révolutionnaire ; 3° il présida le Comité et fit décider l’arrestation ; 4° il la fit lui-même, à la tête de la force armée. » Sans contrepouvoirs, point de démocratie, mais la puissance unique et tyrannique de la minorité agissante, des chefs les plus violents, contre la majorité silencieuse, lasse d’être mobilisée en permanence. Telle est l’essence du bolchevisme, Lénine-Trotski-Staline confondus en manipulation politicienne. Tels étaient Robespierre et Saint-Just.

Croyez-vous que ce parallèle entre les terreurs du XXe siècle et celle de Robespierre soit polémique ? Lisez plutôt cette remarque inouïe de Michelet ! « Un architecte (…) imagina un monument pour la combustion des morts qui aurait tout simplifié. Son plan était vraiment propre à saisir l’imagination (…) Au centre, une grande pyramide, qui fume au sommet et aux quatre coins. Immense appareil chimique qui, sans dégoût, sans horreur, abrégeant le procédé de la nature, eût pris une nation entière… » 2 p.928. Que la Révolution accouche du crématoire grâce à Robespierre devrait en faire réfléchir plus d’un ! La Raison des Lumières a permis la libération de certaines contraintes de nature (la naissance, la famille, le clan, l’asservissement, la religion, les croyances). Mais l’excès de la Raison, son délire logique, aboutit à ce que l’on a vu : le jacobinisme botté de Napoléon, la mission coloniale, le paternalisme de parti, l’État totalitaire.

Il faut savoir raison garder.

Lorsque l’on constate que Robespierre et Saint-Just sont les héros historiques de Mélanchon, l’électeur se dit qu’il y a manipulation de l’histoire à des fins personnelles. Les fans sont soit naïfs et ignorants (c’est souvent la même chose), soit jouent les idiots utiles pour la venue d’un parti qui ne leur fera aucun cadeau. Donner une voix au ressentiment est une chose, construire le monde de l’avenir une autre : on ne le fait jamais seul, ni sur une table rase. « Ne pas voir ce que les temps exigent, se répandre en vaines paroles, se mettre toujours en avant sans s’inquiéter de ceux avec qui l’on est, cela s’appelle être un sot… » – c’est pourtant ce que déclara Saint-Just sur Robespierre ! (2 p.760) Une précision encore, de Michelet : « Robespierre, comme je l’ai dit, fut anti-socialiste. Même l’innocente idée des Banquets fraternels, où chacun, dans la disette, descendait, apportait son pain, cela même il le proscrivit » 2 p.1021… Nul trotskiste n’a jamais été socialiste – loin de là ! Pas plus Mélenchon qu’un autre.

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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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