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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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La gauche a lâché le peuple

Stratégie d’évitement et déni de réalité caractérisent la gauche française aujourd’hui à propos du Front national. Quand je dis « la gauche », il s’agit de la gauche majoritaire, jacobine et radicale, pas du courant social-démocrate (Mendès-France, Rocard, Delors, Manuel Valls) qui a peine à exister. Pour « la » gauche qu’on entend, la gauche médiatique, la « seule » gauche – tout est économique et social. Il suffirait de donner des « moyens » et de faire de la présence d’État pour que tout rentre dans l’ordre du socialisme espéré et que le peuple retrouve ses « vrais » représentants.

Mais ce n’est pas le capitalisme qui crée le national socialisme, comme la vulgate marxiste l’a trop longtemps martelé. Ce n’est pas non plus la lepénisation des esprits, due à une droite qui court après les voix et par une presse avide de faire peur à mémère. Vrai déni à gauche que cette fuite vers les boucs émissaires : célafôta ce grand méchant marché ou célafôta à ce peuple inculte et arriéré. Accuser permet de se défausser de ses erreurs et de croire qu’il suffit de changer les acteurs pour que tout aille aussitôt mieux.

Bien sûr, la faible croissance exaspère le sentiment de déclassement social ; bien sûr, le libéralisme fondé sur la comparaison et la compétition, exaspère les inégalités et permet des fortunes d’autant plus indécentes en temps de crise. Mais le divorce est moins social que politique et culturel.

Les États-Unis, où le chômage de longue durée a explosé et où les inégalités n’ont jamais été aussi grandes, ne connaissent pas l’équivalent du Front national. En revanche ils connaissent comme en France et dans de nombreux pays européens une fronde anti-élites. Les divagations des divas font sourire mais l’exposition indécente du fric pour prendre les meilleurs baveux dans une affaire de mœurs, au détriment de la justice qui ne pourra pas dire s’il y a culpabilité ou pas, heurte le sens commun.

Pourquoi la gauche ne se pose-t-elle pas la question de son personnel ? Après avoir laissé le congrès de Reims trifouiller les résultats (et les « corriger » mystérieusement à quelques centaines de voix), laissé Georges Frêche provoquer dans les média le racisme ordinaire, laissé les frères Guérini prévariquer comme de vulgaires bandits, laissé la fédération des Bouches-du-Rhône maintenir les soupçonnés en place, pourquoi s’étonner qu’on ne puisse désormais parler de putes sans y voir DSK ? Tous les magazines matraquent sur ce people et ses frasques de bobo de gauche. Est-ce « cela » la politique ?

Le monde des réseaux médiatiques, de l’argent, du pouvoir, des familles vivant en vase clos et en ghettos dorés, sont-ils encore des gens ordinaires ? Pourquoi les croire ? Pourquoi leur faire confiance ? Pourquoi voter pour eux ? C’est moins le « tous pourris » qui l’emporte aujourd’hui dans le populaire que le « ils sont indifférents à notre condition ». Les larmoiements sur lépludémunis de dame Royal, le mystère du Care de dame Aubry ou les anti-nucléaires écolos qui accentuent le côté « retour à la bougie », sonnent comme du mépris envers les problèmes concrets des gens ordinaires. Du blabla bonne conscience pour intellos bobos (en général sans problème ni de chômage, ni de mutuelle, ni de retraite).

Car le vrai est que la compétition mondiale exige des qualifications hors de portée du tout venant élevé à l’aune de l’Éducation nationale. Ce ne sont pas les 20% de chaque classe d’âge qui sortent sans aucun diplôme qui vont encenser la gauche et ses gros bataillons de profs militants. Pourquoi la gauche refuse-t-elle « par principe » et depuis une génération de réformer le mammouth ? Pourquoi le pédagogisme qui inhibe l’apprentissage de nombreux gosses peu doués reste-t-il le nec plus ultra de la gauche caviar ? Pourquoi cet abandon de la matière histoire au politiquement correct qui ne fâche aucune « minorité » ?

Pourquoi la « modernité » des mœurs et du culturel est-elle encensée par les politiciens de gauche alors qu’elle reste incompréhensible aux ouvriers et employés ? Proposer de doubler le budget de la culture en période où chacun se serre la ceinture est-il décent, si c’est pour financer des artistes qui se roulent tout nu dans le sang de porc à Avignon ou jouent tout nu du piano à Toulouse ? On peut trouver ça génial, mais convenir que le populaire ne comprenne guère…

Le think-tank Terra Nova, issu de l’énarchie des beaux quartiers, l’a bien vu qui propose cyniquement dans une étude de mai 2011, ‘Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ?d’abolir le peuple pour le remplacer par des électeurs plus complaisants à la-pensée-de-gauche : les bobos et les quartiers.

Fini le mouvement ouvrier, vive le mouvement social ! Conjonction victimaire :

  1. des très-inclus fonctionnaires des services publics,
  2. des très-exclus sans-papiers, sans-logis, sans-droit de vote,
  3. et des minoritaires mal intégrés dans le système, étudiants, écolos, gais, lesbiennes et trans, Noirs de France et indigènes de République à Nation.

Le peuple là-dedans ? Expulsé au profit de plus prolétaires que lui, ce lumpen qui aurait tous les droits, celui d’avoir des papiers pour les allocations sociales, celui d’être logé gratis, celui de voter même s’il n’est pas citoyen. Quant aux pauvres, mais citoyens Français, qu’ils restent à leur place. La gauche culturelle a vaincue la gauche sociale, comprenez que le populo se sente frustré.

Il est même en pleine insécurité. La fondation Jean Jaurès vient de publier ‘Le point de rupture, enquête sur les ressorts du vote FN en milieu populaire’, du sociologue Alain Mergier et du directeur de l’IFOP Jérôme Fourquet. Elle révèle l’insécurisation physique et culturelle, celle de l’économique au quotidien, celle du contrat social, engendrant un sentiment d’injustice insupportable. Non pas l’insécurité des menaces présentes, mais l’insécurisation, ce sentiment qu’elles approchent de plus en plus de l’insécurité réelle parce que les politiciens ne font rien pour les contrer. La gauche a-t-elle compris, qui se gausse des « chiffres » de délinquance matée par la police de Nicolas Sarkozy ? François Hollande a-t-il compris qu’embaucher tous les profs partant à la retraite plus tous les profs non remplacés depuis 2007 creusait le déficit public sans donner la moindre idée de son financement ? Les insécurités réelles sont une chose, plus ou moins chiffrable, mais le sentiment d’insécurité ? Que fait la gauche pour y répondre ?

Le sentiment populaire, qui gagne les classes moyennes, n’est pas le « tous pourris », mais bien mieux le « tous incapables ». Un Président qui n’a pas su changer ni de programme fiscal ni de dépenses publiques après la crise 2008, une UMP arc boutée sur les petits intérêts catégoriels comme cette minable bronca Raffarin sur la TVA des parcs d’attraction, un PS qui continue allègrement à prôner encore plus de dépenses et encore plus d’impôts pour un rôle encore plus grand de l’État central, alors qu’on a vu ce qui arrivait quand on confiait le Crédit Lyonnais à un énarque socialiste…

La tentation populaire est celle de la radicalité : trouver des solutions nouvelles avec un personnel neuf. Exactement la même réaction que dans les années 30, selon une enquête Free Thinking. Dans l’offre politique actuelle, cela veut dire ou Mélenchon ou Le Pen, Jacques Doriot ou le colonel de La Roque.

Il pourrait aller voir Mélenchon, le populaire. Mais ce Monsieur a de trop beaux discours, des promesses grosses comme la lune (revenir à la retraite à 60 ans, avec 37 ans de cotisation, un SMIC à 1500 euros, etc.). Surtout un petit air de « vous allez voir quand je serai au pouvoir » qui n’inspire pas confiance. Pas fou, le peuple, on lui a trop promis à la populiste comme Georges Frêche ; on l’a trop pris pour un con, le peuple. Mélenchon, ce transfuge de socialiste allié au guévariste Besancenot et au PC moribond, que peut-il bien sortir d’utile de sa hotte à idées ? Une existence cubaine ou d’Europe de l’est ? Restent ses idées qui remuent la pensée unique : alors oui, Mélenchon comme agitateur, en creux, mais surtout pas au pouvoir. Son utilité serait de faire réagir Nicolas Sarkozy ou François Hollande pour qu’ils se bougent un peu.

Reste le Front national. Beaucoup plus politiquement correct depuis que le vieux para à bandeau pirate a laissé la place à sa blonde platinée fêtarde de fille. Les beaufs se rebiffent. Le caviar n’est pas pour eux, même coloré en rose, ils se veulent les deux pieds dans la boue. Justement la droite extrême dit et redit que la terre ne ment pas et qu’il n’y a que la nation pour rester souverain, chacun chez soi et maître de ses vaches, bien loin du laisser-passer des sans frontières et du laisser-faire des financiers, du métissage généralisé des culs et des cultures. Les communicants n’ont pas de prise sur ces images archétypales du peuple. Les psy-machin non plus, qui n’ébaubissent que les petits intellos.

Chômage de masse et gauchisme culturel font fuir le peuple.

Un temps, Nicolas Sarkozy a su reprendre ces valeurs sûres pour ratisser large : travailler plus (et pas 35 heures), laisser les errements de mai 68 (au profit de la morale et de l’effort), retrouver le récit national (avec le musée de l’Histoire de France, la lettre de Guy Môquet, la loi contre le voile dans l’espace public). Cris d’orfraie à gauche ! Vrai divorce avec le populaire… Mais la crise a rattrapé Nicolas Sarkozy, comme son avidité de nouveau riche. On voit bien qu’il n’écrit pas lui-même ses discours, le Président, d’où ses bourdes sur les Africains et ses excès sur les Roms ou le Kärcher dans les banlieues. On voit bien qu’il ne maîtrise pas l’Administration, le Président, d’où ses effets d’annonce et son agitation permanente, sans suivre une réforme, l’expliquer et vérifier qu’elle est bien sur les rails. On voit bien qu’il n’ose pas taxer la richesse, le Président, tenu par ses « amis » et par l’exemple allemand, mais qu’il ne sait pas comment faire rentrer plus d’impôts en forçant l’État à dépenser vraiment moins.

A gauche, c’est l’éternelle chanson des Blacks-Blancs-Beurs, du panachage plus belle la vie, du rejet du bébé nation avec l’eau du bain colonial, des pôvres délinquants à kalachnikov brimés par la police, le tout englué de bons sentiments et de mélasse qui mélange tout, comme la dignité humaine et le droit au logement, droit à l’école, droit aux allocations – alors qu’on est illégal. Ce tout égale tout est un déni des différences, pourtant bien visibles et ressenties tous les jours (en dehors des beaux quartiers). La peur de ne pas être assez de gauche, au regard des intello-médiatiques parisiens, fait taire la plupart de ceux qui voudraient un peu plus de réalisme. Quant au programme « chiffré »… il est a refaire de A à Z depuis que la Grèce a failli faillir.

Que veut le peuple, au fond ? Du travail et de la sécurité, certes, mais surtout un sens au mouvement du monde.

C’est ce qu’on appelle tout simplement l’identité, mot honni à gauche parce qu’il encarterait et qu’il vient de la droite. Mais comment être ouvert aux autres sans être sûr de soi et de son pays ? Comment « intégrer » les différences, ce qui signifie les reconnaître dans les limites des règles communes républicaines du vivre ensemble, si ces règles et la culture qui va avec sont contestées, ringardisées, considérées comme fascistes ou colonialistes ?

Où va-t-on ? La gauche n’est guère capable de répondre et la droite se contente depuis quelques années du jour le jour. Seule Marine Le Pen réactive les couleurs du récit national, de Jeanne d’Arc à la Résistance, et Jean-Luc Mélenchon joue le grand méchant communard contre les moulins à vent. Stéphane Hessel a bien raison de s’indigner : il a des lecteurs au Front national comme chez les bobos, ce qui garantit le succès de mon très mince essai. Mais les premiers veulent sortir les sortants pour rétablir un pouvoir fort, tandis que les seconds n’y voient qu’un happening de plus à discuter dans les parties fines.

Le populaire demande désormais aux politiciens de cesser de bavasser et de trancher : de dire les limites et d’affirmer. Sur la protection des personnes physiques, la protection économique des salariés et la protection nationale face à la mondialisation, Marine Le Pen a une image de décideur… malgré son programme indigent de sortie de l’euro. La réaffirmation du contrat social et le rétablissement du pouvoir de la politique importent avant tout, mais Jean-Luc Mélenchon joue trop à l’ogre pour être crédible sur le concret. Nicolas Sarkozy a trop dit pour être cru, même si son esprit de décision dans les crises est de plus en plus apprécié. Quant à François Hollande, pris en otage par les petits hommes verts sur l’industrie phare de la CGT, il a encore à se former une image de quelqu’un qui tranche et décide. Vaste programme !

Les candidats de gouvernement devraient lire ces études. La machine à promesses à trop fonctionné pour que le peuple ne demande pas des comptes – puisqu’il a encore (malgré les partis qui savent mieux que lui ce qui est bon pour lui) le droit de vote.

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Banqueroute, les Hautes Études se penchent sur qui doit payer ?

Article repris par Medium4You.

Dans le cadre du cycle des rendez-vous de crise, le lundi 14 novembre en soirée, j’ai assisté à la table carrée des universitaires, dans l’amphithéâtre du boulevard Raspail. L’attachée de presse des éditions, Guilaine Depis, m’avait gentiment invité. J’ai découvert l’EHESS en campagne, bannières sociologiques au vent. Malgré quelques soi-disant « questions » venues de la salle, qui étaient le plus souvent des monologues radicaux pour voir la « réaction », ce colloque était substantiel et de bon goût intellectuel. Nous en savons plus sur la profondeur historique de la dette française.

Elle est hélas de tradition, environ une fois par siècle. Gérard Béaur est historien et a dirigé le numéro Revisiter les crises de la revue Histoire & mesure aux Éditions de l’EHESS. Il attribue presque toujours la dette d’État aux guerres… sauf la dernière, la nôtre. Elle est due au dérapage politicien, droite et gauche confondues. L’État intervient de plus en plus dans le social, selon un « modèle » providence né avec le XXe siècle. Mais il ne met pas en regard les ressources nécessaires, ni n’entreprend les réformes de gestion indispensables. Les prélèvements obligatoires sont très élevés, mais les baisser sans agir sur la structure fait naître la dette.

Ce n’est pas nouveau, clame Marie-Laure Legay, historienne à l’Université Lille 3 ! Dans sa dernière étude, La banqueroute de l’État royal – La gestion des finances publiques de Colbert à la Révolution française, Éditions de l’EHESS, 2011, elle montre surtout la défaillance du contrôle de l’État qui ne voit rien, ne maîtrise rien, et se laisse embringuer dans un endettement sans fin. L’État royal préfère choyer le remboursement de la dette de trésorerie (pour pouvoir en bénéficier dès l’année suivante), plutôt que celle des rentiers (porteurs de la dette à long terme). Est-ce si différent aujourd’hui ?

Benoît Coeuré, économiste enseignant à Sciences Po, est directeur-adjoint de la Direction générale du Trésor. Il apporte la caution d’un acteur sur les marchés réels d’aujourd’hui. Irruption du présent : les politiciens s’avèrent incapables de réunir un consensus sur le financement du « modèle social » que pourtant tous encensent. Faut-il adapter les services publics à une capacité de payer qui devient trop faible ? Faut-il adapter les recettes fiscales aux dépenses publiques qu’on veut maintenir ? Il n’y a pas de Grand méchant marché… mais des prêteurs inventifs.

Ils n’évaluent pas toujours le risque au bon taux, ajoute M. Coeuré. Exemple la Grèce : les « traders de Londres » (terme repris d’une interminable intervention d’une fille en salle) ont prêté, certes, mais à un gouvernement démocratiquement élu par un peuple qui l’a voulu. Ils n’ont pas forcé les Grecs à s’endetter. Mais le taux d’intérêt trop bas n’a pas pris en compte le retard de gouvernance d’un pays occupé des siècles durant par les Ottomans. S’il avait été plus élevé, peut-être aurait-il incité le gouvernement grec à réfléchir ? Il n’y a pas de cadastre en Grèce, le clergé est exempté sur ses biens fonciers, les milliards de subventions européennes depuis dix ans ont été redistribués en postes clientélistes plutôt qu’en investissements… Alors disons que les pays de la zone euro n’ont pas voulu voir, ont considéré comme négligeable l’inertie grecque, mais n’accusons ni les marchés, ni les traders, ni les agences de notation de l’impéritie grecque.

Ceci posé, les agences de notation n’ont guère su prévoir, dit encore M. Coeuré. Elles accentuent plutôt les travers des pays en les forçant à une austérité en catastrophe quand la situation commence à se dégrader. Pourquoi avoir donné le pouvoir des notations à quelques agences seulement alors que les banques et les services officiels font de l’évaluation aussi bien ? Par souci d’indépendance ? Certes, mais obliger les banques à suivre ces notations-là pour leurs capitaux propres est une façon de se lier les mains. Et c’est bien là une décision politique…

Il reste donc des marges de manœuvres aux politiciens pour redresser la situation dans laquelle ils se sont mis. Il faudra laisser du temps à la Grèce, au Portugal, à l’Irlande, à l’Italie (et peut-être demain à la France), de se retourner. On ne règle pas la question des déficits publics en quelques années. L’Eurozone permet déjà de bâtir un écran entre les pays et les marchés, en attendant les réformes nécessaires. Mais l’Europe est une construction solidaire qui manque de démocratie. Associer le Parlement serait utile à la résolution de la crise ; éviter qu’une décision à 17, chacun devant son propre Parlement, ne retarde autant les décisions cruciales de solidarité financière. Tout cela avance, mais lentement, poussé par la crise. Il faudrait presque souhaiter qu’elle dure pour qu’enfin une Europe viable se fasse !

Alors, « qui doit payer ? ». Les Hautes Études n’en disent pas grand-chose.

  1. Il peut s’agir des nationaux plus que des étrangers, parce que l’État a surtout prise sur ses citoyens, mais Gérard Béaur suggère que les procédés de Philippe le Bel (jeter en prison les banquiers lombards pour qu’ils acceptent d’abandonner une part de leurs créances, expulser les riches Juifs s’ils ne se rachètent pas en bon or, faire rôtir les Templiers pour mettre la main sur leur trésor) ne sont plus guère d’actualité aujourd’hui (sauf en Corée du nord, à Cuba et peut-être dans la Russie de Poutine…).
  2. Il peut s’agir des consommateurs au détriment des contribuables car, si tous payent l’impôt, il n’est progressif que sur le revenu et le patrimoine, pas sur la TVA ni sur la CSG, ni sur les taxes indirectes.
  3. Il peut s’agir des ménages plus que des entreprises, car qui crée l’emploi pour sortir de la crise à votre avis ?
  4. Il a pu, dans le passé, s’agir de l’inflation mais aujourd’hui elle est très contrôlée, mondialisation des échanges et indépendance des Banques centrales oblige.
  5. Au fond, seule la croissance permet de jouer sur deux tableaux : des rentrées fiscales plus fortes et une diminution du rapport de la dette au PIB…

Il suffisait d’y penser.

Mais comment relancer la croissance avec un État obèse et mal géré, une gouvernance européenne lourde et inadaptée, un déficit démocratique dans une France trop centralisée ? De tout cela, il n’a rien été dit.

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Alix, Le fleuve de jade

Article repris par Lectraymond de Lausanne.

Un envoyé du sud propose à Cléopâtre de marier Enak, prince de Menkharâ, avec la sœur du prince Djerkao afin d’unir les terres de Menkharâ à celles de Méroé. La reine d’Égypte rigole mais, devant une caisse d’or, se dit que ce n’est finalement pas idiot : ça lui profite.

Telle est l’impression que se font les jeunes de la politique : opportunisme et cynisme, aucun sentiment dans les intérêts supérieurs de l’État ou de l’argent.

Tout l’album sera du même type : l’individualisme du couple d’amis en butte à la société politique des États et des princes.

Voilà donc Enak invité en Égypte avec « son mentor, en quelque sorte » Alix. L’expression est du prince Djerkao qui cherche à traduire les relations modernes des deux jeunes gens. C’est par la réaction de Cléopâtre, en première page, que l’on apprend qu’Enak a « à peine 14 ans ». Depuis que Jacques Martin s’est retiré du dessin, pour cause de maladie des yeux, puis de décès, les âges d’Enak et d’Alix restent éternellement figés à leur époque 14-18.

Mais Cléopâtre réussit toujours aussi bien les banquets.

Enak réagit donc en gamin à la proposition de mariage, il manque de s’en étrangler. Puis il cherche à s’enfuir, s’exclame devant le portrait à l’égyptienne de sa fiancée « mais c’est une vieille, elle a au moins 20 ans ! ». Mis devant le fait accompli – qui porte une robe seins nus – il révise son jugement et la trouve « plus… plus jeune… ». Désirable ? Pas encore, mais… En tout cas il ne veut « pas se marier à cette fille ! », il veut « retourner à Rome ». Pour continuer l’enfance à vivre en copain avec son aîné.

Heureusement, la princesse Markha ne veut pas se marier non plus avec lui. Elle incline secrètement vers Alix aux cheveux d’or, « fils de Râ » le soleil. D’ailleurs son frère ne serait pas contre mais dans un second temps, après la réunion des domaines égyptiens, pour s’attirer les bonnes grâces de César dont Alix est proche. Mais Enak, marié d’abord, devra alors disparaître pour qu’Alix s’unisse à sa soeur… C’est de la politique – les sentiments humains n’ont vraiment aucune place.

La fuite va régler la question. Alix et Enak aiment à coucher nus dans la même chambre pour parler de leur avenir.

Ils adorent rester tous les deux, vivre en Robinson, survivant en bons scouts de leur industrie et de leur astuce, loin du monde adulte dépourvu de tout sentiment, contre la loi de la jungle, féroce avec les perdants. La bulle fusionnelle de l’amour-amitié contre la jungle sociale hostile. Les jeunes lecteurs sont sensibles à cette thématique qui correspond bien à leur âge.

Markha aide les garçons à fuir vers le sud et le pays des nègres ; elle les accompagne. Ils font d’étranges rencontres, aidés par les buffles et les chimpanzés.

Enak est toujours aussi habile à l’arc. Mais cela se termine mal pour Markha qui ne pouvait décemment survivre à l’indépendance exigée des garçons. Enak trouve dans son amour pour Alix l’antidote à la loi de la jungle. Culture contre nature, amour et amitié contre sauvagerie, s’entraider épaule contre épaule – belle leçon morale à la jeunesse d’aujourd’hui qui en a bien besoin.

Ceux-ci sont finalement pris comme esclaves par une caravane arabe pour être vendus sur le marché d’Alexandrie, où Cléopâtre les délivre. Elle les choie et fait mettre à mort le marchand. La politique, finalement, a du bon : elle supplante l’économie. L’Etat règle par la force les mœurs avides des pillards arabes.

L’histoire est captivante, distillée en feuilleton hebdomadaire, ce qui entretient le suspense à chaque fin de page double. Cléopâtre baise d’ailleurs Alix après l’avoir baigné, thème récurrent des aventures.

Mais le dessin est toujours aussi partagé. Autant les paysages, les animaux et les bâtiments sont crayonnés avec minutie et précision, autant les humains sont maladroits.

Surtout les corps adolescents et les visages. Microcéphales, dégingandés, les traits à la serpe, les deux éphèbes sont dessinés comme au moyen âge : des adultes en réduction.

Les muscles de camionneur d’un gamin de 14 ans au bain ne sont ni gracieux ni réalistes. Les barboteuses des garçons dépouillés sont stupides à l’oeil. Pourquoi donc Morales est-il si malhabile ? Les personnages sont ce qu’il y a de plus important dans une bande dessinée, pour l’identification des lecteurs. Il est dommage que Jacques Martin ait confié les clés de ses héros à un tel apprenti.

Heureusement qu’il y a les filles nues. Morales les réussit mieux que les garçons et cela sauve son dessin.

Jacques Martin, Le fleuve de jade, dessins de Rafael Morales, 2003, Casterman 48 pages, 9.51€

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Faire société par contrat

Au moment où les printemps arabes vont accoucher de régimes politiques, juste avant que nous Français votions pour un nouveau président de République, il n’est pas inutile de réviser les théories classiques concernant le « faire société ». Le contrat social est né de la conception grecque d’être citoyen de la cité, reprise à la Renaissance par les bourgeois des villes franches, puis par les Lumières pour faire la révolution. L’alternative au contrat social est relativement simple : ou le droit divin ou le droit du plus fort.

On voit l’islam tenté de faire charia pour imposer Dieu à tout le monde, sans discussion. S’il est vrai que Dieu existe et qu’il n’est de Dieu que Dieu, alors tout contrat social ne peut que se mettre sous l’égide de Ses Commandements. Circulez, y a rien à voir, le droit divin s’impose comme le droit du plus fort pour empêcher tout contrat entre égaux. Le seul contrat social est celui du Coran. On a vu l’église catholique tenter de faire de même aux temps du césaro-papisme. Heureusement que les Réforme vint, qui coupa l’Europe en deux et expulsa le Pape des débats temporels. Au prix de combien de siècles en guerres de religion ?

Trois théories du contrat social existent : Hobbes, Locke, Rousseau. Il s’agit de partir d’un état de nature conceptuel pour arriver à un état de société contractuel. L’homme naturel n’a jamais existé, il n’est qu’une hypothèse abstraite. Ni Cro-Magnon, ni bon sauvage des îles, l’être humain a toujours vécu en société et « la nature » est aussi bien présente avant l’établissement de la propriété néolithique qu’après. L’homme est capable d’intérêts (instincts), de morale (passions) et d’intelligence (calcul). Ces trois étages de l’humain évoluent dans l’histoire pour faire progresser l’épanouissement de chacun. Mais l’individualisme ne se confond pas avec l’égoïsme, sauf chez les âmes basses et les manipulateurs d’idées. La promotion de l’individu vise à désaliéner l’humain de tout ce qui l’ancre dans la matière, le génétique, le conformisme de clan, la peur religieuse, l’imitation sociale. Il s’agit de tenter de prendre un peu mieux en main son destin.

Il y a donc société, car nul individu ne naît seul et ne reste nu. Le contrat de mise en association pour vivre en commun est le socle théorique de tous nos régimes occidentaux et de quelques autres par ailleurs : ainsi de la Chine communiste. Bien que le communisme soit une sorte de religion laïque avec Vérité révélée, lois de l’Histoire contre lesquelles on ne peut rien, avant-garde cléricale qui décrypte pour le bon peuple ignorant les réalités cachées sous la réalité visible, régime autoritaire qui applique l’égalité par la force au nom du Vrai – il n’en reste pas moins qu’il existe un contrat de départ qui est de soumission absolue au régime en contre partie de la sécurité sociale. Certains chez nous rêvent de cette aliénation cocon, où l’infantilisme est récompensé. Pas moi. Le meilleur moyen de démissionner du monde est soit le suicide, soit le monastère, soit le parti totalitaire… Je suis personnellement pour agir dans le monde, pas pour en sortir.

Hobbes dans ‘Le Léviathan’ (1650), montre comment les hommes craignent tellement l’état de nature qui est la guerre de tous contre tous – la loi de la jungle – qu’ils font soumission volontaire au monstre biblique qui avale ce qui se présente. L’État Léviathan s’occupe de tout, protège de tout ; en contrepartie il exige une obéissance absolue sous peine d’être jeté hors société, dans ces prisons où l’on vous fait avouer votre traîtrise ou dans ces camps où l’on vous rééduque ou éradique suivant  les périodes. Le pouvoir est indiscuté, indiscutable, qui n’obéit pas est exécuté. Hobbes théorise le régime totalitaire classique. L’Iran d’Ahmadinejad, la Birmanie des généraux, la Corée du Génial Grand Dirigeant héréditaire, la Chine pop du Grand Timonier, L’URSS du sérénissime Premier secrétaire chef de tout, le Cuba des frères Castro, ont bien ce contrat social là : l’État s’occupe de tout, en contrepartie fermez-là.

Locke dans ses ‘Traités sur le gouvernement civil’ (1690) fait de l’état de nature une liberté où chacun assure sa propre sécurité et pourvoit à ses propres besoins. Commence à peine l’Ouest des pionniers où le colt et la charrue font l’unique loi, la charité étant au gré de chacun selon sa morale. Manque cependant la garantie de la sécurité collective qui vient du nombre des hommes et de leur caractère envieux pour le travail d’autrui : d’où l’intervention du shérif, puis des lois des États et des constitutions. Pour créer les conditions du bonheur, l’ordre doit être assuré par une mise en commun de la force et de l’organisation : c’est le rôle d’un État. Il garantit le respect des règles communes sans se faire l’instituteur du social ; il garantit aussi la solidarité sociale, toute propriété étant légitime par le travail de celui qui l’a acquise, mais bornée par le droit de tous aux biens de la planète. Pour cela, son pouvoir est limité par des élections régulières et par des contrepouvoirs permanents. La soumission du citoyen est conditionnelle, jamais absolue : il doit adhérer au contrat ou s’exiler. Un gouvernement légitime ne peut qu’être librement consenti. Locke théorise le régime libéral. Il en est aujourd’hui de plusieurs sortes, des libertariens américains qui souhaitent le moins d’État possible (comme les anarchistes français), aux démocrates et sociaux-démocrates des États-Unis ou d’Europe, ou des États présidentiels comme la France, la Russie ou l’Algérie.

Rousseau évoque le contrat social dans deux ouvrages, ‘Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes’ (1755) et ‘Du contrat social’ (1762). L’être naturel n’est bon que parce qu’il est tout seul. Faute de combattants, il ne connait pas le mal, ni la morale qui empêche de réaliser ses désirs immédiats sans conséquences. Seule une socialisation « bonne » peut rendre l’homme « bon », ce qui veut dire épanouir toutes ses potentialités parmi les autres, quitter l’animal pour s’humaniser. Ce pourquoi « tout est politique » selon Rousseau : la liberté, la désaliénation individuelle, ne peut qu’être sociale et politique. Le ‘Discours’ voit dans la propriété l’origine de l’aliénation humaine, « les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous étouffant la pitié naturelle ». Le ‘Contrat’ montre que la souveraineté est la garantie de la liberté. La volonté générale n’est pas la somme des volontés particulières mais l’intérêt commun, que le débat démocratique, le vote et le mandat impératif des représentants doit construire et affirmer. Si l’état social reste un rapport de forces déguisé, cette volonté générale imposera l’intérêt commun par un État, au détriment des intérêts particuliers ou partisans. Cet accord des volontés qui prennent de la hauteur permet de retrouver le naturel en chacun, le « bon » fond qui permet l’épanouissement humaniste. L’État se fait alors instituteur du social, créant son propre citoyen « mobilisé ». La liberté n’est que dans la contrainte qu’on s’est choisie : « Trouver une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

Dans cette partouze politique, convenons cependant que chacun s’aliène totalement au commun. Il n’a pas le choix puisque que c’est la seule garantie d’égalité de toutes les conditions. Certes, chacun participe, mais comme une part de la volonté « générale ». Cet intérêt commun est identique par imitation : si tout le monde veut une voiture, il la voudra aussi – c’est ainsi qu’a été créé Volkswagen, « voiture du peuple » ; si tout le monde dit les étrangers dehors, il n’ira pas contre puisque c’est l’intérêt commun (racial ou syndical) déterminé par la volonté générale. Comme quoi Rousseau est bien le théoricien du totalitarisme moderne, largement repris par les régimes inspirés de Marx comme par les « souverainistes » dont certains vont jusqu’au socialisme national. Nivellement par le bas dont rêvent Jean-Luc Mélenchon comme Marine Le Pen, curieuse proximité au fond, qui s’explique par Rousseau…

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Que fait la France dans la guerre ?

Qui d’entre vous a compris pourquoi l’armée française se trouve à la fois en Afghanistan, au Kosovo, au Liban, en Côte d’Ivoire, au Tchad, en Somalie, et jusqu’à la semaine dernière en Libye – alors que le déficit budgétaire est si grand ? Quels buts sont poursuivis au-delà des slogans faciles ? Quel débat démocratique a eu lieu pour engendrer la confiance des citoyens sur ce que fait l’armée à l’extérieur ?

Protéger nos intérêts ? Bon prétexte, mais quels sont-ils ?

On les perçoit mal en Afghanistan où nos forces sont trop petites et étroitement dépendantes de la stratégie américaine – s’il en existe une… Lutter contre le terrorisme ? Oui mais avec quels buts précis ? Construire des écoles qui seront détruites par le premier groupe de talibans venu ? Éduquer des filles qui seront cloîtrées et revoilées dès que le pouvoir islamique reviendra ? Lutter contre le terrorisme ne serait-il pas plus efficace en commençant soi-même à ne pas pratiquer l’impérialisme, l’occupation militaire, l’imposition de nos valeurs occidentales à des gens qui n’ont rien demandé ?

Nos intérêts sont peut-être plus compréhensibles en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire où réside une forte communauté française, où le commerce bilatéral est développé et où des liens militaires ont été signés. De même en Somalie où il s’agit de lutter, avec d’autres, contre la piraterie et les enlèvements.

Mais où sont-ils au Kosovo ? au Liban ? au Tchad ? N’est-ce pas du « prestige » plutôt que des intérêts qui s’y jouent ? Où est la menace contre la France qui nécessite l’intervention de l’armée en ces pays ? La première menace n’est-elle pas plutôt la crise de la gouvernance européenne, les attaques sur l’euro, le déficit budgétaire et l’incapacité congénitale de l’État à se réformer, à réduire ses ambitions pour les adapter à ce qu’il lui est possible de prélever sans affecter la croissance ? Au lieu d’aller faire la leçon armée à l’extérieur, pourquoi ne pas commencer par ne plus dépendre de l’extérieur ? Les marchés ont bon dos, qui « n’attaquent » l’euro que parce que les politiciens sont incapables de faire leur métier qui est de gérer leur pays avec les moyens qu’ils prélèvent. Qui s’endette s’aliène, on ne vous l’a jamais dit ? Qui vit au-dessus de ses moyens est soumis à pression, est-ce une découverte ?

Les bonnes âmes vont évoquer en Libye l’obligation d’assistance, l’ingérence humanitaire, et touts ces grands mots. Hélas, ils ont été usés et flétris par des centaines d’interventions pour « la bonne cause » qui ont dégénéré en propagande démocratique ou en soutient avéré à une fraction politique : on se souvient du Rwanda et de l’impuissance contre la Serbie. C’est le cas en Afghanistan où le triste sire Karzaï n’a rien d’un modèle humaniste, laïc et démocratique… ; c’est le cas au Liban où les fractions islamistes tiennent le haut du pavé ; c’est le cas en Libye où le nouveau pouvoir « démocratique » va appliquer la charia – par un vote démocratique – tout comme en Tunisie et en Égypte. Fait curieux, les morts civils de Syrie ne suscitent pas ce prurit d’intervention « humanitaire urgente »… comme s’il y avait les bons et les méchants dans les causes humanitaires.

L’armée française n’est pas allée en Tunisie et c’est tant mieux. Mais elle est allée en Libye au nom d’un mensonge d’État analogue à celui de Bush sur les armes de destruction massives soi-disant « évidentes » en Irak. On a justifié l’intervention libyenne au nom d’un massacre qui « aurait pu » avoir lieu si l’aviation franco-britannique n’avait pas préventivement bombardé l’armée de Kadhafi. Grave manipulation humanitaire… Car non seulement aucun massacre n’a eu lieu – même dans les endroits non alors bombardés par l’OTAN, mais l’ensemble de la guerre ainsi attisée par le ciel et par les convois d’armes a fait au moins 30 000 morts. En Syrie, où personne ne veut intervenir, il n’y en a que dans les 3000 : dix fois moins.

Tout mort est regrettable mais, en ce cas, le but de guerre devrait être la clique dirigeante à mettre hors d’état de nuire. Cela aurait pu se faire très vite, en évitant tous ces morts inutiles, si le QG de Kadhafi avait été bombardé après soigneux repérage technique et humain. Le dictateur tué, le régime s’effondre, sans qu’il soit besoin d’attiser la guerre civile. Contorsions et tabous « humanitaires »… On veut bien « aider », même par les armes – donc en tuant – mais anonymement, pas « le » dictateur nuisible. N’est-ce pas pure hypocrisie ?

Serait-il plus facile d’éliminer les attaques de Kadhafi que les attaques contre l’euro ? Est-ce que nous ne nous trompons pas de guerre ? La Libye seule a coûté 300 millions d’euros à l’armée française… Dans une situation de grave endettement d’État, cette légèreté est-elle encore acceptable sans débat ? Et pour quoi faire ? Susciter un nouveau pouvoir islamique et tribal qui négociera durement ses intérêts pétroliers ?

La stratégie d’un pays ne se réduit pas à la gestion de crises. Nos intérêts ne sont ni dans l’humanitaire botté, ni dans la leçon de morale et de vertu démocratique faite aux autres, souvent d’ex-colonisés. La vertu commence par l’exemple :

  • Qu’a-t-il de démocratique, notre régime présidentiel binaire sans contrepouvoirs ?
  • Qu’a-t-elle d’exemplaire, notre économie empêtrée dans les dettes d’État et l’excès de règlementations tatillonnes ?
  • Qu’a-t-il d’enviable, notre régime croulant sous le poids des prélèvements obligatoires (45% du PIB, parmi les plus élevés des pays OCDE) et de l’interventionnisme d’État dans toute l’économie (avec une dépense publique de 55% du PIB) ?
  • Notre société est-elle un modèle lorsque 20% d’une classe d’âge sort sans aucun diplôme à 16 ans – après dix longues années d’une éducation nationale obligatoire – et lorsque de 7 à 13% vivent sous le seuil de pauvreté ?
  • La construction européenne est-elle l’exemple à suivre pour les pays émergents, alors qu’elle ne sait ni qui elle est, ni où elle va, au nom d’un vague universalisme de métissage généralisé fondé sur le droit minimum ?

L’obligation d’assistance armée est aussi manipulatrice d’imprécis, souvent appliqué sans débat après une campagne médiatique exclusivement fondée sur l’émotion et le conditionnel. Il est grave de parler de « guerre préventive » contre d’éventuels massacres : n’est-ce pas ce que Bush fils a fait pour lancer sa guerre contre l’Irak en 2003 ? Le prétexte était d’importer la démocratie, mais l’attaque a été suivie de dix années d’occupation du pays sans résultat. La leçon libyenne est là : 30 000 morts pour en arriver à tuer Kadhafi et ouvrir le pays à la charia.

Pourquoi n’arrive-t-on jamais à croire que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?

Hommage à la liberté d’expression et honte aux intégristes musulmans qui salissent leur religion. Charia hebdo avait bien vu ! Il n’y a pas qu’en islam qu’il y a des cons intolérants : les cathos maniaques qui gueulent contre une pièce de théâtre sont aussi terroristes.

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Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo

Dédié à son fils Philippe, l’auteur entreprend la saga d’une famille de Malouins partie de rien pour s’anoblir par le commerce au loin. L’histoire s’étend sur cinq tomes, l’avant-dernier étant rédigé avec son fils, le dernier par lui tout seul après la mort du père.

Nous sommes à l’orée du capitalisme français, parti un siècle après l’anglais et le hollandais et deux siècles après le génois et le vénitien. Il faut dire que tout gravite autour de la cour et que Louis XIV, fonctionnaire absolu, méprise le commerce. Tout est politique au Grand siècle et il faut la guerre contre les pays protestants pour que le monarque consente à laisser faire ses sujets à la marge. C’est ainsi que s’ouvre la saga malouine, le 15 septembre 1664, par la création de la Compagnie des Indes. Il s’agit d’aller prospecter l’orient pour en ramener les épices, les porcelaines et les toiles peintes, monopole jusqu’ici des compagnies hollandaises et anglaises. Bien sûr, tout ce qui est d’État en France est géré selon prestige et clientélisme, sans aucun souci de rentabilité commerciale. La Compagnie est donc un gouffre à gogos, percluse de dettes, ses actions ne valent bientôt plus rien. Le roman, publié en 1983, ne pouvait pas manquer la référence à l’actualité mitterrandienne première manière, le faste vaniteux du G7 à Versailles en juin 1982, la dépense sans compter, les trois dévaluations du franc en 18 mois, l’incompétence des fonctionnaires d’affaires…

Mais ce qui importe est le premier pas politique : puisque le roi s’y intéresse, le commerce devient la mode. La vanité des courtisans pousse la noblesse à prendre des parts sans déroger à l’honneur. L’enrichissement des marchands pousse aussi le roi à reconnaître cette fortune qui lui permet la guerre et d’agir comme un grand de ce monde dans la géopolitique du temps. Voici donc les commerçants enrichis faits écuyers ou conviés à acheter des charges de nobles transmissibles aux héritiers. Une marchande de poissons sortis de l’eau (« maquereaux frais qui viennent d’arriver ! ») deviendra ainsi comtesse de Morzic, la comtesse en sabot, alias Clacla comme fait le son des petits pieds claquant sur le pavé.

L’histoire familiale commence avec Mathieu Carbec, ex-regrattier enrichi sous à sous dans le commerce de détail puis l’avitaillement des navires. Mais on ne fait pas fortune sans prendre de risques, l’épargne d’une vie ne suffit jamais à se pousser dans la société. Il y faut les opportunités, savoir les saisir au bon moment et les relations qui permettent la reconnaissance. Le capitalisme est l’aventure, pas le fonctionnariat comptable. Mathieu Carbec vient de perdre sa femme et ses deux aînés de la mort noire. Il ne lui reste qu’un fils, en nourrice à la campagne, Jean-Marie. C’est pour lui qu’il va tenter la fortune, base d’une dynastie. Jean-Marie franchit les étapes obligatoires de la roture à la noblesse, tant par sa hardiesse à saisir ce qui se présente que par ses soutiens familiaux et amicaux. L’auteur note combien les femmes sont avisées et de bon conseil dans la stratégie qui mène à la fortune.

Le gamin qui courait les flaques pieds nus pour ramasser les coquillages est dégrossi par les prêtres avant d’être envoyé comme mousse sur les bancs de Terre-Neuve. Il y apprend la mer, le bateau et les relations humaines, jusqu’à « ces violences dont on ne parle pas », dit pudiquement l’auteur. Il ajoutera bien plus loin : « à Terre-Neuve les marins manquent de femmes ». A son retour, il a 14 ans. L’adolescent est dépucelé par Clacla, sa cousine de dix ans plus âgée, qui l’a trouvée avec son copain Romain devant un bordel (elle dépucelle les deux tant qu’elle y est, pour leur éviter la vérole – avant d’épouser le père de l’un pour devenir bourgeoise, puis le père de l’autre pour accéder à la noblesse…). Les deux garçons sont envoyés deux ans au collège de marine avant de reprendre la mer. Romain, fils du chevalier Couesnon, deviendra officier rouge (sur les frégates du roi), tandis que Jean-Marie sera officier bleu (sur les navires marchands). L’un aura la morgue d’État mais l’autre la richesse capitaliste ; l’un finira dans l’honneur mais sans dynastie, l’autre assurera sa famille.

Le père de Jean-Marie prend des parts dans l’armement pour la morue, puis dans la guerre de course contre les navires marchands anglais et hollandais. Les piastres s’entassent dans sa cave. Il ne manque pas d’éviter de mettre toutes ses morues dans le même baril et participe toujours à l’avitaillement des navires en partance, qui est de bénéfice immédiat. Car le commerce comporte des risques : tempêtes, épidémies, arraisonnement par l’ennemi, révoltes aux îles… L’auteur montre bien la guerre psychologique en chaque être, comment combattent la prudence bourgeoise issue de la petite épargne péniblement acquise par un effort constant, et la décision capitaliste qui n’hésite pas à risquer pour emporter la fortune. Une découverte pour ces Français de la mer, restés très paysans au fond, attaché à la terre qui nourrit et anoblit.

Très bien écrit, d’une plume fluide qui se lit merveilleusement, ce premier roman de la saga a le dynamisme d’une épopée. Le lecteur s’attache au vigoureux Jean-Marie, au fantasque oncle Frédéric flanqué de son mainate Cacadou, à la vieille nourrice Rose dont on plaisante les tétasses mais qui sait vous mouler une crêpe à l’œuf comme personne, à Marie-Léone la petite filleule devenue femme, à Clacla cette maîtresse fille qui sait faire son chemin avec bon sens et générosité, au capitaine Le Coz sans qui la fortune n’aurait jamais osé, au chevalier de Couesnon bien revenu de la glèbe où l’hypocrisie de cour entretient les nobliaux… Voici un bon livre, à lire bien remparé dans sa demeure alors que les vents du dehors se déchaînent. Pour méditer sur le vrai capitalisme : celui qui ose.

Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo, 1983, Albin Michel 2011, 570 pages, €21.75

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Blues politique

La gauche a son candidat, François Hollande, homme de synthèse comme on dit d’un édulcorant. La droite a son candidat « naturel » hélas, en la personne du président sortant avec tous ses défauts. Ce n’est pas parce qu’il a mis un couvercle sur son appétit médiatique que Nicolas Sarkozy a changé, loin de là ! Sa récente sortie en Allemagne, en un voyage catastrophe, pour rejouer la blitzkrieg contre les marchés financiers alors que la Chancelière – elle contrairement à lui – doit composer avec son Parlement, montre combien l’agitation et la posture restent les composantes fondamentales du personnage.

La crise est mondiale et certainement pas la faute de Sarkozy. Mais ne pas savoir s’adapter n’est pas faire montre d’intelligence, au moins politique. S’il fallait briser les tabous des zacquis intouchables par vents et marées, peu ont été touchés. La loi défiscalisant les heures supplémentaires permettait certes de travailler plus pour gagner plus, mais au détriment de l’emploi. Parce que règne le tabou des licenciements, tellement encadrés par la loi en France, par rapport aux pays voisins « normaux », que les entreprises hésitent à embaucher, se bardant de garanties telles que le diplôme, l’expérience, les relations – tout ce qui empêche les moins qualifiés d’obtenir un quelconque emploi. C’est ce tabou là qu’il fallait briser, pas amputer la fiscalité française d’une partie qui serait fort utile aujourd’hui.

Confusément, les gens ont bien conscience que la crise est grave et qu’ils seront touchés. Ce pourquoi les primaires socialistes ont ressemblé au monde enchanté des Bisounours (comparaison favorite de François Hollande) où les vrais débats sur la dépense publique ont été occultés. Pour la gauche radicale, tout est simple : yaka faire payer les riches. Sauf que le réservoir est très restreint et pas inépuisable pour alimenter le tonneau des danaïdes des promesses en tous genres. La France connaît déjà un taux de prélèvements obligatoires de 45%, parmi les plus élevés des pays de l’OCDE, avec une efficacité de la fonction publique très moyenne. C’est moins la compétence des personnels qui est en cause que le désastre des 35 heures (que Jospin avait exclu au début pour les fonctionnaires) et l’empilement des niveaux hiérarchiques et territoriaux. Patrick Artus, économiste de gauche, chiffre même à environ 20% la perte de productivité de la fonction publique française par rapport à ses voisins, à prestations équivalentes. Or qui parle à gauche de réformer l’État ? Ce ne sont au contraire que promesses sur promesses, subventions massives à la culture, réembauche des profs non remplacés depuis 2007 plus embauche des profs à remplacer poste pour poste, emplois publics pour les jeunes, abandon de la réforme territoriale, probable abandon clientéliste de la fermeture d’hôpitaux et de tribunaux…

Si l’UMP apparaît en 2011 sans plus d’idées que continuer à aller dans le mur, le PS a gardé un projet tellement obsolète qu’on le croirait de l’autre siècle. La crise des finances grecques, portugaise, espagnole, montre qu’il ne suffit pas que le socialisme arrive au pouvoir pour que tout s’arrange ! Demandez à MM. Papandréou et Zapatero ce qu’ils pensent des recettes miracles du « socialisme »… Le nouveau président Hollande ne pourra qu’enterrer le projet PS sous peine d’enfoncer le pays. Ce pourquoi il est dommage que Martine Aubry s’accroche à son poste de Première secrétaire, même si c’est Nadine Morano qui le dit. Elle va surenchérir à gauche alors que les Français exigent du concret. Eternel débat entre idéalisme et réalisme, moralisme et matérialisme… La gauche a gardé du catholicisme cette dimension religieuse que l’utopie marxiste (qui n’était pas celle de Karl Marx) a alimentée en faisant croire que l’avenir ne pouvait être que radieux et qu’au lendemain qui chante on raserait gratis. Or la France ne vogue pas en bouteille mais sur la mer démontée.

François Hollande est un homme du centre, est-ce par hasard s’il est élu de Corrèze, comme avant lui en région Centre Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, Georges Pompidou, Henri Queuille ? Le centre géographique français serait-il le centre sociologique, mi-urbain mi-paysan ? Le centre politique serait-il ni droite ni gauche mais radical-socialiste à l’ancienne ? « Réenchanter le rêve français » est un joli propos de tribune. Cela peut signifier rendre un avenir par des réformes judicieuses en saine tension politique, mais certainement pas affirmer l’utopie comme en 1981 (changer le monde), ni renouveler la démagogie (dont les promesses n’engagent que ceux qui les croient, disait Chirac, orfèvre en mensonge politicien). La société française aspire à être gouvernée au centre, ce n’est pas nouveau. En temps de crise, il ne faut pas lui en conter.

Cela me rappelle ce film de Woody Allen, en français ‘Tombe les filles et tais-toi’ (1972). Woody est fasciné par Humphrey Bogart dans ‘Casablanca’.  Il tente de s’égaler au modèle mais apprend la dure leçon qu’il ne sert à rien d’idéaliser un héros impossible, même avec l’écoute du psy. Sois toi-même est l’ultime démonstration du film. Pareil pour Hollande : Assainis les finances publiques et tais-toi. Ce sera la tâche du prochain président, aidé de la réforme fiscale, de la fin du cumul des mandats (pour éviter le clientélisme local), des investissements pour le futur (éducation, recherche, soutien aux PME innovantes).

D’où le retour au réel, que le succès des primaires socialistes montre bien. L’anti-sarkozysme primaire n’a pas d’avenir car il faudra gouverner après avoir gagné. Désigner un candidat aux primaires est un premier pas vers la prise de conscience que le monde a changé et que nous ne pouvons pas l’ignorer. Bonjour, monde cruel !

Moody’s : « La France pourrait faire face à un certain nombre de défis dans les mois à venir — comme, par exemple, la nécessité d’apporter un soutien additionnel à d’autres pays européens ou à son propre système bancaire, ce qui pourrait accroître de manière significative les engagements que doit supporter le budget du pays. (…) La détérioration des ratios d’endettement et la possibilité de voir apparaître de nouvelles dettes potentielles exercent une pression sur la perspective stable de la note Aaa du pays ». C’est l’engagement de solidarité pour la Grèce, tabou inconditionnel à gauche, qui va toucher directement les contribuables français. Et si Marine Le Pen venait mettre d’accord Sarkozy et Hollande à ce sujet ? Le matraquage médiatique d’octobre sur le seul socialisme ne doit pas occulter les courants souterrains populaires, plus en faveur du repli national.

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En prison à Tahiti

Papeari, 6 km de long, 4000 habitants, sur la côte ouest de Tahiti, à 50 km de Papeete. L’île s’étend entre Mataiea et Taravao. La côte ouest entre Papeete et Paea est actuellement  grillée, une seule allumette suffirait à embraser collines et maisons. Le vent de nord-est quasi présent se chargerait de colporter l’incendie.

Papara marque le début de la végétation luxuriante et verdoyante  malgré une sécheresse qui perdure. A Papeari, depuis plusieurs semaines l’eau a déserté les robinets. Il faut se lever à 2 heures du matin pour se doucher, laver la vaisselle, mettre le linge dans la lessiveuse (la machine à laver le linge). Qu’en sera-t-il quand il y aura 600 vies de plus à Papeari ?

Or Papeari est siège de la nouvelle geôle. L’Etat farani constate, enfin, que la prison de Nuutania (ville de Faa’a, maire Oscar Temaru, président actuel du gouvernement polynésien) est obsolète. Un record peu enviable. Prévue pour 150 prisonniers, on en dénombre aujourd’hui 440. Certes, ils sont un peu serrés à Nuutania, mais là-bas sous les tropiques, on vit surtout dehors, doivent penser les technocrates à Paris. Espérons qu’ils ont de l’eau les taulards, car faire la queue pour se laver, faire la queue pour les vespasiennes, faire la queue pour s’humecter la bouche. Que des histoires de queues en prison… cela pourrait créer des mouvements de foule. Le défi est lancé.

Ce sera à Papeari que l’Etat construira cette nouvelle prison. Attention, autre style : plus de hauts murs, plus de miradors, quelques grillages, une clôture végétale ; à l’intérieur,  cellules individuelles avec toilette et douche,  salle de fitness, appartements pour recevoir la famille ; le tout bourré d’électronique. Gare à la panne, gare à la panne ! Comptez avec moi 400 condamnés sur 10 hectares de terrain, plus le personnel, tout ce monde vivra à côté des habitants du cimetière. Et alors ? Aita pe’a pe’a (ça ne fait rien)? Mais si.

L’Etat n’a pas tenu compte des tupapa’u (revenants). Les soirs de pleine lune, ces locataires descendent à la mer et doivent impérativement être de retour avant le lever du jour. Alors  Messieurs les Farani (Français) vous  tirez les premiers ? L’histoire se répète. Serait-ce donc « Messieurs, les Ma’ohi, tirez les premiers » ou « Messieurs les Ma’ohi, tirez les premiers ». (Ma’ohi = autochtones de Polynésie). Une simple virgule peut tout changer… Et si les résidants de la prison prenaient l’habitude d’accompagner les parcours des tupapa’u avec des toere (tambour à lèvres en bois) des pahu (tambour à membrane) des tariparau (tambour européen) ? Ouah ! Cela plairait peut-être aux tupapa’u mais certainement pas aux pauvres oreilles des riverains, car il y a des riverains.

Pourtant,  les « indigènes » de Papeari sont des plus gâtés. Constatez vous-mêmes. Ils bénéficient déjà de la présence de la poudrière, du chenil de l’armée (ils aboient bien, les canidés !), du dépotoir Paihoro qui les gratifie de fragrances « immondices » gratuites, d’un terrain de moto-cross où les  pétarades se répètent tous les jours de la semaine y compris le dimanche, pourtant jour de repos. Au secours les verts ! Toujours à Papeari, le jardin botanique H. Smith aux arbres magnifiques mais qui souffre cruellement de soins, le Musée Gauguin qui attend avant de s’effondrer complètement des toiles… ou de bonnes reproductions des œuvres du Maître pour combler les vides de ses murs.

Monsieur « Prison », venu de Paris vendredi 30 septembre, présentait les avantages de cette super geôle à la mairie de Teva i Uta. Une petite explication pour les popa’a : Papeari est la commune associée de Mataiea et forment ensemble la commune de Teva i Uta. Les panneaux « Non à la prison à Papeari » ont fleuri le long de la route mais l’Etat impose son diktat  et demeure inflexible.

Début des travaux 2013, ouverture de l’hôtel 7 étoiles en 2016. Confidence, cet hôtel serait membre de la chaîne internationale « Mieukalamaison ». Les Ma’ohi et les Popa’a de Papeari se sont regroupés en association ou en petit comité contre ce projet. Ils se heurtent à la volonté du pouvoir. Ils ont parfois l’impression que les détenus sont mieux considérés qu’eux et que s’ils n’acceptent pas cette Bastille, ils n’auront qu’à aller voir ailleurs.

Oscar, l’Indépendantiste : « Si nous étions indépendants, il n’y aurait pas de prison ». Ainsi si l’indépendance est acquise demain, il n’y aura  plus ni voleurs, ni violeurs, ni assassins, etc. Chiche.

C’est qu’avec tous ces soucis, nous devenons un peu taravana (fam : timbrés).

Vos commentaires sur la future prison de Papeari seront les bienvenus, et pourquoi pas vos astuces pour faire capoter ce projet ou le faire déplacer dans un endroit moins idyllique ?

Hiata de Tahiti prend congé, portez-vous bien.

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Albert Camus, Caligula

Commencée en 1938 après l’éblouissement de Suétone en classe de Première, la pièce a été mûrie durant les années de guerre. Elle fait partie de la trilogie des « trois absurdes », dont le roman ‘L’Etranger’ et l’essai ‘Le mythe de Sisyphe constituaient les premières publications.

Pour Camus, il importe de ne pas croire : ni en l’idéal, ni en l’au-delà. Tel est l’absurde de l’existence. Faut-il pour cela renoncer à la vie ? Que non pas ! L’énergie vitale se suffit à elle-même pour réaliser pleinement sa condition d’homme réel. Telle est la révolte prônée par l’auteur, mouvement personnel pour exister dans le vrai, attitude qui rejoint en partie l’Existentialisme du temps sans en avoir l’esprit de système. Reste la troisième phase du mouvement de la pensée, vers l’amour. Non pas l’amour à l’eau de rose des magazines ou des bonnes sœurs, mais l’amour vital, l’appétit pour l’existence parce qu’elle est la seule que nous ayons et qu’elle est éphémère, l’amor fati de Nietzsche, ce grand « oui » à la vie. Devenir comme un enfant après avoir été chameau (absurde) puis lion (révolté).

Caligula, élevé parmi les militaires, devient empereur romain à 25 ans. Sa sœur préférée Drusilla meurt, qu’il avait déflorée quand il était encore enfant. Cette absurdité le désespère ; il balance les convenances. « Cet empereur était parfait. – Oui, il était comme il faut : scrupuleux et sans expérience » I,1. Il devient créateur par révolte, au grand dam des élites : « Un empereur artiste, ce n’est pas concevable. Nous en avons eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon goût de rester des fonctionnaires » I,2. Toute allusion à un quelconque dirigeant d’aujourd’hui serait purement fortuite.

Caligula se révolte contre l’absurde. «  C’est que tout, autour de moi est mensonge, et moi je veux qu’on vive dans la vérité ! » I,4. Il fait enseigner « la vérité de ce monde qui est de n’en point avoir » III,2. « On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux (…) – Et c’est cela le blasphème, Caïus. – Non, Scipion, c’est de l’art dramatique ! » III,2. Le storytelling n’est pas d’invention récente… Toute révolte est création, mais création contre le convenu, l’illusion, l’idéal. « Je n’aime pas les littérateurs et je ne peux supporter leurs mensonges » I,10 (à quoi ça sert à une guichetière d’avoir étudié ‘La princesse de Clèves’ ?). « Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté » I,10. Or, le créateur est rarement compris : il n’est pas comme les autres ; ni imbu du ‘principe de précaution’. Cherea est le patricien raisonnable qui s’oppose à Caligula. «  J’ai envie de vivre et d’être heureux. Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en poussant l’absurde dans toutes ses conséquences. (…) Caligula – Il faut donc que tu croies à quelque idée supérieure. Cherea – Je crois qu’il y a des actions qui sont plus belles que d’autres » III,6.

Caligula va-t-il accepter son destin d’empereur et l’aimer ? Non, il ne le peut pas, et c’est là qu’il devient un homme négatif, trop faible, en prise avec ses démons. L’un d’eux est « la logique », cet orgueil sans amour, cette raison pure attirée vers le délire. Lui voudrait « la lune » et que « l’impossible soit possible ». Voilà ce qui serait important. Or en politique, à en croire les spécialistes, « tout est important : les finances, la moralité publique, la politique extérieure, l’approvisionnement de l’armée et les lois agraires ! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le même pied : la grandeur de Rome et tes crises d’arthritismes » I,7. Poussons donc jusqu’au bout cette logique occidentale binaire, scientiste, positiviste : « Écoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. (…) et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions » I,9. La pique contre le capitalisme de la seule rentabilité est là ; mais aussi celle contre le marxisme et son explication totale du monde ; tout comme celle des volontaristes jacobins pour qui tout est politique et yaka imposer.

La prétention « scientifique » à dire la Vérité positive et à « résoudre les contradictions » est contenue dans les déclarations de l’empereur délirant. [Ce monde] « ma volonté est de le changer, je ferai à ce siècle le don de l’égalité » I,11. Tout juste ce que diront Marx et Engels dans ‘Le Manifeste’. Camus qui avait adhéré au PC algérien en 1935 le quittait en 1937 pour dogmatisme et indifférence tactique au colonialisme, époque où il commence Caligula.

Dès lors, l’empereur romain Caligula prend les traits de Staline (ou d’Hitler). Exiger l’impossible fait périr les hommes. Nul ne s’en rend compte, il faut « attendre que cette logique soit devenue démence » II,2. « Honnêteté, respectabilité, qu’en-dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur » II,5. Or nul ne peut être libre contre les autres. Le jeune Scipion (17 ans), le double positif de Caligula et porte-parole de Camus jeune, le dit au dictateur. Comme Camus, il a perdu son père, tué par l’Etat Léviathan ; mais il n’en veut pas au destin, il comprend le tyran puisque tout le monde le laisse faire. La liberté s’avance collective, ou bien elle dégénère en tyrannie personnelle – quelles que soient les « bonnes » intentions initiales. « Cherea – J’ai le goût et le besoin de la sécurité. La plupart des hommes sont comme moi » III,6. « Il [Caligula] force tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui fait penser » IV,4. Le contraire des vaches ruminantes au chaud dans leur étable comme le disait Nietzsche des bons bourgeois repus de son temps. Le contraire des résignés gris des pays de l’Est, diront les dissidents.

Qui va se révolter, « poser un acte » ? Les jacteurs, les intellos, les bons bourgeois ? Évidemment pas, ils sont eux aussi constamment dans la posture, le théâtre, l’art dramatique. Hélicon, esclave affranchi par Caligula, les critique vertement : « Vous, les vertueux (…) ceux qui n’ont jamais rien souffert ni risqué. J’ai les drapés nobles mais l’usure au cœur, le visage avare, la main fuyante. Vous, des juges ? Vous qui tenez boutique de vertu, qui rêvez de sécurité comme la jeune fille rêve d’amour (…) sans même savoir que vous avez menti toute votre vie… » IV,6.

Caligula périra, mais moins par la révolte positive et courageuse que par la lâcheté de l’immonde bêtise. Celle que Flaubert fustigeait dans ses écrits, la courte vue des vaniteux offensés. Caligula : « la bêtise (…) Elle est meurtrière lorsqu’elle se juge offensée. (…) Les autres, ceux que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense contre leur vanité » IV,13. Albert Camus était bien de son temps, à décliner ainsi l’absurde du métro-boulot-dodo (L’Etranger), les raisons de vivre sans Dieu biblique ni foi marxiste (Le mythe de Sisyphe), et les dérives délirantes du pouvoir absolu (Caligula). En effet : où est l’homme, dans tout ça ?

Albert Camus, Caligula suivi du Malentendu, 1945, Folio, 5.89€

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États d’âme institutionnels à Tahiti

Oscar l’indépendantiste, revenu au pouvoir a couru « taparu » (faire la manche) à Paris. Pourtant il ne sait plus quels termes employer pour mépriser les  Farani (Français), les traiter plus bas que terre, il veut une « indépendance immédiate ». Avec quoi les Polynésiens vont-ils vivre ? Peu lui importe on peut se nourrir d’indépendance, c’est délicieux les promesses et cela emplit l’estomac. Pour le moment il est revenu avec une promesse de prêt MAIS sous condition !

Sera-t-elle, un jour, autosuffisante cette Polynésie avec un PIB établi à 21 244 dollars (Nouvelle-Calédonie 36 395 $), et une population qui a doublé en 20 ans, avec des plaines agricoles transformées en lotissements et des routes encombrées de gros 4×4 ? Alors au lieu de réfléchir et d’apporter des solutions pérennes, on continue d’avoir une vue à court terme, et le futur, quoi – c’est quoi le futur ?

On fait les poches du contribuable métropolitain et on fera celles du Polynésien ensuite… Après nous, le déluge. Faisons comme si tout allait bien : « regardez dans les autres îles du Pacifique sud, ils sont heureux, prenez modèle sur les autres îliens », dit Oscar à ses électeurs.

Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt les articles parus sur ‘Tahiti Pacifique’. Je commence toujours par le billet d’humour de Beslu. Dans le numéro double de juin-juillet, Christian Beslu écrit « Notre cher Oscar qui prête toujours une oreille compatissante aux plaintes des anti de tout bord a simplement déclaré qu’il était urgent « d’élaguer le mammouth » sans préciser quelles branches de celui-ci il comptait vraiment couper (?). Il est sûr que l’on va avoir à souffrir encore longtemps des divagations et des supputations de ces délirants groupements ».

Dans le numéro d’août, c’est son clébard qui souffle les sujets à son maître, ce dernier étant fiu (las). Ce bon chien confondit la « fête des pères » avec « faites des paires » et ramassa avec ses confrères canidés les savates esseulées qui traînent à la Pointe Vénus à chaque fin de week-end. Beslu se félicite de ne pas avoir prononcé « fête des mères ». « Que n’aurait-il pas ramené, surtout à  Mahina ? » Pour ceux qui vivent et ceux qui ont vécu à Tahiti, Beslu ajoute « Il faut vraiment faire attention à ce que l’on sème et à ce que l’on dit dans ce secteur où tous les chemins mènent à Nuutania  (la geôle de Tahiti). Tous les sujets proposés à son maître par le Rantanplan local rendent encore plus fiu Beslu.

Jusqu’en 1960, les 60 000 âmes colonisées de Tahiti vivaient en quasi-autarcie. En 1964, le pouvoir gaulliste choisit des atolls des Tuamotu comme site nucléaire. L’arrivée du CEP fait la joie du secteur marchand, l’économie est devenue dépendante de Paris et la société de consommation s’est introduite. Transferts massifs vers Tahiti donc, en 1970, des mouvements populaires. On possède le médicament miracle pour calmer ces démangeaisons : « transferts de compétence, autonomie, SEM (Sociétés d’économie mixtes) et autres EPIC». Pour acheter la paix, l’Etat aurait  financé une élite richissime, toutes ethnies confondues.

En 1973, les cousins du Pacifique s’installèrent enfin devant leur boîte à images, moule à façon de la société de consommation métropolitaine. Il faut continuer à presser le citron. L’Etat français finance les domaines régaliens (éducation, armée, justice, aviation civile, météo, and so on) et le territoire presse lui  aussi pour 34% de jus. Vous demeurez étonnés que la Polynésie française soit une des destinations les plus chères au monde ?

Et dans ce contexte, qui colonise qui ? Qui est le véritable colonisateur à Tahiti ? Tandis que moi je ne cesse de vous parler de ce paradis…Tandis que les Ma’ohi dirigeants occupent les esprits en faisant voter par l’assemblée de P.F. une « résolution appelant à la réinscription de la P.F. sur la liste des territoires non autonomes à décoloniser », et poursuivent  avec un code de la propriété. Tout ce qui touche au foncier ici déchaîne les passions, auxquelles se greffent rajouts, commentaires, déclarations des « experts » (qui sont légion). Le sujet : les terres en déshérence reviendraient au territoire et seraient distribuées par le conseil des ministres. Quelqu’un a une meilleure idée ?

Hiata de Tahiti

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Spéculation

Pour la bonne conscience française, catholique et de gauche, « spéculer » c’est mal. C’est envier ce qu’on n’a pas et « gagner de l’argent en dormant » comme disait le seul président socialiste de la Ve République. Mais spéculer en politique serait « bien », tandis qu’en économie ce serait « mal » ? Où l’on observe que la morale est à géométrie variable et qu’est « bien » ce qui arrange les idéologues.

Spéculer est justifié

Pourtant, l’Évangile de Matthieu évoque la parabole des talents (Mt 25.32), tout comme Luc celle des mines (12.19). Talents et mines sont des monnaies antiques qui valent cher. Aux serviteurs qui ont fait fructifier leurs talents confiés par le maître, ce dernier dit le bien qu’il pense d’eux. Au serviteur qui a enfoui dans la terre le talent à lui confié, pour le rendre intact à la fin de la période, il dit :  » Serviteur mauvais et paresseux ! (…) tu aurais du placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurai recouvré mon bien avec un intérêt. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents » (Mt).

Le terme spéculer vient de miroir en latin, lui-même dérivé du verbe observer. Les savants du temps ont commencé à observer les entrailles des bêtes sacrifiées et les astres, pour en tirer des pronostics sur l’avenir. Déjà les clercs avaient fait ériger des alignements, à Carnac, Stonehenge et ailleurs, pour spéculer sur les saisons en fonction des étoiles. La spéculation est donc une réflexion, base de la démarche philosophique, politique et même scientifique. Il s’agit de pré-voir. De discerner dans le présent ce qui peut préfigurer l’avenir. Gouverner, c’est prévoir. Gérer son entreprise aussi, ou l’avenir de ses enfants : pourquoi les forcer à aller à l’école sinon pour spéculer sur leurs chances dans la vie ?

Les opérations financières et commerciales ne sont pas différentes : spéculer, c’est prendre un risque pour investir aujourd’hui et gagner (ou perdre) demain. Le sens actuel du mot est né des billets à ordres du XVIIIe siècle. Il n’y a que les administrations qui ne spéculent jamais : elles se contentent de gérer ce qui existe déjà, ne pouvant se développer que grâce à « plus de moyens ». Qui veut bâtir, inventer, innover, créer, doit sortir des administrations (dont ce n’est pas le rôle) et de l’esprit administratif (qui n’a jamais rien créé) : il doit spéculer.

L’ignorance économique

Chacun son métier, et la fonction crée son idéologie : loin de moi l’idée que l’administration ne sert à rien, ni que les fonctionnaires soient indignes. Laissons-les cependant à leur place d’État, et ne faisons pas de leur conception du monde une conception universelle. Encore moins du fonctionnement administratif la règle de l’économie ! Il suffit d’observer aujourd’hui comment les Chinois, pourtant confits en communisme et formatés deux générations durant par la propagande égalitaire, ont su rejeter les bureaux pour générer un capitalisme sauvage que même les Texans n’osent rêver. Que les fonctionnaires fonctionnent, la société a besoin de règles et de personnel intègre pour les appliquer à tous. Qu’ils ne spéculent pas en bourse ni en affaires, ni ne disent la morale, ils n’y connaissent rien.

On peut d’ailleurs se poser la question de la compétence professionnelle des trésoriers des hôpitaux, communes et autres collectivités territoriales qui ont souscrit des emprunts toxiques : ces spécialistes ont-ils vraiment souscrit sans rien comprendre ? Auquel cas, était-ce bien raisonnable et responsable de spéculer quand on gère l’intérêt public ? Le dernier mammouth sorti de l’ENA et Inspecteur des finances qui s’y s’est aventuré, Jean-Yves Haberer, a conduit le Crédit Lyonnais à la faillite… et c’est le contribuable qui a payé. L’auteur a été condamné à très peu de chose, malgré son incompétence.

La spéculation est un métier, que ce soit celui des astrologues antiques ou des savants d’aujourd’hui. Spéculer n’est ni bien ni mal, regarder l’avenir est toujours aussi utile. En revanche, et j’en suis bien d’accord, spéculer peut être bon ou mauvais. Bon pour soi ou pour les autres ; mauvais de même. Lorsque le trader Kerviel spécule hors limites, il met en danger non seulement son petit ego et sa carrière, mais toute la banque et ses milliers de salariés, sans compter des clients épargnants, voire les contribuables qui auraient à renflouer. Lorsque Lehman Brothers spécule sur les crédits immobiliers irremboursables (subprimes), en refilant le mistigri du risque à tout le monde via la titrisation, son action est mauvaise non seulement pour ses clients et pour lui-même mais aussi pour le système financier des États-Unis et du monde entier. La banque a été mise en faillite.

Aux politiciens de faire leur métier

Les peuples, via les procédures démocratiques, sont parfaitement en droit d’exiger des limites légales – et des contrôles particuliers – sur ces actions de spéculation qui mettent en danger la société, même sans le vouloir.

Je suis ainsi, à titre personnel, ferme partisan de l’interdiction pure et simple des ventes à découvert. Car le monde a changé ; les règles doivent suivre. La mondialisation et l’Internet, les capitaux à gogo en raison des politiques laxistes des banques centrales, surtout la Fed, ont créé un terrain de jeu exponentiel avec des billes sans compter. Cette accélération sans conscience a conduit au château de cartes qui a explosé en 2007. Tout a été trop vite et, hormis les spécialistes, personne n’a compris.

Encore faut-il que les représentants d’État fassent leur métier : dire les règles et contrôler leur application. A voir fonctionner la SEC américaine ou l’AMF française, à voir réagir les politiciens européens sur la crise grecque et les politiciens américains au Congrès sur l’endettement public, on reste dubitatif… Au lieu de faire la morale aux financiers, les politiciens ne pourraient-ils commencer à se la faire à eux-mêmes ? Ne pourraient-il pas, pour une fois, ne plus se défausser en « responsables mais pas coupables », et remplir enfin la fonction qui est la leur ? Si « les marchés » spéculent sur la faillite d’un État, n’est-ce pas parce que des politiciens laxistes ont joué de la démagogie dépensière et clientéliste « sans compter » ? Il n’y a guère que les Islandais qui demandent des comptes à leurs politiciens. Leur exemple devrait faire école. Mais ce n’est pas en France, où parler compte plus que faire, que des citoyens lambdas campent devant la bourse… c’est aux États-Unis, pays de la libre entreprise. Alors, si les spéculateurs dérivent, les citoyens ne les laissent-ils pas faire ?

Lorsque vous empruntez pour acheter une maison, vous devenez propriétaire de quelque chose qui ne vous appartient pas, jusqu’à ce que vous ayez remboursé entièrement le crédit. L’intérêt du prêt est le prix du temps et du risque associé. Il est justifié économiquement. Même chose lorsqu’un État emprunte pour construire un TGV ou financer la recherche. Mais lorsque vous vendez à découvert (sans avoir les titres) pour profiter des écarts à la baisse, vous n’êtes ni propriétaire des actions (que vous n’avez pas), ni du gain que vous faites quand vous rachetez plus bas ces mêmes actions (que vous n’avez jamais eues). Vous êtes un pur « spéculateur » qui joue sur un risque abstrait. Même chose lorsqu’un État emprunte pour payer les salaires de ses fonctionnaires et les pensions de ses retraités : il rejette la charge de la dette sur les générations futures ; il se sent prêt à spolier, en cas de défaut de sa part, les prêteurs qui lui ont fait confiance. Tout comme il est interdit de prendre ce qui ne vous appartient pas, il devrait être interdit purement et simplement de jouer sur ce qu’on ne possède à aucun moment, ni à l’achat, ni à la vente. Billy the Kid a été pris par le shérif parce qu’il braquait les banques : qu’attendent les shérifs contemporains pour faire de même en finance ?

Les traders se moquent du monde, il peut bien crouler, ce qui leur importe est de profiter des écarts de cours. Ils sont maxima quand les gens ont peur : tout monte et baisse très vite (volatilité), c’est là le jeu du trading à haute fréquence (25 000 opérations automatiques par seconde, pour profiter des écarts minimes de cours)… C’est le contraire même de la spéculation financière à la Warren Buffet (milliardaire américain parti comme simple analyste il y a 50 ans) où il s’agit d’observer puis de s’asseoir sur son investissement. Car c’est bien « en dormant » que l’on gagne à long terme, bien loin de ce mépris politicien ignorant de toute économie : c’est en restant confiant dans les capacités d’une entreprise sur la durée que l’on gagne avec elle, en l’accompagnant par ses capitaux prêtés, qu’elle fait fructifier dans des investissements réels. De même qu’on ne spécule pas à court terme sur la dette d’État, mais qu’on soutient les investissements pour le futur jusqu’à l’échéance des emprunts.

Ce n’est surtout pas en faisant des « coups » financiers de courte durée, comme Jean-Marie Messier – autre énarque Inspecteur des finances – qui a changé Vivendi, réputée pour sa gestion de l’eau, en une société de casino sur les nouvelles technologies sans actifs, sans bénéfices et sans clients ! Ce capitalisme « hors la loi », selon le mot de Marc Roche, correspondant économique du ‘Monde’ à Londres, a été précipité par la gauche et par les fonctionnaires « convertis » dans la finance – c’est dire le paradoxe de la situation actuelle.

Non, spéculer n’est pas « mal », ce sont les ouvriers ignares qui usent de cet outil qu’ils ne connaissent pas qui sont mauvais. Et les politiciens démagogues, ignorant des réalités économiques, qui en font un argument « moral ». Qu’ils relisent déjà les Évangiles, cela manque à leur culture économique !

Pour prolonger :

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Sont-elles devant nous les Trente glorieuses ?

Article repris par Medium4You.

Oui ! répondent en chœur deux économistes. Ce sont deux femmes, ce pourquoi elles portent un regard différent des hommes sur la matière ; elles sont passées par la fonction publique, ce qui leur a permis de mesurer la dégradation politique du système social ; elles ne sont pas politiques, ce qui leur laisse un regard de technicien sur l’avenir. Ce qu’elles proposent est donc une richesse et un handicap. La chance à saisir pour un pays qui se pose des questions sur son avenir et donc sur son identité ; l’infirmité de la courte vue, du déficit abyssal et de la ponction fiscale déjà au sommet des pays comparables. Quel politicien pourra reprendre cette utopie pour sa campagne 2012 ? On se demande – d’où l’intérêt de lire ce livre.

Foin de la crise économique, disent les auteurs, ce n’est qu’actualité immédiate. Projetons-nous de suite dans l’utopie : cet an 40 où tout ira bien, 2040 en inverse de 1940. La France y sera le pays d’Europe le plus prospère et le plus peuplé, avec pas moins de 80 millions d’habitants, plus que l’Allemagne. Mais il n’est pas dit de quelle culture : le melting-pot français, appelé hier « intégration » aura-t-il fonctionné ? L’Éducation nationale aura-t-elle réussi à redresser la barre de l’échec à lire-écrire-compter pour les sortants sans qualification du collège ? La recherche aura-t-elle ses bataillons d’ingénieurs motivés dès l’enfance, et de techniciens bien formés nécessaires à son expansion ? Rassurons-nous, on nous assure que tout cela n’a pas d’intérêt car le taux de chômage est retombé à 5,5 %, ce qui rassure les classes sociales en déclin et leur permet d’accepter les autres, tous ceux qui ne sont pas comme eux.

Comment cela a-t-il été possible ? C’est très simple, les idées étaient dans l’air dès 2007 avec la commission Attali. Il s’est agi de faire émerger de façon volontariste des champions nationaux dans l’industrie, surtout énergie (avec un mixte de solaire et de nucléaire) et chemin de fer, vieux tropisme centraliste d’État. On peut se demander si cette palette industrielle n’est pas un peu courte… Le nouveau cycle fait la part belle aux technologies de l’information et l’on ne voit guère où elles peuvent se nicher dans le train et l’énergie. Évidemment il a fallu lancer un « grand » plan d’investissement auprès duquel celui de la commission Attali a fait pâle figure. Mais il fallait rattraper toute une génération perdue sous Mitterrand et Chirac. Il a donc été nécessaire de négocier âprement avec les Allemands qui ont horreur de la dépense non financée dans un système monétaire commun. A été mise en œuvre une enveloppe fiscale européenne analogue à feu le serpent monétaire, un couloir limité dans lequel se tiennent tous les pays afin de limiter le dumping.

Ah oui, petit détail : la relance de l’immigration. Elle était indispensable pour servir l’ambition industrielle, nécessitant des bras jeunes et des cerveaux neufs. Il n’est pas dit d’où elle vient, mais l’on peut supputer qu’il s’agit de pays francophones, plus quelques centaines de milliers de Chinois parce qu’ils sont trop nombreux en Chine et qu’ils y manquent de femmes.

S’agit-il de méthode Coué ? D’optimisme systématique pour se poser contre le pessimisme ambiant ? La Société de confiance’, dont parlait Alain Peyrefitte dans sa thèse, peut-elle se régénérer simplement par volontarisme d’État ? Pour ces auteurs femmes, « le modèle social français » si archaïque, si rigide, si décrié, n’est pas le problème mais la solution. Il ne marche plus si l’on ne considère que la dépense obligatoire, la protection sociale. Mais il fonctionne très bien si on le met en regard de la quantité de biens produits pour un même montant de ressources. En rationalisant, on consomme moins d’énergie et moins de matières premières importées, ce qui augmente d’autant le pouvoir d’achat des Français. Il suffisait d’y penser.

A condition de respecter la devise liberté, égalité, fraternité.

Liberté ? Elle ne naît pas toute armée dans les cerveaux français, plus tentés par la fonction publique protégée que par l’entreprise : 77% des jeunes rêvent d’être fonctionnaires… La France reste sous-investie car le privé se développe ailleurs, là où les marchés s’ouvrent et offrent une population jeune avide de produits de qualité française. Il faut donc que l’État retrouve son rôle d’incitateur et d’encadrement par ses commandes publiques. Le budget, en déficit permanent depuis 1974, ne le permet plus, d’où le grand plan volontariste. S’enclencherait alors un cercle vertueux, là aussi fort libéral, où le fait d’investir redonne le goût du risque d’entreprise, ce qui favorise en retour l’investissement… donc l’emploi. Et tout le monde est content.

Égalité ? Pour les auteurs, il faut que chaque citoyen participe au progrès – c’est là une conception libérale au sens noble où la solidarité est une convergence d’intérêts. L’augmentation des salaires (donc des cotisations) permet la protection sociale et celle-ci participe à la productivité des Français ; elle n’est pas un boulet qui coûte mais un investissement rentable qui fait que chacun travaille mieux et avec moins de craintes pour l’avenir.

Fraternité ? Il réside dans ce mélange unique de service public à la française, d’ouverture européenne âprement négociée, et d’immigration ouverte pour augmenter la richesse du pays.

L’intérêt du livre en 2011 est que les auteurs tiennent à chiffrer leur plan, ce qui est assez rare dans l’intellocratie française pour le souligner. Ils retiennent 5 indicateurs clés : le taux de croissance, la productivité des ressources, le taux de pauvreté après transferts sociaux, le nombre d’années de vie en bonne santé, et la consommation d’énergie renouvelable.

En fait rien de bien neuf, mais remis en perspective. Cette analyse montre qu’un certain avenir est possible, il suffit de le vouloir. Pour cela, quitter ces minables querelles d’ego, attisées par des médias avides de faire du fric avec les scoops des petites phrases assassines. Quand Nicolas Sarkozy suit le rapport de la commission Attali, il est dans le vrai : pourquoi ne pas le dire ? Quand François Hollande réclame une réforme fiscale d’ampleur qui rétablisse l’égalité des citoyens devant la ponction publique, il est loin d’avoir tort : pourquoi ne pas l’avouer ? Quand Jean-Pierre Raffarin fait la bronca sur une hausse du taux de TVA sur les parcs d’attraction, il est politiquement minable au regard des enjeux : pourquoi faire semblant de comprendre ce petit intérêt catégoriel régional ? Sur la convergence économique européenne, la protection contre le dumping social chinois ou les errements de la finance, chacun a des idées qui devraient être mises en œuvre plutôt que jetées à la tête de ses adversaires.

C’est la limite du livre : l’utopie est belle et bonne, mais sa réalisation ne peut passer que par la politique – et là, tout se gâte immédiatement !

Karine Berger et Valérie Rabault, Les Trente Glorieuses sont devant nous, mars 2011, éditions Rue Fromentin, 204 pages, €19

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Leçons de Nietzsche aux socialistes

Il ne s’agit pas de ce que pensait Nietzsche des socialistes de son temps, mais des leçons que la philosophie nietzschéenne offre aux socialistes d’aujourd’hui. Nietzsche fait de la force de vie en chacun des êtres l’origine de la volonté. Pour lui, la politique est un instinct qui part de l’énergie pour aller au rationnel, en passant par les émotions. Or, sans vitalité propre, on attend des autres ou de « la Morale » un commandement de faire. Là où la volonté fait défaut, la foi survient qui fait marcher au pas cadencé des églises et des partis. Qui ne sait pas être soi-même, se maîtriser pour être un maître, qui ne sait pas vouloir – aspire à ce qu’un autre veuille pour lui. C’est le danger du socialisme embrigadé…

« La foi est toujours plus demandée, le besoin de foi est le plus urgent, lorsque manque la volonté : car la volonté étant la passion du commandement, elle est le signe distinctif de la maîtrise et de la force. Ce qui signifie que, moins quelqu’un sait commander, plus il aspire violemment à quelqu’un qui ordonne, qui commande avec sévérité, à un dieu, un prince, un État, un médecin, on confesseur, un dogme, une conscience de parti. » 347

Quant à « la Morale », elle donne bonne conscience à ceux qui censurent et qui punissent, mais elle ne change ni les choses ni les êtres. Trois générations de redressement soviétique l’ont montré abondamment, aucun homme « nouveau » n’est né… sauf le bureaucrate obtus, l’apparatchik sadique et le gardien de camp égalitaire. Vouloir changer l’autre vous change, et pas toujours en mieux ! Qu’est-il donc préférable ? Plutôt que de blâmer, donnez l’exemple. C’est votre lumière, socialistes, qui éclairera ceux qui cherchent la voie. Cessez d’enduire de moraline tous les actes des autres, dans l’éternel ressentiment qui se contente d’être contre, de « réagir » : proposez du positif ! Proposez une alternative crédible et tentante, une voie vers la lumière ! Tous ceux qui sévissent et punissent plutôt que de créer et d’enthousiasmer sont des aigris, des mécontents, des esclaves de leur sinistrose – des faibles qui ne méritent pas les suffrages.

« Ne pensons plus autant à punir, à blâmer et à vouloir rendre meilleur ! Nous arriverons rarement à changer quelqu’un individuellement ; et si nous y parvenions, peut-être sans nous en apercevoir, aurions-nous fait autre chose encore ? – Nous aussi, nous aurions été changés par l’autre ! Tâchons plutôt que notre influence sur ce qui est à venir contrebalance la sienne et l’emporte sur elle ! Ne luttons pas en combat direct ! – et toute punition, tout blâme, toute volonté de rendre meilleur est cela. Élevons-nous au contraire nous-mêmes d’autant plus haut ! Donnons à notre exemple des couleurs toujours plus lumineuses ! Obscurcissons l’autre par notre lumière ! Non ! A cause de lui nous ne voulons pas devenir plus obscurs nous-mêmes, comme tous ceux qui punissent, comme tous les mécontents. Mettons-nous plutôt à l’écart ! Regardons ailleurs ! » 321

Certes, il est plus facile de critiquer ceux qui font que de faire soi-même. Cette attitude réactive est paresse, amour de la souffrance. Souffrir donne bonne conscience : voyez comme je suis vertueux parce que je suis malheureux ! Seule la souffrance des autres mobiliserait la volonté : or c’est là du négatif, une attitude « réactionnaire » qui se contente de réagir à ce qui survient sans avoir rien prévu, ni bâti pour l’avenir… Pourquoi se construire une chimère ? Pour mieux se sentir un héros en combattant les moulins ? Mieux vaut prendre à bras le corps les réalités telles qu’elles se présentent ! Il est tellement plus facile de se créer son propre ennemi, comme ces poupées vaudou qu’il suffit de piquer d’épingles pour se sentir vengé… C’est là manque de vigueur. Socialistes, vous n’êtes rien sans les autres, votre Sarko vaudou, vous manquez de force – alors que vous devriez (selon vos discours enflés) être ce dynamisme en marche vers l’avenir !

« Quand je songe au désir de faire quelque chose, tel qu’il chatouille et stimule sans cesse des milliers de jeunes Européens dont aucun ne supporte l’ennui, pas plus qu’il ne se supporte soi-même, – je me rends compte qu’il doit y avoir en eux un désir de souffrir d’une façon quelconque afin de tirer de leur souffrance une raison probante pour agir, pour faire de grandes choses. La détresse est nécessaire ! De là les criailleries des politiciens, de là les prétendues ‘détresses’ de toutes les classes imaginables, aussi nombreuses que fausses, imaginaires, exagérées, et l’aveugle empressement à y croire. Ce que réclame cette jeune génération, c’est que ce soit du dehors que lui vienne et se manifeste – non pas le bonheur – mais le malheur ; et leur imagination s’occupe déjà d’avance à en faire un monstre, afin d’avoir ensuite un monstre à combattre. Si ces êtres avides de détresse sentaient en eux la force de se faire du bien à eux-mêmes, pour eux-mêmes, ils s’entendraient aussi à se créer, en eux-mêmes, une détresse propre et personnelle. Leurs inventions pourraient alors être plus subtiles, et leurs satisfactions résonner comme une musique de qualité ; tandis que maintenant ils remplissent le monde de leurs cris de détresse et, par conséquent, trop souvent, en premier lieu, de leur sentiment de détresse ! Ils ne savent rien faire d’eux-mêmes – c’est pourquoi ils crayonnent au mur le malheur des autres : ils ont toujours besoin des autres ! Et toujours d’autres autres ! – Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé crayonner au mur mon bonheur. » 56

Quel avenir ? L’apitoiement sur lépludémunis ? sur ceukisouffr ? Se lamenter c’est surtout ne rien faire. Tandis que l’avenir est l’épanouissement de l’homme, sans les carcans économiques et sociaux qui l’inhibent et le rabaissent dans sa condition servile. Nietzsche exalte la vitalité parce qu’il veut un homme énergique complet, l’idéal grec antique, « le bonheur d’Homère » pour tous. On a cru un matin que les socialistes français voulaient incarner cette utopie d’avenir… mais quand on les regarde et les écoute, bof !

« Avoir des sens subtils et un goût raffiné ; être habitué aux choses de l’esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d’une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d’un œil tranquille et d’un pas ferme, être toujours prêts à l’extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorées, d’hommes et de dieux inconnus ; écouter toute musique joyeuse comme si, à l’entendre, des hommes braves, soldats et marins, se permettaient un court repos et une courte joie, et dans la profonde jouissance du moment seraient vaincus par les larmes, et par toute la pourpre mélancolie du bonheur, qui donc ne désirerait pas que tout ceci fut son partage, son état ! Ce fut le bonheur d’Homère ! » 302

Au lieu qu’être socialiste aujourd’hui, dans le parti de Martine Aubry, c’est aller au pas, bien discipliné, obéissant aux ordres, sans élever la voix. Le Parti a toujours raison, le Parti seul sait, le Parti veut le Bien donc connaît seul la Vérité dans l’obscurité du Secrétariat et les fumées des Congrès. Dans le Parti, seul le tout petit noyau dirigeant sait ce qu’il y a à savoir, surtout pas les autres, les militants, les godillots qui vont à la soupe électorale et qui ont besoin de l’onction centrale. Cette allure-là rend lourd… Le socialisme se montre comme l’organe de ceux qui vont au pas, le ventre empli de pommes de terre et l’esprit au ras des sondages. Bien loin des ailes qu’on rêverait pour l’homme.

« Aller au pas – quelle existence !

Cette allure-là rend allemand et lourd.

J’ai dit au vent de m’emmener,

L’oiseau m’a appris à planer.

Vers le midi, j’ai passé sur la mer. » Appendice

Frédéric Nietzsche, Le Gai Savoir, 1887, Folio 1989, 384 pages, €7.41

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Christiane Rochefort, Printemps au parking

L’histoire est toute simple, écrite en 1969 dans la lignée de la libération de mai. Un adolescent, Christophe (16 ans ?) fugue parce qu’il n’a pas supporté une remarque insignifiante de son père. De la banlieue sud, il gagne Paris où il fait la connaissance de Thomas, étudiant. Après diverses péripéties naît entre eux l’amour.

La thèse est d’époque. Le fils du peuple élevé en grand ensemble par un ménage petit-bourgeois routinier et moraliste, doté d’une culture d’école primaire axée sur le devoir et le travail, s’évade brusquement, libéré par une pulsion printanière. L’intellectuel, ancien gauchiste un peu amer, végète dans ses études avec ses camarades, dans ce quartier latin rituel. L’arrivée de Christophe et de sa jeunesse apporte la candeur et l’élan que l’après mai 68 avait laissé disparaître. Tel un bon sauvage, il bouleverse par sa seule présence et par ses actes spontanés le nouveau confort moral et idéologique que s’est constitué Thomas. La passion, comme une folie dionysiaque, balaye le « vieil homme » et libère l’être.

La portée du message est immense. Nul besoin de lire Wilhelm Reich pour saisir la logique du désir libérateur. Il se révèle ici avec efficacité et vraisemblance. L’Occident bourgeois parle pour masquer la frustration constante de ses désirs élémentaires. Le discours même le plus gauchiste reste idéologique, masqué d’illusion morale. Seule l’action libère car elle est vérité, et la vérité est toujours révolutionnaire. Le refoulement bourgeois est si profond que l’action n’apparaît pour la société que comme compensation ou sublimation des désirs – mais ceux-ci restent de toute façon refoulés. La puissance apparente devient le dérivatif de l’impuissance sexuelle. La frustration, selon l’auteur, se transmute en oppression physique, sadique, militaire et économique, justifiée par l’idéologie technocrate.

Cette domination de la nature dont nous sommes si fiers, maîtrise et possession selon Descartes, serait-elle la compensation sublimée de nos désirs sexuels insatisfaits ? Le schéma est un peu simple, Reich était aussi obsédé que Freud par le sexe. L’après 68 adorait provoquer mémère en étalant du sexe sur toutes les pages. Mais le dilemme jouissance ou puissance apparaît comme un faux dilemme. L’homme n’est pas naturellement bon, même ses désirs sexuels pleinement satisfaits (pour autant que cela soit possible). La marée pulsionnelle libératrice n’a pas fait de nous des Indiens préhistoriques heureux au sein de mère Nature.

Cela, ce n’est pas le livre qui le dit, même s’il le laisse entendre par la bouche de Thomas toute emplie d’idéologie. Les mots ne sont pas les choses et les classiques soixantuitards ne sont pas des bibles. Il biaise en citant Socrate, le modèle du philosophe selon Maurice Clavel, fort à la mode ces années là (et complètement oublié depuis… comme quoi le médiatique n’est pas le talent). Le sage agit avant de discourir et son enseignement est moins construction de mots (idéologie des sophistes) qu’accouchement de connaissances (donc chemin révolutionnaire).  De nos jours, en Occident, nous n’avons plus de Socrate. Les philosophes ne sont plus hommes d’action mais tenants de postes d’État, poseurs dans les médias. La lumière ne peut donc plus venir des discours mais des désirs, elle ne peut plus émaner des professeurs adultes en sagesse, mais des adolescents du peuple, restés sauvages et encore innocents.

Christiane Rochefort, qui se disait communiste (elle est décédée en 1998 à 81 ans), va loin dans la remise en cause du parti comme guide éclairé des masses prolétaires. Elle lance les culottes par-dessus les moulins pour déclarer tout uniment que la connaissance est amour. Non pas l’amour à la platonicienne repris par les chrétiens, épuré, essentialisé, déifié – mais l’amour humain fait de désirs, de tendresse et d’attention, tout de chaleur et de peau, de frottement d’épidermes et d’éclatements liquides – l’amour matérialiste.

‘Printemps au parking’ excite les mineurs à la débauche, ce qui signifie désapprendre la volupté impuissante des mots pour retrouver les mots vrais issus de la volupté charnelle. C’est dire aussi qu’une autre éducation est possible.

Christiane Rochefort, Printemps au parking, 1969, Grasset 1998, 323 pages, €9.02

Christiane Rochefort sur Wikipedia

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Réactionnaires

Article repris par Medium4You.

Qu’est-ce qu’être « réactionnaire » ? C’est celui qui réagit à une action ; en politique, celui qui est contre ce qui arrive et veut soit le rétablissement de ce qui était avant (conservatisme) soit l’établissement d’un idéal imaginé (gauchisme) ou d’un équilibre éternel (écologistes). La réaction est une action qui tend à provoquer l’effet contraire à celui qui l’occasionne. Sont donc réactionnaires tous ceux qui refusent le présent au nom d’un âge d’or, d’un ailleurs ou d’une « autre » politique.

Contrairement aux idées reçues, le terme de « réactionnaire » en politique n’est pas réservé aux conservateurs qui veulent retrouver un âge d’or (droite) ou protéger les zacquis (gauche) ; il est aussi applicable à ceux qui prônent le durable, autre nom de l’éternel. Cet âge de stabilité à (re)trouver peut être soit très ancien, soit plus récent.

  1. Ainsi, les contre-révolutionnaires n’ont jamais accepté la révolution libérale des Lumières en 1789 ; ils rêvent au retour du roi de droit divin, de la tradition établie, des féodaux.
  2. Certains écologistes remontent même plus loin, à l’époque néolithique où l’homme a cessé d’être chasseur-cueilleur respectueux de mère nature pour tenter de la maîtriser par l’élevage et la culture, bâtissant des villes pour y entasser les récoltes, créant l’État pour lever l’impôt et entreprendre de grands travaux pour dompter les fleuves, le vent, la matière.
  3. Les nostalgiques des Trente glorieuses rêvent de retrouver l’élan démographique, économique et moral des années de Gaulle, où le parti Communiste et la CGT allaient dans le même sens productiviste et progressiste.

Il y a donc des réactionnaires de droite, des réactionnaires écolos et des réactionnaires de gauche. Mais tous ont un point commun. Ils se ressemblent par leur itinéraire mental, toujours le même, obéissant à un schéma de causalité identique. La séquence commune est : refus du présent, sentiment de déclin, recherche d’un coupable, ressentiment anti-élites, désignation d’un bouc émissaire, rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur.

Extrême droite, extrême gauche et gauche écolo agissent de cette même façon. Toujours au nom du « peuple », bien sûr, à qui l’on inculque que célafôta et yaka. Selon cet archétype politique, peu importe le prétexte, le résultat sera le même. Inutile de prétexter qu’il y a « gauche » dans le titre, il s’agit là de pure idéologie, dont Marx, Nietzsche et Freud ont montré qu’elle n’est que le voile de bonne conscience sur les instincts refoulés.

Il suffit d’examiner point par point l’itinéraire de cet archétype.

1-      Refus du présent : il s’agit de montrer qu’aujourd’hui est pire qu’hier ou que l’équilibre abstrait (Dieu, l’Histoire ou Gaïa même combat). Pas difficile car rien ne va jamais comme on veut. C’est le sens du temps que de changer sans cesse. Le mouvement a deux sens, revenir à l’avant ou anticiper l’après – mais il s’agit, à droite comme à gauche, de quitter ce mouvement pour établir une éternité. De quitter l’histoire qui se fait pour fonder un équilibre perpétuel indépendant des hommes.

  1. L’extrême droite veut retrouver un âge d’or où la culture ne remettait pas en cause la nature, où tout était « naturel » : l’identité, l’état social, la hiérarchie du pouvoir, la croyance, les mœurs.
  2. L’extrême gauche veut retrouver une époque révolue en rétablissant ce qui était alors : État jacobin, politique industrielle, crédit largement nationalisé, franc géré par le gouvernement via la Banque de France, frontières, diplomatie armée indépendante dotée de la bombe nucléaire (en bref un capitalisme monopoliste d’État).
  3. La gauche écologiste veut un avenir sur le thème de l’équilibre, toujours hors de l’histoire, par un nouveau pacte écologique pour effacer l’humain des rythmes naturels et des ressources de la nature, en devenant « renouvelable » ou « durable ». Effacer l’homme des êtres prédateurs au nom d’un « équilibre » du vivant mythique.

2-      Sentiment de déclin : non seulement ça ne va pas, mais ça va de mal en pis. Vite, jetons le bébé avec l’eau du bain ! Pour les réactionnaires, de droite, de gauche ou écolos, il n’y a rien de bon à garder du présent. La nature se dégrade comme le climat, les ressources se raréfient et sont l’objet de compétition mondiale, la population nationale est envahie d’immigrés, l’économie s’effondre à cause des émergents et de la rentabilité marchande, la devise est laissée à un lobby de technocrates apatrides asservi au capital étranger, l’emploi se délite à cause des patrons avides qui vont produire ailleurs et déclarer des bénéfices où il y a le moins d’impôts, la diplomatie et l’éducation n’ont plus « les moyens », le français recule comme langue parlée dans le monde comme le bon français dans nos banlieues. Nous sommes en décadence, rien ne va plus, c’était mieux avant ; il n’y a plus de bons produits, plus de sécurité, plus de jeunesse, plus de morale…

3-      Recherche d’un coupable : il s’agit de démontrer la causalité diabolique, souvent assimilée au libéralisme économique, laisser faire et laisser passer. La différence entre les extrêmes, droite et gauche (avec les écolos), est que la première refuse tout laisser passer au nom de l’autorité réhabilitée contre le laxisme, alors que la seconde distingue soigneusement le laisser faire économique (c’est mal) et le laisser faire des mœurs (c’est bien). Il faut y voir un écart de clientèle, les bobos sont des bourgeois acquis à la gauche qu’il s’agit de garder alors que leur pente naturelle, fonction de leur position sociale et de leur statut de richesse, les mènerait volontiers au conservatisme (si je suis heureux dans la société telle qu’elle est, pourquoi vouloir qu’elle change ?). Or le mouvement historique montre l’affinité des libertés : de la liberté d’expression à celle de voter, de la liberté de faire à celle d’être. La liberté réclame la liberté, voyez l’Iran, la Chine, l’Égypte de Moubarak… Le coupable une fois désigné, pourquoi ne se passe-t-il rien ? Parce qu’il y a Complot, évidemment ! Complot planétaire, fomenté par tous ceux qui ont intérêt à préserver leur pouvoir financier, social et moral et qui empêchent « le peuple » de réaliser ce qu’il veut.

4-      Ressentiment anti élite : qui a donc intérêt à préserver ce qui est ? Ceux qui ont actuellement le pouvoir, les élites sociales, politiques, énarques et grandes écoles, des affaires. Elles sont mondialisées, libérales, riches, urbaines, bourgeoises, parlementaires, attirées par les États-Unis et à l’aise en anglais. Vous avez là tous les ingrédients de ce « qu’il faut » haïr : la société du contrat au profit du retour à la société patriarcale, la culture de la négociation au profit de celle de l’autorité imposée, la société ouverte au profit du protectionnisme et du corporatisme, la population multiculturelle au profit de la xénophobie, le bon français et la loi française contre la presse poubelle et l’instruction à l’américaine (déferlement de franchouillardise sur l’affaire DSK), la campagne contre la ville, le terroir contre l’Europe technocrate, le jacobinisme contre les organisations internationales, le nationalisme contre le cosmopolitisme, la pureté ethnique contre le mélange métèque…

5-      Bouc émissaire : il est tout trouvé, il s’agit du capitalisme libéral anglo-saxon mené par l’Amérique selon l’éternel Complot financier qui dépossède chacun de sa terre, de ses origines, de ses pratiques ancestrales ppour tout rendre négociable et marchand. Un classique qui touche l’extrême droite comme l’extrême gauche et les écologistes, malgré les euphémismes et les dénis. Il s’agit de remettre en cause tout le mouvement de libération de l’individu depuis les démocrates Grecs jusqu’à la révolution des mœurs de mai 1968, en passant par la Renaissance (lire les classiques païens au-delà de la Bible) et les Lumières (esprit critique, égalité en droit et dignité, sortie par l’éducation des obscurantismes et contraintes). Cela au profit du collectif qui commande et exige le fusionnel. Tous les droits au collectif, aucun droit à l’individu : telle est la vulgate de ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Evidemment, le collectif, c’est eux : le parti, l’avant-garde, les spécialistes autoproclamés, la technocratie d’Etat…

L’intérêt de désigner un bouc émissaire est que le ressentiment individuel peut prendre une forme physique collective manipulée et canalisée : la violence de « la rue » est orientée vers des ennemis clairement désignés. Tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous : c’est simple à comprendre ! Tu discutes ? Tu es donc l’ennemi, le Diable, le sous-humain, le malade. J’ai le droit moral de te haïr, le droit juridique de t’accuser de n’importe quoi, le droit médical de te faire soigner malgré toi dans des camps spécialisés de rééducation, le droit physique de te taper dessus (et plus si crise politique comme sous Hitler, Staline, Castro, Pol Pot ou Milosevic).

6-      Rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur : à cette anarchie apparente des intérêts particuliers qui semble faire de la société une jungle, le remède refuge est l’État national et social. Il s’agit de la nostalgie de la monarchie, état « organique » où tout le monde est à sa place selon l’ordre divin ou « naturel », ou de l’Etat « intrument de la lutte des classes » pour retrouver l’équilibre de la société d’avant les classes, l’état définitif de la fin de l’Histoire, ou encore de l’empeinte humaine minimum dans l’état de Nature. C’est une constante des programmes de gauche comme de droite extrêmes que ce social nationalisme (ou national socialisme) dans un seul pays. Repli sur soi, sur ses origines, ses traditions, son « modèle social », ses frontières. Contre l’étranger, les traités négociés, les classes privilégiées, les lobbies, vive le peuple sain, rural et premier ! Local contre global : la terre seule ne ment pas, bon sang ne saurait mentir, vox populi vox dei.

  1. Pourquoi l’État ? Parce qu’il est réputé au-dessus des classes et des partis, des intérêts personnels – même s’il est manipulé par une caste étroite au nom du « peuple ». Parce que seules les frontières définissent le domaine d’intervention d’un État.
  2. Pourquoi un sauveur ? Parce que nul groupe ne peut seul être le maître en démocratie, enclin plutôt à négocier, à faire de la petite « politique ». « Yaka imposer car célafôta l’élite établie », est le slogan populiste.
  3. Pourquoi populiste ? Parce que le populaire est toujours en retard d’une génération sur les mœurs – depuis tous temps. Resté autoritaire malgré 1968, patriarcal machiste malgré le droit de vote de 1945 et l’égalité dans le mariage 1975, partisan des solutions de force malgré l’éducation (nationale).

Toute époque de crise engendre ressentiment social et repli sur soi, crispation et intolérance. Malgré l’écart affiché des idéologies, le schéma de réponse politique est le même : il s’agit d’arrêter le temps, de trouver l’équilibre qui rendra immobile le système. Il s’agit là d’un rituel archétypal où peu importent les prétextes – de gauche, de droite ou écolo : l’avenir espéré est résolument réactionnaire.

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Michel Onfray, La sagesse tragique

Article repris par Medium4You.

Voici un petit livre sur Friedrich Nietzsche, écrit dans l’enthousiasme de la jeunesse à 28 ans et préfacé vingt ans plus tard par un philosophe devenu passeur des œuvres. C’est une excellente introduction à Nietzsche, courte et percutante, se mettant dans le courant de la branchitude pour mieux recadrer les préjugés. Il faut lire Nietzsche, dit le médiatique libertaire ! Car il vous libère personnellement de tous les esclavages, à commencer par celui de l’opinion, de la mode, de la morale, de la politique, des déterminants économiques, des religions.

« Je sais que Nietzsche n’est pas de gauche, ni hédoniste, libertaire, ou féministe » p.12. On pourrait ajouter chrétien ou socialiste dans la liste de ce qu’il est de bon ton « d’être » en apparence dans les années 2000. Tout ce que le philosophe n’est pas suscite automatiquement la haine pavlovienne des fusionnels, des branchés, de tous ceux qui n’ont qu’une ambition : être comme les autres, d’accord avec le dernier qui parle, surtout pas « différent », oh là là ! Il y a donc mauvaise foi, méchanceté, manipulation des textes, jeu de pouvoir intello dans ce qui paraît sur Nietzsche depuis des décennies. Michel Onfray, c’est son grand mérite, rectifie au bulldozer ces tortillages de cul pour donner la cohérence de la vie et des idées du philosophe au marteau, prophète de Zarathoustra l’apollinien dionysiaque.

Nietzsche c’est l’énergie au cœur de toutes choses. Ce qu’il appelle la volonté de puissance n’a rien de la tyrannie SS ni de l’emprise stalinienne sur les masses mais constate l’énergie vitale en chaque être, de la cellule végétale à nos corps de primates intelligents. Cette énergie est un fait, elle sourd de la vie même puisque vivre est lutter contre l’inertie de la matière.

Aux hommes d’exception de faire servir cette énergie au mieux de leurs capacités humaines. Ils sont appelés « sur »-hommes parce qu’ils se détachent de la masse indistincte vouée à seulement survivre et se reproduire. L’indistinction est ce « dernier homme » qui rumine bovinement en regardant passer les trains de l’histoire, masse grégaire à la Ortega y Gasset qui se laisse modeler comme une vulgaire pâte à partis collectivistes, fascistes ou communistes, humains « esclaves » de la mode, de l’apparence, de l’opinion.

Qu’est-ce qui empêche les Alexandre et les Diogène aujourd’hui, les Léonard de Vinci et les Einstein ? La mauvaise conscience morale prescrite par les « esclaves » qui ne trouvent bien que ce qui rabaisse tout le monde à leur niveau, et imposée en système par les religions du renoncement : christianisme, bouddhisme, socialisme. Ce dernier – une hérésie laïque du christianisme – est marxiste bismarkien, le seul que Nietzsche connût. Le Surmoi rigide des religions et des idéologies au nom d’un au-delà, d’un ailleurs ou d’un éternel lendemain (qui chante et qui rase gratis…), secrète une moraline permanente qui refoule les instincts vitaux comme le montrera Freud. La répression sociale des désirs engendre névrose de civilisation et ressentiment politique, envie de tout casser et d’éradiquer le vieil homme au nom d’une utopie radicale d’égalité abstraite.

A chacun, dit Nietzsche, de se révolter contre ces contraintes et structures qui aliènent : travail, famille, patrie. La morale comme la domination économique, l’asservissement politique comme la crainte religieuse sont des carcans qui rendent esclaves. Chaque  individu doit être maître de ses propres valeurs, ce qui signifie avant tout maître de lui. Nietzsche n’est pas un nihiliste pour qui tout vaut tout, ni un anarchiste pour qui tout est permis, ni même un libertaire vautré dans l’accomplissement ici et maintenant de tous ses désirs. C’est un peu la limite de Michel Onfray que de le tirer vers ses propres fantasmes. Nietzsche aime le bouillonnement des passions et désirs (son côté Dionysos) mais il aime y mettre son ordre par une rigueur qui hiérarchise (son côté Apollon). Non, tout ne vaut pas tout ! Des valeurs sont préférables à d’autres – mais ce n’est pas à une instance extérieure à chacun de l’imposer comme un commandement. Chacun se commande lui-même : telle est sa liberté.

Nietzsche est grec antique pour qui la minorité exemplaire des être humains d’exception doit entraîner les autres à incarner l’homme au mieux de son potentiel : un esprit sain dans un corps sain, avec de saines affections. Nietzsche a pour maître les moralistes français, de Montaigne à Chamfort, qui jugent du bon et du mauvais pour eux, et non pas du bien et du mal en soi. Ce que l’on accomplit ici et maintenant, il faut le vouloir comme s’il devait revenir éternellement. C’est ainsi que l’éternel retour du même peut être désiré comme matrice des actes. Telle est la seule façon d’agir selon sa conscience. Il ne s’agit pas de morale venue d’ailleurs, ni de contrainte sociale politiquement correcte, mais d’éthique personnelle : être fier de soi dans ce que l’on fait. Être responsable de ses actes et les assumer à la face du monde.

Il n’y a donc pas d’élitisme social chez Nietzsche, non plus que de contrainte de « brutes blondes », comme quelques citations sorties de leur contexte pourraient le laisser croire. Michel Onfray insiste bien sur ce point et le démontre. « Le Maître donne, non par pitié ou compassion, mais par excès de force, débordement de vie. Ses objectifs ? Maîtrise de soi, rigueur et vigueur, noblesse et grandeur. Non pas commander, mais se gouverner » p.140. Et d’ajouter, perfide pour la mode médiatique qui se pose afin d’anticiper les places à venir (si les socialistes compassionnels du ‘care’ gagnent l’élection présidentielle) : « Jaurès ne s’y était pas trompé, lui qui voyait dans le surhumain une potentialité à laquelle il suffirait de consentir » p.144. Nietzsche déclare que le socialisme est une supercherie qui conforte le système d’esclavage industriel et la tyrannie de la majorité médiocre en reportant toujours à demain la liberté personnelle au nom de la Morale.

Le travail aliène lorsqu’il est imposé et n’offre aucune satisfaction à l’être humain. A l’inverse, le loisir (l’otium des anciens), permet la création personnelle au quotidien. « Qui n’a pas les deux-tiers de sa journée pour lui-même est esclave », déclare Nietzsche dans ‘Humain trop humain’, §283. Humour de Nietzsche, qui n’est pas relevé par Onfray : 2/3 d’une journée de 24h font 16h… ce qui laisse 8h de travail pour la société et pour gagner sa croûte. On peut bien sûr ne considérer que les heures éveillées et calculer les 2/3 de 16h, ce qui laisse 10h de loisirs et donc… 35h de travail par semaine. Mais les individus sont-ils moins aliénés quand ils ont du temps libre ? La pression sociale des potes, des cousins, de la famille, du quartier, de la télé et des médias, de fesse-book et autres chaînes mobiles, des associations, du parti, de l’État, de la religion, permet-elle d’être enfin soi ? Bien sûr que non. Ni le temps de loisir ni la technique ne libèrent… si chacun ne se prend pas lui-même en main pour épanouir ses potentialités.

Pour cela, rire, danser et jouir de ses sens, prescrit Nietzsche. Il faut penser léger, se moquer de ceux qui font la tronche, des politiciens pour qui tout est « grave » et des religions prêchant l’enfer à qui n’obéit pas aux Commandements. Il faut une vie bonne à la Montaigne, parce qu’elle est la seule que nous ayons, sans illusions sur l’au-delà. Exubérance et maîtrise, élan mais art : croit-on que la danse n’est pas une discipline ? Marcher, randonner pour penser mieux, en mouvement, loin de ce « cul de plomb » qui caractérise « la pensée allemande » (et tant de philosophes-bureaucrates français). Écrire souvent mais ciseler ses aphorismes par le travail comme on forge une épée avant de la plonger dans l’eau froide.

« Soyons les poètes de notre vie », dit Nietzsche à ceux qui ne l’ont pas compris, « et tout d’abord dans le menu détail et le plus banal » (Gai savoir §289). Lisez Nietzsche ! Il est un maître de vie. Lisez-le avec le guide Onfray, qui est un bon pédagogue.

Michel Onfray, La sagesse tragique – du bon usage de Nietzsche, 1988, Livre de poche 2006, 188 pages, €5.70

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La vraie question des présidentielles 2012

La campagne à l’élection présidentielle est partie. Moins avec les « universités » d’été qu’avec la primaire socialiste qui vise à faire élire un « président de gauche » avant de se présenter devant l’ensemble des Français. C’est alimenter l’usine à spectacle, faire agir le buzz des médias, focaliser en rose l’attention des gens. Au risque qu’ils se rendent compte de l’indigence fondamentale du projet politique… Certes, une présidentielle française est l’élection d’un personnage à la tête de l’État – pas celle d’un parti comme au Royaume-Uni ou d’une coalition comme en Allemagne ou en Scandinavie. La France se rapproche moins du modèle américain puisqu’elle n’a ni son fédéralisme ni ses contrepouvoirs, que du modèle russe où le parti ne sert qu’à rassembler les godillots autour du chef. Mais ce ne sont ni les minois altiers ni les petites phrases qui font une présidence. C’est le projet d’avenir, rassembleur des Français.

Où en est-il, ce projet ?

A droite il reste flou car les perspectives tracées en 2007 se sont diluées avec la crise financière mondiale et systémique. Le discours de Toulon était un bon discours, n’en déplaise à ceux qui considèrent que tout ce que fait Sarkozy ne peut qu’être entaché du péché originel. Toulon pointait bien que la France ne pouvait agir seule, qu’il fallait négocier pied à pied et dans la durée avec nos partenaires européens, occidentaux et internationaux pour imposer des règles communes à la finance, aux marchés, aux agences de notation. Il y a toujours un État qui a intérêt à conserver des paradis fiscaux, trous noirs où tout est possible et où les fortunes disparaissent. C’était avant-hier le Royaume-Uni, hier les États-Unis et la Russie, c’est aujourd’hui la Chine, le Brésil, le Mexique, les pays arabes… Sans transparence, pas de marché libre ; sans règles communes de sécurité, pas de libéralisme économique ; sans connaissance de qui investit dans quoi, pas de produits financiers sûrs. Or les trous noirs financiers continuent d’exister et les hedge funds de rester incontrôlés. La négociation Bâle III visant à renforcer les fonds propres des banques est un petit pas, mais pas avant 2019 et probablement insuffisant. Les contraintes des parlements de chaque pays de la zone euro font qu’avance très lentement le fédéralisme budgétaire indispensable à une monnaie unique. La Grèce fait ce qu’elle veut, sollicitant des fonds pour rester dans l’euro, menaçant en cas de faillite d’entraîner la faillite des banques allemandes qui lui ont beaucoup prêté, mais répugnant à toucher aux zacquis des richissimes, de l’église, des commerçants sans factures, des particuliers à piscine non déclarée, des cheminots payés 5000€ par mois pour faire rouler les rares trains.

Quelle « solidarité » y aurait-il à faire financer les fraudeurs grecs par les smicards français et allemands ? Sur le sujet, la droite en appelle au contrôle européen et la gauche se tait, le « grand principe » de solidarité suffirait…

A gauche, le projet reste dans les limbes car ce qui est publié date trop et reste trop partisan. Le futur président élu ne pourra que s’asseoir dessus. Car la dépense publique c’est bien… tant qu’on a les moyens. En situation de pénurie, il faut gérer ce qui reste. Les socialistes devraient en avoir l’expérience, puisque les systèmes du socialisme « réel » avaient cette gestion : par les queues, les privilèges catégoriels, la récompense du bon petit militant répétant la voix d’en haut. Las ! les socialistes capitalistes ont pris goût à l’expansion ; ils sont passés experts de la redistribution du toujours plus ; ils ne savent que faire lorsqu’il y a chaque année moins. Il ne savent surtout pas comment on produit plus et mieux ! D’où cette incantation rituelle au yaka : yaka faire payer les riches, yaka faire une grrrââânde réforme fiscale, yaka réinstaller des frontières, yaka forcer Merkel, yaka nationaliser les banques, yaka créer que des emplois publics…

La fin des grandes espérances

Les Grandes espérances est un roman de Charles Dickens qui date de 1860 ; il a été repris brillamment en film par David Lean en 1946 (extrait vidéo sur Allociné). Le jeune Pip se trouve pris par des événements qui le dépassent ; il voit ses illusions s’évanouir en même temps que ses espérances financières et de statut lorsqu’il devient adulte. Tel est le cas de la France et, avec elle, de nombreux pays européens. 2012 verra des élections sans espérance. Ni changer la vie, ni travailler plus pour gagner plus ne résistent à la crise. On ne change pas la vie, on l’adapte ; on ne peut ni travailler plus en raison du chômage ou, si c’est le cas, on gagnera moins parce que les impôts augmentent et les retraites diminuent. La quinzaine Mitterrand a dépensé à tout va et la décennie Chirac n’a rien foutu. Conséquence : la France a pris une génération de retard dans les réformes nécessaires. Il ne s’agit pas de réformer pour réformer mais d’adapter notre État providence (jamais en reste de dépenses) à notre démographie (pourtant moins mauvaise que d’autres). Les Suédois ont mis 15 ans à réviser leurs retraites ; nous n’avons pas encore commencé hors les mesurettes à la serpe (donc injustes) qui ne font que gagner du temps et augmentent la grogne sociale comme l’incertitude sur l’avenir.

Enterré papa protecteur et maman consolatrice dans le film de David Lean. Le jeune Pip est orphelin, mais courageux, et ce n’est pas sans quelque humour qu’il oppose à la poigne du forçat un résolu « si vous me remettiez droit, peut-être que j’aurais moins mal au cœur et peut-être serais-je plus attentif ». Exit le gaullisme de la reconstruction que Villepin rêve de voir revenir, anachronique ; les Français refusent la victimisation à la Royal et le care d’Aubry, mot incompréhensible fait pour les balader. Le problème est qu’ils sont tourneboulés et qu’ils devront voter en étant pris à la gorge par les marchés et avec mal au cœur. Ce n’est pas « la faute à » ce grand méchant marché : si les traders s’amusent, c’est bien parce que le terrain de jeu leur reste ouvert (où est la régulation ?) et que les acteurs sont minables (que foutent les politiques pour réduire les déficits indécents qui durent en France depuis… 1974 ? et pour contrôler les fonds européens alloués à la Grèce ?). Sans les marchés, les salaires des fonctionnaires et des retraités sont automatiquement amputés de 10% par an. Est-il normal d’emprunter non pas pour investir mais pour payer le déficit courant ?

Conséquences politiques

Le prochain quinquennat aura à gérer l’austérité et non les espérances. Dans ce contexte, la légitimité du sortant se trouve renforcée : lui connaît mieux que les autres les arcanes et les partenaires ; lui a réagi à temps et comme il fallait pour réunir les Européens et les instances internationales. On peut lui reprocher son entêtement à ne pas revenir sur les cadeaux fiscaux faits au CAC 40 et aux bistrotiers-restaurateurs, mais peut-on lui reprocher les abattements sur succession et assurance-vie plafonnés, destinés avant tout aux classes moyennes ? Ces oubliés des redistributions socialistes et pressurés favoris du fisc durant des décennies n’ont-elles pas droit à un geste même si l’effort doit être réparti sur tous ?

Mais son caractère, ses haines et son histrionisme médiatique ont lassé. Peut-être les Français choisiront-ils à gauche. Pour gérer l’austérité, François Hollande apparaît le mieux placé par son ton raisonnable, sa réforme fiscale déjà pensée, les ralliements des partisans DSK. Hollande incarne la fonction présidentielle dès avant l’élection alors que Royal reste opposante à tout prix et Aubry chef de parti. Martine Aubry est plus l’incarnation des valeurs de gauche, mais cette élection se jouera moins sur les valeurs cette fois (contrairement à 2007), et plus sur la capacité à gérer l’incertain. La propension dépensière, l’accent mis sur les bobos-intellos avec « la culture », une certaine rigidité de mère autoritaire, font que Martine Aubry apparaît plus comme la présidente de la fonction publique que comme celle de tous les Français. Car ce qui manque à gauche est bien là : où sont les encouragements à la production ? Est-ce un État exsangue qui va créer les 3 millions d’emplois pour les 4.5 millions de chômeurs ou travailleurs à éclipse ?

A droite comme à gauche, pas question de toucher aux filets sociaux, seuls à même de conserver une relative unité aux égoïsmes de caste dans une France restée très Ancien régime. L’Éducation nationale les produit dès le collège avec l’élitisme matheux et les redoublements méprisants. Les principales dépenses sociales concernent la santé et le chômage. Difficile de réformer en profondeur la santé car le vieillissement de la population en font un secteur très sensible. Pour le chômage, la seule façon d’améliorer les choses est d’encourager les emplois. Moins de chômeurs, cela fait moins de prestations sociales, plus de taxes qui rentrent et moins d’assistanat santé avec les cotisations prélevées sur les salaires et les mutuelles abondées par les employeurs.

La vraie question 2012 est donc l’emploi

Un emploi de croissance et pas ces palliatifs temporaires qui consistent à créer des services tant et plus là où ils ne sont pas indispensables. Un emploi d’entreprise donc et pas des précaires d’État ni des auto-entrepreneurs provisoires. Sur l’emploi, on attend Nicolas Sarkozy, mais il se réserve pour la campagne. On attend François Hollande, mais il attend d’avoir gagné les primaires. Elles ne se gagnent, probablement, qu’en caressant les militants archaïques et la fonction publique dans le sens du poil. Souhaitons que le sens des réalités et le sens de l’État l’emportent ensuite sur le sens du poil…

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Que faisiez-vous le 11-Septembre 2001 ?

Je rentrais de vacances, justement de trois semaines au Pakistan. Les attentats ont été préparés par Ben Laden et ses complices, cachés quelque part dans la zone floue entre Afghanistan et Pakistan. Cette zone tribale d’ethnie Patan déborde des deux côtés de la frontière, mêlant clanisme familial et seigneurs locaux de la guerre. Le Pakistan n’a jamais voulu s’aliéner ces ethnies montagnardes, soucieux de conserver une profondeur stratégique à son pays, s’il était menacé par l’Inde. Les États-Unis ont soutenu cette idée en finançant à tour de bras les islamistes contre les soviétiques.

Ce qui m’a surpris, le 11-Septembre, est que cette haine affichée de l’Occident n’existait absolument pas quelques jours avant dans les bazars de Peshawar, grande ville la plus proche de l’Afghanistan et de la fameuse passe de Khyber. Notre guide à moustaches, Karim, nous a emmenés à l’intérieur de la mosquée Jakeola. Les dalles de marbre étaient chaudes aux pieds nus en cette heure méridienne. Des gamins se poursuivaient sous l’œil protecteur des adultes qui les réprimandent rarement tant l’exemple joue pour ces gosses qui sont constamment mêlés aux hommes. Nombre d’adultes en turbans faisaient la sieste allongés sur les dalles, à l’ombre de la galerie ; quelques-uns priaient à l’intérieur de la mosquée. Le bruit dominant était celui des jeunes garçons ânonnant le Coran pour l’apprendre par cœur, en balançant le haut du corps en rythme. Un lettré barbu par groupe, baguette à la main, lançait les versets et reprenait la récitation fautive des élèves dans une indifférence agacée. Nul doute que notre présence ne perturbait les séances bien que nous tentions de nous faire discrets. Mais des petits quittaient l’école pour s’agglutiner autour de nous. Ils étaient mis en récréation, de toute façon ils ne pouvaient plus être à leur devoir. Ils nous disaient « hello ! » et «what’s your name ? » Ils n’attendaient pas vraiment de réponse car les plus jeunes ne savaient même pas ce que ces expressions anglaises voulaient dire. Ils copiaient les grands. Mais ils étaient en tout cas amicaux envers les Occidentaux et soucieux de faire la conversation.

Du gamin au vieillard, les hommes portaient tous le pantalon large et la chemise longue ouverte sur la poitrine. Dans une société où les femmes et les mères sont confinées dans les intérieurs, les garçons vivent dehors dès qu’ils savent marcher. Comme tous les gosses, l’habillement est le dernier de leur souci, Les rues ne sont peuplées que de mecs dépoitraillés (il fait 40°) et les femmes mettent les voiles. Les très rares qui passaient rasaient les murs, en silence, voilées de la tête aux pieds avec un grillage serré devant les yeux. Élevés et éduqués sans jamais voir le sexe opposé, dans une théologie sexiste datant du 7ème siècle bédouin, les étudiants en religion (talibans) parviennent à l’âge adulte sans connaître la femme autrement que comme tentation, vulve à crocs, Satan incarné. Cet enfermement expliquerait leur peur de la simple vue d’une femme et les mesures délirantes qu’ils prennent pour conjurer leur immense émotion de puceaux tourmentés.

Si le Paradis promis aux croyants comporte « de jeunes serviteurs, pareils à des perles renfermées dans leur nacre » (Coran LII, 24) – jolie métaphore pour désigner le teint adolescent – il comprend aussi de jeunes vierges aux yeux noirs qui « ressemblent à l’hyacinthe et au corail » (LV, 58). Les musulmans ne sont pas insensibles à la beauté des femmes, mais ils la réservent à leur mari, leurs enfants, frères et neveux, pour lesquels tout inceste est prohibé. On considère, en islam, que la femme « encadrée » par le mariage et par les rites sociaux qui restreignent sa liberté, ne sera pas tentée de succomber à Satan et à ses pompes. « Les femmes sont votre champ ; cultivez-le de la manière que vous l’entendez » (sourate II, 223). Car « les maris sont supérieurs à leurs femmes. Dieu est puissant et sage » (II, 228) et en cas de partage des biens, « donnez au fils mâle la portion de deux filles » (IV, 12). En effet, « les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (IV, 38). C’est une tautologie, mais ce que Dieu veut… « Il ne convient pas aux croyants des deux sexes de suivre leur propre choix, si Dieu et son apôtre en ont décidé autrement » (XXXIII, 34). Le désir homosexuel existe inévitablement dans une société qui valorise tant le mâle et dévalorise tant la femelle. Si ce n’est pas le dessein de Dieu, c’est un péché véniel : « Dieu ne pardonnera point le crime d’idolâtrie ; il pardonnera les autres péchés à qui il voudra » (IV, 51).

Le fils de l’un de nos chauffeur de car, un Ali d’une beauté froide à 14 ans, restait debout alors qu’un siège lui tendait les bras. Ma compagne et moi avons bien mis une heure à comprendre, nous lui disions en anglais qu’il pouvait s’asseoir et il déclinait toujours. C’était la religion ! Nous avons échangé nos places, elle et moi. Ali s’est assis à mon côté presqu’aussitôt après : il ne pouvait supporter être assis près d’une femme, comme si elle était Satan en personne qui allait le violer.

Plus tard dans la montagne, un instituteur qui marchait avec moi pour revenir au village, m’a exposé son existence. Il ne faisait classe que le matin ici, l’après-midi ailleurs, faute de moyens. Il gagnait très peu, se faisant payer en nature par les paysans pour subsister. Impossible pour lui de songer à se marier car il n’était pas du clan, venait de la ville et restait trop pauvre. Comment résolvait-il ses problèmes de libido ? Il ne m’en a rien dit, mais on peut deviner avec tous ces jeunes garçons de la campagne curieux du plaisir…

J’ai lu une fois ‘The News’, le quotidien en anglais du Pakistan. Le numéro du lundi 6 août 2001 m’a permis de voir ce qui intéresse la fraction éclairée du pays. En première page, la fierté nationale : le Cachemire, la Palestine (où un chauffeur de car « a blessé dix Israéliens » en fonçant dessus), les Talibans (qui ont arrêtés dix membres d’ONG « prêchant le Christ »), un lama tibétain (« qui voudrait venir en visite »). On le voit, les « problèmes mondiaux » se réduisaient à l’islam. Le supplément hebdomadaire du journal laissait parler ses lecteurs : on y lisait les peines de cœur et les angoisses d’identité des filles et des garçons. Le conservatisme social et la morale – le « religieusement correct » – rendent les adolescents moins autonomes, Une fille qui utilisait internet s’étonnait que les tchats la conduise à « recevoir des propositions de rencontres directes » ! Réaction ingénue : les êtres humains sont-ils de purs esprits ?

La première force politique du Pakistan reste l’armée, la seconde le clergé musulman, viennent ensuite les propriétaires fonciers puis les industriels, enfin les petits commerçants. 44% de la population vit de l’agriculture (mais ne produit que 25% du PIB), 39% vit des services et 17% seulement de l’industrie. Poids de l’armée… L’industrie produit surtout du textile, de l’alimentaire et des boissons, des matériaux de construction, à destination du marché intérieur et, à l’exportation. Fait amusant : le Pakistan exportait en 2001 surtout vers les USA (22%), Hongkong, le Royaume-Uni et l’Allemagne (7%). Le Pakistan importait un peu plus qu’il n’exporte, principalement machines et pétrole, surtout des États-Unis et du Japon. Pays pauvre, surpeuplé, sous-éduqué, souffrant de disputes tribales et politiques internes, manquant d’investissement international et en coûteuse confrontation avec son voisin l’Inde, le Pakistan s’est constitué en entre-soi xénophobe. Il se voulait le Pays des Purs où seul l’Islam est permis.

Muhammad Saïd al-Ashmawy, ancien Président de la Haute Cour de justice du Caire, dit des fondamentalistes islamistes : « leur doctrine, système de vie total, sinon totalitaire, s’inspire de la même obsession d’une cité terrestre parfaite, conforme à la cité céleste dont ils déterminent l’organisation et la séparation des pouvoirs à travers les lunettes de leur lecture fantasmatique du Coran. » L’État n’est pas séparé de l’Église, ni la Morale du Livre : Dieu a tout créé, il veut tout. Pervez Hoodbhoy, professeur de physique pakistanais, déclarait à l’Express le 20 septembre 2001 : « cela me peine de le dire, mais l’Islam propose toujours des solutions faciles à des questions complexes. Voilà 700 ans que le monde musulman n’a pas produit un seul penseur marquant, dont les écrits auraient une valeur universelle. (…) Parce qu’elle a cristallisé une série de règles et d’interdits, l’orthodoxie islamiste nous rend introvertis, voire xénophobes. »

Cela dit, constatons que le fanatisme islamique a été encouragé par les États-Unis, notamment par Kissinger et Brezinski, ces brillants stratèges. Les États confessionnels non marxistes pouvaient résister efficacement aux sirènes soviétiques, cet ennemi de l’Amérique durant la longue guerre froide. La promotion de la vulgate coranique qui bloquait avec bonheur toute modernisation des pays musulmans ne pouvait que profiter au capitalisme américain, heureux de cette dépendance technique. La démographie galopante créait un marché pour les produits made in USA (armes, blé, machines) en échange de l’énergie vitale pour l’Amérique : le pétrole. C’est ainsi qu’ont été déstabilisés l’Égypte de Nasser, l’Iran du Shah et l’Irak de Saddam Hussein, brisant net leur développement. Mieux vaut reprendre la vieille diplomatie britannique impériale du « diviser pour régner ». D’autant que le fondamentalisme islamique ne saurait gêner les fondamentalistes protestants puritains…

Les attentats du 11-Septembre ont été un drame humain et un acte de terreur inacceptable qui a conduit à la guerre en Afghanistan puis en Irak, faisant des centaines de milliers de morts… surtout musulmans. Bravo Ben Laden, défenseur de l’islam, vous avez bien mérité d’Allah en tuant surtout ses fidèles. Convenons cependant que les États-Unis naïfs de Clinton ou cyniques va-t-en-guerre de Bush l’ont provoqué. La naïveté à courte vue est malheureusement le lot des experts de la CIA et des élites du pays. La priorité donnée aux liens commerciaux et financiers sur tout autre motif est la clé de la situation. Instrumentaliser les islamistes radicaux a peut-être protégé le pétrole un temps en contenant les appétits de l’URSS et en sous-traitant les problèmes en Méditerranée et en Asie centrale, mais l’apprenti sorcier se révèle avec le temps. La haine religieuse surprend les Américains, persuadés de leur mission sur cette terre ; il ne surprend hélas pas les Européens, habitués aux guerres de religion ou d’idéologie. Et les révolutions arabes, un mixte de 1848 et de 1968, sont une heureuse surprise… imprévue, comme le reste.

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Il y a dix ans le 11 septembre

Article repris par Mediuym4You et cité dans FabrizioCalvi.com

Imaginé dès 1994 par Tom Clancy dans Dette d’honneur, un acte terroriste de masse a visé par ses avions Boeing remplis de pétrole la modernité au travers des tours jumelles de New York, ville cosmopolite et cœur financier. Il a été inventé, mis en œuvre et revendiqué par un nouveau Savonarole rigoriste qui a utilisé la base islamique d’Afghanistan dans le schéma de Lénine : de l’Islam dans un seul pays à la révolution mondiale, via l’internationale fondamentaliste. Il s’agissait de venger les Arabes musulmans d’un Occident impie, matérialiste et impérial.

Dix ans plus tard, Ben Laden a été tué par les services américains bardés de technologie, après avoir fait de pâles émules à Londres, Madrid, Kaboul, Bagdad, Djakarta. Dieu l’a voulu ! Au moment où les peuples arabes se sont révoltés eux-mêmes contre leurs oligarchies politiques et militaires et sans l’aide de la religion. Car si les États-Unis ont encouragé un temps la libanisation arabe pour préserver l’accès à l’énergie, les tyrannies qui s’accrochent au pouvoir comme celles de Saddam Hussein, de Muamar Kadhafi, des ayatollahs d’Iran ou de Bachar el Hassad sont des obstacles au flux régulier du pétrole. Il n’y avait donc pas Complot mais intérêt bien compris, qui a changé avec le temps.

La chute des Twin towers est désormais expliquée sans magie par le rapport du NIST, l’Institut américain des normes et de la technologie. Deux cents experts mobilisés pendant trois ans ont reconstitué par ordinateur la séquence des événements depuis chaque impact jusqu’à l’effondrement successif. Il n’y a aucun mystère dans les deux millions de données computées par deux semaines de temps de calcul. L’orientation de chaque avion, l’effet du kérosène dont ils étaient pleins sur la température, la structure des édifices en colonnes d’acier supportant une armature de toit et d’antennes, suffisent à expliquer la catastrophe.

Il n’y a pas de « dessein intelligent » dans la suite des événements, pas de Complot hors de l’esprit tordu des mauvais médiatiques qui ont profité du choc pour se faire mousser (et se faire de l’argent). Sauf qu’il reste des complotistes qui croient dur comme fer que le 11-Septembre est une invention de la CIA, tout comme l’homme sur la lune est un canular d’Hollywood. On croit bien que le vin se transforme en sang à la messe et que Jésus est ressuscité d’entre les morts, me direz-vous ! Certes, mais c’était il y a deux millénaires et les preuves sont affaire de foi. Tandis que nous sommes aujourd’hui et que l’information existe.

L’information est à l’inverse une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte. Elle est un travail de professionnel – un métier – pratiqué par les bons journalistes, mais aussi par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises. Or Internet a pour particularité de mettre sur le même plan toutes les informations, sans tri ni indice de fiabilité. Les complotistes se focalisent sur des détails; ils les montent en épingle en démontrant qu’ils ne sont pas expliqués. Et alors ? Si l’explication globale se tient, pourquoi cette obsession névrotique d’aller cherche la petite bête ? Le sage montre la lune et l’imbécile regarde le doigt, disent les vieux Chinois.

Croire sans réflexion « ce qui se dit », l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent est une naïveté proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son ‘Dictionnaire des idées reçues’, comme par Nathalie Sarraute dans ‘Disent les imbéciles’. Mais s’il ne s’agissait de jeux entre geeks assez ignorants du monde réel, focalisés sur les bits d’info sans la capacité de trier les vrais des faux, on pourrait refermer les portes de l’asile et les laisser jouer entre eux. Sauf que cette mise en équivalence de tout aboutit au n’importe quoi millénariste où la croyance l’emporte sur toute vérité. Le doute reste une info, même s’il a été levé par une autre info : les deux sont juxtaposées sur le net, absolument pas mises en perspectives. D’où la désinformation qui manipule les peurs et les espérances, tout comme la foi levait les foules « enfants », en l’an mille.

La désinformation consiste à présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur qui est un mode de pensée magique. Elle reflète un climat social sombre et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective selon Jean-Noël Kapferer dans ‘Rumeurs’. Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, le Cheval de Troie, le Complot…

Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Évoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tout vient s’agréger, « prouvée » par ces petits détails restés mal expliqués. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ». S’il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses pour paraître dire quelque chose de crédible, n’importe quel affabulateur peut dire n’importe quoi.

C’est cette bêtise de foule, amplifiée par Internet et par le superficiel du zapping, qui est morte avec Ben Laden le 1er mai 2011, un peu moins de dix ans après l’attentat du 11-Septembre. Il y en a toujours qui sont plus enclins à « croire » qu’à « vérifier » ou à « penser par eux-mêmes ». Tant pis pour eux. Ils ne seront toujours que des moutons à suivre n’importe quel berger. La liberté leur fait peur, l’autonomie les effraie, ils préfèrent qu’on leur dise ce qu’il faut faire sous la houlette d’un État fort, et quoi penser via un parti omniscient manipulé par des gourous en vogue. Ceux-là sont les ‘esclaves’ qu’évoquait Nietzsche, mûrs pour la tyrannie. Le contraire du mouvement d’émancipation venu des Grecs sur l’agora à la démocratie libérale du XXe siècle, en passant par la Renaissance, les Lumières et les révolutions.

Paradoxe : c’est lorsque l’Occident a peur et se réfugie dans le préjugé, le mythe du Complot et le bouc émissaire… que les peuples arabes musulmans asservis relèvent la tête et renversent leurs dirigeants. Belle leçon à méditer pour nos naïfs prêts à croire n’importe quoi écrit sur Internet !

Une enquête fouillée d’un « vrai » journaliste d’investigation, Fabrizio Calvi, vient de paraître. Elle pointe la stupidité à courte vue de la CIA et le fonctionnarisme du FBI. Là encore, pas de complot mais l’arrogante bêtise américaine trop sûre d’elle-même…

Voir une bonne feuille du livre sur Rue89

Fabrizio Calvi, 11 septembre la contre enquête, Fayard, 31 août 2011, 536 pages, €20.90

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Nietzsche et la religion selon Camus

Dans L’Homme révolté, Camus analyse Nietzsche sous l’angle du nihilisme. Bien avant d’être prophète, le philosophe au marteau est clinicien. Comme pour Marx et pour Freud, la méthode critique reste la grandeur de l’œuvre. Toute prophétie se fige vite en dogme et dégénère en religion, alors que la méthode garde tout son pouvoir de lucidité sur le présent. A propos de Nietzsche, dit Camus, « le caractère provisoire, méthodique, stratégique en un mot, de sa pensée ne peut être mis en doute ».

Nietzsche a détruit toutes les idoles, il en a fait sa méthode. La lucidité d’Apollon brûle d’un trait de feu tout ce qui camoufle la mort de « Dieu », ce terme pris comme Absolu signifiant. Ce monde-ci n’a ni sens ni fin. Il poursuit sa marche aveugle, poussé par cet élan de se perpétuer et de se reproduire qui, des étoiles aux êtres vivants, est une « volonté » de puissance. Le terme français de volonté est probablement trop directif pour traduire le Wille zur  allemand : il n’y a pas d’intention dans ce vouloir, mais un élan impersonnel, la marque même du vital. D’où vient la vie ? Pourquoi cet élan ? Là est peut-être le divin, mais celui d’Héraclite, le « jeu » du monde, indifférent à la destinée de chaque être. Dieu est inutile, puisqu’il ne « veut » rien, puisqu’il n’a pas de fin dernière.

Sans unité ni finalité, le monde tel qu’il est ne peut être jugé. Sa valeur réside en lui-même, en la vie qui pousse. Tout jugement sur ce monde est donc jugement contre la vie. On compare ce qui est ici et maintenant à ce qui devrait être ou pourrait être, ailleurs ou dans l’avenir. Cela peut être le Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral ou la marche inexorable de l’Histoire, l’Etat réalisant l’Être… Tout ce fatras métaphysique, irréel, qui situe le vrai ailleurs que dans ce monde-ci, Nietzsche l’appelle « Dieu ». Il se révolte radicalement contre. La morale même, comme commandement socratique ou chrétien, institue un homme-reflet qui asservit l’homme réel. C’est vrai de toute religion, superstition ou utopie politique.

Voir ce qui se fait, vivre ce qui s’offre, est au contraire la sagesse. C’est le mouvement même de la science, la curiosité de l’exploration et l’élan de la démocratie. S’évader dans l’idéalisme, s’asservir à une Morale, une Doctrine, aux Puissants, est le contraire de la liberté : un esclavage aveugle ou – pire – consenti. Il est ainsi des hommes qui ont peur de la liberté et préfèrent se débarrasser de toute responsabilité par l’obéissance sans conscience. « C’est pas moi, c’est la volonté de Dieu, les conventions morales, la ligne du parti, les ordres des chefs ! »

Nietzsche n’a pas « tué » Dieu, ni même son idée, il l’a trouvé mort dans son époque. Dès lors, comment édifier une philosophie du « bien » vivre sans référence au-delà de la vie ? En éradiquant d’abord tous les oripeaux de l’idée, car comment bâtir sur des fondations branlantes ? « S’il attaque le christianisme, en particulier, c’est en tant que morale, écrit Camus. Il laisse toujours intacts la personne de Jésus d’une part et, d’autre part, les aspects cyniques de l’Eglise. On sait qu’il admirait en connaisseur les Jésuites. ‘Au fond, écrit-il, seul le Dieu moral est réfuté.’ »

Jésus n’est pas un révolté mais un acceptant. Il prend le monde tel qu’il est, refusant d’ajouter à son malheur. Pour cela, il consent à souffrir du mal qu’il contient. « Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà selon Nietzsche le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres. » L’idée du jugement est étrangère au Christ, qui est donc contre la morale fouettarde des châtiments et récompenses qu’a créé son Église. « De la bonne Nouvelle au Jugement dernier, l’humanité n’a pas d’autre tâche que de se conformer aux fins expressément morales d’un récit écrit à l’avance. » Imposant un sens imaginaire à la vie, le christianisme d’Eglise empêche de découvrir son vrai sens (qui est de ne pas en avoir). D’où les résistances successives envers Copernic, Galilée, Darwin, la république, le divorce, la pilule, le célibat des prêtres…

« Le même raisonnement dresse Nietzsche devant le socialisme et toutes les formes de l’humanitarisme. (Ils maintiennent) une croyance à la finalité de l’histoire qui trahit la vie et la nature, qui substitue des fins idéales aux fins réelles, et contribue à énerver les volontés et les imaginations. » Camus appelle ‘socialisme’ celui de Marx et des autoritaires, pas celui de la Commune qui crée en marchant, ni celui des syndicalistes proudhoniens qui n’a rien de messianique. L’esprit libre détruira ces fausses valeurs en dénonçant les illusions sur lesquelles elles reposent. Le bouddhisme parle du voile de Maya qui masque le réel.

Mais l’intelligence lucide, une fois décapé le socle du réel, ne peut justifier à elle seule la vie et son élan. L’absence de loi n’est pas la liberté car le chaos est une servitude : « si rien n’est vrai, rien n’est permis », traduit Camus. A l’homme donc, adulte, lucide et responsable, d’instaurer ses propres limites, de créer ses propres valeurs. Le monde est tragique, son mouvement est innocent, il faut aimer le devenir. « La liberté coïncide avec l’héroïsme », l’élan de la vie qui déborde crée une œuvre et les enfants. Il n’y a ni bien ni mal, mais l’innocence du devenir que chacun doit chevaucher à son rythme.

« Le monde est divin parce que le monde est gratuit. C’est pourquoi l’art seul, par son égale gratuité, est capable de l’appréhender. » La religion de Nietzsche est en l’homme même : en l’élan qui le pousse à vivre, en ses passions qui le canalisent, en son intelligence lucide et organisatrice. La noblesse que l’on conquiert vaut bien mieux que celle qui nous est concédée par héritage ou grâce divine. Le créateur est artiste. Ici et maintenant.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Folio, 240 pages, 7.41€

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Stieg Larsson, Millenium 2

Ce second volume de la saga-thriller à la mode suédoise n’est pas à la hauteur du premier. Le lecteur s’est attaché aux personnages et reste intéressé par leurs tribulations. Mais l’histoire est moins resserrée, mal maîtrisée, des personnages secondaires sans intérêt pour le récit apparaissent et disparaissent, l’auteur se perd un peu dans son sujet… Reste que qui a lu le premier tome voudra savoir et lira le second.

Cette fois, le héros du livre n’est plus la presse et son magazine d’investigation ‘Millénium’, mais « le Système ». Ce merveilleux système social-démocrate à la suédoise où la société s’occupe de tous, de l’enfance à a mort, décide qui est sain et qui ne l’est pas, ce qui est licite ou non, politiquement correct ou non, et l’image que l’on doit avoir de vous. Évidemment, toute administration dégénère en bureaucratie, anonyme et rigide ; tout fonctionnaire non contrôlé en ego avide de pouvoir ; toute question un tant soit peu « sensible » en secret d’État qui justifie n’importe quelle restriction aux libertés individuelles. Il y a du Big Brother technologique comme de la jalousie de village dans le système social-démocrate à la suédoise. Qui n’est pas jugé conforme est haï et dénoncé de façon unanime, à la façon des boucs émissaires.

C’est bien évidemment ce qui arrive à Lisbeth, experte en informatique et génie mathématique, mais jugée asociale et psychopathe depuis l’âge de 12 ans pour raisons d’État. Sa lutte de David solitaire (1m50 au garrot) contre le Goliath étatique et médiatique va faire l’intérêt de ce tome. Tome qui comme la tomme homonyme aurait eu besoin d’une cure de mûrissement et d’un peu de fermentation, tant l’histoire se traîne – au début notamment. Comme si l’auteur avait tâtonné avant de savoir où il voulait aller. Le message initial, qui est que le sexe soi-disant « libéré » des Suédois dégénère le plus souvent en fantasmes de violence masculins, puis se perd dans les sables au profit du complot d’un sous-service du service secret. Avec une « rédemption » patriotique à la fin, qui veut que le Mal vienne d’ailleurs, d’un pays ‘barbare’, et que le Suédois moyen en soit la malheureuse victime !

De nombreuses invraisemblances rendent ce thriller bien loin du réalisme habituel du genre littéraire. Ainsi, comment une psychopathe sous tutelle, qui ne peut rien dépenser sans l’accord de son tuteur et est gardée sous surveillance par crainte d’automutilation, peut-elle avoir passé le permis de conduire comme si de rien n’était ? Les traducteurs de ce second volume ont fait moins attention que pour le premier, sans doute pressés par le temps – et le succès initial. C’est ainsi que surgit un mystérieux service soviétique appelé GRO, dont nul n’a jamais entendu parler. Alors que tout lecteur de thriller connaît parfaitement le GRU, service d’espionnage militaire, au sigle universel dans toutes les langues ! Pourquoi faire snob ? Serait-ce que les auteurs n’ont jamais traduit de thriller auparavant ? De même, l’emploi à plusieurs reprises du terme « définitivement », très rare en français, surtout dans le sens courant du globish ‘definitely’ que le suédois utilise peut-être comme l’anglais. En français, cela devrait donner « précisément », ou « nettement » – pas « définitivement » dont le sens du mot n’a rien à voir !

Disons en gros, pour les fans du premier tome, que Mikael perd un peu de son aura, Erika en perd pas mal, que ‘Millenium’ se banalise et que Lisbeth devient adulte dans la douleur. On la quitte  avec un peu plus de plomb dans la tête (les lecteurs parvenus au bout de l’ouvrage comprendront).

Sont abordés, par ordre d’apparition à l’image, des thèmes aussi médiatiques que les ravages de la rumeur, la vie d’esclave des putes, la bonne conscience de la loi que personne ne suit en pratique, le destin aveugle des ‘services’ publics d’État, le quart d’heure médiatique des frimeurs et autres ratés avides de gloire éphémère, l’existence souterraine d’une jeunesse déphasée…

Qui a lu le premier tome s’intéressera au second rien que pour ses personnages dont l’existence semble échapper souvent à leur auteur. C’est le signe de caractères réussis. L’intrigue finit par retomber sur ses pattes et les pièces éparses du puzzle se rassemblent en un tout assez cohérent.

Stieg Larsson, Millenium 2, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette (Flickan somlekte med elden), 2006, éd. Française Actes Sud 2006, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 653 pages, (pas encore en poche) €21.85.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

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Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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Flaubert : être heureux en trois leçons

« Être bête, égoïste et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu. » Flaubert, lettre à Louise Colet 13 août 1846. Ne voilà-t-il pas la sagesse de base ? Certes, les gens cultivés se diront que le niveau est plutôt celui du petit-bourgeois content de lui-même, à la Bouvard & Pécuchet. Mais surmontons ce réflexe bégueule ou cépanou pour nous pencher sur la vérité profonde contenue dans ces phrases. Examinons le contexte, le prétexte puis le texte.

Tout d’abord le contexte. Flaubert répond à sa maîtresse qui lui « dit des choses dures » parce qu’elle est atteinte d’une « lassitude de chagrin ». Il se justifie : « Je suis sûr que tu me crois égoïste ». Il l’est, mais « là-dessus, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. » La charité de saint Vincent de Paul n’est-elle pas égoïste elle aussi, puisqu’obéissant à « un appétit de charité » ? N’est-ce pas une forme d’égoïsme que de se faire du bien ? d’obéir à l’un de ses appétits ? « Chacun jouit à sa mode et pour lui seul. » Il y a « les prodigues et les avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. »

Première leçon : ne pas se fier aux apparences. Les motivations des gens ne sont pas aussi pures qu’elles paraissent, parfois même à leurs propres yeux. Ils « se la jouent » comme disent souvent les ados.

Ensuite le prétexte. Le bonheur est un état physique et physiologique d’équilibre. Être bête signifie ne pas trop réfléchir, prendre les choses comme elles viennent, apprécier l’ordinaire – qui ne manque jamais – comme les animaux, sans se prendre la tête. La bêtise étant la chose du monde la mieux partagée, le bête est heureux parmi d’autres bêtes ; il s’y sent bien, la vue courte, en troupeau. Rires lourds, blagues grasses, connivence entre mâles ou entre épouses, sentiment fusionnel entre militants de la même secte. Rien ne vient troubler la béatitude de la bête. La bonne santé, répétition ironique du dicton populaire (‘quand la santé va, tout va’) n’est que redondance des deux premiers concepts. L’état physiologique du bonheur est un corps qui fonctionne bien.

Seconde leçon : l’égoïsme est une réaction d’aise du mouton lambda rassuré dans sa bergerie, on est bien, au chaud, entre nous. Ne pas penser soi-même mais rester fusionnels, le troupeau pense pour vous. Voilà qui est confortable.

Enfin le texte. « Mais si la première vous manque, tout est perdu. » La première condition, c’est d’être « bête ». Si l’on pense trop, on s’illusionne, on s’inquiète, on n’est plus dans le présent immédiat des choses terrestres. Soit l’on ressasse le passé (‘comme tout était mieux avant ! Le niveau baisse !’), soit on craint l’avenir (et si… le monde allait venir frapper à notre porte ? …les réformes allaient changer mon confort ? …les jeunes allaient me prendre mon travail ? …le complot des multinationales ? et si…) Cette frilosité réactionnaire est clairement celle du « bourgeois » que Flaubert a toujours poursuivi de sa hargne. Avec une arrière-pensée anticléricale en ces temps où le goupillon s’alliait volontiers au sabre et où le Pape bullait contre la république. « Heureux les bêtes », semble énoncer Flaubert, parodiant l’Évangile, la référence des bien-pensants de son époque (« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume de Dieu est à eux » Mt 5,8). Évangile d’apparence, empressons-nous de le préciser, car Jésus dit clairement « lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi comme font les hypocrites, dans les synagogues et dans les rues, afin d’être glorifiés par les hommes. » (Mt 5,6)

Troisième leçon : n’est-ce pas justement le propre de la bêtise de prendre l’apparence pour la réalité et le mot pour la chose ?

Conclusion : l’homme heureux est une bête à l’étable, broutant paisiblement le foin de la ferme d’État, conduite par son berger qui lui dit ce qu’il faut faire, quand et comment, et le mène en troupeau dans les prés lorsqu’il n’y a aucun risque d’orage ni de loup. L’homme heureux rumine, force tranquille qui regarde passer les trains bovinement. Cet homme béat est le « dernier homme » de Nietzsche, une bête à l’engrais voué à produire et à se reproduire sans conscience. L’intelligence veut la volonté sans laquelle elle n’est rien, la curiosité d’explorer l’ailleurs et les autres, aime à se confronter pour se remettre en cause, tourmenté de mettre en question ses habitudes, son confort et ses zacquis pour vivre plus. L’homme complet n’est pas heureux, il est joyeux !

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1 – Janvier 1830-Mai 1851, Gallimard Pléiade 1973, 1232 pages, €53.79

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Péguy et la mystique républicaine

Dans les années 80 j’ai trouvé en solde dans la collection « Velpeau » de Gallimard un court livre édité en 1933 et réédité depuis en Folio essais : ‘Notre jeunesse’. On ne lisait déjà plus Péguy et avec raison tant le style est lourd, redondant, circulaire. C’est un style de tribune fait pour être dit, pas pour être lu. La déclamation d’assemblée passe mal le silence de la page. ‘Notre jeunesse’ est peut-être la plus lisible des œuvres de Péguy. Le lecteur y découvre quelques idées restées neuves.

S’il est peu question de la jeunesse en général, et encore moins de celle de l’auteur malgré le titre, Charles Péguy développe certaines de ses conceptions politiques à leurs débuts. Elles sont marquées de façon indélébile par l’affaire Dreyfus. J’ai retrouvé certaines de mes interrogations adolescentes, notamment ce que Péguy nomme avec emphase la « mystique républicaine ». Un Mélenchon n’a pas peur de raviver l’idée aujourd’hui pour servir sa dissidence. Mais c’est une grande idée, simple comme toutes les grandeurs. Je crois qu’elle porte encore puisqu’elle est probablement le moteur des révolutions arabes.

Il s’agit d’une transcendance. La république comme substitut de religion. Le contraire même de la religion d’État ou de la religion de l’État. Louis XIV qui ne voulait voir qu’une tête (la sienne) et le jacobinisme botté intolérant d’une certaine gauche comme d’une certaine droite, apparaissent aussi insupportables en regard de la république. Celle-ci, « chose publique », signifie l’intérêt général.

  • Il n’est pas forcément celui du plus grand nombre : ce ne sont pas les sondages qui gouvernent.
  • Il n’est certainement pas celui d’un seul, omniprésident, guide, conducator ou secrétaire général.
  • Il est celui d’un groupe informel et pas d’un parti.
  • Il est soucieux du bien de la nation avant toute autre chose. Mitterrand a ainsi imposé l’abolition de la peine de mort à une opinion rétive… qui reconnaît son bien-fondé. De Gaulle avait de même imposé l’indépendance algérienne à son camp qui y était hostile, volontiers nationaliste.

Ces présidents-là avaient l’air de gouverner seuls. Ils incarnaient en fait la France, une certaine idée partagée de l’avenir commun. Leur solitude était légion.

La mystique signifie l’au-delà de la matière, la mise en veilleuse des petits intérêts cuits à petit feu dans leurs petits coins par les petits lobbies et les partis étroits. L’argent, les machines politiques, les alliances internationales, la mondialisation, conduisent du fait de leur complexité à réserver le champ du politique aux seuls spécialistes. Or la politique est la vie de la cité, elle concerne chaque citoyen, elle appelle tous ceux qui veulent le devenir, jeunes, exclus ou immigrés. Avec le recul, c’est bien la mystique républicaine qui a fait naître la Résistance comme la conquête du pouvoir par la gauche en 1981, ou encore la volonté de bouger enfin la France dans un monde qui accélérait, en 2007. C’est l’une des causes des révoltes arabes, et certainement ce qui pousse los indignados à revendiquer d’exister dans une société qui les ignore, les éduque par-dessus la jambe et les exclut du travail.

Que dit donc Péguy ? Pour lui, la modernité est « le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique » p.15. Cette mystique qu’il revendique est une foi, mais pas forcément religieuse. Elle est le sens des valeurs, la culture en acte. Incarnations : Jeanne d’Arc, Barra, Gavroche, de Gaulle au 18 juin, Jean Moulin, Albert Camus face à la haine des Sartre – pour n’évoquer aucun vivant.

« Ne parlez point si légèrement de la république, elle n’a pas toujours été un amas de politiciens, elle a derrière elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de gloire, tout un passé d’honneur, et ce qui est peut-être plus important encore, plus près de l’essence, tout un passé de race, d’héroïsme, peut-être de sainteté » p.17. Ne sautez pas au plafond au mot de ‘race’, c’est une clause du style d’époque pour dire l’honneur, d’essence aristocratique. La ‘race’ au sens de Péguy n’est pas la sélection génétique mais le tamis des valeurs inculquées par la culture et le milieu. « Car des hommes sont morts pour la liberté comme des hommes sont morts pour la foi » p.28.

Mais c’est une loi historique que toute foi s’use, que toute légitimité se voit remise en cause, que toute noblesse devienne routine. La tragédie se répète en comédie, la mystique se dégrade en politique, les pensées vivantes en idéologie fermée, la volonté en propositions réduites à l’acceptable, la culture en enseignement monotone et l’enseignement en pédagogisme… Ce qui était vivant, fruit d’un élan, s’intellectualise, se dessèche, se réduit, se bureaucratise. On ne construit plus, on nomme une commission ; on ne décide plus, on cherche le plus petit commun dénominateur pour ne fâcher personne. Les saints deviennent clercs, puis énarques ; les héros passent nobliaux fiers de leur naissance plus que de leurs actes, puis politiciens démagos fiers de leur beau quartier, de leur écoles huppées, des résidences réservées et des rallyes privilégiés pour marier leurs descendance ; les entrepreneurs deviennent gestionnaires puis administrateurs, l’esprit d’entreprise se dégrade pour se réduire ultimement au seul contrôle des coûts.

La grandeur, on ne la comprend plus, donc on la méprise. Le scepticisme intellectuel croît très fort dans le calme et la paix, engendrant une somnolence de la raison, plus sollicitée par les instincts ou les mouvements. Chaque catastrophe nous le révèle : l’Administration n’a jamais rien vu, les politiciens n’ont rien anticipé, les décideurs réagissent affolés à ce qui aurait dû être au moins envisagé. L’État n’est plus incarné, c’est personne. Voilà la politique du parapluie, le principe de précaution inscrit dans la Constitution, la somnolence Chirac élevée au rang des beaux arts… Auparavant, il y eût la faillite de mai 1940, la débâcle de toute une société petite-bourgeoise, provinciale, contente d’elle-même et confite en un « radicalisme » qui n’avait plus aucune radicalité autre que celle de conserver à tout prix ses zacquis.

Ce sont alors les obscurs, les sans-grades qui sauvent l’honneur, ceux qui avaient gardé en leur cœur quelques braises de cette mystique républicaine. Joseph Kessel a magnifiquement décrit ce premier mouvement dans ‘Pour l’honneur’, dédié aux résistants de la première heure face à la démission des élites française de la IIIe République en 1940, tout comme aux républicains espagnols catalans.

La mystique républicaine s’applique à tous les peuples. Mais la France a ses particularismes en Europe et dans le monde. Charles Péguy les énumère : « la vaillance claire, la rapidité, la bonne humeur, la constance, la fermeté, un courage opiniâtre, mais de bon ton, de belle tenue, de bonne tenue, fanatique à la fois et mesuré, forcené ensemble et pleinement sensé ; une tristesse gaie qui est le propre du Français ; un propos délibéré, une résolution chaude et froide ; une aisance, un renseignement constant ; une docilité et ensemble une révolte constante à l’événement ; une impossibilité organique à consentir l’injustice, à prendre son parti de rien. Un délié, une finesse de lame. Une acuité de pointe » p.130. Avec l’hédonisme post-68 et la contamination américaine, ces vertus seraient à revoir, mais ne boudons pas notre plaisir : la mystique républicaine reste.

La question est : qui l’incarne ? Il ne suffit pas de le clamer, comme Mélenchon. On sent chez lui que, très vite l’intérêt « général » risque de se réduire à celui de son clan, de sa vérité étroite. Comme Chavez ou Castro, il est universel avant de prendre le pouvoir, il risque d’être sectaire après. Il y avait de Gaulle, il y a eu Mitterrand. Quelques autres ont émergé sans accéder à la haute fonction. Qui  pour 2012 ?

Charles Péguy, Notre jeunesse, 1933, Folio essais 1993, 344 pages, €9.40

Joseph Kessel, Pour l’honneur, 1964, Livre de poche 1972, €1.80 occasion

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Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

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Aurons-nous un krach de l’immobilier en France ?

L’immobilier sert à se loger, il dépend en ce cas des moyens que l’on a d’acheter ou de rembourser ses emprunts avec ses revenus réguliers. Mais il sert aussi de placement, pour sa retraite, loger un enfant étudiant ou jeune travailleur, ou pour éviter les placements financiers et le dépôt d’actifs en banque. Il faut donc distinguer les deux approches si l’on veut comprendre le marché immobilier 2011. Si se loger reste toujours crucial, placer est moins urgent. Le marché immobilier devrait donc consolider, sans pour cela qu’un krach se produise en France.

La demande de logement est toujours forte en raison de l’évolution

  • démographique (taux de fécondité soutenu, mariages tardifs, existence prolongée),
  • sociale (plus de familles monoparentales, mutations et déménagements, crainte pour sa retraite)
  • désir d’habiter « la plus belle ville du monde » dans le cas particulier de Paris (les comparaisons en euro du prix au m² restent favorables) ou la province française (pas chère comparée à l’anglaise, l’allemande ou l’italienne du nord).

La demande de placement a explosé à la suite de la crise financière systémique née à l’été 2007 des malversations bancaires : prêts subprimes et produits dérivés devenus invendables. Les banques ont failli craquer et nombre d’entre elles ont été mises sous oxygène par les États. Parmi les investisseurs, un mouvement de panique s’est produit, consistant à diversifier ses banques, à retirer les valeurs en liquide pour les placer en or physique ou en œuvre d’art dans un coffre chez soi, et à sortir des actifs boursiers pour acheter des valeurs réelles (terres, vignobles, parts d’entreprise, immobilier).

Pour se loger, on ne compte pas. Ou plutôt, le rendement locatif n’est pas la mesure qui convient, ce pourquoi quelques-uns parlent de « bulle » alors que l’investissement n’est pas ce qui mène actuellement le marché immobilier en France. Le ratio des revenus et aides sur le prix (ce qu’on appelle le taux d’effort) est premier. La situation a été plutôt favorable depuis 2009 avec la baisse des taux à un niveau historiquement bas, la fiscalité Scellier, prêt à taux zéro et le crédit d’impôt pour les intérêts d’emprunt, tandis que le revenu net réel continuait tout doucement d’augmenter contrairement à quelques pays voisins, malgré la crise  et avec une faible inflation.

Cette situation change en 2011.

L’inflation revient et les taux d’intérêt bas sont derrière nous, même s’ils ne devraient pas grimper brutalement à horizon prévisible. Certains évoquent une crise de dettes souveraines qui obligerait la BCE à faire monter très vite les taux pour défendre l’euro et conserver son pouvoir anti-inflation. Nous n’en sommes pas là, la situation reste raisonnablement sous contrôle. La restructuration exceptionnelle de la dette d’un pays, ou sa sortie provisoire de l’euro, pourraient être des sas de décompression pas encore utilisés en cas de crise. Quant aux revenus, ils ne vont pas grimper au-delà du minimum en raison d’une croissance en veilleuse, d’un chômage élevé persistant et de mesures fiscales nécessaires pour réduire le déficit d’État.

Côté placement refuge, ceux qui voulaient diversifier leurs actifs l’ont déjà fait. Le marché des actions se maintient, avec des résultats honorables compte-tenu des progrès de productivité et de réduction des coûts. Le marché des obligations n’est pas fier, mais le rendement comparé des loyers immobiliers est obéré de plus en plus par la hausse des taxes, des mises à niveau pour performance énergétique ou sécurité (ascenseurs, détecteurs de fumée, bilan thermique…), du prix des syndics et des impayés dus à la crise.

Certes, la pierre protège de l’inflation, à condition d’entretenir le bien. Le long terme montre que la plus-value est en gros inflation+1%. Mais si l’inflation revient, elle ne s’envole pas, scrutée par tous les économistes, les marchés et les banques centrales. Et lorsque l’inflation est basse, le cycle de l’immobilier est plus sensible aux taux d’emprunt et à la sécurité du placement. Celle-ci va du bien placé facilement vendable à la fiscalité du patrimoine (donc l’ISF, les taxes foncières et d’habitation, les droits de mutation et de succession). Les taux remontent et la fiscalité aussi, ce qui réduit l’intérêt de l’actif immobilier sans toutefois l’abolir.

Alors, krach ou pas ?

Nous ne croyons pas au krach français dans l’immobilier. Les particuliers n’empruntent pas à taux variable comme dans les pays anglo-saxons, mais à taux fixe. Ils ne prennent donc pas un crédit revolving qui leur permet d’extraire du revenu supplémentaire de la hausse de leur bien immobilier, mais remboursent régulièrement à un taux maximum de 30% de leurs revenus annuels. Les banques françaises sont restées traditionnelles à cet égard, ce qui leur a évité les déboires spéculatifs des banques irlandaises, espagnoles et anglaises.

Le cycle ?

Il est en général de 6 à 10 ans, déterminé par l’endettement. La durée moyenne de détention du logement est en moyenne de 7 ans en France, ce qui explique le cycle. Il ne faut pas oublier que lorsque l’inflation est très basse, l’emprunt est plus difficile à rembourser puisqu’il ne s’allège pas au fil des années. En contrepartie, les taux d’emprunt sont bas aussi (bien que toujours supérieurs à l’inflation), ils permettent un endettement plus long, jusqu’à 25 ans. La durée du cycle actuel en est évidemment affectée.

Le dernier creux immobilier de 1997 a connu son top en 2007. La correction 2008-2009 a duré 18 mois, ce qui paraît peu puisque la précédente avait duré 5 ans. Mais la situation n’est pas la même :

  • Nous avons vu la faible inflation et l’allongement des emprunts
  • Les banques avaient fait de la spéculation immobilière en tant que promoteurs au début des années 1990 – pas à la fin des années 2000.
  • L’attrait du placement refuge après les années de bulle des actions était beaucoup plus fort que dix ans avant (krach 2000 des actions technologiques, krach des subprimes 2007).
  • La comparaison en euro des prix français par rapport aux pays voisins est nouvelle dans ce cycle (l’euro n’existe que depuis 2000), ce qui valorise notre territoire vaste et assez peu peuplé, ou le prix comparé du m² parisien par rapport à Londres, Berlin ou ailleurs.
  • La rareté du foncier dans Paris engendre une offre faible qui maintient des prix élevés pour les bons emplacements.
  • Par rapport au cycle précédent, l’effet transport (TGV et avion low cost) a favorisé l’achat de résidences secondaires ou de fermettes par les étrangers.
  • Il n’y a ni emballement généralisé et autoentretenu des ventes, des prix et du crédit, ni comportements spéculatifs allant jusqu’à revendre plus cher des promesses de vente comme en 1989 !

Mais il ne faut pas extrapoler la situation française d’après la situation parisienne. Nous devrions avoir un dégonflement des prix global, mais pas de krach brutal ni généralisé. L’immobilier bien placé et socialement désiré restera un bon placement, soit de prestige si l’on veut l’habiter, soit d’investissement si l’on veut le louer. Se méfier donc des prix soufflés dans des quartiers loin des centres, mal isolés et soumis aux transports aléatoires. Mais se souvenir que ce qui est rare est cher.

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L’aberration Libération sur un sondage

Libé est un journal de gôch ! Qu’on se le dise et qu’on se le répète. Peu lu, mais par des convaincus bobos tombés dans mai 68 quand ils étaient petits, il veut voir l’avenir radieux à chaque lendemain qui vient. Hier est paru le numéro spécial Tonton, exigeant « le droit d’inventer ». Inventer : l’espérance sans cesse déçue sait faire – mais pas l’inventaire. En témoigne ce sondage sidérant publié et commenté en pages 3 à 5 pour la prochaine présidentielle.

Rappelons qu’elle n’est que dans un an et que toute prévision de vote ne peut être qu’aléatoire. On ne connaît même pas l’ensemble des candidats, et surtout pas celui de gauche… Mais le militantisme n’en a que faire. Il n’y en a que pour Dominique Strauss-Kahn. Héritier de Mitterrand, « nommé ministre à 40 ans » par Dieu lui-même, DSK est « né de gauche » et ne peut évoluer autrement. Rocard en témoigne qui le dit le meilleur. Il porterait haut les couleurs sociale-démocrates que le parti socialiste aurait acceptées du bout des lèvres, trois ans auparavant. N’ayons pas peur des mots : « Il y a une opportunité historique pour que la France saisisse l’occasion et serve de cristallisateur à une économie mondiale écologiquement compatible » – dixit Michel Rocard.

Est-ce pour cette propagande à grosse ficelle (quel que soit l’intérêt du candidat DSK – s’il se déclare un jour) que le sondage effectué par la société Viavoice est aussi « léger » ? Il n’a pas été réalisé par internet (comme le fameux du Parisien sur Marine Le Pen en février) mais par téléphone. Mais le lecteur qui connaît un tant soit peu la cuisine sociologique se demande comment on peut extraire des réponses aussi nettes de données aussi réduites et de réponses aussi vagues.

Il a déjà fallu 14 jours pour réaliser les questionnaires, ce qui montre l’ampleur de la tâche. Sur un « échantillon représentatif de la population de 18 ans et plus, méthode des quotas » de 2680 personne… seulement 800 ont répondu, se déclarant formellement « de gauche ». Ils ont seuls été interrogés interminablement sur leurs « valeurs ». De quoi enfoncer nombre de portes ouvertes : fallait-il sonder autant pour ça ? Gageons d’ailleurs que le chiffre rond de » 800 est trop beau pour être vrai et qu’il doit s’agir de 782 ou de 804. Remarquons en passant que seul 29.8% de l’échantillon a répondu. Ce qui veut dire soit que les 70.2% restant se considèrent de droite ou au moins hors de « la gauche » officielle, soit qu’ils sont indifférents à la politique et ne souhaitent pas qu’on les interroge à ce sujet !

En déduire alors quelque chose d’utilisable est une œuvre d’art. Surtout quand le lecteur effaré découvre que sur les 800 répondants aux convictions de gauche, 4% « souhaitent la victoire à l’élection présidentielle » de Nicolas Sarkozy et 6% de Marine Le Pen ! Qui connaît la technique reconnaît aussitôt là la « cuisine » des redressements statistiques que chaque organisme de sondage concocte au doigt mouillé, pour « ajuster » les réponses du maigre échantillon de répondants à la toise de l’échantillon « représentatif ». Certes, plus l’on veut affiner, plus il faut multiplier les appels, et ça coûte cher. Libé n’a pas de sous, il fait donc des sondages au rabais. Pourquoi pas, mais une simple mise en garde sur les données s’imposerait auprès des lecteurs.

Il n’en est rien. Malgré le très faible nombre de personnes « sondées » ici au regard des quelques 17 millions qui avaient porté leur voix sur Ségolène Royal en 2007, ne voilà-t-il pas que Viavoice détermine « trois familles » de gauche en 2011 ? Il y aurait 51% pour la gauche régulatrice, libérale mais sociale-démocrate, voulant conserver un rôle de garde-fou à l’État. 29% serait la gauche défensive, effrayée par les coups de la mondialisation, de l’immigration, des délocalisations. 20% resterait à la gauche alternative, plutôt anticapitaliste et écolo. Pourquoi pas, le tableau paraît assez sympa. Mais n’est-ce pas une trop belle copie pour la technique employée ?

Rien ne sonne mieux aux oreilles de l’espérance que ce qu’elle rêve d’entendre. En 2009, le même Viavoice ne dénombrait pas moins dans la même enquête 5 familles de gauche, « d’importance à peu près égales ». Comment, en 2 ans seulement, voici la gauche recomposée et rassemblée ? En 5 ans on comprendrait (la crise est passée par là, Nicolas Sarkozy aussi) mais en 2 ans, est-ce bien raisonnable ? La classification 2009 laisse d’ailleurs rêveur : interventionniste, sociale-libérale, anticonsumériste, antilibérale et écologiste antisystème. Hop ! Voilà les trois dernières catégories fusionnées en une seule deux ans après, ce qui ne fait plus que 20% du total de gauche affirmé… De qui se moque-t-on ?

La grosse ficelle est là : il s’agit de démontrer par les chiffres, selon des extrapolations tirées par les cheveux, que la gauche est « plus homogène que jamais ». Avec DSK en opérateur de synthèse – comme Mitterrand dont on fête justement (ô hasard !) les trente ans de prise de pouvoir le même jour. Tonton dont le plus fameux mérite affirmé dans l’analyse se résume à cet oxymore : « il parlait déjà à une gauche avide de changement et de protection ». Bien vu Madame Michu ! Pourquoi Giscard a-t-il donc échoué, lui qui prônait « le changement sans le risque » ? Et pourquoi pas le prochain slogan à la Chirac : « je ferai tout pour ne rien faire » ?

Affirmer tout et son contraire sur de minces chiffres récoltés par une enquête low cost vaut-il mieux que la méthode Coué ? On se dit que si la gauche gagne 2012, Libé deviendra la Pravda du régime, comme feu Le Matin de Paris sous Tonton… Les candidats, tout comme ceux qui s’intéressent à la politique autrement qu’en dévots déjà sur les genoux, ignorerons cette propagande. Elle a tout de la copie Science Po et pas grand chose de la technique scientifique du sondage.

Libération du 10 mai 2011, pages 3 à 5, avec interview (intéressante) de Michel Rocard pages 10 et 11.

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Clearstream révèle l’inceste politico-industriel français

Le nouveau procès de l’affaire Clearstream est débarrassé des enjeux politiques des protagonistes puisque Villepin a échoué à déstabiliser Sarkozy. Il est devenu président et n’est plus plaignant. La justice dira si Dominique de Villepin a profité des circonstances pour manipuler l’affaire des listings, directement ou indirectement. Mais c’est un détail de l’histoire, un leurre qui brille pour attirer les médias ailleurs que là où ça fait mal.

Car la vérité est que cette affaire montre les relations incestueuses du pouvoir et de la politique. Dans un État centralisé comme la France, tenu par une caste très restreinte de gransécolâtres, l’industrie attire la politique parce que là est l’argent. Le livre de Dudouet et Grémont sur ‘Les grands patrons en France’, paru en 2010, étudie ce microcosme avec sérieux.

On l’avait vu jadis avec l’affaire du Crédit Lyonnais, où un énarque de gauche avait fait perdre 16 milliards d’euros aux contribuables avec son petit jeu de lego dans la communication. Les moralistes vertueux parlent de faire rendre gorge aux affreux capitalistes mais, quand il s’agit d’un inspecteur des finances socialiste, il n’est condamné qu’à 59 000€ d’amende et toutes les grandes orgues morales s’empressent de se taire pour passer à autre chose.

On l’a vu avec l’affaire Elf où des sommes issues de surfacturations réapparaissaient dans les comptes des partis politiques. Encore avec Luchaire, et le raid mené en 1987 contre la Société générale par le pouvoir politique pour la renationaliser discrètement…

On le voit aujourd’hui avec l’affaire Renault où un service de sécurité monte des affaires de toutes pièces pour justifier son budget, jouant sur la paranoïa des « services » français assez ignares en économie…

La résurgence du listing truqué Clearstream n’est que la énième révélation de la corruption rampante que connaît la France entre ses fonctionnaires et l’argent. Monsieur de Villepin a vendu la mèche, avec cette naïveté antipolitique qui est souvent la sienne. Dans une « Note à Messieurs les juges D’Huy et Pons sur l’affaire Clearstream », qu’il a rendue publique en 2007, il se défend comme un beau diable plongé par malveillance dans un bassin d’eau bénite.

Il décrit surtout la cascade des « affaires industrielles » qui naissent inévitablement de la relation incestueuse de l’économie et du pouvoir d’État. Quand les entreprises dépendent, les jeux de pouvoir ne sont pas loin. Et quand le pouvoir excite, quelle puissance est mieux à même de le servir que l’argent ? Peut-être la « déviation politique de cette affaire n’est-elle qu’un leurre », comme l’affirme M. de Villepin. Elle masque une plus vaste affaire de corruption et d’ego qui se servent de l’État pour leur profit personnel. Pour cela cette « Note », au-delà du personnage de l’ex-Premier ministre, est de salubrité républicaine.

Dès le préambule, la succession des « affaires » est évoquée :

  •  « les frégates de Taiwan dont le problème des rétro-commissions pour un montant de plusieurs centaines de millions d’euros n’est toujours pas élucidé,
  • « le système Clearstream » connu depuis 2001 comme pouvant favoriser le blanchiment : le livre ’Révélations’ par Denis Robert, journaliste d’investigation auquel la cour de Cassation a reconnu en février dernier le bienfait de contrepouvoir nécessaire en démocratie
  • « les rivalités industrielles EADS/Airbus et plus largement au sein des industries de l’armement français, avec en toile de fond le conflit Thomson/Lagardère des années 1990. »

A la page 7 de la note, l’enchevêtrement des « intérêts » du privé et de l’État est présenté comme « normal » dans la République. Ne s’agit-il pas de « défense nationale » ? Les ministres deviennent alors des décideurs industriels, certains ont une influence personnelle sur les groupes privés, des personnes, organismes ou partis bénéficient sans vergogne de « rétro-commissions », les uns instrumentent les autres pour servir leurs rivalités au sein des entreprises… La « Note » évoque des « clans » et du « meccano industriel ».

L’Annexe 4, « retranscription lettre de Jean-louis Gergorin à mon intention (…) 15 novembre 2004 » est à cet égard effarante ! S’en dégage l’impression que la seule distraction des hauts fonctionnaires dans les palais de la République est de faire et défaire les rois et chambellans dans les grandes entreprises françaises ! Alain Bauer, observateur de la délinquance et accessoirement ancien Maître maçon du Grand Orient de France, est « ami de Gergorin mais prestataire de service pour Airbus » p.9. Voire « un ami de Philippe Delmas et un proche de Nicolas Sarkozy » p.13.

Quant à M. Gergorin, il est présenté comme « agité » p.17, fabulateur p.18, « manipulateur » note 9, « obsessionnel », « obsédé du complot », « très intelligent et fort convaincant » note 13 – en bref carrément paranoïaque. L’Express du 13 décembre 2004, sous la plume du très informé journaliste d’investigation Jean-Marie Pontaut, le décrit ainsi : « Âgé de 58 ans, cet ancien élève de l’X et de l’ENA, à l’intelligence fulgurante et imaginative, a notamment été chef du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay de 1979 à 1984, date à laquelle il intègre le groupe Matra. Devenu rapidement l’un des chouchous de Lagardère, une sorte de fils spirituel, Gergorin participe à l’essor du groupe. Avec, chevillée au corps, une ambition permanente: défendre coûte que coûte les intérêts de son entreprise. Ce qui le conduira à ferrailler violemment contre Alain Gomez, à l’origine, selon lui, de toutes les tentatives de déstabilisation du groupe Lagardère. »

Et c’est à ce genre de personnage que « le système » de notre République offre un boulevard pour manipuler et déstabiliser toute une industrie !

Les déboires qu’a connus Airbus ne sont pas uniquement industriels : l’intervention politicienne y est aussi largement pour quelque chose ! De telles turpitudes de fonctionnaires en mal d’ego viennent sans cesse interférer avec l’objet social, faute de contrepouvoir.

La France est-elle meilleure que ces dictatures arabes à qui elle donne des leçons ? Une élite minuscule, contente et sûre d’elle-même, ne fait-elle pas comme le clan Ben Ali ou Kadhafi avec les bijoux de l’industrie nationale ?

Le Corruption Index de l’organisation Transparency International place la France au 25ème rang mondial, derrière la Suède (4ème), le Canada (6ème), la Suisse (8ème), l’Allemagne (15ème), le Japon (17ème), le Royaume-Uni (20ème) et les Etats-Unis (22ème)

Le rapport 2010 Transparency International 

Voir aussi Denis Robert, Clearstream l’enquête, 2006, éditions les Arènes, €18.81

Denis Robert, L’affaire des affaires, t.1, 2009 Dargaud, en bande dessinée, €20.90, L’enquête, t.2, €20.90

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Ben Laden tué, les problèmes continuent

Article repris par Medium4You.

Réjouissons-nous, celui qui s’était mis volontairement hors de l’humanité par ses actes et ses revendications a été tué. Le monde ne pourra en être que moins pire, même s’il reste quelques ordures à nettoyer encore ici ou là. A chaque peuple de balayer devant sa porte. Ben Laden a idéologiquement échoué. Mais son installation aux frontières du Pakistan et de l’Afghanistan montre que les problèmes qu’il avait voulu soulever demeurent. Il n’avait pas le bon levier mais l’équilibre reste fragile.

Son fanatisme religieux qui faisait du retour à la lettre de la Parole, dictée par Djibril à Mohammed qui ne savait pas lire, n’a pas convaincu les masses islamiques. La meilleure preuve est que les révolutions arabes, qui déstabilisent enfin les colosses aux pieds d’argile autour de la Méditerranée, n’ont pas été des révolutions au nom de la religion. Ben Laden était un symbole et l’échec est bien symbolique : jamais la terreur n’a fait changer le monde. Ce sont les mouvements sociaux qui le font changer, pas les massacres aveugles d’illuminés fascinés par la violence. Lénine a su organiser la brutalité des anarchistes russes et des blanquistes français pour en faire un parti structuré, il a réussi. La nébuleuse Ben Laden ne fait qu’apposer un label « Au-delà compatible » à des actes qui n’ont aucun lien entre eux. Le vrai sac de pommes de terre.

Mais ni l’Afghanistan ni le Pakistan ne sont des états stables. Ils n’ont pas de nation mais sont composés de tribus irrédentistes que ni la religion ni les ennemis parfois communs n’arrivent à souder. Le Pakistan est en façade allié des forces internationales contre le terrorisme mais il protège aussi ses Talibans pakistanais pour contrôler l’Afghanistan voisin. Il ne combat de fait que les militants étrangers d’Al-Qaïda installés dans ses zones frontières. Stratégie d’équilibriste, en constante bascule : la stabilité du Pakistan est menacée par les Talibans du TTP.

Le Tehrik-i-Taliban-Pakistan ou TTP est le plus puissant des réseaux terroristes de la région. Il a été créé en décembre 2007 au Waziristân par la tribu Mehsud.  Ses attaques portent sur les convois de l’OTAN mais aussi sur les officiels pakistanais. Le TTP honnit le ralliement du président Musharraf à l’Amérique de Georges W. Bush et l’engagement de l’armée pakistanaise dans les zones tribales contre les subventions américaines. Tout ce qui n’est pas dans sa ligne puritaine – islamiste sunnite – est bon à faire sauter. Ce TTP rassemble des Talibans locaux et des militants étrangers d’Al-Qaïda, « la base » du djihad international. C’est Oussama ben Laden qui l’a implanté en 1984 à Jaji, en Afghanistan, à quelques kilomètres de la frontière pakistanaise contestée, tracée jadis par les Anglais. Pas par hasard : il voulait faire levier sur la zone fragile des nationalités et entraîner les « bons » Musulmans derrière sa guerre sanctifiée, comme jadis contre l’URSS « athée ».

Al-Qaïda met la communauté des croyants au-dessus des États issus de la colonisation. Les frontières « établies » ne sont que des chiffons de papier que la théologie wahhabite salafiste balaie au profit d’une nation conforme aux dires du Prophète. L’idéal est celui du Califat, duquel seraient expulsés tous les hérétiques, les non musulmans comme les mauvais musulmans : exemple les Chiites. Attiser les nationalismes locaux permet l’exaltation de guerre sainte pour la diriger contre les États. Ben Laden s’y est essayé en Afghanistan contre les Soviétiques, avec la bénédiction des Américains dans les années 1980. Puis contre le Cachemire, en majorité musulman, mais resté dans le giron de l’Inde à la partition. Enfin contre l’OTAN, allié du Pakistan et pour le président afghan Karzaï.

Le Pakistan est ainsi pris à son piège. Fondé sur la religion comme le « pays des purs », en scission d’avec l’Inde majoritairement hindoue, il se trouve débordé par plus musulman que lui. Tandis que les nationalistes Pachtounes et Baloutches contestent l’emprise de l’islam amalgamée à celle de l’État pakistanais. A cheval de part et d’autres des frontières, ils restent irréductibles tant à l’Afghanistan qu’au Pakistan. Les nationalismes continuent d’alimenter les guerres tribales, prenant prétexte de religion pour attirer les étrangers bien armés (militants arabes d’Al Qaïda pour les tribus, Américains et OTAN pour les États afghan et pakistanais). Mais ce n’est pas la religion qui est première : c’est la terre, le territoire.

C’est pourquoi Ben Laden a échoué, mais les problèmes qui l’ont longtemps protégé demeurent… Les idées simples n’ont pas droit de cité dans l’orient réel.

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