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Natalité tahitienne

Enfin je me mets devant mon papier pour écrire quelques lignes. Depuis mon retour au fenua, mon stylo n’a pas servi et se languit. Je suis atteinte de fiu. Il n’existe aucun médicament pour soigner le fiu. Il faut seulement attendre qu’il aille contaminer une autre colonie.

Le papa de mon amie V. était un original. Après avoir tourné plusieurs films à Hollywood, de retour au fenua il fonda une famille. Il alla déclarer  en mairie la naissance de ses enfants et la secrétaire de mairie (institutrice de son état) eut quelques surprises mais elle connaissait le phénomène :

  • Le premier enfant, il le prénomma E (OUI en tahitien !) il était donc le bienvenu celui nanti du prénom le plus court qui soit.
  • Le second enfant fut déclaré sous le prénom AITA (NON en tahitien !). La maîtresse d’école l’a elle-même modifié en AIDA. C’est dire si cette arrivée (verdie) d’un nouveau-né était malvenue !
  • Le troisième devait porter le prénom de NOATU (PEU IMPORTE en tahitien). La secrétaire de mairie a refusé. Trop, c’est trop, ce sera ISABELLE. Réponse du papa : peu importe.

Au 1er janvier 2011, 270 000 personnes résident en Polynésie française, soit une augmentation de 1,1% par rapport à 2010. 4 579 naissances, 1 261 décès, l’accroissement naturel est de 3 318 personnes. L’espérance de vie à la naissance atteint 73,2  ans pour les hommes et 78,3 ans pour les femmes, soit une moyenne de 75,6 ans pour les résidents de Polynésie française (à comparer avec la France métropolitaine : hommes 78,1 ans et femmes 84,8 ans). Globalement la durée de vie moyenne augmente régulièrement de 4,4 mois par an sur les 10 dernières années. La mortalité infantile reste globalement stable.

1 330 mariages ont été célébrés à Tahiti en 2010 soit 100 de plus qu’en 2009. Le mariage intervient de plus en plus tard dans la vie des couples. En 2009, les femmes se marient à 33 ans en moyenne et les hommes à 37 ans, contre respectivement 31 et 35 ans en 1999 (en métropole, l’âge au premier mariage continue d’augmenter et atteint 29,8 ans pour les femmes et 31,7 ans pour les hommes). En 2010, 4 579 bébés sont nés en Polynésie française.

La fécondité globale se stabilise autour de 2,1 à 2,2 enfants par femme (2.01 en France métro). L’âge moyen à l’accouchement continue d’augmenter. Il est de 27,5 ans en 2010 contre 27 ans en 2000 et 26 ans en 1990 (30 ans en France métro).

Faites des enfants, pas la guerre : sauf que durant la guerre 1939/45 dans le Pacifique sud, les Américains auraient engendré entre 2000 et 3000 enfants. Aux Cook, 56 enfants sont connus, à Bora Bora 132 enfants ont été recensés. Pas de chiffres pour les Salomon et les Nouvelles-Hébrides. Conclusion hâtive de la sagesse popu : on peut faire la guerre et aussi des enfants !

Comment sécher une réunion de famille ? Le tonton de V. (82 ans) n’avait nulle envie d’assister à l’une d’elle. Prévenu depuis plusieurs semaines afin de régler des affaires de terre, il a téléphoné le matin pour avertir qu’il ne pourrait venir car… il avait perdu la clé du portail. Il était donc incapable de sortir sa voiture.

Volontiers farceur, il était garçon d’honneur d’un ami lors du mariage  arrangé de ce dernier. Tout se déroula pour le mieux à la mairie, à l’église. Il tenait son rôle très au sérieux. A la fin du dîner, on chercha la mariée : disparue. Le garçon d’honneur fut lui aussi déclaré absent… Tonton avait enlevé la mariée le soir des noces ! Les deux tourtereaux s’étaient éclipsés, cachés dans un fare ami… Ils vécurent longtemps ensemble, eurent des enfants (huit) et ne régularisèrent que très tardivement.

Portez-vous bien, nana.

Hiata de Tahiti

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Zola, L’Argent

Émile Zola écrivit ‘L’Argent’ en 1891. Fidèle à sa méthode, il s’est documenté, a beaucoup interrogé, est allé voir les lieux mêmes de l’intrigue. Il compose son roman en trois actes, comme un drame classique : l’exposé des motifs, le nœud de l’intrigue, la conclusion édifiante. Ce n’est pas une tragédie, Zola est trop positiviste ; c’est bel et bien un ‘drame bourgeois’ avec le mari, la femme, l’amant :

  • Le mari c’est le banquier juif Gundermann, froid et rationnel.
  • La femme c’est la bourse, la passion laïque du jeu, incarnée d’ailleurs par la baronne qui se donne à qui en veut contre un tuyau.
  • L’amant c’est Saccard, le ‘héros’ dramatique catholique mené par son enthousiasme, féru d’activisme, mais qui ne sait pas se contrôler.

Au fond, Zola se moque bien de l’économie ; contrairement à Balzac, il n’y connaît pas grand chose. S’il décortique les techniques boursières de son temps après s’être documenté en journaliste, c’est pour leur plaquer l’a priori général qu’il a de « l’histoire naturelle » de la société : tout est sexe et fumier. On ne fait de beaux enfants que dans le stupre ; de bonnes affaires que par magouilles ; de belle politique que par trahison. C’est pourquoi Émile n’est pas Honoré, aux perspectives plus vastes ; ni surtout Gustave, ce Flaubert qui pousse le réalisme jusqu’au surréel. Zola reste englué dans ses préjugés envieux de petit-bourgeois ébahi par ce qu’il comprend mal : l’empire, la banque, l’élan vital. Tout reste chez lui coincé au foutre : pas de politique sans coucheries intéressées ; pas d’affaires sans viol ni maîtresses achetées ; pas d’amour sans boue ni saleté. Freud ne fera que rationaliser cet état d’esprit catholique-bourgeois du 19ème siècle où la chair (diabolique) commande tout et le sexe (faible) parvient à tout détruire comme Ève au Paradis…

La bourse ? Elle est pour Zola « ce mystère des opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent » chap. 1. Dès lors, tout est dit : puisqu’il n’y comprend rien, il traduit avec ses lunettes roses :

1. L’argent comme fièvre du jeu : « A quoi bon donner trente ans de sa vie pour gagner un pauvre million, lorsque, en une heure, par une simple opération de Bourse, on peut le mettre dans sa poche ? » chap. 3 Alors qu’il y a très peu de vrais « spéculateurs » en bourse. Même Jérôme Kerviel le trader n’en était pas un, mû par l’ambition de prouver aux gransécolâtres de sa banque qu’il réussissait mieux qu’eux – pas par l’appât du gain.

2. L’argent comme passion sexuelle : « Alors, Mme Caroline eut la brusque conviction que l’argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain. (…) Elle se rappelait l’idée que, sans la spéculation, il n’y aurait pas de grandes entreprises vivantes et fécondes, pas plus qu’il n’y aurait d’enfants sans la luxure. Il faut cet excès de la passion, toute cette vie bassement dépensée et perdue, à la continuation même de la vie. (…) L’argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, servait de terreau nécessaire aux grands travaux dont l’exécution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre. » chap. 7 Mais pourquoi l’argent serait-il « sale » – sauf par préjugé biblique du travail obligatoire dès qu’on n’obéit plus à Dieu ? Il n’est qu’un instrument, la nécessaire liquidité pour investir et l’outil de mesure du crédit ?

3. L’argent comme capacité positiviste : « Mais, madame, personne ne vit plus de la terre. L’ancienne fortune domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cessé d’avoir sa raison d’être. Elle était la stagnation même de l’argent, dont nous avons décuplé la valeur en le jetant dans la circulation, et par le papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et financiers. C’est ainsi que le monde va être renouvelé, car rien n’est possible sans l’argent, l’argent liquide qui coule, qui pénètre partout, ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle… » chap. 4. Par là, Zola traduit le désarroi des « fortunes » traditionnelles, issues des mœurs aristocrates singées par les bourgeois accapareurs de Biens Nationaux à la Révolution : ils n’ont rien compris à l’industrie ni au commerce, ces Français archaïques ; ils ne désirent que des « rentes » pour poser sur le théâtre social. Alors que l’argent est liquide comme le foutre et que seule sa liquidité permet d’engendrer de beaux enfants, ils regardent avec jalousie ces financiers qui utilisent le levier du crédit pour créer de vastes empires industriels ou commerçants. C’est pourquoi son ‘héros’ devra chuter – car une réussite terrestre aussi insolente appelle une punition « divine » ou « de nature » (pour Zola, c’est pareil).

4. L’argent comme immoralité suprême : « Il n’aime pas l’argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher dans sa cave. Non ! s’il en veut faire jaillir de partout, s’il en puise à n’importe quelles sources, c’est pour la voir couler chez lui en torrent, c’est pour toutes les jouissances qu’il en tire, de luxe, de plaisir, de puissance… (…) Il nous vendrait, vous, moi, n’importe qui, si nous entrions dans quelque marché. Et cela en homme inconscient et supérieur, car il est vraiment le poète du million, tellement l’argent le rend fou et canaille, oh ! canaille dans le très grand ! (…) Ah ! l’argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l’amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l’entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. » chap. 7.

Voilà, tout est dit : le credo de la gauche française est fixé pour un siècle et demi. Zola était radical, la gauche de son temps. Mesdames et Messieurs Aubry, Moscovici, Royal, Dufflot, Mélenchon et Besancenot ne parlent pas autrement aujourd’hui. Les immobilistes donneurs de leçons comme Messieurs Chirac et Bayrou non plus. Le dogme est que l’argent le rend fou et canaille – point à la ligne. Où l’on ramène l’économie à la morale, comme si c’était du même ordre. Est-ce de réciter le Credo qui produit le pain ? Ne serait-ce pas plutôt le travail ? Il y a un temps pour prier et pour faire la morale, et un temps pour travailler et produire. C’est même écrit dans la Bible…

Confondre les deux en dit long sur la capacité de penser. La moraline remplace la morale et les inquisiteurs les politiques. L’argent est un outil et un outil n’a pas de morale : seul l’être qui l’utilise peut en avoir une. Le bon sens populaire sait bien, lui, qu’un mauvais ouvrier a toujours de mauvais outils.

Que faire contre l’argent ? Zola a lu Marx et c’est pour cela que la gauche l’encense, malgré l’antisémitisme affiché de ‘L’Argent’. L’un des personnages est Sigismond Busch, louche apatride – juif russe émigré – dont le frère récupère sans merci les dettes signées par les gigolos pour les faire cracher. Mais Sigismond incarne chez Zola l’Idéaliste, le jeune homme, fiévreux de théorie, évidemment phtisique. Il ne rêve que collectivisme socialiste – et il mourra évidemment selon la morale de Zola, pour que le roman respecte « l’histoire naturelle » de son temps.

Zola, en exposant les bases du marxisme, a quand même cette incertitude salvatrice à laquelle JAMAIS le socialisme n’a pu répondre : « Certainement, l’état social actuel a dû sa prospérité séculaire au principe individualiste que l’émulation, l’intérêt personnel, rendent d’une fécondité sans cesse renouvelée. Le collectivisme arrivera-t-il jamais à cette fécondité, et par quel moyen activer la fonction productive du travailleur, quand l’idée de gain sera détruite ? Là est pour moi le doute, l’angoisse, le terrain faible où il faut que nous nous battions, si nous voulons que la victoire du socialisme s’y décide un jour… », chap. 1.

‘L’Argent’ ? Un roman porno autorisé fin 19ème : sans doute pas la meilleure explication de la bourse.

Émile Zola, L’Argent, Folio classique, €5.41

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Diderot, La religieuse

J’avais 14 ans lorsqu’une fille de ma classe m’a mis entre les mains ‘La religieuse’. La prise de voile m’a dévoilé la réalité du monde. J’ai dévoré d’une traite ce roman tant le style est haletant, sans aucun chapitre, contant d’une langue admirable les turpitudes d’une innocente injustement brimée. Le lesbianisme de la fin m’est bien sûr passé par-dessus la tête, je l’ai découvert à la relecture adulte. L’époque était à la libération, quelques années après 1968, et l’enfer décrit par Diderot avait tout du mythe.

Il a commencé comme un canular. Diderot, Grimm et Madame d’Épinay se languissaient du marquis de Croismare, jadis bon vivant, désormais retiré sur ses terres. Pour l’en sortir, rien de tel qu’une bonne intrigue au goût de vérité. En août 1760, nos compères inventent une aventure plus vraie que le réel d’une très jeune fille enfermée au couvent par ses parents. Elle n’est pas faite pour la vie cloîtrée, elle ne sait rien du monde ni de l’amour mais bataille pour résilier ses vœux obtenus sous la contrainte. Pour cela, elle fait agir la loi ; mais la loi ne suffit pas en régime du bon plaisir. Elle doit faire agir les grands, ceux qui comptent en société. Et ce bon marquis est touché. Les compères ne lui avouent la supercherie que deux ans plus tard, mais le marquis ne leur en veut pas. Le roman sera publié en feuilleton de 1780 à 1782 dans la ‘Correspondance littéraire’. Il ne le sera en volume sous le Directoire en 1797 qu’après la mort de Diderot, intervenue en 1784.

L’enfermement contre son gré était la scie de l’époque prérévolutionnaire ; il marquait le summum de l’arbitraire, le bon plaisir du prince, la lettre de cachet politique ou le vil intérêt financier des parents. Ici, sœur Suzanne a été enfermée à 16 ans parce que dernière de trois sœurs qu’on ne pouvait toutes doter. Mais surtout preuve vivante de la faute de sa mère, que le mari soupçonnait. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! L’enfant de l’adultère n’aurait jamais dû naître, autant la faire mourir dans les caves des couvents. Le temps bruissait de telles mésaventures, dans les gazettes comme dans les romans licencieux.

Là où passe Suzanne, il s’en passe de belles. Comme dans tout groupe fermé, les passions bouillonnent : la vanité, le pouvoir, la sensualité, le sadisme… Qui n’agit pas comme tout le monde est vite rejeté, mouton noir à qui l’on fait subir toutes sortes de sévices, en exorcisme de ses propres démons. Suzanne est affamée, dénudée, fouettée, enfermée, ostracisée. La société s’en fout et la loi n’en peut mais : l’église et les parents sont tout-puissants. Où le lecteur compatit avec l’innocence bafouée, la beauté souillée, la solitude éprouvée, familiale et sociale.

L’adolescent que j’étais ressentait plus fort qu’adulte cette tyrannie. La persécution maître-esclave était encore  celle de certains profs, forts de leur petit pouvoir sur la classe ou de leur idéologie d’airain. Car la liberté n’est pas seulement de corps, elle est aussi d’esprit. Exprimer une idée différente vous expose en classe à la raillerie méprisante du corps enfeignant, arrivé et confortablement installé, qui jouit avec sadisme de réprimer le naturel par le dogme. En balançant cul par-dessus tête ces mauvaises habitudes, mai 1968 a donné une leçon à cette profitude sûre d’elle-même et dominatrice, matheux sadiques et historiennes confites en dévotions marxistes ou réactionnaires. Il faut lire Diderot à cet âge, il vous marque pour la vie car il dit vrai.

Il évoque en parabole la liberté contre les pouvoirs, l’individu contre la hiérarchie sociale, le corps bien vivant contre l’âme éthérée. Le roman captive comme un roman noir, sans la sensualité du ‘Moine’ de Lewis, ni la gymnastique torturée de Sade (que je n’ai toujours pas lu). Sœur Suzanne, appelée selon la coutume du temps « Sainte » Suzanne, est comme la Suzanne de la Bible devant les vieillards : nue et naïve, regardée avec concupiscence par la religion comme par les sens enfiévrés de la Supérieure. L’enfermement fermente. Ce sera de même dans les collèges, si l’on en croit la littérature, et pas seulement française. Les ‘Désarrois de l’élève Topless’ (comme demandait à la Fnac un illettré qui cherchait le film) ou ‘Kes’ et surtout ‘If » répondent à ‘La ville’ de Montherlant ou aux ‘Amitiés particulières’ de Peyrefitte. Sauf que Sainte Suzanne est frigide, d’une innocence asexuée qui frappe le lecteur adulte (l’adolescent la prend comme elle est). Elle n’éprouve rien de plus que l’affection, ne sait rien des émois du sexe, ne comprend pas les caresses appuyées et s’étonne qu’on devienne folle de désir… Diderot, en restant tout rationnel, veut convaincre son temps (et son vrai marquis) que si le diable peut se cacher dans le sexe, la réalité de l’enfermement est belle et bien sociale. Il s’agit de contraindre les corps, les cœurs et les esprits, de lier à jamais les âmes. Et cela même est inacceptable pour les êtres de Lumière adeptes de la raison.

Un bien beau livre à relire adulte et à mettre entre les mains de ses adolescents pour leur faire découvrir la réalité du monde qui est le nôtre. ‘Surveiller et punir’, ce titre bien trouvé de Michel Foucault, raconte comment notre temps est expert lui aussi en enfermements. Si le film de Rivette en 1966 a été longtemps interdit, c’est que les images sont plus réalistes que les mots, mais surtout que le gaullisme de tradition militaire, le paternalisme de la bourgeoisie d’époque, rejoignaient sans peine le machisme ouvrier autoritaire du Parti communiste. La liberté avait bien du mal à renaître entre ces redoutables censeurs du corps social…

Denis Diderot, La religieuse, 1797, Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, La religieuse, Folio, 1972, 367 pages, €6.93

DVD La religieuse de Guillaume Nicloux avec Pauline Etienne et Isabelle Hupert, France télévision 2013, €7.63

DVD Suzanne Simonin la religieuse de Jacques Rivette, 1966, Opening, €29.79 « interdit aux moins de 16 ans »…

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Christiane Rochefort, Printemps au parking

L’histoire est toute simple, écrite en 1969 dans la lignée de la libération de mai. Un adolescent, Christophe (16 ans ?) fugue parce qu’il n’a pas supporté une remarque insignifiante de son père. De la banlieue sud, il gagne Paris où il fait la connaissance de Thomas, étudiant. Après diverses péripéties naît entre eux l’amour.

La thèse est d’époque. Le fils du peuple élevé en grand ensemble par un ménage petit-bourgeois routinier et moraliste, doté d’une culture d’école primaire axée sur le devoir et le travail, s’évade brusquement, libéré par une pulsion printanière. L’intellectuel, ancien gauchiste un peu amer, végète dans ses études avec ses camarades, dans ce quartier latin rituel. L’arrivée de Christophe et de sa jeunesse apporte la candeur et l’élan que l’après mai 68 avait laissé disparaître. Tel un bon sauvage, il bouleverse par sa seule présence et par ses actes spontanés le nouveau confort moral et idéologique que s’est constitué Thomas. La passion, comme une folie dionysiaque, balaye le « vieil homme » et libère l’être.

La portée du message est immense. Nul besoin de lire Wilhelm Reich pour saisir la logique du désir libérateur. Il se révèle ici avec efficacité et vraisemblance. L’Occident bourgeois parle pour masquer la frustration constante de ses désirs élémentaires. Le discours même le plus gauchiste reste idéologique, masqué d’illusion morale. Seule l’action libère car elle est vérité, et la vérité est toujours révolutionnaire. Le refoulement bourgeois est si profond que l’action n’apparaît pour la société que comme compensation ou sublimation des désirs – mais ceux-ci restent de toute façon refoulés. La puissance apparente devient le dérivatif de l’impuissance sexuelle. La frustration, selon l’auteur, se transmute en oppression physique, sadique, militaire et économique, justifiée par l’idéologie technocrate.

Cette domination de la nature dont nous sommes si fiers, maîtrise et possession selon Descartes, serait-elle la compensation sublimée de nos désirs sexuels insatisfaits ? Le schéma est un peu simple, Reich était aussi obsédé que Freud par le sexe. L’après 68 adorait provoquer mémère en étalant du sexe sur toutes les pages. Mais le dilemme jouissance ou puissance apparaît comme un faux dilemme. L’homme n’est pas naturellement bon, même ses désirs sexuels pleinement satisfaits (pour autant que cela soit possible). La marée pulsionnelle libératrice n’a pas fait de nous des Indiens préhistoriques heureux au sein de mère Nature.

Cela, ce n’est pas le livre qui le dit, même s’il le laisse entendre par la bouche de Thomas toute emplie d’idéologie. Les mots ne sont pas les choses et les classiques soixantuitards ne sont pas des bibles. Il biaise en citant Socrate, le modèle du philosophe selon Maurice Clavel, fort à la mode ces années là (et complètement oublié depuis… comme quoi le médiatique n’est pas le talent). Le sage agit avant de discourir et son enseignement est moins construction de mots (idéologie des sophistes) qu’accouchement de connaissances (donc chemin révolutionnaire).  De nos jours, en Occident, nous n’avons plus de Socrate. Les philosophes ne sont plus hommes d’action mais tenants de postes d’État, poseurs dans les médias. La lumière ne peut donc plus venir des discours mais des désirs, elle ne peut plus émaner des professeurs adultes en sagesse, mais des adolescents du peuple, restés sauvages et encore innocents.

Christiane Rochefort, qui se disait communiste (elle est décédée en 1998 à 81 ans), va loin dans la remise en cause du parti comme guide éclairé des masses prolétaires. Elle lance les culottes par-dessus les moulins pour déclarer tout uniment que la connaissance est amour. Non pas l’amour à la platonicienne repris par les chrétiens, épuré, essentialisé, déifié – mais l’amour humain fait de désirs, de tendresse et d’attention, tout de chaleur et de peau, de frottement d’épidermes et d’éclatements liquides – l’amour matérialiste.

‘Printemps au parking’ excite les mineurs à la débauche, ce qui signifie désapprendre la volupté impuissante des mots pour retrouver les mots vrais issus de la volupté charnelle. C’est dire aussi qu’une autre éducation est possible.

Christiane Rochefort, Printemps au parking, 1969, Grasset 1998, 323 pages, €9.02

Christiane Rochefort sur Wikipedia

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Ken Follett, Le pays de la liberté

Reporter formé à la philosophie, Ken Follett le Gallois est devenu romancier. ‘L’arme à l’œil’ est son premier thriller reconnu en 1978. Il y en aura d’autres, tous inspirés de l’actualité. ‘Comme un vol d’aigles’ conte par exemple l’histoire vraie de deux ingénieurs américains exfiltrés d’Iran au moment où l’ayatollah Khomeiny impose son pouvoir. Mais Follett aime aussi l’histoire, qui le laisse plus libre de créer des personnages en lutte avec leur destin. ‘Les piliers de la terre’ en sont le plus célèbre mais ‘Le pays de la liberté’ en est un autre, plus léger.

L’aspiration à la liberté en est le thème central. La fin XVIIIe est l’époque choisie, prérévolutionnaire. Malachi McAsh est Écossais, mineur de fond depuis l’âge de sept ans. Une coutume illégale veut qu’il « appartienne » au seigneur foncier propriétaire de la mine s’il y travaille un an et un jour après sa majorité. Pas question pour le jeune Malachi, appelé Mack. Il quittera son village, sa sœur jumelle, ses copains de mine et la belle Annie avec qui il a eu depuis toujours des jeux de plus en plus érotiques. Sa mère lui a appris à lire, un avocat de Londres lui a appris le droit, sa volonté lui commande de s’émanciper. Il ira contre les lords fonciers, contre les pratiques marchandes, contre les coutumes sociales, contre l’Angleterre impériale sanglée dans de vieux principes. Il quittera le village, l’Écosse, le Royaume-Uni. Non sans mal, ni se faire parfois rattraper par la société qui combat par tous les bouts la liberté.

Mais le vieux monde est en train de basculer. Nous sommes à la veille de la révolution américaine qui a lieu 13 ans avant la française ; elles vont bouleverser tout l’Occident. Lorsque Mack débarque en Virginie, dans les cales d’un navire de forçats, il a été condamné par la « bonne » société londonienne pour une émeute montée par son ancien seigneur. Mais il ne va pas se laisser faire : il s’enfuit, passe la « frontière », encore proche des colonies. Il entraîne avec lui la belle Lizzie, ex-châtelaine d’Écosse avec qui il a joué enfant, devenue femme de son maître foncier. C’est que Lizzie est curieuse et volontaire, elle n’accepte pas le rôle de potiche poulinière que veut lui faire assumer son rôle social. Elle bout lorsque son mari, ignare et à bout d’arguments, lui oppose que « ces sujets sont pour les hommes ».

Jay, le blond folâtre a dilapidé son crédit au jeu et à acheté trois jeunes bagnardes, qu’il saute à l’envi, délaissant sa femme, trop intelligente pour lui. Il a commencé par trahir sa confiance en laissant son père exploiter le charbon du domaine de sa mère. Lizzie lâche ce lâche comme une vieille chaussette, son amour premier fondé sur l’aventure d’une expédition dans la mine se transforme en haine de cet esclavage qu’il impose et qui va si bien à son insignifiance. Malgré son machisme c’est un faible, incapable de gérer une plantation, incapable de ne pas perdre au jeu, incapable d’aimer sa femme et de lui faire des enfants. La belle aristocrate écossaise lui préfère les bras musclés du prolétaire Mack, son côté impulsif mais bulldozer, l’aventure et l’amour fou aux convenances guindées et à l’univers borné de sa classe, condamnée par l’histoire. Contrairement à Jay, Mack a tout ce qu’il faut pour se faire une place au soleil. Il s’est libéré de l’ignorance, des obscurantismes et des conventions sociales. Il est plus à sa place qu’en Écosse arriérée dans ce pays neuf qui n’est encore que les 13 colonies mais qui va devenir très vite les États-Unis d’Amérique. Nos héros réussissent à échapper à leurs ennemis, à s’installer dans une vallée en pleine nature sur la frontière, à fraterniser avec les jeunes Indiens du coin…

L’histoire d’amour est un peu convenue mais saine et ardente. La libération du jeune mineur est cruelle et semée d’embûches mais assez bien menée, surtout sur la fin. L’espoir nouveau qui se lève, écolo-fraternel, apparaît un peu naïf à nos yeux d’Européens qui en ont trop vu, mais soulève l’enthousiasme. C’est bien écrit, enlevé, droit au but. Un bon roman d’été.

Ken Follett, Le pays de la liberté (A Place Called Freedom), 1995, Livre de poche 1997, 477 pages, €6.60

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Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Alix, La cité engloutie

Alix, le Gaulois romanisé, s’aventure au pays des Carnutes, en plein domaine d’Astérix. Ce sont forêts interminables, mer grise, huttes de paille, druides sages et villageois braillards invétérés. Sans compter quelques sangliers. Mais les dieux locaux sont avides de sang, malgré la sagesse millénaire qu’ils diffusent. Les sacrifices humains ne sont pas rares (soigneusement occultés dans Astérix), surtout pour fêter le renouveau du printemps.

Ferry dessine moins bien l’anatomie que Jacques Martin, décédé, et que Christophe Simon qui a pris sa succession un temps. Ce pourquoi Alix et Enak sont presque toujours affublés de tunique. Les Gaulois, dessinés torse nu selon l’image d’Épinal, sont plutôt grossiers, notamment les enfants et les femmes. Seuls les visages ont une certaine tenue.

En revanche, le scénario de Patrick Weber est de qualité. Le lieu, la forêt armoricaine, est suffisamment mystérieux pour enflammer l’imagination et l’île de Sein, à la pointe de la Bretagne, est bien l’intermédiaire entre les dieux et les hommes. L’aventure commence par une expédition romaine pour retrouver une légion perdue. Elle se poursuit par la capture des héros, leur évasion, leur plan foireux pour apporter la paix là où les nationalistes ne veulent que la guerre. Le tout sera suivi de quelques coups de théâtre tout à fait dans les normes adolescentes.

Jacques Martin n’aime pas les Gaulois, on l’a déjà vu avec l’album ‘Vercingétorix’. Pour lui, ce sont des anarchistes, vantards et cruels, adorant la ruse et le pouvoir, trop souvent atteints d’enflure à la Hugo. Les Gaulois ne sont donc pas à la fête dans cet album, sauf le vieux druide de la cité mythique.

Même la sage femme de l’île, conservateur de tous les savoir, est prise de démesure, croyant lire dans les braises un destin qui n’est écrit que dans son imagination. Elle meurt avec panache, mais inutilement.

Le contraste à la gauloiserie est la civilisation. Elle porte le nom de Rome sous César, la République qui apporte son organisation, sa tolérance et l‘ouverture des routes. Alix et Véros sont gaulois, mais le premier a mûri dans le pré-humanisme romain tandis que le second s’est consumé dans la fièvre des luttes de pouvoir. Véros est un fasciste profond, désirant tuer tous ceux qui ont « résolu d’abattre nos dieux et de combattre nos coutumes ! » p.26. Il ne parle qu’héritage et ancêtres, identité gauloise, et il prône la « pureté » ethnique. C’est une idéologie gauloise d’ailleurs, puisque ce n’est pas Véros mais le grand prêtre qui prononce ces mots très incorrects à propos d’Enak : « Quant à son compagnon à la peau sombre, il est impur et sera donc sacrifié lors de la fête d’Imbolc célébrant l’arrivée du printemps ».

Enak grandi, il a dans les quinze ans, est qualifié par un centurion romain de « véritable athlète » qui « fait preuve d’une belle souplesse ». Il prend beaucoup d’initiatives heureuses et seconde efficacement son aîné, allant même jusqu’à le soigner, dans un renversement de l’album ‘Vercingétorix’. Il est sujet aux rêves prémonitoires qu’Alix explique par « une sensibilité plus forte ». Mais les deux amis restent liés pour le meilleur et pour le pire : « C’est mon compagnon Alix », dit Enak – et Alix : « Si Enak doit mourir, nous mourrons ensemble ! » Un tel amour, beau comme l’antique, émeut les gamins aux larmes.

Un bon scénario, un dessin passable, des passions, une morale. Voilà qui fait un bon album, même s’il n’a pas le souffle de certains.

Jacques Martin, Alix – La cité engloutie, avec Ferry et Patrick Weber, Casterman 2009, 48 pages, 9.51€

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Herman Melville, Mardi

Ce titre n’a rien à voir avec le jour de la semaine. Ni même avec une quelconque réminiscence du compagnon d’un autre jour de Robinson. Figuraient en effet sur les cartes marines de cette région peu explorée du Pacifique, la mention « Mar di Sud » : la mer du sud en sabir d’époque, là où les îles surgissent des flots au gré du volcanisme. Et c’est ainsi que le troisième enfant littéraire d’Hermann Melville, qui se voulait la suite de Taïpi et d’Omou, quitte lentement les berges du réalisme pour aborder les bouillonnements du lyrisme et s’évader dans cette contrée inexplorée elle aussi de l’imaginaire. Les spécialistes de l’auteur datent de ce livre son entrée en littérature. Melville se libère du « vrai », peu romancé mais fondé (nombre de critiques ne le croyaient pas), pour laisser libre cours à la folle du logis : fantaisie, rêves, fantasmes.

Dès les premiers chapitres, Melville remet en question les repères géographiques, ne sachant plus trop en quels passages erre le bateau baleinier où se narrateur se morfond après trois ans à bord. Il est quelque part entre Pitcairn et les îles Enchantées (futures Galápagos). Il rêve de sortir de l’ennui, d’être « ailleurs », de défier ce présent immuable par quelques passions et exercices, de remettre en cause sa condition routinière de matelot et d’ouvrir l’univers trop limité de ses connaissances. La bibliothèque du bord se réduit à deux manuels techniques ! Il s’évade donc en baleinière de ce camp de travail flottant, quelque part sur l’océan Pacifique, à un millier de milles d’un chapelet de ces îles du troisième sexe qui ont séduit Melville en sa jeunesse.

Il y deviendra, dans le roman, le demi-dieu Taji. Il n’est pas tout seul, ce jeune homme dans sa vingtaine ; il est chapeauté par son « copain » à la mode marine, un Scandinave d’âge mûr qui lui est fidèle et le protège. « Il m’adorait et, dès le début, s’était attaché à moi. Il arrive parfois qu’un vieux marin comme lui conçoive une très vive affection pour quelque jeune matelot de l’équipage ; une affection si dévouée qu’elle en devient tout à fait inexplicable, à moins qu’elle n’ait son origine dans cette solitude de cœur qui s’emparent de la plupart des marins qui vieillissent. » (chap.III)

Bien mieux écrit que les précédents livres, Mardi comporte encore trop d’adjectifs et trop de clins d’œil savants en références bibliques et dignes auteurs. On peut citer Platon, Montaigne, Shakespeare, Samuel Johnson… L’archipel fabuleux de Melville emprunte encore à Rabelais et à Swift, la fin à Dante. L’auteur se laisse aller à son lyrisme naturel, ose des comparaisons parfois somptueuses : une beauté comme un lac, des « dents si parfaites que lorsque leurs lèvres s’écartent, ont eût cru voir s’entrouvrir des huîtres perlières » (XL), les nuages au sommet de chaque île comme une fumée de wigwam indien, les jeunes guerriers « au teint de sherry doré », des « goyaves dont le parfum rappelait celui de lèvres à peine écloses. » (LXIII)

Chaque événement du récit change le narrateur. Il devient autre, son propre avatar sorti tout armé de ses rêves pour accompagner ce nouvel univers. Marin discipliné, aventureux évadé, conquérant de sa belle, amoureux transi, demi-dieu matois, presque philosophe, quêteur résigné… Le réel est désormais suspendu, plus question de faire le récit de ce qui serait vraiment arrivé. La vraisemblance est mise entre parenthèses au profit de la fantaisie ; l’espace-temps devient fluide. « Mais le désir nous donnerait-il l’objet du désir ?(…) Rien ne demeure. La rivière d’hier n’est pas celle qui coule aujourd’hui (…) Tout est en perpétuelle révolution (…) Ah ! dieux ! dans ce mouvement universel, comment croire que je serais moi, l’unique chose stable ? » (LXXVIII) D’ailleurs, on ne connaîtra jamais le « vrai » nom du narrateur. Un jour de lubie, il devient tout simplement Taji, demi-dieu pour vous servir. Nous n’en saurons pas plus, ni d’où il vient, ni pourquoi il était là. Tel l’adolescent en sa pire période, il ne vit que l’instant, tout fou, perpétuellement instable.

Certains critiques ont vu trois parties en ce livre, d’autres cinq. Je penche pour ces derniers :

  1. C’est l’ennui, l’évasion, la dérive. Mais la solide réalité d’une affection virile.
  2. Rencontre avec les « sauvages » qui détiennent une jeune fille blanche, enlevée dès l’enfance et destinée par le prêtre au sacrifice. Bataille, meurtre du père, enlèvement de Yillah, malédiction.
  3. Arrivée dans les îles, bref bonheur puis disparition mystérieuse de la fille, absence prédite, peut-être désirée, mais inacceptable. Nous n’en saurons pas plus sur cet élément féminin qui sert de prétexte et de décor convenable à quémander un sens dans la vie du narrateur/auteur.
  4. Suit une quête géographique et philosophique entre les îles enchantées ayant pour prétexte de rechercher la fille (ou l’amour ? ou l’existence adulte ? ou la sagesse ?). Impossibilité de la vérité, donc du réel. Le chapitre LXXXII en est la fable, mettant en scène deux envoyés du roi local dans une autre île, dont ils rapportent deux descriptions différentes.
  5. Fin du périple, échec de la quête. La satire de Sérénia, île de la Paix, est féroce. On ne sort pas de l’histoire par simple décision, même calquée du Christianisme. Taji, balloté, sans volonté, est escorté vers la reine magicienne Hautia, qui a ponctué son errance entre les îles de messages floraux portés par trois jeunes filles belles dehors, sorcières dedans (la hantise perpétuelle du jeune Melville). Taji refuse les enchantements de « l’amour » sorcier ; il force ses compagnons à l’abandonner ; il s’éloigne tout seul au large, par un étroit goulet qui n’est pas sans rappeler la façon dont il est venu au monde. Il demeure à la poursuite de sa chimère, poursuivi par la vengeance – l’aporie de la condition humaine sous l’angle puritain : rechercher Dieu/l’Amour, poursuivi par le Péché Originel. Son « dernier crime », si toute existence n’en est qu’une suite, peut-être est-ce le suicide d’une quête absolue de l’Absolu ?

Réalité/chimère, affection/espérance, du solide/de l’évanescent. Ces oppositions nous situent en pleine adolescence mentale. Un écrivain opère sa métamorphose, c’en est émouvant.  Mais on quitte le roman avec le sentiment qu’il est raté. Même aujourd’hui, avec le recul du temps et la vision globale de l’œuvre.

Comme souvent, Melville ne sait pas maîtriser son ouvrage, il en fait « trop ». Il en rajoute, il renonce à élaguer, à décider. La partie quatre de la quête est particulièrement laborieuse, ennuyeuse, beaucoup trop longue par rapport au reste. Melville y déverse tout ce qu’il a appris des auteurs classiques en un périple à prétentions philosophiques qui tente d’embrasser toutes les expériences humaines. Le lecteur subit d’innombrables digressions documentaires, réelles ou imaginaires, d’une érudition inutile. Nous retrouvons une fois encore la coquetterie agaçante de l’autodidacte qui ne possède pas les instruments de la synthèse.

N’est pas Voltaire qui veut pour singer son Candide. Il ne parviendra à discipliner ce flot de notes et de références que dans Moby Dick – et encore, pas complètement.

Herman Melville, Mardi, poche Garnier-Flammarion 1999, 553 pages, €9.31

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Le Clézio, Gens des nuages

Autant L’Africain était retour à l’enfance de Jean, Marie, Gustave, autant ‘Gens des nuages’ remonte aux origines familiales de sa femme, Jemia. Ce livre de voyage, paru initialement chez Stock, est le « compte-rendu d’un retour aux origines ». L’auteur a épousé une fille du désert, descendante de ces ‘gens des nuages’ qui cherchent l’eau pour leurs troupeaux, quelque part dans l’extrême sud marocain. Le voyage du couple est un périple à remonter le temps : d’abord celui de la tribu des Ouled Khalifa, d’où vient Jemia ; ensuite celui des origines de la civilisation, dans cette vallée saharienne où l’eau et le vent ont formé un creuset de rencontres humaines.

Les étapes initiatiques de ce petit livre de 150 pages, illustré de 16 photos couleur des lieux qui donnent vie au texte et supportent l’imagination, sont un délice pour qui aime les voyages mais préfère rester au coin de sa cheminée, un chat sur les genoux et un verre à proximité. Cela commence par un passage, celui du Draa, pour culminer au Tombeau du saint, créateur de tribus, avant de se poursuivre jusqu’à la Voie – celle de l’éternité. Six chapitres précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue, six étapes d’un approfondissement de soi.

« Il n’y a pas de plus grande émotion que d’entrer dans le désert » p.37 L’auteur en a écrit tout un livre, qui l’a rendu accessoirement célèbre, dans les années 80. Il s’est inspiré de l’histoire de sa femme, des légendes racontées par la grand-mère, des récits des voyageurs français, espagnols et anglais du temps. C’est par le plateau de Gadda, dans l’ex Rio de Oro au sud du Maroc, que le couple pénètre le désert « sans fin, monotone, presque sépulcral, d’une beauté hors de la mesure humaine » p.38. L’impression est d’être « près du socle du monde », au ras de la roche ferrique qui forme le cœur de la planète, envahi sans limites par la lumière du soleil.

Le socle est aussi la matrice : « les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles (…) Ce ne sont donc pas les hommes qui ont inventé ces civilisations. Ce sont plutôt les lieux, comme si, par l’adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures » p.56. La Saguia el Hamra est l’un de ces lieux, « une coupure dans le désert ». L’auteur rêvait enfant sur les livres d’aventure, de la fiction d’H.G. Wells aux récits de René Caillé et aux reportages du ‘Journal des voyages’. « Quand il avait treize ans, à la suite d’un voyage au Maroc, encore sous protectorat français [probablement en 1961], il avait écrit une sorte de roman d’aventures dans lequel un cheikh vêtu de blanc, venu du désert, se battait farouchement contre les Français et, vaincu par le nombre, retournait vers le Sud, vers un pays mystérieux où s’étaient regroupés les nomades insoumis. Ce pays était la Saguia el Hamra, le dernier lieu inaccessible… » p.58 Jean, Marie, Gustave parle de lui à 13 ans à la troisième personne. Il avait déjà en prototype, à cet âge pubertaire, le roman de son succès, la prescience de sa seconde épouse. « Il se pourrait que le devenir des hommes, fait d’injustice et de violence, ait moins de réalité que la mémoire des lieux, sculptée par l’eau et par le vent » p.69.

Le moment culminant du périple est le tombeau de Sidi Ahmed el Aroussi entouré des sept Saints. Sidi Ahmed fédéra les nomades pour en faire un peuple d’équilibre vivant de peu, « entre la parole divine et la justice humaine. Et l’amour de l’eau et de l’espace, le goût du mouvement, le culte de l’amitié, l’honneur et la générosité. N’ayant pour seuls biens que leurs troupeaux » p.74 Un idéal d’homme leclézien. « La seule réussite des Arabes fut de donner une cohérence mystique à des peuples entre lesquels le fabuleux était l’unique ciment » p.72 C’est de la lumière du soleil et des étoiles que vient la force, c’est du désert que vient la sobriété, l’obstination, la patience, « apprendre à vaincre sa peur, sa douleur, son égoïsme » p.95 « Mais ce sont les yeux des enfants qui sont les vrais trésors du désert. Des yeux brillants, clairs comme l’ambre, ou couleur d’anthracite dans des visages de cuivre sombre. Éclatants aussi leurs sourires, avec ces incisives hautes, une denture capable de déchirer la chair coriace accrochée aux os des vieilles chèvres » p.97 Une beauté de diamant, une joie de source, une opiniâtreté à la mesure de la vitalité exigée du désert : Le Clézio raccourcit en une phrase toute l’admiration qu’il a pour cet animal humain en sa force première.

Il retrouve en cela l’élan des philosophes des Lumières, qui pensaient retrouver le socle humain dans le Sauvage, que la sentimentalité du temps croyait « bon ». Et cela à la suite de Tacite, qui voyait dans les Germains des forêts outre-Rhin ces humains vigoureux et sains qui donnaient un exemple moral aux Romains de la décadence. Après les Grecs, qui définissaient leur idéal d’homme par rapport aux borborygmes et à l’efféminé des « barbares ». « Les femmes du Sahara donnent tout. Elles transmettent aux enfants la leçon du désert, qui n’admet pas l’irrespect ni l’anarchie ; mais la fidélité au lieu, la magie, les prières, les soins, l’endurance, l’échange » p.104. Le Clézio se veut de ce genre d’homme, socle de l’humaine humanité au-delà des ethnies. Ce pour quoi il touche à l’universel.

Tbeïla, le Rocher secret perdu dans le désert, est un lieu de légende pieuse. « C’est ici que Sidi Ahmed el Aroussi a touché terre après avoir été transporté dans les airs depuis Tunis, ou Marrakech, par un génie » p.114 Le lieu est de pèlerinage, un monument naturel incongru au milieu de la plaine. « Quand on arrive au sommet du Rocher, il s’agit bien d’une émergence. Tout d’un coup, on est frappé par le vent et la lumière, suffoqué, aveuglé comme un oiseau sorti d’une grotte » p.122 L’auteur parle bien de cet éblouissement des sens qui prépare à la foi. « Ici, nous avons tout à apprendre » p.126. La vie même de Sidi Ahmed est celle d’un proche de Dieu, maître du soufisme. « Ce n’est pas par les armes que les maîtres soufis luttent contre le mal, c’est par la puissance de leur verbe, par l’exemple de leur pureté, par la force de leur sacrifice » p.139 Le Clézio retrouve au désert la nudité et le silence « où, parce qu’il n’y a rien qui vienne troubler les sens, l’homme peut se sentir plus près de Dieu (comme le sera Charles de Foucauld dans le Hoggar) » p.139. Je l’ai ressenti aussi, face aux rocs rouges de l’Assekrem.

D’où cette leçon tirée du voyage : « Ce qui caractérise la vie des nomades, ce n’est pas la dureté ni le dénuement, mais l’harmonie. C’est leur connaissance et leur maîtrise de la terre qui les porte, c’est-à-dire l’estimation exacte de leur propres limites » p.147. Toute une morale pour les Occidentaux humanistes et vaguement écologistes qui veulent changer le monde. Un idéal parfois bien mal incarné, mais chez Le Clézio une belle leçon d’observation humaine !

Un petit livre à lire en complément de ‘Désert’, si vous avez aimé.

Le Clézio, J.M.G. & Jemia, Gens des nuages, photographies de Bruno Barbey, 1997, Folio 2008, 151 pages, 5.7€

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Albert Camus, Noces

Dans le recueil ‘Noces’, écrit vers 1937 à 24 ans, le premier texte est une merveille. ‘Noces à Tipasa’ chante le bonheur de vivre, d’être tout simplement au monde, dans le paysage, en accord avec ses dynamiques. La richesse présente est si vaste qu’elle submerge. Il n’y a plus ni riche ni pauvre, ni puissants ni misérables, ni vallée de larmes ni promesse de paradis. Aucun plus tard offert à l’imagination ne peut égaler l’écrasante omniprésence de l’instant.

Tipasa est une cité romaine ruinée à quelque distance d’Alger, au bord de la Méditerranée et au pied du Chenous. « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la mer à gros bouillons dans les amas de pierres. » Ainsi commence le texte, tout empli d’observation attentive et d’empathie pour l’univers. Camus jeune est un païen qui vibre aux rythmes naturels ; il a en lui cette grande joie de vivre, cette énergie qu’il ressource au soleil et au vent, aux flots et à l’odeur des herbes.

« Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. » Foin des grands mots, des attitudes théâtrales, des postures héroïques tourmentées – la philosophie n’est pas dans la masturbation intello à la Hegel, ni dans les engagements à la Sartre, ni dans les prises de position des vertueux clamant leur vertu à la face des autres. La philosophie est l’art de bien vivre, dans la lignée des Grecs et de Montaigne. Elle est d’être ici et maintenant, et de réaliser au mieux sa condition d’homme.

« Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa nature profonde. » Pour cela, il faut s’accorder à ce qui nous entoure, sans vouloir le contraindre, ni imaginer un ailleurs meilleur. « J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais. Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense… » Fais ce que dois, tu n’es ni dieu ni diable mais homme tout simplement. Roule donc ton rocher comme le titan sur la montagne, puisque telle est ta condition. « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

« Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux Mystères d’Eleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. » Le bonheur est le simple accord de l’être avec ce qui l’entoure. Bonheur encore plus grand dans le plus simple appareil, sens en éveil, tout entouré de nature.

Car la vérité humaine est la vie éphémère, celle du soleil qui précède celle de la nuit comme la vie précède la mort. Toute cité devient ruines et le bâti retourne à sa mère la nature. Est-ce pour cela qu’il ne faut point bâtir ? L’homme n’est pas un dieu, il ne vit pas dans l’éternité et son destin est tragique : il vit d’autant plus au présent qu’il n’existait pas au passé et qu’il n’existera plus au futur. Il se condamne à mourir par le seul fait de naître. Mais, durant sa courte vie, il construit pour lui et avec les autres. D’où son exigence d’agir ni pour plus tard ni pour ailleurs mais ici et maintenant son vrai destin d’homme.

« J’aime cette vie avec abandon et je veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. » C’est la grandeur de la bête intelligente d’être consciente de son destin. Lucide comme la lumière, exigeant la vérité qui tranche comme le rai de soleil. « Je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir vivre. » La société, en effet, déforme. Trop contrainte de puritanisme paulinien, de mépris d’Eglise pour l’ici-bas, de convenances bourgeoises. Il faut se découvrir, se construire, se prouver. « Connais-toi toi-même », exhortait le fronton  du temple d’Apollon à Delphes ; « deviens ce que tu es », exigeait Nietzsche ; « fais craquer tes gaines » proposait Gide ; soit « ami par la foulée » criait Montherlant. Ce sont les références d’Albert Camus en ses années de jeunesse, auxquelles il faut ajouter Jean Grenier, qui fut son professeur.

« Tout être beau a l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierai-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre ? Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Les ‘Noces’ de Camus sont celles de l’être et du monde, celles de l’auteur avec sa terre maternelle. Les autres textes du recueil sont dans le ton : le vent à Djémila, l’été à Alger, le désert dans la peinture italienne. Il s’agit toujours de se plonger dans le monde, de se mettre en accord avec lui, d’accomplir pleinement son destin humain. Ce n’est pas simple hédonisme, mais bel et bien vertu. Le soleil égal donne la même couleur aux gens ; l’amour et l’amitié font jouir et faire ensemble ; le respect de la nature qui exalte et qui permet rend libre, avec le sentiment d’éphémère. Égalité, fraternité, liberté, c’est toute une philosophie de jeunesse qui est donnée là. L’élan, la vigueur, l’entente.

Le persiflage intello français aime à répéter ce bon mot qu’Albert Camus serait un philosophe pour classes Terminales ; il apparaît plutôt comme un philosophe de la jeunesse. En mon adolescence j’aimais bien Sartre pour son exigence de liberté ; je me suis très vite senti plus attiré vers Camus, à mon œil moins histrion. Chacun choisit selon son tempérament.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

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Harlan Coben Une chance de trop

Votre couple bat de l’aile, vous avez perdu de vue bêtement l’amour de votre vie, vous vous êtes créé une vie de changements et de voyages qui vous empêche de penser à tout ça. Mais, par hasard, votre femme a mis au monde votre fille. Vous vous êtes attaché à ce petit bout braillard aux cheveux si fins et au sourire… ma foi si craquant.

Et puis un matin, vous croquez à peine une barre de céréales. Boum ! Deux balles dans la peau. Le trou noir. Douze jours de coma. Lorsque vous émergez, les questions sont directes mais les silences gênés. Que vous est-il donc arrivé ? Eh bien le pire, ou presque : plus de femme – tuée – plus de petite fille – enlevée ou… ? Evidement, les flics ont leur théorie préconçue, évidemment – nous sommes en 2003, après le 11-Septembre. Le FBI est une vaste bureaucratie où la routine compte plus que la dimension humaine des victimes. Alors qu’allez-vous faire ? Renoncer ? Vous faire une autre vie ?

C’est bien la tentation américaine, de faire constamment table rase de tout pour tout recommencer ailleurs. Les gens ne restent plus, ils se contentent d’échanger entre eux avant de passer à autre chose. « Aujourd’hui, les Etats-Unis tendent à se transformer en un vaste centre commercial à ciel ouvert. Partout ce sont les mêmes enseignes. C’est facile de critiquer – et je ne m’en prive pas, du reste – de proclamer qu’on aime le changement, mais en fin de compte, surtout en ces temps troublés, on ne recherche peut-être que ce qui est familier. » p.444

Mais l’auteur – pardon, le personnage de Marc, docteur en chirurgie réparatrice – est trop adulte pour ne pas vouloir se prendre en main. Il va donc se débrouiller tout seul, avec l’aide de quelques amis sûrs seulement. Les demandes de rançon sont étranges : n’avait-il pas été laissé pour mort ? Est-ce le kidnapping, l’objectif des agresseurs ? N’y aurait-il ; pas autre chose, de plus affreux ? C’est tout l’art du thriller de nous amener à nous poser des questions successives, sans y répondre autrement que par l’action, avant que l’écheveau ne se démêle dans les derniers chapitres.

Harlan Coben écrit court, direct, avec cette ironie populaire qui plaît bien. Sans grandes phrases, il brosse touche après touche un portrait des Américains et de l’Amérique, bien meilleur que celui des préjugés qui encombrent les média français. La place de l’Enfant, l’aspiration à la Justice, la horde des Intérêts, l’infantilisme habituel, les comportements Administratifs – tout cela vient heurter la vérité des gens, enfoncer leur petit cocon confortable. C’est alors – mais seulement alors, qu’ils se révèlent : ils valent bien mieux que cela mais il faut que les circonstances les secouent.

Harlan Coben, Une chance de trop (No second chance), 2003, Pocket 470 pages, €7.03

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Le Clézio, Raga

L’océan Pacifique recèle une myriade d’îles. Parmi elles, l’archipel des Nouvelles-Hébrides en Mélanésie, devenu indépendant en 1980 sous le nom de Vanuatu. L’une des perles de l’archipel est l’île Pentecôte, appelée ’Raga’ en langue locale. C’est là qu’un beau jour de 2005, la frégate ‘La Boudeuse’ a débarqué Jean Marie Gustave Le Clézio à sa demande. Il voulait aller au plus loin possible – donc aux antipodes. Sur une île, bien sûr, puisque lui-même est îlien de Maurice. Au cœur d’un continent inconnu. En effet, ‘Raga’ est sous-titré « approche du continent invisible ».

Invisible, ce continent marin l’est autant par l’absence de reconnaissance internationale (combien de divisions ? aurait demandé Staline) que par l’indifférence de ses explorateurs (qui ne cherchaient que leur imaginaire). Après avoir cherché « les Indes » (et trouvé l’Amérique), ils se sont mis à chercher le continent-équilibre qui compenserait la masse des terres au nord. Les îles n’ont été pour les marins que des réservoirs d’eau, de fruits et de femmes. Parce que les gens du cru étaient affables et s’offraient, ils ont cru trouver leur « paradis », ce jardin d’Eden où les fruits poussent naturellement tandis que filles aux seins pommés et garçons à la nudité svelte se pâment en amour sur demande. Les marins et les explorateurs n’ont donc pas « vus » la réalité, mais seulement leurs fantasmes. Certains ethnologues ont même inventés des mythes structurels, tel ce ‘culte du Cargo’ qui, semble-t-il, n’existe pas. Ils ont tourné le Gol, ce rite de fécondité qui fait se jeter du haut d’une tour une liane au pied, en attraction folklorique.

Pourtant, reconnaît Le Clézio qui est allé les voir, le peuplement des îles est une véritable épopée humaine. Elle a exigé du courage, de la foi et de multiples inventions, telles la pirogue à balancier, les voiles en fibres de pandanus et le repère aux étoiles. Ce n’est pas le hasard des courants et des vents qui ont fait s’échouer les hommes sur les îles, comme ce qu’a tenté de démontrer Thor Heyerdhal. « Le désir était au cœur de ces hommes, de ces femmes, il les poussait vers l’avant, il leur faisait voir un monde nouveau dont ils avaient besoin » p.14.

Le « récit » que fait l’auteur de son exploration physique et littéraire tourne vite en « essai » sur ce qui tient à cœur à Jean Marie Gustave : l’accord d’un peuple avec une terre et l’impérialisme de la civilisation (occidentale). Charlotte est une « femme en lutte » contre l’homme qui la bat ; elle réinvente le troc d’œuvres artistes contre la monnaie. Dans les bibliothèques, l’auteur recueille les descriptions des explorateurs, missionnaires et anthropologues.

D’une écriture plus fluide qu’auparavant, avec un vocabulaire enrichi, s’égrènent en neuf chapitres les étapes de cet itinéraire initiatique d’auteur :

  1. Raga, situation de l’île ;
  2. Le voyage sans retour, rêve de l’épopée ancestrale ;
  3. Le ciel austral, métaphysique habituelle depuis ‘Le chercheur d’or’ et ‘Désert’ ;
  4. Melsissi, la rivière de l’île qui relie les hauteurs à la côte ;
  5. Blackbirds, ces navires noirs qui venaient enlever des hommes pour la traite esclavagiste aux mines d’Australie et de Nouvelle-Calédonie jusque dans les années 1900 – la honte de ‘la civilisation’ ;
  6. Taros, ignames et kava, ces plantes endémiques soignantes et nourricières ;
  7. Dieu, dieux, ombres, du message désecclésialisé du Christ aux dieux anciens et aux poétiques légendes ;
  8. L’art de la résistance, à l’Occident prédateur, à la civilisation matérialiste, à la domination mâle ;
  9. Îles, qui se referment sur leurs trésors, « Suis-je moi aussi une île ? » p.118.

L’île du continent invisible est une quête et un mythe leclézien. « Raga la muraille de lave aux sommets cachés par les nuages. Raga la mystérieuse, où ils ouvriront des chemins neufs, en frissonnant de crainte, entre les tombeaux des anciens disparus » p.26 Elle est le trésor d’enfance, le souvenir ancestral de l’île Maurice, mais aussi la quête incessante du bonheur par le littérateur, « le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène » comme le disait Camus (Les Noces). « A Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité » p.77.Dans le village de la montagne, « les habitants de ces lieux se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ils se sont retournés vers ce qui les avait toujours soutenus, la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire – ce que les anthropologues ont schématisé sous le nom de ‘kastom’, la tradition » p.32. Voilà du plus pur Le Clézio.

Depuis ce conservatisme anthropologique, littéraire et sympathique, pétri d’humilité chrétienne et écologiste, féministe et altermondialiste – tout ce qui plaît tant à l’air du temps – l’auteur approuve et désapprouve. Il aime les chercheurs « qui ont ouvert les yeux de l’Occident sur la richesse et la complexité des peuples de l’Océanie, sur leur science de la navigation et leur agriculture hydraulique, sur leur art, leur culture, leur cosmogonie » p.119 Il stigmatise « le pire, c’est tout ce qui s’est ensuivi, la profusion de reportages, récits d’aventures, films documentaires à sensation (…), toute cette scorie qui a contribué à donner aux Européens l’image d’un monde perdu, habité par des anthropophages survivants de l’âge de pierre, obsédés par la magie et ignorants de la civilisation » p.121

N’allez pas sur ces îles, vous allez les contaminer avec tout ce que vous êtes ; laissez-les vivre comme elles l’entendent, respectez leur être. Tel est le message universel de Le Clézio : « Les sociétés des grands socles continentaux, malgré leurs religions ‘révélées’ et le caractère soi-disant universel de leurs démocraties, ont failli à leur tâche et nié les principes mêmes sur lesquels elles s’étaient établies. L’esclavage, la conquête, la colonisation et les guerres à l’échelle mondiale ont mis en évidence cette faillite » p.128. Est-ce un hymne à l’enfermement et à l’identité figée ? Peut-être pas : Jean-Marie Gustave Le Clézio reste sur l’étroite crête où balancent l’écologie, entre acceptation harmonisée et refus conservateur. Il y est allé, lui, dans ces îles. pour les ouvrir au monde, les faire connaître avec les yeux d’aujourd’hui.

Lisez donc ce petit livre, il vous donnera le sens du relatif qui manque tant à la bonne conscience.

Le Clézio, Raga approche du continent invisible, 2006, Points Seuil, 133 pages, €5.22

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Plage

La plage est une zone frontière entre la terre et l’eau, entre la civilité urbaine et la vie sauvage. Que faut-il pour faire une plage ? L’horizon sans limites de la mer, la surface égale du sable et le soleil par-dessus qui permet de se mettre nu. Le lieu est éphémère, changeant, sans cesse remis en mouvement par l’énergie des houles et l’ampleur des marées. Il est à l’image de l’homme d’aujourd’hui, juvénile, dynamique, zappeur ; c’est pour cela qu’il fascine.

L’eau accueille et pénètre, délicieusement fraîche, vigoureuse gifle, ondulée et salée, mettant en appétit. L’eau est faite pour caresser la peau, se couler autour du corps, résister à la nage.

Le sable n’est qu’élément temporaire apporté par la mer et emporté par elle ; il est remué, lavé et lissé chaque matin le long des océans à marées. Le sable est une eau terrestre, fluide mais chaude, qui moule en creux les corps, s’accroche aux peaux salées de vagues ou graissées d’huiles. Le sable est fait pour s’allonger, être creusé, s’enfouir.

Le soleil aveugle le regard et bronze l’épiderme ; il chauffe la plage et enfièvre les corps. L’alternance de l’eau froide et du soleil brûlant raffermit et excite.

Il suffit alors de quitter la ville, où la promenade du bord de mer fait frontière, pour entrer dans cet univers à part. Pas tout à fait sauvage : il faut aller sur les flots – mais plus civilisé : les comportements n’y sont plus les mêmes. Chaque famille recompose sur le sable vierge son territoire, tel Robinson. Le vêtement se réduit au pagne du sauvage, voire à rien du tout pour les petits Vendredi. La quasi nudité rend fragile, exposé, direct. Les relations sont plus franches, plus brutes, plus belles. Les éléments invitent à l’assaut : les vagues à affronter, le sable à se rouler, les autres à se montrer.

Il a été observé, dans la quasi-totalité des espèces étudiées, que les jeunes mammifères mâles jouent plus longtemps et plus rudement que les femelles. Le jeu permettrait d’intégrer les règles de la société et d’apprendre à lutter, à échapper, être ensemble (revue scientifique ‘La Recherche’, n°420, juin 2008, p.79). Ce pourquoi les petits garçons des plages sont plus vifs, crient plus fort et se démènent en groupe bien plus que les petites filles. Les seules exceptions observées sont celles des filles qui intègrent les groupes de garçons, mais avant la sexualisation des rôles vers dix ans.

Ce qui compte à la plage est la prestance physique : elle est accessible tout de suite au regard, sans aucune des afféteries sociales dues aux vêtements. Chacun est différent, mais réduit à soi, donc sur un pied d’égalité. Il y a peu de façon de se distinguer avec un simple slip. Même s’il peut être bermuda pour les garçons ou une-pièce pour les filles (rallongement prude du retour des religions) au lieu du string pour tous un moment à la mode (après 1968). Plus grandes et mieux formées, les filles et les femmes retrouveront matière à exhiber la mode avec les bikinis à fanfreluches ou les deux-pièces sexy – mais il s’agit surtout de cacher certaines parties pour suggérer le reste, et de mettre le corps nu en valeur !

N’est-ce pas ce qui nous distingue, nous Européens, des autres civilisations du Livre ? Juifs orthodoxes comme musulmans intégristes se baignent de nos jours tout habillés, comme les cathos décrits par Flaubert ou Proust à Houlgate ou Deauville à la fin 19ème (voir ci-dessous). Il suffit de voir la photo d’une plage de Gaza… N’était-ce pas déjà la nudité aux Jeux Olympiques qui distinguait les Grecs civilisés des ‘barbares’ jadis ?

L’été, sur la plage, quand vous n’avez rien à faire d’autre que de laisser errer votre pensée, observer et réfléchissez. Vous y verrez les humains tels qu’ils sont, libérés des vêtements qui les cachent et les déguisent, libérés de nombre de contraintes sociales, faisant famille, jouant à l’exilé ou au sportif de saison. Cela vous passera le temps.

Toute l’humanité est offerte aux regards, toute sa fragilité, sa fraternité – et sa beauté.

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Thorgal, les quatre albums au pays de Qâ

Thorgal, le héros viking venu enfant des étoiles, a rencontré l’amazone Kriss de Valnor dans l’album 9. Les albums 10 à 13 sont une saga à rebondissements due à cette peste brune. Thorgal a à peine rejoint son île avec ses nouveaux amis, le vieux Pied d’arbre et l’adolescent fantasque Tjall, que son gamin Jolan est enlevé avec Pied d’arbre par un commando venu en secret de la côte. A l’origine : Kriss de Valnor. Toujours en quête de richesse, une mission dangereuse la tente, payée d’un chariot entier d’or tiré par deux bœufs.

Elle a pour cela besoin d’un compagnon rusé, fort et intelligent comme Ulysse – et elle choisit Thorgal, dont cette féministe pleine de ressentiment envers les mâles est inconsciemment amoureuse.

Lui ne veut pas mais est obligé pour revoir son gamin. Aaricia, sa femme, veut l’accompagner. il tente de la dissuader mais elle est jalouse de Kriss de Valnor, trop belle et trop guerrière pour ne pas tenter – un peu – son guerrier viking de mari… Et puis Jolan n’est-il pas son fils à elle aussi ?

Cela ne convient guère au héros, qui aspire à vivre en paix parmi les siens qu’il aime, mais tel est son destin. Les auteurs sont cruels avec leur création, pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs de ‘Tintin’.

« Pourquoi ma vie doit-elle être sans cesse traversée de souffrance et de mort ? » s’interroge Thorgal alors que Tjall, qui l’a trahi mais qui s’est racheté, vient d’être tué. « Parce que tu n’appartiens pas à la destinée de ce monde », lui dit la statue de la Déesse sans nom, qui fut autrefois sa mère céleste sous le nom d’Haynée.

Le pays de Qâ est une sorte de tyrannie aztèque où un dieu sorti nu de la mer, Ogotaï, s’est imposé aux indigènes par la puissance de ses ondes mentales. Il les a réunis en un État puissant, aux technologies nouvelles comme ces vaisseaux volants soutenus par des ballons. Le peuple des Xinjins est le seul qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il est dirigé par un autre dieu lui aussi venu d’ailleurs, Tanatloc. C’est sur sa volonté que la mission de tuer Ogotaï pour établir la paix est créée.

Thorgal n’est pas un tueur mais il ne supporte pas qu’on attente à la vie des siens et défendra toujours les faibles. S’il tue, c’est par nécessité, pas par plaisir comme Kriss, ni par soif de pouvoir comme Ogotaï.

La tragédie est que Thorgal y soit mêlé. Tanatloc est en effet ce vieil homme qu’a rencontré Thorgal à douze ans, qui lui a appris ses origines : il est son grand-père. Le tyran Ogotaï qu’il doit tuer est son père et la déesse sans nom Haynée, sa mère, morte depuis longtemps. Le petit Jolan, six ans, enlevé pour convaincre Thorgal d’obéir, est l’arrière petit-fils du vieux Tanatloc près de mourir.

Il apprendra au gamin presque nu à se servir de sa puissance mentale pour décomposer la matière en ses éléments avant de la recomposer à son gré. Pas facile quand on n’a que six ans. Il faut être pressé par la nécessité ou saisi d’une forte passion pour libérer ce pouvoir. Le vieil homme guide son descendant pour guérir Thorgal saisi de fièvre dans la forêt, à des milles de là.

Tout finira bien parce que la tyrannie suscite toujours ses antidotes, même sans héros catalyseur. Mais elle renaît sans cesse dès qu’une parcelle de pouvoir exclusif peut être acquise par une seule personne : user de ses pouvoirs extraterrestres comme Ogotaï, se revendiquer d’un dieu vivant comme Uébac, engranger de l’or pour plusieurs vies comme Kriss de Valnor. Celle-ci sera punie par son péché majeur : la vanité. C’est l’innocent Jolan qui sauvera ses vingt ans forts compromis. Elle ne lui en sera pas reconnaissante pour autant, prête à l’égorger pour qu’on fasse ses quatre volontés, puis ligotant le gamin pour qu’il se tienne tranquille. Le destin ne lui sera pas favorable, mais ce n’est que partie remise.

Quant à Jolan, ses pouvoirs potentiels lui montent à la tête. Il n’est qu’un enfant facilement influençable. La déférence de proches comme Uébac, qui le flattent après la mort de Tanatloc, en font un dieu vivant nommé Hurukan. Le gamin se croit tout permis et devient capricieux. Soucieux d’éducation, et pour son bien, Thorgal châtie ces penchants à l’égoïsme et à la vanité par une bonne fessée cul nu devant les autres.

Mais il tient à lui et le petit sait que ses parents ne peuvent l’abandonner, même si on lui fait croire. Il pleurera de repentir dans les bras de son père, un peu plus tard, alors qu’il a chu dans un fleuve, attaché au chariot de la Valnor alors qu’elle tentait de le battre comme plâtre.

La leçon de cette tétralogie au pays de Qâ est que le pouvoir corrompt : celui de l’or qui pousse Kriss de Valnor à vouloir tout faire pour réussir cette mission de tuer ; celui du désir sexuel qui pousse le jeune Tjall à trahir Thorgal qui est pourtant son modèle ; celui de la puissance qui monte à la tête d’Ogotaï comme de Uébac et de Jolan. Mais il y a toujours une chance de s’en sortir, dit Thorgal. Et, outre l’aventure qui fait hérisser la peau, il y a de bien belles filles à moitié dénudées par la jungle et les combats, dans l’album…

C’est ainsi que l’amour, le courage et la tempérance, tout comme l’érotisme et la domination de soi, qui sont des vertus vikings aussi bien qu’occidentales, sont enseignées aux gamins des années 1980.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 10, Le pays Qâ, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 11, Les yeux de Tanatloc, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 12, La cité du dieu perdu, 1987, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 13, Entre terre et lumière, 1988, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

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Paul Doherty, L’homme masqué

L’énigme du Masque de fer a fait couler beaucoup d’encre. L’homme emprisonné ici ou là pour finir à la Bastille était-il le frère jumeau de Louis XIV ? Impossible, répond Paul Doherty, professeur anglais d’histoire médiévale. La cour ne connaissait aucune vie privée et la reine accouchait en public. Mais pourquoi son visage devait-il rester caché sous un masque de velours ou de fer, sauf à quelques personnes – dont le superintendant Fouquet ?

Dans ce roman policier historique, le spécialiste anglais des intrigues moyenâgeuses ouvre une hypothèse audacieuse. Il se fonde sur la correspondance amoureuse secrète et chiffrée de la reine Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV. Il crée le personnage de Ralph Croft, faussaire anglais recherché par les polices du monde connu et emprisonné à la Bastille. Le Régent, avide de belles femmes qui veulent savoir, le gracie officiellement s’il réussit à percer l’énigme. Il devra enquêter dans les archives, lui qui les connait sur le bout des doigts, percer les codes, et dire le fin mot. Inutile de dire que chacun cherche à utiliser l’autre pour ses propres intérêts et que le Régent n’a guère l’intention de laisser filer le détenteur d’un terrible secret si celui-ci parvient à le connaître…

L’homme au masque a été arrêté près de Dieppe sur lettre de cachet royale en 1669. Il devait être surveillé de près durant trente ans dans diverses prisons, Sainte-Marguerite puis Exilles, jusqu’à sa mort à la Bastille le 19 novembre 1703. A chaque fois, sa cellule ne devait pas être visible de l’extérieur, les murs, sol et plafond devaient être grattés pour éviter tout message, sa vaisselle réservée et surveillée après chaque repas pour qu’il ne fasse passer aucun écrit, son linge lavé et repassé sous surveillance constante, puis mis en coffre et brûlé une fois usé.

Louis XIII, fils d’un roi baiseur mort trop tôt, avait du mal avec les femmes. Très pieux, la chair lui répugnait et son épouse, reine venue d’Espagne, était trop jouisseuse et expansive pour lui. Mariés à 14 ans, ils attendirent dix-huit années et des promesses à la Vierge avant d’engendrer Louis XIV. S’il est certain que le Roi-Soleil était bien le fils de sa mère, certains doutent qu’il fut fils de son père. On dit que les testicules du roi Louis XIII étaient celles d’un enfant et qu’il n’atteignit sa maturité qu’à 30 ans passés… Mais ce ne sont que des on-dit. En ce cas, si le Masque de fer ne devait pas montrer son visage, était-ce parce qu’il ressemblait fort à Louis XIV ? S’il ne pouvait être son jumeau, pouvait-il être son demi-frère ? Ou bien Louis XIV et le Masque étaient-ils tous deux fils d’un autre, un amant de la reine qui ressemblait au duc de Buckingham, son éternel amour?

Ralph progresse pas à pas, captivé par cette énigme qui pourrait changer la politique du temps. Voilà que surgissent les malandrins, les gitans et même les Templiers ! Nous sommes entre ‘Da Vinci code’ et Hugh Corbett. Avec les mêmes approximations topographiques sur Paris que Dan Brown : de la cour du Louvre on ne peut, même à l’époque, apercevoir les tours de Notre-Dame (p.20) ; ni tourner de la rue aujourd’hui de Rivoli « vers l’Opéra », qui n’existait pas encore (p.54) : il a été fondé par Napoléon III ; ni dire que le grand Maître templier Jacques de Molay a été « exécuté sur le parvis de Notre-Dame (p.92) : il a été brûlé dans l’île face au Louvre, de nos jours square Henri IV où une plaque le rappelle. Malgré ces détails, l’enquête est enlevée, agréable à lire et offre une passionnante solution à cette énigme historique.

Paul Doherty, L’homme masqué, 1991, 10-18 2010, 213 pages, €6.65

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Claudie Gallay, Les Déferlantes

Le roman populaire a ses lettres de noblesse, que l’on pense aux ‘Misérables’ du ViH ou aux ‘Mystères de Paris’ du père Eugène. ‘Les Déferlantes’ sont de cette veine : il s’agit d’un bon roman populaire d’aujourd’hui dans lignée de Bernard Clavel.

Les ingrédients d’un tel succès sont :

• la longueur du livre qui permet d’apprivoiser les personnages ;

• les chapitres courts qui apportent chacun quelque chose comme dans une intrigue policière ;

• un mystère qui peu à peu se dévoile (on comprend avant la fin mais ce n’est pas grave) ;

• un décor intemporel qui fait peur : au XIXè siècle « la ville », aujourd’hui « la campagne » – on n’a plus l’habitude de ce désert sentimental et relationnel ;

• les instincts, les passions et les idées qui surgissent comme toujours – mais se débattent dans les pauvres crânes limités des êtres.

‘Les Déferlantes’ commence un jour de tempête où une tôle frôle la narratrice, se contentant de lui écorcher la joue. La crise fait surgir un mystérieux Lambert venu d’ailleurs qui erre sur la digue et interroge les gens, est-il déjà venu ? La narratrice est appelée la Griffue parce qu’elle habite une masure au bord des déferlantes – pas normale, donc. Elle compte les oiseaux, vient de la ville mais s’est fondue dans le paysage, bien que couve en elle ce manque de Lui, amant aimé trop tôt disparu. Raphaël, le sculpteur possédé du manque, cherche à le combler pour en saisir la jouissance dans des œuvres torturées qui vous prennent à la gorge, il sera bientôt reconnu. Sa sœur Morgane, désormais trente ans, erre de garçon en garçon sans jamais se fixer, hébétée du manque parental lié à son enfance de fonctionnaires bobos. Lili la tenancière de bar a manqué de père, lui-même marié sans amour alors qu’une autre avait son cœur mais que la pression sociale a empêché d’épouser. Nan, son élue, a vu sa famille sombrer d’un coup lors d’un naufrage quand elle avait huit ans, elle a toujours manqué d’amour, vide d’enfants, esseulée.

Le Cotentin des villages est un monde d’entre-deux, terre/mer, passé/présent, réel/fantastique. Les personnages de ‘La Déferlante’ sont des gens du vide, accrochés à nulle part, un trou perpétuel en eux qui les fait se mouvoir, s’attirer et se haïr.

Durant la cicatrisation de l’écorchure de tôle, les événements vont bouleverser l’existence de tous avant de guérir eux aussi. L’auteur observe en éthologue la vie des bêtes, sa narratrice erre sur les falaises de la Hague en Cotentin pour compter les oiseaux. Cette position de base lui permet de voir la vie des sales bêtes que sont les humains, hommes, femmes et enfants. Car nous sommes loin de l’idéalisme bobo du tout le monde il est beau et gentil :

  • la campagne, c’est dur ; la mer, ça tue ;
  • la nature c’est baiser, se haïr, s’aimer;
  • les oiseaux, tous d’instinct, sont parfois plus humains que ces animaux que sont les hommes; les chats donnent plus d’affection que les femmes ; les vaches vêlent mieux que les travailleuses et s’occupent mieux de leurs petits que les hommes…

Heureusement, les humains interagissent les uns sur les autres dans l’engrenage du mal comme du bien. C’est toute la société superstitieuse des campagnes qui a isolé Nan dans le deuil perpétuel, regardant d’un sale œil ses velléités de se lier ou de se marier. La société des campagnes, païenne, bêtasse et accrochée au qu’en-dira-t-on, a forgé un destin… Un jour de grand vent jadis, le phare s’est éteint et un voilier à chaviré. Seuls deux corps ont été repêchés, le dernier enfant du couple de plaisanciers a disparu.

Tout le monde sait pourquoi le phare s’est éteint et personne ne dit rien. Pas plus au frère survivant qui n’était pas parti en mer. La société est un destin, donc un non-dit. Personne ne réfléchit sur les conséquences, préférant se garder du regard des autres. Dès lors, le drame devient tragédie, écrite depuis les premiers temps du monde. La bêtise, l’inconscience, créent des événements qui s’enchaînent jusqu’à ce qu’une « crise » – ici la tempête – ne viennent dénouer les fils tendus au paroxysme. Nan la folle qui cherche toujours ses disparus reconnaît quelqu’un. Est-ce vraiment folie ? Et de fil en aiguille, la tapisserie s’anime. Jusqu’à l’apothéose finale, lentement mais habilement amenée.

Il y aura un dénouement. Il sera moral, il apaisera les malades et élèvera les gens vers une certaine spiritualité. C’est cela aussi qui fait un roman populaire, cette leçon que le destin peut se renverser sur l’initiative de quelques plus curieux ou plus courageux, ceux qui n’acceptent pas les choses telles qu’elles sont.

Chapitres courts, très courts, langage direct et familier, très familier, sentiments au ras des tripes sans jamais s’étendre par peur de lasser ou par limitation intellectuelle des personnages – le roman est très bien fait. Réussi. Un bon roman populaire dont je me suis délecté !

Claudie Gallay, Les Déferlantes, 2008, poche J’ai lu mai 2010, 539 pages, 7.60€ – Grand prix des lectrices de ‘Elle’ !

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Haruki Murakami, Les amants du spoutnik

En japonais, spoutnik se dit soupûtonikou. Il s’agit du premier satellite artificiel envoyé dans l’espace par l’humanité par l’URSS le 4 octobre 1957. L’exploit fait travailler l’imagination de Murakami : comment être ici et ailleurs ? Sur terre et dans l’espace ? L’espèce humaine est-elle grégaire et collective, ou bien solitaire, enfermée en carapace d’acier comme ces spoutniks – cerveaux pamplemousse – qui se croisent dans les étendues glacées, sans jamais s’interpénétrer ?

Les personnages du roman sont du type spoutnik : ils ne font jamais l’amour ensemble. Pourtant ils s’aiment et se désirent, mais pas en bonnes paires. La distance, attitude mentale très japonaise, prend ici une valeur cosmique. Chacun établit « une frontière invisible avec les autres » p.77. Murakami recycle le trio vaudevillesque du mari, de la femme et de l’amant, mais il actualise le jeu. K aime Sumire (qui veut dire violette), mais Sumire en aime un autre, ou plutôt une femme, Miu. Laquelle ne peut aimer personne sinon en surface, « violée » dans l’imaginaire 14 ans avant, le lecteur apprendra comment. Ce jour-là ses cheveux ont blanchi d’un coup. Mais Miu se sent bien avec K lorsqu’elle le côtoie, elle pourrait presque l’aimer si elle ne s’était déjà « mariée » sans contact physique avec un autre. K prend donc des amantes, dont la mère d’un de ses élèves du primaire… ce qui pose des problèmes à l’enfant. Peut-être le devine-t-il, en tout cas vole dans les supermarchés pour se faire remarquer (honte suprême au Japon).

Pas simples, les relations humaines, lorsqu’elles sont recréées par Murakami ! Le réel évolue en surréel, sans jamais tomber dans le fantastique trop clinquant facile. La limite est ce qui convient à l’auteur, tout comme la légèreté. Pas de pesante philosophie allemande dont nos intello-romanciers paraissent si friands ; pas de psycho judéo-freudienne dont nos intello-méditerranéens semblent drogués ; pas de perversité qui remonte à l’enfance qui serait cause, selon nos intello-sociologues, de toutes réalités. K est un garçon banal, enfance habituelle, études sans excès, métier moyen. Sumire désire devenir écrivain mais elle ne vit pas pour enrichir son expérience. Elle clapote sur son clavier interminablement des pages et des pages sans en tirer une histoire. Miu était pianiste, mais ce qui lui est arrivé adulte, plus la mort de son père, l’a reconvertie dans les affaires. Tous ces personnages sont Murakami lui-même, un soi qu’il écartèle pour les besoins du roman. Il est ce garçon banal qui vit sans y penser et fait l’amour comme on déguste un croissant ; il est l’écrivain obstiné qui a eu du mal à émerger mais a découvert qu’il faut vivre avant d’imaginer ; il est cet homme d’affaires, créateur propriétaire un temps de bar à jazz.

Comment réussir sa vie, quoiqu’on désire ? Quel est le déclic ? « Eh bien, que l’attention est primordiale, peut-être. Il ne faut pas décider à l’avance qu’on va faire ceci ou cela, mais être à l’écoute, sincèrement, de tout ce qui nous entoure, garder le cœur et l’esprit ouvert… » p.59. C’est K qui parle à Sumire, Murakami qui parle au lecteur, la voie du zen qui parle aux Japonais. Car cette attitude est très zen, japonaise au cœur. Ce pourquoi Murakami, qui est un auteur enraciné dans son archipel, est universel. Il est à l’aune des prix Nobel pour cela. L’aura-t-il un jour ? On sait combien ces prix sont « politiques »…

Sumire, qui fréquente K comme étudiante, tombe brutalement amoureuse de Miu rencontrée dans un mariage. « Cet amour aussi dévastateur qu’une tornade dans une vaste plaine ravagea tout sur son passage » p.9. C’est ainsi que commence un roman. Miu va embaucher Sumire comme secrétaire, puis l’emmener en voyage visiter les vignobles de Bourgogne dont elle importe les vins. Un Anglais rencontré va leur proposer un bungalow dans une île grecque pour des vacances. C’est là qu’entre la mer et le soleil, un jour Sumire va disparaître. Évanouie dans le paysage. Cela à la suite d’une histoire de chats qui ont dévoré leur maîtresse morte dans un appartement fermé, ainsi qu’il est dit dans le journal. Et à la suite de l’histoire de viol schizophrénique de Miu, encore racontée à personne. Sumire a-t-elle voulu rejoindre la part de l’autre dans un ailleurs surréel ? L’auteur laisse le doute, son personnage K garde les pieds sur terre. Rêve-t-il lui-même lorsqu’il reçoit sur la fin un coup de téléphone de la disparue ?

Ce qui est fascinant dans ce roman est que tout est possible. Mais pas n’importe quoi. Tout reste réel, tout peut arriver. Ce tout n’a pas d’explications mais tout est plausible. Et c’est dit simplement, en phrases courtes qui vont comme la vie, dans cette légèreté de l’être. Pour un Japonais, la légèreté n’a rien « d’insoutenable » mais est comme la luciole par les soirs d’été : un passage.

Haruki Murakami, Les amants du spoutnik, 1999, 10-18 2004, 271 pages, €7.03

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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Ellis Peters et frère Cadfael

Ellis Peters était une vieille anglaise envoûtée par la vie bénédictine des monastères. Cette période troublée du 12ème siècle vit s’affronter, des décennies durant, la fille d’un roi prétendant au trône et son cousin couronné. Ellis y trouvait une résonance particulière à sa propre existence, née juste avant une guerre mondiale pour y exercer, adulte, son devoir durant une autre. Jamais mariée, elle aimait les enfants, mais surtout les adolescents qui basculent en quelques mois à l’âge d’homme, ou les adolescentes qui savent brusquement ce qu’elles veulent faire de leur vie quand elles ont rencontré « leur » amour.

Cette mutation de maturité a fait l’objet de toute son attention dans les 21 livres qu’elle a consacré à son héros, Cadfael (prononcer Kadval, à la galloise). Son moine a vécu cinquante années dans le siècle, s’est croisé, a eu un fils sans le savoir en Orient, et s’est retiré, l’âge venu, dans la clôture de Shrewsbury afin d’y trouver une règle, une famille, et le sens de tous les tourments terrestres.

Bien entendu, le monde se rappelle sans cesse à son souvenir, Cadfael est presque plus souvent en-dehors de la clôture que dedans. A cause de l’intérêt qu’il porte à tous ses frères humains. Apothicaire autodidacte, vaguement chirurgien pour avoir été soldat, il plante médicinal et transforme les herbes en sirops, vulnéraires, pastilles et onguents qu’il concocte à chaque saison propice, en prévision des mauvais jours. Il découvre et connaît le shérif du comté, Hugh, favorise son mariage avec la femme la plus obstinée et la plus belle du lot, avant de devenir le parrain de leur fils. Dès qu’un jeune est en difficulté, (garçon ou fille de 12 ou 20 ans) Cadfael lui offre une épaule secourable. Attentif, indulgent, ayant un sens aigu du devoir, il sait juger des êtres et leur fournir ce coup de pouce qui les aide à basculer du bon côté, au bon moment. Lire la série est un bain de jouvence, de droiture et d’humaine espérance.

Il est préférable de commencer par le premier, Trafic de reliques, publié en 1977, et de lire les romans dans l’ordre, car les personnages s’y retrouvent et il est fait souvent allusion aux épisodes précédents. Le dernier tome, Frère Cadfael fait pénitence, fut écrit à 81 ans en 1994. Edith Pargeter, dite « Ellis Peters » de son nom de romancière, donne là son testament. Elle est décédée un an plus tard, en octobre 1995, avant cet hiver dont elle se remparait dans ses romans.

Peut-être est-ce son meilleur livre, ou peut-être suis-je personnellement plus sensible à son fil – il a en tout cas un grand poids humain. Les thèmes en sont les rapports père/fils, les fidélités du siècle et l’hérédité du sang, le modèle qu’on se voulait et la réalité des ans. Yves et Olivier qui lui servit de père en son adolescence, Cadfael et Olivier son fils ignoré qui a choisi à 14 ans le modèle paternel légendé par sa mère, Philippe le fils cadet du comte de Gloucester qui passe à l’ennemi, las de tant d’années perdues pour l’Angleterre, Jovetta et son fils assassiné qu’elle venge, et jusqu’à Cadfael qui négocie avec le père abbé de son abbaye la possibilité d’aller sauver des âmes – tous ces rapports sont des rapports filiaux.

Ils portent, avec eux, le legs d’Ellis Peters : « Chacun fait ce qu’il doit faire et assume les conséquences. En définitive, les choses sont simples. » (p.304) Le père assume le fils, quels que soient les actes de ce fils, simplement parce qu’il est sien. Et le fils demeure en dette vis-à-vis de son père, éternellement et à jamais, pour avoir été désiré et élevé. Les dirigeants, surtout à l’époque médiévale, étaient des « pères » pour leurs sujets. Et Philippe, droit, intransigeant, qui a trahi sa reine parce qu’excédé de la guerre civile qui dure, de le montrer : « Toute conclusion qui laissera les hommes vivre, labourer leurs champs, emprunter des routes sûres et faire prospérer leur commerce en sécurité doit être préférée, sans égards pour les droits et triomphes des monarques. » (p.229)

Le portrait qui est fait de Mathilde, prétendante au trône, fauteuse de guerre, et dont le fils deviendra le roi d’Angleterre Henri II, a des échos singuliers dans notre actualité politique : « La Dame des Anglais était belle, brave (…) Tous les candides jeunes gens de sa suite étaient un peu amoureux d’elle ; ils la voulaient parfaite et se détournaient indignés, lorsqu’il apparaissait manifestement qu’elle n’était pas une sainte, sachant fort bien, au tréfonds de leur cœur douloureux, combien elle était arrogante et vindicative. Ils étaient condamnés à souffrir. » (p.60)

La série des 21 romans policiers médiévaux de Frère Cadfael est parue aux éditions 10/18 dans la collection « Grands détectives », €6.65 le volume

Trafic de reliques

Frère Cadfael fait pénitence

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Sur la plage de Jean-Didier Urbain

Les deux-tiers des Français qui partent en vacances vont à la mer, dit-on. Que se passe-t-il donc sur la plage ? C’est à cette interrogation que le sociologue Jean-Didier Urbain, professeur à Paris V, s’est attaché en 1994. Ne craignez rien, ce sociologue-là parle bien, sans jargon, et il se lit avec plaisir. Les trois parties présentent l’origine des manières de plage, la plage comme terrain, puis la nudité et les relations humaines. Voilà qui est alléchant !

La colonisation des rivages, au 19ème siècle, fait le vide : les pêcheurs sont repoussés hors des limites du sable et la frange littorale fait l’objet d’appropriation immobilière. La culture locale de folklorise voire disparaît lorsque s’établissent les grandes stations balnéaires.

Sur cette scène vidée s’avance le baigneur. Il se méfie d’abord des vagues, fort vêtu et bardé de prescriptions médicales et morales du « tu dois » curiste. Puis il se fait à la mer, dénude son corps, apprend à nager, mixe les sexes jusqu’alors soigneusement séparés par les règlements municipaux. Il se dépouille des symboles mondains, sociaux, « moraux ». Il se fait nudiste, se bronze « comme un nègre » (expression d’époque), exhibe son corps, homme et femme, avec l’enfant en avant-garde.

Survient alors après guerre une nouvelle appropriation sociale de cet ensauvagement : le « modèle polynésien », codage du lieu et des usages mis en œuvre principalement au Club Méditerranée. Désormais peu importe le site, où qu’il soit, la culture locale est ignorée : seule compte la trilogie Sea, Sun, Sex. « Ici naît, psychologiquement et matériellement, la plage comme monde à part, comme ‘tiers univers’ », note J-D Urbain p.153.

Dans ce huis clos, sur cette page vierge, les estivants se ruent chaque année non pour retrouver « la nature » (qui est toujours un objet social construit), ni pour retrouver leurs « racines » (locales ou rurales), ni pour découvrir l’Autre. Mais pour se retrouver « entre soi », dans « une sociabilité vacancière taraudée par un songe communautaire et ‘primitif’. » p.154 Ce qui compte est le lien social primaire, objet de la seconde partie.

Le culte du corps est au cœur de cette nouvelle et temporaire manière de vivre les étés. Le corps mis en scène par les crèmes et le bronzage, allégé et fortifié par le sport, épanoui par une sexualité estivale moins volage qu’on croit (elle ressort surtout du rêve).

Le rêve littoral n’est pas « la nature » mais une nature artificielle, soigneusement ressablée, désalguée, désoursinée, ratissée, interdite aux chiens et protégée par des barrières antirequins. Un lieu confortable, accueillant, sans surprise – une parfaite « civilisation » du naturel – un cocon où se lover sensuellement entre le ciel et l’eau. « Il y a bien plus que de l’hygiène dans ce toilettage du site. Il y a aussi un certain ‘refus du réel’, un désir de pureté antinaturelle qui s’inscrit dans la continuité d’un programme symbolique d’extermination de la sauvagerie afin que la plage soit ce désert idéal, cette scène vide, cette rive nue, à l’image du corps dévêtu : un site dès lors soustrait à la nature comme à la culture, théâtre suspendu pour un jeu de société lui-même détaché du monde et de ses contingences. » p.172

La plage est une rêverie du repos, la mer éternellement recommencée une référence à l’éternité, le bain une jouvence. La plage est une bulle hors histoire, hors société mondaine, hors tracasseries du quotidien. L’estivant s’y retire du monde comme Robinson en son île. Qu’y cherche-t-il ? Certainement pas la solitude ! Mais peut-être les liens primaires d’une société de base « hors des turbulences et des conflits de la vie courante, pour rejouer des scènes sociales heureuses, restaurer des liens défaits, en établir de nouveaux ou encore recouvrer une sensation de voisinage et de familiarité perdue en ville, celle de l’appartenance communautaire. » p.225 « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte. » p.236

Aucune découverte de l’Autre, donc, mais recherche du Même, du « comme moi » narcissique. J-D Urbain analyse les stratégies de concentration ou de dispersion des groupes de baigneurs sur la plage, des tribus familiales soudées autour du parasol planté comme un drapeau fondateur, aux hordes lâches d’adolescents qui se dispersent au gré des amitiés, jusqu’aux solitaires, à mi-chemin.

On ne « se mélange » pas socialement, c’est pourquoi il y a des plages populaires et des plages chics, des discriminations générationnelles ou sexuelles en fonction des lieux et des heures. La répétition rassure, le semblable aussi ; le cocooning exige l’intimité.

L’absence de vêtements, mode peu à peu arrachée à la morale autoritaire et rigoriste durant tout le XXème siècle, pointe un rêve d’immortalité. « Le corps nu est toujours un masque et sa fonction n’est pas en priorité d’exprimer un rôle mais d’abord des valeurs telles que le propre, le sain, le pur, si possible le beau et le jeune, et surtout une certaine image du ‘naturel’. » p.299

On s’épile, on se crème, on mange cru, on maigrit et se muscle « pour » la plage : « Bref, voici un corps, sinon parfait, du moins perfectionné, qui voit l’épilé à côté du frais, du jeune, du souple, du lisse, du bronzé ou de l’uni, enrichir un paradigme de qualités qui font le corps étanche, immaculé, homogène et inattaquable, comme soustrait aux contingences de l’excrétion biologique, aux traces du vieillissement, aux indices de l’usure, interne ou externe : un corps arraché au temps, à la décomposition, au végétatif vulgaire, rêvé autarcique, signe pur de lui-même. » p.303

Toutes ces qualités sont « de clôture », comme le revêtement protecteur des objets, une sorte de vernissage conservatoire de la jeunesse – un rêve mythique de jeunesse éternelle mais figée ici et maintenant.

La plage montre les gens dans leur conservatisme foncier. « Le ‘théâtre’ de la société de plage précise ici sa fonction. Il est un microcosme grâce auquel s’effectue et se joue un retour : celui, symbolique, d’une société de tâches – génératrice d’anonymats, de divisions et de dislocations relationnelles – à une société de rôles, restauratrice d’identités, de différences et de liens fondateurs. » p.308 D’ailleurs, « pour l’éternité, on ne fixe pas n’importe quoi sur la pellicule. On fixe avant tout les images de l’enfance, de la jeunesse, de l’amour, de la famille, du repos et de l’amitié. » p.309 La lignée, les liens primaires, les rôles sociaux fondamentaux voire ‘féodaux’, le mythe de l’éternelle jeunesse dans un temps suspendu…

La plage apparaît comme une « bulle », une parenthèse, un rêve de sortir du monde.

Jean-Didier Urbain, Sur la plage, 1994, Petite Bibliothèque Payot, 375 pages.

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Haruki Murakami, La course au mouton sauvage

Dans ses débuts, Haruki Murakami est un fantaisiste. Il a l’ironie et l’imagination de la jeunesse. Il adore partir du quotidien, d’un personnage banal, en général un garçon dans la trentaine comme lui, pour le faire sortir des rails. Il y a toujours des signes précurseurs dans une existence insignifiante, il suffit de les voir. Par exemple ce pénis de baleine, devant lequel le narrateur médite à l’aquarium en son adolescence : à quoi sert un squelette de pénis tranché ? Ou encore les oreilles d’une fille mannequin, qui changent tout de son apparence lorsqu’elle les dégage.

Mais ces anecdotes décalées ne sont pas le propos, elles visent seulement à mettre le lecteur dans l’ambiance. La vérité que veut montrer Murakami est que le monde n’est pas aussi plat qu’il paraît, qu’il y a du profond et de l’original dans l’existence banale et la vie matérielle. Ainsi cette photo noir et blanc, envoyée par un ami de l’université perdu de vue depuis des années, qui s’est exilé à la campagne. Elle représente un troupeau de moutons broutant l’herbe au bas d’une montagne. Rien d’excitant à votre avis ? Vous vous trompez : cette photo contient de quoi faire exploser une agence de relations publiques et exposer son éditeur aux représailles de l’extrême droite.

Nous voici plongés dans un polar. C’est que la vie est excitante quand on y pense. Il suffit d’aller au-delà de l’apparence des choses. Sur la photo, un mouton est particulier. Et celui qu’on appelle le Maître, chef de clan mafieux japonais qui a fait sa fortune en Mandchourie durant la guerre, est très sensible à ce mouton là. N’en disons pas plus, le lecteur découvrira ce qu’il en est.

Toujours est-il que le narrateur, malheureux éditeur de cette illustration banale, est forcé d’aller à la course de ce mouton sauvage dans les étendues quasi vierges de l’extrême nord japonais. Il y fait froid et l’hiver dure longtemps, le climat est presque sibérien. Des pionniers y sont venus défricher la lande à la fin du XIXe. Le mouton n’est pas endémique au Japon et il a fallu en importer avant la guerre pour être autonome en laine pour l’armée.

Histoire décalée, paysage inédit, personnages étranges. Il n’en faut pas plus pour que le cocktail romanesque Murakami se lance. C’est léger, élégant, harmonieux. Tout Murakami est dans chacun de ses romans. Il y a l’amour et l’amitié, les lectures et la musique, l’observation des gens et la consommation d’alcool, le décor et la profondeur historique.

Comme toujours, un roman est une fable. Il ne se contente pas de décrire des événements insignifiants pour des êtres sans intérêt. Il s’agit ici d’amitié, de liberté, de choses cachées. Murakami est existentialiste, il aime beaucoup Sartre et croit comme lui que chacun façonne en relatif sa propre liberté. Contre les choses, contre les êtres malveillants, contre les forces obscures, qu’elles soient politiques ou mentales. Où l’on découvre une autre face du mouton : pas seulement l’agneau bêlant de la Bible sous la houlette du berger (Murakami, japonais zen, est l’anti-Bible par excellence) – mais le redoutable bélier aux pouvoirs inquiétants.

Haruki Murakami, La course au mouton sauvage, 1982, Points Seuil 2002, 373 pages, €7.12

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Alix, Enak, amitié érotique

Alix, Enak, deux garçons, deux amis. Deux amants ? C’est plus complexe qu’il n’y paraît. L’aîné protège et éduque le petit, qui le lui rend en fidélité et en présence. C’est le résultat de toute une histoire personnelle pour chacun d’eux. Éros n’est pas philia car l’affectif compte plus que le sexe à l’adolescence. Les deux orphelins Alix et Enak se construisent l’un par l’autre.

Esclave, Alix ne porte qu’un pagne bleu de travail. Ce n’est que lorsqu’Arbacès le rachète qu’il enfile une tunique rouge de citoyen et se chausse de sandales. Quels que soient les vêtements du haut, ce sont les sandales qui, dans les albums, distinguent le civilisé du sauvage ou la liberté de l’esclavage. Les pieds nus touchent le sol, trop proches de la nature ; les sandales sont l’intermédiaire technique qui permet d’aller sans se blesser, conquête de civilisation. Cheveux courts, visage imberbe, le port d’Alix est proprement militaire pour l’antiquité. Dans les derniers albums, il prend l’habitude de porter l’exomide grecque, costume de soldat qui laisse à nu la moitié droite du torse.

Le rouge est la couleur d’Alix, rayonnante, ardente, solaire. Couleur de feu, de sang, de vie, elle projette son éclat alentour et incite à l’action, avec l’enthousiasme de la jeunesse. Les Chrétiens feront du rouge la couleur du diable, des maisons closes et de l’interdit. Arracher sa tunique rouge, comme le font les ennemis d’Alix à maintes reprises, c’est lui arracher sa puissance solaire de citoyen civilisé. Ainsi fera le gladiateur au trident, dans l’arène des ‘Légions perdues’, dans une parodie de viol. Peut-être faut-il y voir une clé de l’éros d’Alix.

Les bourgeois bien-pensants préfèrent de loin les amitiés particulières d’adolescents pensionnaires (qui préparent de solides réseaux sociaux) aux turpitudes avec les filles (qui risquent d’entamer le patrimoine, de dévaluer la marchandise et d’entacher la réputation). Avant 1968, les femmes étaient même interdites de dessin par contrat dans les bandes dessinées destinées à la jeunesse !

Mais il y a évolution au cours des albums. Alix crie « ne me touche pas ! » à la reine Adréa qui veut l’étreindre en 1967 (Le dernier Spartiate).

Mais en 1974, Alix est prêt à succomber avec Saïs (‘Le prince du Nil’), plus encore en 1977 avec Samthô (‘Le spectre de Carthage’).

Il est même prêt à ramener une femme chez lui à Rome en 1978 avec Malua (‘Les proies du volcan’). Enak dissuade Alix de partager son amour, mais 1968 est bien passé par là.

On voit une première fille les seins nus dans un album d’Alix p.42 des ‘Proies du volcan’ ! Alix sera manifestement dépucelé en 1996 par rien moins que Cléopâtre (‘Ô Alexandrie’) durant un bain à deux, tandis qu’Enak est envoyé à côté…

La tunique d’Enak est bleue… quand il en porte une. Son extrême jeunesse supporte mal le vêtement et il aime aller torse nu comme tous les prime adolescents. Son teint lui aurait permis de porter du rouge alors que le bleu va mieux aux blonds. Mais c’eût été au détriment de la symbolique. Le bleu est la plus profonde des couleurs. Le bleu de la nature n’est que vide accumulé : celui de l’air, celui de l’eau. Il symbolise la pureté mais aussi le vide de l’infini. Dans l’héraldique, l’azur est femelle, bleu marial. Enak est la part féminine du couple de garçons, avec ses valeurs définies : émotivité, faiblesse, tendresse, mélancolie, fidélité, bon sens terre à terre. Il a froid, il a faim, il se fatigue, tombe, tremble de fièvre, s’évanouit. Il retient Alix vers l’enfance, alors que le jeune homme mûrit. Cette tension parle aux jeunes lecteurs : ils sont dans le même cas.

Alix rencontre Enak dès le second album. C’est un Égyptien d’une dizaine d’années, aux longs cheveux noirs et à la peau caramel. Il apparaît en pagne bleu comme Alix jeune, assis pleurant sur les marches d’un escalier de la vieille ville (p.20 du ‘Sphinx d’or’). Son développement corporel évolue à mesure qu’il prend de la maturité ; il atteint environ 15 ans dans ‘Ô Alexandrie’. Gamin, il est naïf, joueur, affectueux et n’aime rien tant qu’une main aînée sur son épaule. Enak est orphelin, privé d’amour comme beaucoup de jeunes lecteurs ont l’impression d’être. Il suit Alix comme un chiot suit son maître, suscitant une identification des abonnés au ‘Journal de Tintin’.

Alix l’accepte puis, sur la demande des lecteurs touchés, se l’attache définitivement dans le troisième album lorsqu’Enak revient, fragile et torse nu, pour la seconde fois sans père. Il a un peu grandi, ses muscles se sont dessinés, c’est « un brave petit homme » (p.30 de ‘L’île maudite’) doté d’un beau visage tendre (p.33) et d’un corps ferme, gracieux quand il court (p.56-57).

L’auteur s’agace de ce métèque maladroit imposé par son public et le fait longtemps rabrouer par Alix (‘La tiare d’Oribal’ pp.17, 23, 29, ‘Le tombeau étrusque’ p.27). Le gamin ne fait pas attention, n’obéit pas, trébuche, tombe, s’assomme, obligeant ainsi Alix à l’attendre, à le porter, à le choyer, à venir le délivrer.

Dans ‘Le prince du Nil’, Alix vivra une Passion de Christ pour lui, jeune faux prince « retrouvé » pour piéger César. Gracieux animal sur fourrure (p.31), Enak apparaît malléable, de caractère influençable (p.27), flatté d’être adopté comme descendant royal (p.41). Il se reprendra un peu tard lors des retrouvailles, scène d’amour toute crue (p.45) qui précède l’apocalypse due à la colère des dieux.

N’ayant pu s’en défaire et ayant mis en lumière la part nocturne et faible du garçon, l’auteur fera désormais d’Enak le vrai partenaire d’Alix. Il faut observer le regard tout d’amour d’Enak pour Alix dans ‘Le dernier Spartiate‘ (image ci-dessus). Le jeune garçon secourt l’enfant mendiant Zozinos sans s’écrouler en larmes lorsque le petit expire dans ses bras (‘Le fils de Spartacus’) ; il descend sans peur une falaise abrupte en se tenant aux buissons et il cache Alix assommé dans ‘Le spectre de Carthage’.

Son apogée dure deux albums. C’est un très bel Enak adolescent de 14 ans, aimé de son dessinateur, qui apparaît dans ‘La tour de Babel’ puis dans ‘L’empereur de Chine’.

Il traverse cette dernière aventure torse nu du début à la fin, alors qu’Alix est vêtu d’une tunique grecque et que les Chinois sont habillés de pied en cap. Cela le fait rayonner, le rend plus attachant, poussé par une sensualité vague à laquelle les jeunes lecteurs peuvent s’identifier. Dans cette Chine traversée d’intrigues et de cruelles tortures, cette semi-nudité symbolique d’Enak traduit la conversion du barbare à la civilisation romaine. Celle qui n’a rien à cacher, pas plus le corps que l’âme. D’où la force symbolique du poison qui s’écoule sur sa poitrine nue, sans l’atteindre au cœur, à la fin de l’album.

L’homme nu – comme le dira Simenon – est structuré par une force intérieure qui lui vient de l’éducation. Le prince Lou Kien ne s’y trompe pas, qui tombe amoureux de cette grande santé que lui n’a pas, de cette jeunesse morale et vigoureuse, de cette liberté sereine presque divine.

L’empereur de Chine’ est le double inversé du ‘Prince du Nil’. Enak a grandi dans la lumière d’Alix, il est devenu romain, il a appris à relativiser les faveurs des puissants. Son amour pour Alix est désormais fidèle. Lorsque son ami est soupçonné de complot, dénudé, empoigné, ligoté, jeté dans une cage à demi-immergée (souvenir des prisonniers du Vietcong), Enak plaque le prince qui veut le garder auprès de lui pour courir le sauver. Il se rachète ainsi de sa lâcheté précédente aux yeux des lecteurs. L’auteur s’est pris à l’aimer, lui qui a déclaré qu’on ne dessinait bien que qui l’on aime. Le vocabulaire appliqué à Enak est le même que celui appliqué jadis à Alix : « et c’est l’âme et le cœur déchirés qu’il est reconduit dans le palais » (p.32). Enak doit être enterré vivant tel une bête favorite avec le prince mort de ce qu’il lui a brisé le cœur. Ce qui donne cette scène dessinée étonnante où Enak, a demi-drogué, n’avale pas le poison qui s’écoule sur son menton et sur son torse, sorte de lien post-mortem du prince qui l’aimait trop  et que sa bouche refuse. Alix le sauvera en le portant comme une Pietà.

Si Enak a encore peur dans le noir (‘La tour de Babel’), s’il s’endort parfois sur les genoux d’Alix (‘Le cheval de Troie’), il résout l’énigme égyptienne en faisant fonctionner ses petites cellules grises et donne des conseils à Alix dans ‘Ô Alexandrie’. Corps encore en devenir mais esprit qui s’affirme, le dessin de Jacques Martin exprime à la fois l’idéal grec et la vie qui grandit. La beauté physique est le reflet de la beauté morale : Enak n’était que joli animal dans ‘Le prince du Nil’, surtout ligoté torse nu dans un puits où l’attendent des rats ; il prend la beauté de l’éphèbe dans ‘L’empereur de Chine’. Les corps des garçons sont harmonieux, bien dans leur peau, naturels. Jacques Martin dessinera les filles de même lorsque la bien-pensance le lui permettra, tel Malua, Saïs ou Lidia.

Mais très vite Enak aura quinze ans, corps robuste et âme fidèle. Il sera présenté parfois tout nu ou couché tout à côté de son aîné. D’où l’introduction de plus en plus manifeste des filles, amoureuses souvent d’Alix mais parfois tentées par Enak, plus « mignon » selon le standard asiatique. Quinze ans, c’est l’âge légal des amours autorisés par la loi. Jacques Martin ne fait que suggérer, c’était dans les mœurs antiques, mais l’âme compte plus que la chair en catholicisme – à la suite des Grecs antiques. L’amitié des deux garçons peut fort bien rester « platonique », rien ne s’y oppose, ni l’antiquité, ni la loi, ni l’auteur. L’érotisme est souvent dans l’œil des lecteurs adultes, pas dans celui des adolescents. Cette ambiguïté fait le charme des albums.

Pour une synthèse des aventures d’Alix, voir ‘Alix Orphelin du 21 janvier‘ sur ce blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Anne Perry, La fin justifie les moyens

Article repris par Medium4You.

L’actualité rejoint la fiction. Nous sommes à l’ère victorienne, dans ce Londres fin de siècle où l’apparence bourgeoise et la réputation comptent plus que tout, mais l’on se croirait dans la France politique 2011. Les passions demeurent. Saisis par l’ennui d’une sociale, morale et sexuelle trop « convenable », nombre de Messieurs de la haute cherchent des excitants. Quoi de mieux que le jeu avec le sexe et l’honneur ? Anne Perry, bientôt 74 ans, saisit bien la psychologie des personnages en société de cour. Retenons-en la leçon pour la nôtre.

Car la française, sous les présidents-monarques de la Ve République, n’a rien à envier à celle du règne Victoria. Un candidat putatif au fauteuil suprême trousse une employée pauvre et musulmane d’un bouge pour riches à New York. Un ex-ministre répand la rumeur qu’un autre ex-ministre (mais probablement pas de son camp) aurait partouzé avec des « petits garçons » dans l’East-End européen, aujourd’hui le Maroc.

Fin XIXè, le héros d’Anne Perry, l’inspecteur William Monk de la police fluviale, a démantelé un réseau de proxénétisme qui mettait en scène des gamins de 4 à 10 ans, soumis aux turpitudes de plus âgés. Des aristocrates et des bourgeois payaient le droit d’assister et de consommer. Cela se passait sur une péniche ancrée sur la Tamise, dans un quartier éloigné du regard social. Cette nouvelle enquête montre que le cancer a ramifié. Rien de tel que l’excitation pour séduire les riches. Cette fois le maître chanteur photographie les clients, ce qui est leur droit d’entrée dans ce club très fermé où ils vont en bande s’encanailler. Il ne s’agit plus seulement d’argent, bien que ce commerce illégal soit très lucratif. Il s’agit de chantage, qui peut toucher tous les aspects de la vie en société, y compris le vote des lois au profit d’intérêts divers.

Mais ce qui révulse l’inspecteur Monk, et sa femme Hester, ex-infirmière en Crimée, est le sort des enfants-objets, victimes hébétées de sodomies ou aspergés de sperme. Le meurtre d’un malfrat, retrouvé étranglé dans la Tamise, permet à Monk de découvrir la nouvelle péniche et de délivrer 14 enfants battus, à demi nus et terrorisés. Le foulard qui a servi à étrangler le proxénète est fort reconnaissable : il appartient à un mauvais garçon de la haute, à qui son père a toujours tout pardonné. Arrêté, interrogé, effaré d’avoir participé à ce commerce sexuel sans vraiment le vouloir, le jeune homme sera finalement libéré : une pute témoigne lui avoir volé le foulard la veille et l’avoir donné à quelqu’un d’autre. A qui ? Mystère… A-t-elle menti ? Pourquoi alors disparaît-elle, tuée elle aussi par étranglement alors que le filet se resserre sur le commanditaire de toute cette organisation ?

Monk ira jusqu’au bout. Parce qu’il est un limier obstiné, parce qu’il ne craint jamais de piétiner les platebandes du convenable social lorsque la souffrance de faibles est en jeu, mais aussi parce qu’il a recueilli avec sa femme Scuff, un enfant des rues de 9 ans qui lui fait confiance. On ne ment pas à un enfant, ses yeux sont le miroir de la conscience. Alors Monk va frapper haut, aidé malgré lui par l’avocat intègre Rathborne qui devra peut-être sacrifier son mariage… L’enquête est bien menée, tout chapitre apporte son lot de révélations, jusqu’au coup de théâtre final.

Pas facile de rendre la justice lorsqu’il y a conflit de loyautés. Anne Perry, en philosophe, place au-dessus de tout cela l’amour. Le véritable amour est le seul guide. Peut-on mentir par amour ? S’aveugler sur la vérité ? « Quand on aime quelqu’un, on ne lui demande pas de détruire le meilleur de lui-même. L’amour signifie aussi être libre de suivre sa conscience. Si on ne peut pas être fidèle à soi-même, il ne nous reste pas grand-chose à donner à l’autre » p.392. Du père trop indulgent à la fille trop fidèle, du mari qui veut préserver les apparences à la bonne société qui ne veut rien savoir – c’est une véritable leçon morale que nous donne Anne Perry dans ce roman très actuel. Aimer ne signifie jamais tout pardonner mais corriger à temps : avis aux parents, aux couples, aux politiques, aux profs et jusqu’aux journalistes… Ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui.

Anne Perry, La fin justifie les moyens (Acceptable Loss), 2010, 10-18 mai 2011, 413 pages, €7.79

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Haruki Murakami, Après le tremblement de terre

Non il ne s’agit pas de celui de 2011, l’écrivain n’écrit pas aussi vite que son ombre. Il s’agit du tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995. Murakami n’était pas au Japon mais à Princeton aux États-Unis. Comme il est né à Kobe, la catastrophe bouleverse en lui quelque chose. Il sent qu’il a besoin de ses racines. Les six nouvelles du livre viennent de là. Elles décrivent ce qu’a produit Kobe dans le cœur des Japonais lambda : il a bouleversé leur vie.

C’est un jeune homme que sa femme vient de quitter. Il est vide, n’a envie de rien. Sa femme est restée toute une semaine devant la télé à regarder les reportages sur le tremblement de terre. Et puis elle est partie, elle ne pouvait plus vivre comme avant, comme si de rien n’était. Son mari lui paraît vain, qui vit sans se soucier. Komura, le jeune homme, prend une semaine de vacances pour se remettre. Un ami lui demande d’aller porter une boite à sa sœur dans le nord du Japon. Il y va. Il ne sait pas ce que contient cette boite. Peut-être son propre vide… C’est le voyage qui forme la jeunesse, pas l’installation dans la vie toute faite.

Deux êtres solitaires, dans la nouvelle suivante, allument des feux de camp sur la plage. Un vieux de 45 ans, ancien boy-scout, et une jeunette de 17 ans qui en avait assez des études. Le feu une fois éteint, qui sait ce qui arrivera ? Peut-être la mort, douce et désirée, peut-être pas. C’est que ces deux là sont des marginaux au Japon : ils pensent qu’ils ont un passé et que l’avenir ne leur dit rien. Le contraire du Japonais positif, comme le petit ami de la fille, Keisuke : « c’est que moi je me moque complètement de ce qui se passait il y a cinquante mille ans, ou de ce qui se passera dans cinquante mille ans. Mais alors complètement. L’important, c’est maintenant. MAINTENANT. Le monde peut s’arrêter n’importe quand, comment peut-on penser au futur ? L’important, c’est de manger à ma faim maintenant, et de bander maintenant, tu vois » p.30. On ne saurait mieux dire le Japon contemporain.

Il y a le bâtard qui est simplement « fils de Dieu » puisqu’il n’a pas de père. Il sait danser, comme les autres. Car tout fait partie du grand rythme de la terre, ses tremblements comme ses bâtards.

La nouvelle intitulée Thaïlande est une jolie histoire d’une femme devenue professeur spécialiste de médecine et qu’une histoire d’amour mal terminée, jadis, a empêché d’avoir des enfants et une vie heureuse depuis lors. Cela a eu lieu à Kobe et la nouvelle du tremblement de terre bouleverse au fond d’elle la boue noyée sous les années. Elle porte une pierre dont elle doit se débarrasser pour enfin vivre. Son délicat chauffeur thaï lui fait rencontrer une vieille qui dit la bonne aventure et lit les signes. C’est la nouvelle qui m’a le plus touché.

Les deux dernières mettent en scène des animaux imaginaires qui parlent aux humains. Le premier est Crapaudin, qui doit vaincre Lelombric, ver géant qui fait trembler la terre une fois tous les dix ans. Et c’est à un petit bonhomme chétif et insignifiant, recouvreur pour une succursale de banque, que s’adresse le matamore pour qu’il aide en imagination. Tokyo ne sera pas détruite.

Le second animal est un ours qui récolte et vend son miel aux humains. Mais il s’agit là d’un personnage inventé par un ami pour leur petite fille de trois ans qui a du mal à dormir. Il a connu le père et la mère à l’université où tous trois formaient un solide trio d’amis. Chacun est tombé amoureux de la même fille mais le plus hardi l’a emporté. Et puis il s’est laissé mener par son destin qui est de toujours trouver du neuf. C’est la plaie du modernisme dont Kobe fait ressentir tout ce qu’il a d’artificiel. Le fidèle a ses chances alors, surtout que les nouvelles télévisées font imaginer un vilain bonhomme Tremblement qui veut mettre la petite fille en boite chaque nuit. A lui l’ami, le père de substitution, de rassurer et protéger fille et mère contre ce coup du destin. J’aime beaucoup cette nouvelle aussi, parce qu’elle m’évoque des souvenirs personnels.

Vous l’aimerez aussi, comme les autres, écrites simplement, librement, avec le franc style de Murakami. Ses personnages sont jeunes, discrets, rebelles aux conventions tellement japonaises mais sans vouloir faire de vague. Ils sont décalés, découvrant de petits faits vrais parmi les signes que leur envoie le destin. Cela avec un gentil hédonisme, aimant la musique, le vin, les bonnes choses, baiser et être ami. « Mlle Shimano lui pinça légèrement le bout ses seins. – Tu as dit que ta femme t’avait laissé un mot ? » p.25 – tel est l’art de l’ellipse Murakami : léger, sensuel, profond.

Haruki Murakami, Après le tremblement de terre, 2000, 10-18 2003, 158 pages, €6.17

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Mélenchon entre Péguy et Doriot

Article repris par Medium4You.

Il suffit d’écouter Jean-Luc Mélenchon, comme dans l’émission Répliques du 7 mai sur France Culture pour se dire que la régression de crise touche aussi la politique. Il était confronté au catho-provincial Tillinac sous la férule du maître d’école Finkielkraut.  Homme neuf et idées nouvelles Mélenchon ? Hélas non : il recycle l’itinéraire et le tempérament début de siècle (dernier) de Charles Péguy et de Jacques Doriot. Le premier a fini catho, le second facho. On craint de voir finir Mélenchon. Il recycle déjà le vieux communisme…

Charles Péguy n’est plus guère connu, tant ses litanies lassent l’œil et l’esprit. Mais le bonhomme était de son temps, celui de la IIIe République – méritocratie populaire et hussards noirs (expression qui est de lui dans ‘L’Argent’ en 1913). Né en 1873 d’un menuisier et d’une rempailleuse de chaises, il est mort lieutenant en septembre 1914. Il a inspiré le gaullisme de gauche. Jacques Doriot, né d’un forgeron et d’une couturière, aurait été lui aussi précurseur du général de Gaulle s’il n’y avait eu la guerre et la collaboration. Jean-Luc Mélenchon leur ressemble ; il ressource les mêmes origines et les mêmes idées issues du même terreau dixneuviémiste. Né d’un receveur des postes et d’une institutrice, il est lui aussi le produit de la méritocratie républicaine.

  • Comme Péguy, mal à l’aise à Normale Sup, Mélenchon se contente d’un CAPES de lettres modernes après une licence de philo et, comme Doriot, fait plusieurs boulots d’ouvrier.
  • Comme Péguy devenu anticlérical sur le tard, Mélenchon a une imprégnation catholique qu’il recycle dans le socialisme, idéal rêvé d’amour et d’égalité entre les hommes. Il rejoint Péguy et Doriot dans l’adhésion à la IIIe Internationale.
  • Comme Péguy et Doriot, Mélenchon méprise l’argent, la quête effrénée des richesses matérielles, la non reconnaissance des humbles vertus du travailleur, artisan et paysan.
  • Comme Péguy, Mélenchon est un patriote tendance Valmy 1792, et coupeur de têtes canal 93, jacobin et robespierriste au service du Peuple tout entier (entité mythique) et non pas au service de quelques-uns.
  • Comme Doriot, fondateur du parti Populaire Français, Mélenchon fonde le PDG, parti d’extrême gauche rival du parti communiste.

Ces trois là se veulent des héritiers. La France est femme et ils veulent lui faire des enfants rouges. Pour Péguy le socialiste et pour Doriot, adepte de la révolution nationale d’Action française, elle prend la figure de Jeanne d’Arc contre les mots d’ordre venus d’ailleurs, Londres ou Moscou. Pour Mélenchon, celle de Marianne, belle et fragile, en butte aux vieux lions anglo-saxons ou aux aigles prussien ou russe. Mélenchon comme Doriot milite pour la république populaire, nationale et sociale, incarnée par la patrie des citoyens en armes. La religion Mélenchon est le socialisme utopique, obédience trotskiste lambertiste plus que léniniste. Il est orienté défense syndicale des travailleurs plus que professionnel de parti. Mélenchon, comme Doriot, prône cependant un parti de rassemblement national et populaire contre le parti socialiste dominant.

Antilibéral parce que le libéralisme est d’âme aristocratique, il se veut populiste, fils du peuple et fier de l’être, à la fois contre le modèle soviétique géré par un parti unique de professionnels détenteurs de la vérité, et contre la social-démocratie du reste de l’Europe qui « se contente » d’accompagner les réformes d’adaptation à la mondialisation. Bien que tribun généreux, Mélenchon se cache derrière un peuple mythique à la Michelet pour refuser le mouvement du monde. D’où le parallèle avec Péguy : son socialisme de progrès sent furieusement la résistance à la modernité, réactionnaire à cette globalisation qui ne fait plus de l’Europe (et encore moins de la France, même révolutionnaire) le phare du monde. Mais qui est un fait à prendre en compte plutôt qu’à nier.

Ce pourquoi il fonde le PDG, parti de Gauche pour une « autre » Europe démocratique et sociale, contre les traités européens actuels mais pour un bonapartisme européen que les autres pays ne veulent pas.

  1. Première contradiction : comment exister désormais dans le monde sans l’Europe ? Anticapitaliste, il est fatalement pour la « décroissance » chère à une fraction des écolos.
  2. Deuxième contradiction : on ne peut produire efficacement sans capitalisme, cette technique inventée à la Renaissance justement pour rationaliser l’usage du capital, du travail et des matières premières. Si l’on produit moins efficacement, au nom de la désaliénation marxiste qui redonne à l’homme sa maîtrise complète des processus de production, il faut désindustrialiser pour redorer l’artisanat où chacun est maître de lui et de ses processus. Donc partager la pénurie (aller aux 30h hebdomadaires pour partager le travail en moins, engager toujours plus de fonctionnaires, produire moins pour polluer moins, ne plus acheter de fraises en hiver ni de concombres espagnols, accepter de gagner moins et de participer plus…)
  3. Or l’écologie, qui est le souci de la planète et de la survie soutenable des hommes, ne conduit pas inévitablement à la décroissance : troisième contradiction.

Ne faudrait-il pas plutôt calculer la croissance autrement ? Pas la focaliser sur le toujours plus, mais intégrer des facteurs humains ? Une production plus efficace – produire le mieux avec le moins – est souvent le cas de travailleurs bien dans leur peau, dans leur entreprise et dans leur collectivité, plus que les processus fordistes de la rationalité maximum. Ils ont fait largement leur temps. Ce fut, dans les années 1980, Toyota contre Ford. Il faut améliorer et approfondir le processus. Mais pourquoi l’abandonner au nom d’idéologies fusionnelles d’essence régressive et religieuse ?

Car Mélenchon a écrit volontiers dans l’hebdomadaire chrétien d’information ‘La Voix Jurassienne’. S’il est anticlérical, il n’en est pas moins croyant, remplaçant le Dieu au-delà par une Humanité vague ici-bas. « Lui-même semblait un maître d’école extraordinaire, un grand pédagogue, un prédicant de l’ancienne France. Sa cervelle madrée, obstinée, baroque, avait reçu de naissance le génie de deux maîtres de la rue du Fouarre, des moines populaires et des gazetiers révolutionnaires… Il a, dans une brève carrière d’homme de lettres, trouvé moyen d’épanouir des forces de paysan qui agrandit ses champs, du boutiquier qui compte et recompte ses sous, du typo qui fait de la belle ouvrage, du curé qui prêche aux ouailles et d’officier de ligne entraînant ses hommes au devoir. » Cette citation ne lui va-t-elle pas comme un gant ? Sauf que ce portrait taillé sur mesure pour Mélenchon… a été écrit par Maurice Barrès pour Péguy il y a bien un siècle.

Charles Péguy, socialiste chrétien, abandonnera le pacifisme et parlera de « faire fusiller Jaurès » comme traître à la patrie en 1914. Jacques Doriot, fils du peuple, dérivera vers le fascisme et terminera mitraillé à Sigmaringen par un avion allemand. Les références mélenchonistes sont aujourd’hui tout aussi belliqueuses : Evo Morales et surtout Hugo Chavez. Ce dernier est l’auteur d’un référendum sur l’opportunité de former une nouvelle assemblée constituante et pour l’inscription du socialisme dans la constitution du Venezuela.

On se dit alors que « l’intérêt général » est le paravent idéologique facile pour masquer une ambition à la Fidel Castro : prendre le pouvoir au nom du peuple… puis le garder parce que le peuple est sans cesse tenté de revenir aux pratiques capitalistes. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le peuple est ignorant, dit Lénine, attardé : il vote contre les Bolcheviks ? Abolissez le peuple – pour son bien. Il y a de ça chez Mélenchon. Sa position sur le Tibet, qui reprend les thèses maoïstes pour« libérer » de l’aliénation cléricale, sont édifiantes à cet égard. Mélenchon mélange tout. C’est le danger des tribuns : séduisants utopistes avant de prendre le pouvoir, vieillards atrabilaires et paranoïaques une fois pris, incapables de le lâcher.

Émission d’Alain Finkielkraut Répliques sur France Culture, samedi 7 mai 2011, Mélenchon-Tillinac sur le thème de la laïcité et identité française

Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous, octobre 2010, Flammarion, 142 pages, €9.50

Intéressante analyse du livre par Arion chez Actu

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Sexe entre utopie et réalité en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord.

Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin.

De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie. le kava a l’apparence et la consistance du sperme, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

Le fameux « amour libre », la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, repris avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie.

  • Chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre ».
  • Thomas More en fait une « Utopie ». Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé.
  • Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles.
  • Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.
  • Puis viennent Freud, Reich et Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église.

Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif.

Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ».

La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ».

Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons ou aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

Dessin de garçonnet tahitien par Michelle Villemin :

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Hiata rappelle un sondage dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique.

Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles.

Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… » A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Serge Tcherkézoff, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, 1928-1999, PUF 2001, 224 pages, €27.07

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Folio 1982, 477 pages, €8.93

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Nietzsche, Prologue de Zarathoustra

Nous sommes en 1883. Le Prologue en dix paragraphes présente l’œuvre, faite de quatre parties. Zarathoustra est parti sur la montagne à 30 ans, âge où la fougue juvénile commence à se calmer et qui éprouve le besoin de méditer. A 40 ans, il redescend, homme mûr, au midi de son âge et de sa pensée. Il ressent le besoin de donner comme « une coupe qui veut déborder ».

Ce n’est pas un hasard, le bouddhisme commençait d’être connu et ses textes traduits en allemand vers le milieu du 19ème siècle : Zarathoustra agit comme Bouddha – être humain qui s’est changé lui-même et non pas « dieu » advenu tout armé pour commander aux hommes. Il revient vers ses frères comme un bodhisattva – un saint homme qui préfère donner aux autres par générosité plutôt qu’entrer de suite dans le nirvana, ce grand Tout où l’individualité s’abolit. Dès lors, Zarathoustra commence son « déclin ». Car tout ce qui n’avance plus recule, tout ce qui donne se retranche.

Mais tel est le destin de l’homme : d’être détruit pour être surmonté. Ainsi les enfants poussent les parents dans la tombe – et c’est bien ainsi. C’est le tragique de l’existence que le « sur » homme doit accepter plutôt que de se consoler dans les illusions religieuses. Ce oui à la vie née d’eux, les parents s’en font joie ; leur mort inéluctable pour laisser la place, ils la désirent parce que, sans elle, les enfants ne seraient pas. Et leur amour est assez grand pour s’effacer devant ceux qui leur succèdent.

Tout, dans l’univers, a sa place et sa fonction. Celle du soleil est d’éclairer, indifférent au sort des êtres ; celle de Zarathoustra est d’éclairer les hommes, en prophète, parce qu’il « aime les hommes ». Oui, « Il s’est transformé, Zarathoustra. Il s’est fait enfant, il s’est éveillé » – Bouddha fut lui-même appelé l’Eveillé. L’enfant de Nietzsche est celui qui, adulte, a retrouvé les grâces et l’énergie vitale de l’âge tendre : la curiosité, le désir, l’innocence du devenir. L’univers est une harmonie dont l’homme est une partie. Il est fait d’interrelations (tout est lié) et d’interactions (tout agit sur tout) – on le voit bien avec le climat qui lie les économies du monde, ou les sociétés qui lient les individus entre eux.

L’idée de Nietzsche est que le mouvement même est positif et que « le bonheur », cet état de satisfaction béate et immobile du « dernier homme » (en France, la période Chirac), est négatif. Le « bonheur » – ce Paradis retrouvé – signifie l’arrêt du désir, l’arrêt du travail, l’arrêt de la création (donc du sexe). « Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ? – Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. (…) On ne devient plus ni pauvre ni riche : c’est trop pénible. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? C’est trop pénible. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : quiconque est d’un autre sentiment va de son plein gré dans la maison des fous. ‘Autrefois, tout le monde était fou’, disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé. » On reconnaît là le « principe de précaution ». N’a-t-il pas été introduit par Chirac dans la Constitution, ce contrat social des Français ?

Cet exemple trivial pour montrer comment Nietzsche peut être « inactuel » ou « intempestif ». Il est universel parce qu’hors de son temps ; les idées qu’il a émises sont toujours d’actualité. Ainsi, « l’homme doit être surmonté ».

Il ne faut pas se méprendre sur « le surhomme » : il ne s’agit pas d’un raidissement de morgue à la prussienne, ni d’un néo-racisme biologique que le nazisme a tenté de faire advenir. L’homme a évolué depuis l’Australopithèque des savanes africaines ; il continue son évolution, même si elle est peu perceptible sur une génération. Mais ce qui forçait l’évolution humaine étaient les conditions de survie, les changements climatiques, la nourriture à trouver, les prédateurs auxquels échapper. Aujourd’hui, sous la civilisation, ces vertus de survie ne suscitent plus aussi fortement le désir. Les uns se réfugient dans les illusions supraterrestres de la religion au lieu de se préoccuper de ce qui arrive sur cette terre ; d’autres méprisent leur corps, mais « votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? » ; d’autres laissent en friche leur raison alors que, demande Nietzsche, « est-elle avide de savoir, comme le lion de nourriture ? »

De même pour Nietzsche, la justice devrait être « ardeur », la vertu faire « délirer » et la pitié « la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ». Or, rien de tout cela n’advient dans la société de son temps, la civilisation bourgeoise, allemande, bien-pensante, de la fin 19ème. « Suffisance » et « avarice » sont les deux défauts de cette population là. A-t-on vraiment évolué depuis ? La finance 2008 n’a-t-elle pas montré combien suffisance scientiste et avarice égoïste mènent encore la société.

« L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. Danger de le franchir, danger de rester en route, danger de regarder en arrière – frisson et arrêt dangereux. Ce qu’il y a de grand en l’homme est qu’il est un pont et non un but. » Des trois dangers, Nietzsche ne choisit pas le conservatisme (regarder en arrière), ni l’immobilisme àlachiraque (rester en route) : il est pénétré du désir d’aller de l’avant (franchir). « J’aime ceux qui ne cherchent pas par-delà les étoiles, une raison de périr ou de se sacrifier, qui au contraire se sacrifient à la terre, pour qu’un jour vienne le règne du surhomme. J’aime celui qui vit pour connaître (…) celui qui travaille et invente (…) celui dont l’âme se dépense (…) qui tient toujours plus qu’il ne promet (…) celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé… » Et, concernant la vertu : « Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. » Nietzsche est donc très loin de la caricature qui lui est souvent faite.

Mais son message n’est sans doute pas fait pour le grand nombre car ce qui dérange les habitudes, ce que le médiocre nomme « la folie » parce qu’il ne le comprend pas, fait peur. Or elle est bien souvent ce qui dépasse le commun – la frontière est si ténue qui sépare la folie du génie ou de la grandeur. Quant à la pauvreté, elle est sociale et non personnelle ; elle résulte de conséquences économiques et non d’une « nature » héréditaire. On ne naît pas pauvre, on le devient par son milieu ou sa déchéance sociale. La « richesse » est un jugement de valeur, un ensemble de biens et de qualités reconnus par la partie puissante de la société. Le vieux Diogène en haillons dans son tonneau était plus « riche » aux yeux des Grecs qu’Alexandre, le jeune et brillant roi de Macédoine, conquérant de la Perse.

C’est la raison pour laquelle Nietzsche, dans ce Prologue, dit pourquoi il ne s’adresse pas en prophète à la foule. « Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui (…) de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. » Ainsi firent tous les philosophes avec leurs disciples.

Au contraire des politiciens et des gourous qui veulent embrigader et asservir !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Livre de Poche, 4.27€ 

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Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Écrit de la quarantaine, Murakami publie ce roman lorsqu’il atteint 43 ans. Le personnage qui dit « je » est prénommé Hajime, ce qui veut dire « le commencement ». L’auteur, né après guerre, en profite pour faire le bilan à mi-vie de sa génération, celle du renouveau japonais.

La fin des années 1980 voit le sommet de la richesse et de la prospérité du nouveau Japon, à l’école américaine depuis 1945. Le pays est devenu la seconde puissance mondiale. Mais la spéculation sur les terrains, la course à la consommation et aux salaires mirobolants sur le modèle de l’American way of life légué par les vainqueurs, va engendrer une crise dont le Japon n’est pas sorti encore, vingt ans plus tard. Avec son intuition fine de l’air du temps, Haruki Murakami saisit parfaitement ce moment.

Hajime est un homme ordinaire dans le Japon d’après guerre. Il a connu une enfance et une adolescence banales, accomplissant chaque étape sans précocité ni drame. Il a fait ce qui se doit, sans originalité ni regret. Études moyennes, université de second rang, travail de bureau, mariage convenable. Son beau-père, promoteur avisé, lui prête des fonds pour monter des bars à Tokyo (comme l’auteur l’a fait lui-même) et Hajime se découvre entrepreneur. Il sait imaginer les désirs de la clientèle, composer les cocktails, les menus et l’orchestration. Il sait s’entourer de gens compétents qu’il fidélise en les rémunérant bien. En bref : la réussite, le portrait du Japon de la fin des années 1980.

Pourquoi donc une remise en cause ? C’est tout bête : par l’amour.

Le jeune homme est fils unique, ce qui était rare dans les années 50. Il s’est donc lié en priorité en primaire avec une fille unique, Shimamoto, de surcroît boiteuse. La traductrice, Corinne Atlan, se croit obligée d’ajouter en français l’augmentatif –san au nom de la fille. Je ne vois pas pourquoi. Les vieux esthètes traduisaient cette déclinaison hiérarchique propre au Japon par « l’honorable ». Ici, Shimamoto-san voudrait plutôt dire « la » Shimamoto comme on dit chez les latins ou « Mademoiselle » Shimamoto mais sans le ton déférent du français de cour (Mon Sire, Ma Demoiselle). Restons-en au nom, puisqu’il est neutre. Les deux enfants s’entendent bien, ils se comprennent à mi-mots.

Surtout, Hajime découvre avec Shimamoto l’amour. A 12 ans dans les années 50, ce n’est pas le sexe mais l’émoi de sentir proche quelqu’un d’autre. « Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. (…) il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. C’est elle qui m’apprit, en me prenant la main, qu’il existait bel et bien un lieu de plénitude au cœur même de la réalité. Au cours de ces dix secondes, je m’étais senti comme un parfait petit oiseau. Je volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le ciel, je contemplais des paysages lointains » p.19. Nous sommes là au cœur de l’art de Haruki Murakami : le bouleversement des sens, l’intuition du surréel, l’ouverture panthéiste à tout ce qui existe.

Nous sommes en plein Japon zen. Point de dieu transcendant mais une voie personnelle qu’il s’agit de découvrir par tout son corps. D’où l’importance de la matérialité. L’enfance commence par le toucher, l’adolescence exigera l’œil, le goût et l’odorat, la maturité l’ouïe. Les mains qui s’enlacent électrisent à 12 ans ; les corps nus qui se regardent, se lèchent et se respirent à 16 ans avec Izumi, une autre fille, prolongent l’expérience de la vitalité ; se sentir adulte signifie réaliser un projet de couple et de travail, être bien avec son épouse Yukido et lui faire deux enfants, concevoir et faire marcher un bar apprécié. Ce sont à chaque étape de la vie les cinq sens qui se déploient, enrichissent la palette de l’expérience et conduisent à une sagesse. D’où cette réflexion à mi-vie : qu’ai-je fait de mon existence ?

Nous sommes en plein Japon moderne. Tout y est mouvement, changement incessant, course au présent perpétuel. Hajime n’a pas connu longtemps Shimamoto : ses parents ont du déménager pour cause du métier de courtier en bourse de son père. Les deux enfants se sont perdus de vue, sans jamais s’être « vus nus » (fantasme qu’avouera Shimamoto 15 ans plus tard). Le garçon a changé, l’adolescence a modifié son corps, il s’est musclé par la natation, lit beaucoup, écoute de la musique, change de moi. Il s’est senti grandir, désorienté et fasciné, étudiant sa nudité dans le miroir. Ce pourquoi il quittera Izumi à son tour pour aller à Tokyo, à l’université. « Le monde se préparait sous nos yeux à d’importantes métamorphoses, dont je voulais sentir la fièvre sur ma peau » p.43. Né en 1949, Murakami a eu 19 ans en 1968, période révolutionnaire au Japon aussi. Dans la capitale, il couchera avec la cousine d’Izumi, plus âgée, à qui il fait l’amour « avec frénésie », « jusqu’à s’en faire éclater les méninges », « quatre ou cinq fois de suite », à sec et douloureux (p.48). Une fois marié avec une autre, inséré dans la société, il se sent « récupéré peu à peu, à mon insu, par ce monde » p.77. Le mouvement l’a entraîné, il n’a guère maîtrisé.

D’où son interrogation existentielle. « Savoir ce qui se passait dans la ville de province de mon adolescence, ou ce qu’étaient devenus nos anciens camarades de classe ne m’intéressait pas le moins du monde. Trop de temps et trop d’espace me séparaient désormais de celui que j’avais été » p.87. Surtout qu’Izumi s’est fermée, son âme est morte, inexpressive, « elle fait peur aux enfants ». Hajime se sent coupable de l’avoir abandonnée, puis trahie au profit de sa cousine, même si Izumi n’a jamais voulu faire l’amour avec lui. Aussi, lorsqu’il retrouve par hasard sa Shimamoto d’enfance, c’est pour lui une révolution.

Révolution : ce qui accomplit un tour complet sur lui-même. Ainsi font les planètes. Les êtres humains aussi : « En regardant bien j’ai reconnu le Hajime de mon enfance. Tu sais quoi ? Tu as exactement les mêmes gestes qu’à douze ans », lui dit-elle (p.95). Va-t-il replonger dans cet amour d’enfance qui est resté en lui toujours ? Shimamoto est mystérieuse. Riche, elle ne dit pas ce qu’elle fait ni si elle est mariée. J’ai ma petite idée sur le sujet mais l’auteur laisse volontairement le flou. Toujours est-il qu’elle a eu un bébé fille qui est mort peu après sa naissance et dont elle veut disperser les cendres dans un fleuve. Elle ne trouve pas d’autre personne avec qui partager cette cérémonie panthéiste que son confident Hajime. Lui est accroché, la revoit sans cesse avec bonheur, ils finissent par « se voir nu » (pour la première fois) puis par baiser. Shimamoto va-t-elle entraîner Hajime dans l’éternité avec elle, dans le romantisme Tristan et Iseut ou comme ces goules des légendes japonaises qui vous boivent l’âme ?

Nat King Cole chante ‘South of the Border’ le dernier soir, comme quand ils étaient petits, ce qui donne le titre du roman. La seconde partie du titre vient d’une légende sibérienne où les paysans, sur cette terre plate à perte de vue, voient le soleil se lever chaque matin à l’est et se coucher chaque soir à l’ouest. Leur hystérie, lorsqu’elle se déclenche, est de suivre le soleil, obstinément vers l’ouest. Zen et modernité, frontière et soleil, accomplir sa vie et être dans le mouvement. Il y a cette dialectique chez Murakami, bien loin du noir ou blanc biblique où il s’agit de quitter ce monde de boue pour aspirer vers un Dieu au-delà.

Les Japonais restent sur terre. A mi-vie, il faut choisir d’être soi. « Il me semble que j’ai toujours essayé d’être quelqu’un d’autre. Il me semble que j’ai toujours voulu aller vers des gens et des lieux nouveaux et différents, pour m’inventer une vie nouvelle, devenir un être au caractère différent. (…) En un sens, devenir adulte, c’était ça, et en un autre sens, ce n’était qu’un changement de masque à chaque fois. (…) Mais pour finir, je ne suis arrivé nulle part. Je suis demeuré moi-même » p.218. Tel est le message de Murakami à la quarantaine : vous êtes tel qu’en vous-même la modernité vous change.

Qui ne connaît pas Haruki Murakami pourra avec bonheur commencer par ce roman sensible, sensuel, où le surréel et le décalé, qui sont la marque de fabrique de l’auteur, ne sont qu’en nuances accessibles aux esprits français trop volontiers binaires.

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, 1992, 10-18 2003, 224 pages, €6.65

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Arnaldur Indridason, La voix

On a assassiné le père Noël ! Même en Islande, pays de la glace et du feu, cet incident ne passe pas inaperçu. Mais point de cellule d’aide psychologique pour les enfants déçus, on n’est pas dans la France du care aubryste. La compassion est plus subtile au pays des sagas et des poèmes skaldiques. Elle consiste en une enquête à la Maigret, avec tâtonnements et fausses pistes, toujours dans la psychologie.

C’est que l’aujourd’hui dépend d’hier et qu’hier n’a pas été toujours innocent. Qui était donc ce père Noël, dans le civil portier d’hôtel effacé vivotant au fond d’un cagibi depuis vint ans ? Pour quelle raison l’a-t-on tué ? Le sexe ? L’argent ? La réputation ? Ces trois motifs récurrents de tous les meurtres sont examinés tour à tour.

Le grand hôtel de Reykjavik s’emplit de touristes venus apprécier la bonne neige et la tempête hivernale, tout en se gavant de mouton fumé, de bière hors de prix (la plus chère du monde, dit l’auteur en 2002) et en se déguisant des fameux pulls islandais qui ne sont guère portables autrement, sinon dans l’Himalaya. Le criminel est-il un touriste de passage ? Un collègue de l’hôtel ? Une pute attirée par la foule des michetons ? Quelqu’un d’autre entré ici comme dans un moulin ?

Le commissaire Erlendur est un taiseux. Il cache en ses profondeurs un drame qu’il a peine à sortir. Divorcé depuis vingt ans, il a délaissé ses enfants (dans ce roman, on apprend pourquoi) et sa fille, qui vient le voir quand même, s’est droguée et a perdu un bébé. Pas simple de se dépatouiller des vies des autres lorsque la sienne n’est déjà pas claire… C’est tout le sel de cette enquête, menée en lieu clos et en six jours – comme dans la Bible. Le septième jour est Noël, où chacun se retire en famille, comme il se doit.

Flanqué de ses adjoints l’inspecteur Sigurdur Öli, qui n’a jamais pu avoir d’enfant jusqu’ici, et de l’inspectrice Elinborg, qui suit le procès d’un enfant battu, le commissaire Erlendur patauge mais avec méthode. La lumière se fait peu à peu, d’indices en indices. L’enfant est ici le thème du livre : enfant désaimé, enfant prétexte, enfant modèle, enfant repoussoir, enfant poupée… Certains pères exigent de leur enfant qu’ils deviennent le modèle qu’eux-mêmes ont dans la tête, la réalisation qu’ils n’ont pu accomplir. D’autres se servent de leur enfant comme d’un punching ball dans les moments de stress, ou de faire-valoir social quand ça les arrange. A moins que ce soit la mère, effacée en apparence, en retrait ou décédée, qui soit finalement responsable de tout ce qui arrive.

La voix du titre français est celle d’un soliste de douze ans. Elle ouvre et clôt le livre. Un bien beau livre où la psychologie atteint des profondeurs qu’on ne trouve plus guère en France.

Arnaldur Indridason, La voix, 2002, Points policier, Seuil 2008, 401 pages, €7.12

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